‹ Le chef dans l'usine, dans la citéChapitre 10 sur 56 · Les sociétés anonymes d'exploitation · texte numérisé non relu

Les sociétés anonymes d'exploitation

Un coin du décor enlevé, quelques réalités sont apparues. Il faut les voir toutes. Commençons par les sociétés anonymes.

Deux cas doivent être distingués lorsqu'il s'agit des sociétés par actions : les unes constituent leur capital en s'adressant à un groupe restreint et choisi de capitalistes ; les autres s'adressent à l'épargne publique offrant leurs actions à tous par lintermédiaire des banques. Mais on trouve toujours, au centre de l'affaire naissante, un, deux ou trois hommes, promoteurs et organisateurs.

Dans le premier cas, lorsque les actionnaires sont choisis, le ou les organisateurs font toujours le nécessaire pour s'assurer la majorité

des actions, c'est-à-dire la maîtrise de l'affaire, soit qu'ils souscrivent eux-mêmes, soit qu'ils recourent à un certain nombre d'amis ou d'associés avec lesquels ils sont généralement liés par contrat secret. Rapidement d'ailleurs, un homme se met au premier plan, qui appartient à ce groupe majoritaire et dirige effectivement.

Si le capital est réuni par souscription publique, les promoteurs de la société peuvent encore se réserver la maîtrise de l'affaire en formant un groupe qui achète la majorité des actions, avec ou sans l'aide d'une banque ; mais la chose devient malaisée lorsqu'il s'agit de ces I vastes entreprises qui exigent des capitaux énormes, il est préférable alors de répartir ces derniers entre le plus grand nombre d'actionnaires possible.

L'actionnaire cherche communément les gros |dividendes, il ne s'occupe de rien tant qu'il les reçoit régulièrement, et on sait quels petits nombres d'hommes réunissent les assemblées géné traies de sociétés qui devraient compter plusieurs milliers et même plusieurs dizaines de milliers .d'assistants si elles étaient au grand complet. IG'est qu'en fait l'actionnaire ne juge la marche de l'affaire qu'à l'importance du dividende. Son inquiétude naît lorsque ce dividende baisse. Mais là encore il est desarmé, étant absolument Iule CHEF. 4.

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compétent en général et incapable de critiquer judicieusement la gestion des administrateurs ; quand il peut le faire d'ailleurs, ce n'est qu'au milieu d'une assemblée, foule moutonnière, qui recule invariablement devant les décisions énergiques. On voit fréquemment, dans les assemblées générales, des hommes parfaitement informés tenter de faire obstacle à l'approbation de la gestion par les assistants, parce qu'ils convoitent la place d'administrateur ou parce quils savent quelles combinaisons louches se dissimulent derrière de prétendues réformes ou modification aux statuts ; on voit ces hommes arriver à se faire entendre, applaudis chaleureusement de la presque unanimité, mais échouant dès qu'on passe au vote.

Le vote de blâme est tellement contraire aux usages, qui le font regarder comme une chose extrêmement grave, qu'on a vu récemment, fait rarissime, un Conseil d'administration, débarqué daris les formes les plus régulières par une Assemblée d'actionnaires, en appeler à la justice pour faire annuler cette décision légale. Encore est-il probable que le vote n'avait été emporté que sous la pression d'un petit groupe de candidats administrateurs manœuvrant habilement. La raison en est que pour contrôler une gestion, ce qui représente un travail, une assemblée est

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aussi peu désignée que pour la gestion ellemême. Pour administrer, il faut une tête entourée d'un nombre réduit de collaborateurs. Un contrôle efficace est soumis aux mêmes nécessités.

Il y a plus, les administrateurs qui savent leur métier ont soin de préparer leur salle : tout est truqué le plus souvent dans une assemblée générale. Il y a une manière habile de présenter les choses, qui fait passer tout, d'autant plus aisément que la plupart ne comprennent qu'à demi. On répartit parmi les actionnaires un certain nombre d'amis qui sont chargés de poser des questions absurdes réfutées avec aisance ou des [questions utiles qui emportent le vote ; d'autres peuvent être postés pour déchaîner des mouvements de protestation lorsqu'un gêneur se permet des interventions maladroites. Remarquez que ces gêneurs sont généralement connus, puisqu'ils viennent d'avance au siège de la société pour se documenter. Ajoutez à cela l'actionnaire incompétent et raseur qui harcèle le président, faire rire d'abord, lasse ensuite et donne à tous le désir croissant du vote final. Ce sont les procélés courants et d'autant plus usités que l'affaire ist moins saine et qu'ily a plus de choses à cacher. 1 II reste cependant un danger : des capitalistes puissants ou des banques peuvent acheter patiemment les actions disponibles sur le marché

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et se révéler un jour, brusquement, comme les nouveaux maîtres. La réaction des faits, c'est-àdire des hommes, sest faite là comme ailleurs et un procédé assez simple, employé fréquemment depuis la guerre, semble donner aux organisateurs une sécurité absolue, non sans que la théorie démocratique en reçoive une nouvelle et grave atteinte. On émet deux sortes d'actions, dites, généralement, actions A et actions B. Les porteurs d'actions B sont assurés de leurs dividentes par priorité, mais ils ne disposent que d'une voix par action, aux assemblées générales. Les possesseurs d actions A sont payés après, mais ils ont cinq, huit, dix voix par action. Il suffit donc d'avoir en main les actions A, c'est-à-dire le cinquième, le huitième ou le dixième du capital social, pour être à l'abri de toute surprise.

Il résulte de cet ensemble de faits que le prétendu contrôle des actionnaires est un leurre et le rite de l'assemblée générale une comédie. Les dirigeants d'une société par actions n'ont à peu près rien à craindre de leurs pseudo-maîtres. S ils sont menacés, ce ne peut être que par un groupe solide de quelques capitalistes ou, plus souvent, par les banques, qui perdent de plus en plus leur caractère de régulateurs du commerce des capitaux, pour devenir les instruments d'une ploutocratie sans patrie.

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Mais pénétrons au sein du Conseil d'administration :

Qu'y trouvons-nous ? Huit, dix ou douze hommes, dont un président et un administrateur délégué, réunis là parce que leur science est indispensable à la bonne marche de la société, iou parce qu'ils sont gros actionnaires, ou parce qu'ils représentent une banque associée à l'affaire. L'ensemble forme un soviet — n'oublions pas qu'en russe, soviet signifie simplement conseil. Si tous ont également voix au chapitre, on discute et on palabre, les décisions importantes sont difficilement emportées. Mais il en est rarement ainsi et M. François Poucet nous a donné récemment la formule vraie : Pour diriger une entreprise humaine quelconque, un Conseil d'hommes ne vaudra jamais un homme. Et tant vaudrai' homme , tant vaudra tentreprlse. Pratiquement, d'un Con- 'seil émerge, tôt ou tard, un homme ; et l'homme \met le Conseil dans sa pocheet devient le chef.

Dans une société par actions, il faut toujours i chercher l'homme qui a mis le Conseil dans sa poche ; ce peut être le Président ; ce peut être l'administrateur-délégué, cheville ouvrière de l'entreprise, ce peut être un administrateur quelconque, ou même le directeur général de laff'aire, qui ne fait pas partie du Conseil, mais le fait marcher à sa guise. Quelquefois, plus rarement, ils so^^t

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deux qui s'entendent bien et dirigent en commun accord : mais cela peut ne pas durer toujours. Et le besoin de stabilité, d'unité et de continuité est toujours mieux assuré par un seul.

Qu'on ne dise pas que le système des sociétés par actions est né du développement énorme des entreprises industrielles, et qu'il n'y a pas de remède. Ce peut être vrai pour les plus importantes, dont le nombre est restreint ; pour expliquer les autres, il conviendrait plutôt d'étudier les conséquences du partage égali taire des héritages, qui, imposant le démembrement à chaque génération, incite les hommes à trouver une base plus sûre pour la conservation de leurs entreprises. La dispersion des biens étant fonction du nom, celui de la famille, on s'est dissimulé derrière l'anonymat : le partage porte ainsi sur les parts d'actions, c'est-à-dire sur des papiers, mais l'enlreprise en est abritée. Gain certain de ce côté, mais à quel prix ?

Pour le voir, il suffit d'énumérer : champ libre livré à la finance cosmopolite, porte ouverte à l'étranger dans les entreprises nationales, possibilité de camouflage sûr pour les combinaisons les moins avouables ; les conditions du règne de la ploutocratie ont été ainsi réalisées. On a fait pis en dissimulant le chef nécessaire au sein d'un conseil, car on éparpillait ainsi la responsabilité ;

îl suffit de comparer l'industriel, qui possède et ■dirige son entreprise et paie de sa poche toutes ses fautes, au soviet des administrateurs, qui s'enrichissent quelquefois dans la mesure où leur gestion dessert les intérêts communs à la foule des actionnaires — qui approuve.

( Cette analyse, publiée il y a quelques mois ', a reçu des événements une série de confirmations publiques. Ce n'était rien de nouveau, mais il est assez rare jusqu'ici que les scandales abrités par tant de conseils d'administration éclatent dans la rue. Nous n'en retiendrons que deux exemples connus de tous.

On sait qu'une société bancaire qui groupe des banques provinciales n'a échappé ces temps derniers au désastre que grâce aux secours financiers des autres banques. Le moins qu'on puisse dire, quant aux causes, c'est que la gestion des capitaux fut aussi imprudente que possible. Evidemment les actionnaires ont été tenus dans une ignorance complète, jusqu'au moment où la situation ne pouvait être dissimulée. Or voici quel fut le raisonnement très légal du président de l'Assemblée générale des actionnaires au cours de laquelle le bilan véritable fut révélé : « Pour les dernières actions émises, le quart seulement

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