‹ Le chef dans l'usine, dans la citéChapitre 9 sur 56 · Visages semblables et révélateurs · texte numérisé non relu

Visages semblables et révélateurs

Le mouvement en faveur de cette nouvelle réforme est né des travaux de M. Fayol, qui n'a pas résisté, non plus que ses disciples, à la tentation de faire incursion dans le domaine politique et de proposer l'application de sa méthode à la gestion d'Etat. Industrialiser l'Etat, dit-il, c'est y introduire « les procédés qui favorisent le succès des entreprises industrielles ». On pose donc sans la formuler une des prémisses suivantes : l'Etat a tous les caractères d'une entreprise industrielle et aucune particularité n'est à considérer pour sa réformation qui déborde le cadre de l'industrie, c'est ce que nous aurons à discuter; ou bien : la forme industrie réalise l'archétype des entreprises humaines, il faut donc la donner à l'Etat, et on trouve bien quelque chose de ce préjugé dans la pensée des néo-réformateurs. Quoi qu'il en soit, ils

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n'en ont qu'à l'Etat démocratique et parlementaire.

Les analogies entre l'Etat et l'entreprise industrielle ' se tirent d'une comparaison entre les sociétés anonymes et notre régime parlementaire. L'assemblée générale des actionnaires, maîtres de l'affaire, correspond à l'assemblée des élections îouveraines ; le Conseil d'administration au Parlement, l'un et l'autre délégués du peuple et charg(:s en son nom du contrôle de la gestion ; la lirection générale et les agents de la société anonyme correspondent enfin à la direction ministérielle et aux fonctionnaires de lEtat. Dans les deux cas, le peuple nomme ses représentants, qui, à leur tour, nomment le gouvernement et le contrôlent ; celui-ci désigne les fonctionnaires ou les agents et peut les révoquer.

u Pour s'instruire, dit Claude Bernard, il faut i« nécessairement comparer les faits et les juger i|« par d'autres faits qui servent de contrôle. » Cela tne réussit pas sans quelque précaution, ainsi iqu'on va le voir ; il convient, en tous cas, de ne retenir que les faits et de les séparer du décor qui les dissimule fréquemment lorsque l'auteur c'est l'homme.

1 . — Cf. Henri Fayol : L'incapacité industrielle de l'Etat, appen- 'Jice.

WilLois et Vanuxcm : Essais sur la conduite des affaires, chap. IX ; ces auteurs sont des disciples de M. Fayol.

46 l'industrialisatios de la. démocratie

La comparaison qui nous est proposée entre des apparences est très judicieuse et il se trouve qu'elle peut se poursuivre jusqu'au cœur des réalités, sous certaines réserves cependant qui viennent de différences capitales, MM. Wilbois et Vanuxem nous avertissent d'ailleurs de deux d'entre elles, les plus importantes. Premièrement, le parlement est incomparablement plus nombreux qu'un conseil d'administration ; selon eux, c'est une difficulté, mais non invincible : le travail parlementaire est stérile parce qu'il n'est pas administré ; il suffirait de lui appliquer les cinq grandes règles de la fonction administrative : prévision, organisation, commandement, coordination, contrôle, pour qu'il le devînt.

Un chef donc au parlement ? et des souschefs ? et la conférence, et le programme d'organisation, et la passerelle, avec comptes-rendus aux chefs de service ?

Eh, oui ! on voudrait que le président de la chambre fut un directeur technique pour elle, comme le président du conseil est son directeur politique. On n'est pas plus gentiment anti-démocrate. Par contre, il est difficile de donner mieux dans labsurdité : comment, en effet, préconiser l'unité de commandement et de direction et installer dès l'abord une dualité de chefs au sommet de l'Etat. Ce n'est donc pas assez de l'oppo-

sition gouvernement-parlement qu'on condamne vertement, puisqu'elle paralyse le gouvernement, voici qu'on nous propose les oppositions : gouvernement politique-parlement, gouvernement technique-parlement, gouvernement politique-gouvernement technique. L'anarchie actuelle élevée à sa troisième puissance ! J'assure lau lecteur que cela est proposé très sérieusement '.

Seconde difïerence capitale entre le parlement et le conseil d'administration : « les affaires de « l'Etat sont si complexes et si impondérables « que le président du conseil ne s'impose pas au

,<( parlement comme le directeur d'une société

« anonyme. » Traduction réaliste : dans une

;société anonyme, un intérêt commun, unique, immédiat, donc puissant, courbe les hommes, en petit nombre, sous sa loi. Dans l'Etat démocratique, l intérêt de la nation, dont la mécon- 'naissance entraîne les catastrophes nationales, in'est pas visible, ni immédiat. Entre lui et les ihommes, l'intérêt du parti, du clan, les ambitions, les passions, les haines, les faiblesses desprit, l'ignorance, l'incompétence, la corruption,

1. — Wibois et Vanuxera, op. cit, p. 221. 222,223. L'auteur des lettres sur la réforme gouvernementale, mieux averti, demande qu'on organise les partis : ils seraient plus forts et la lutte plus sauvage.

4b L INDUSTRIALISATION DE LA DEMOCRATIE

que sais je encore, s'interposent, s'entrechoquent en une danse infernale et hideuse, macabre même, puisque les fautes d'Etat se paient tôt ou tard avec du sang. Devant cette ronde des appétits qui crée une atmosphère terrible où les âmes se décomposent, on voit les spectres sanglants des morts passés, l'imagination y ajoute ceux des morts à venir. Evidemment, rien de semblable ne se produit dans un conseil d'administration.

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