‹ Le chef dans l'usine, dans la citéChapitre 12 sur 56 · ET l'exploitation anonyme de lEtat · texte numérisé non relu

ET l'exploitation anonyme de lEtat

Il reste à voir quelles réalités dissimule la théorie de l'Etat démocratique. Et nous pourrions nous contenter de renvoyer à l'œuvre entière de

Charles Maurras, si M. Fayol lui-même ne nous fournissait des confirmations remarquables, observées, j'allais dire mesurées, aux lieux mêmes oiî fonctionne le régime. Il a pu étudier, pendant un an, une de nos grandes administrations, celle des Postes, télégraphes et téléphones. Rien ne pouvait échapper à ses yeux avertis, à sa longue expérience, et son esprit réaliste en a tiré pour I nous une analyse sévère. Il relève : à la tète un chef instable et incompétent ; pas de programme d'action à long terme, c'est-à-dire une action désordonnée et sans suite, donc aucune prévoyance ; pas de bilan ; intervention abusive et excessive des parlementaires ; aucun stimulant pour le zèle, aucune récompense pour les services rendus ; absence complète de responsabilité à tous les degrés. Et ces vices d'organisation ne sont pas particuliers à l'administration observée, « ils existent dans la plupart des services publics ; il n'est donc point étonnant que nous allions à la ruine '. »

Mais suivons le détail. Il s'agit d'une très grande entreprise, étendant ses ramifications sur la France entière, groupant 150.000 agents et dépensant plus d'un milliard par an. Rien d'aussi grand dans aucune industrie, une oiganisation parfaite serait

1. — H. Fayol : L'incapacité industrielle de l'Etat, chap. II et III.

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donc nécessaire. Or il n'y a pas de chef, à chaque crise ministérielle on voit ceci :

(( La composition du nouveau ministère a paru à l'Officiel... Le sous-secrétaire d'État chargé de la direction des P. T. T., M. A., avocat et député, est remplacé par le sous-secrétaire d'État, M. B., avocat et député. M. B. vient au bureau de la rue de Grenelle, et il rencontre M. A. Ces messieurs causent ensemble pendant quelques minutes, puis M. A. se retire ayant vidé ses tiroirs. Aucune présentation de chefs de service n'a lieu, aucun programme n'est remis ))

En effet « ces messieurs » appartiennent à des clans différents, l'arrivant a donc la prétention de faire mieux que l'autre et la transmission d'un programme serait totalement inutile, les idées de M. A. ne peuvent être celles de M. B. et il n'est pas d'autorité pour les maintenir l'un et l'autre dans la bonne voie. Le nouveau chef est mené là par (( les hasards des combinaisons de partis » ; ce n'est qu'un sous-secrétariat, il convoitait évidemment un ministère, il n'a donc qu'un pisaller dont il ne retient que les avantages du pouvoir, sans souci des postes, des télégraphes et des téléphones. M. Fayol en déduit qu'on « ne se « doute certainement pas de lïnfluence du chef sur (( les destinées de l'entreprise, car on ne sacrifîe- « raitpas sciemment à l'intérêt politique un grand

« intérêt économique du pays. » Erreur ! la plupart le savent très bien, un bon nombre de politiciens sont même intéressés à des entreprises qui ont de très bons chefs, choisis quelquefois par eux. Mais, dans un cas comme dans l'autre, on cède à l'intérêt le plus pressant, celui de l'entreprise ici, là celui du clan politique. L'intérêt du pays est lointain, le pays ne sait pas et travaille au dehors : les partis sont présents, qui observent, et on dépend d'eux.

Le nouveau chef ignore donc tout de l'entreprise, « il lui faudrait des années pour se mettre I au courant, » il aura dix mois, six peut être. 11 le sait, « son arrivée rue de Grenelle est un simple « incident de sa carrière politique, » il en sortira pour aller « aux antipodes administratives, à « moins que ce ne soit au repos. » Résultat, selon M. Fayol, des « déplorables errements des Chambres. » Pourquoi déplorables ? Ce n'est qu'une conséquence nécessaire du système adopté, du règne d'une assemblée ; nous sommes avertis qu'il faut un chef et le régime est anti-chef.

M. Fayol nous avertit d'ailleurs que si le nouveau sous-secrétaire voulait s'informer, se mettre au courant, il ne le pourrait pas. Il a auprès de lui un chef de cabinet et des commissions consultatives. Celui-là est un ami, jeune, qui arrive et part avec lui : une inexpérience doublant une

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incompétence. Ce n'est d'ailleurs qu'un apprenti politicien, qui assure principalement les rapports avec l'extérieur, entendez : les Chambres. Les commissions consultatives fonctionnent régulièrement, mais... elles ne servent à rien ; M. Fayol nous dit en effet qu'elles ne guident pas le soussecrétaire d'État dans ses décisions journalières.

Quant aux directeurs des grands services, ils en ont marre. Ils savent, eux. ils ont la science et l'expérience, mais a humiliés d'avoir à subir chaque année une nouvelle autorité incompétente », ils laissent aller, évitant les catastrophes, mais se gardant bien de toute initiative féconde, qui, même approuvée par M. A. serait chambardée six mois après par M. B. Et c'est mieux ainsi, le petit trantran journalier ne casse rien et assure un minimum indispensable de régularité, au l-ieu que les grands perfectionnements, appliqués, puis suspendus, repris encore, par M. C. cette fois, ne laisseraient rien debout. Les directeurs ne sont donc point « des conseillers pour le Sous-secrétaire d'Etat ». Ajoutons qu'ils peuvent être leurs ennemis, s'ils ont des appuis politiques solides dans un parti hostile à celui du nouveau chef.

Voilà déjà un joli tableau. Mais ce n'est pas tout.

M. Fayol nous parle des commissions, d'après un de leurs membres il rapporte ce langage sybillin :

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« On y perd bien du temps, on y arrive sans I avoir réfléchi aux questions qui vont être discutées. Celui qui parle le mieux, ou qui a des raisons pour parler, détermine la décision. Un rapport sera fait au nom d'une commission anonyme et irresponsable, et la tâche sera remplie ». ■ Celui qui parle le mieux (ou qui a des raisons pour parler) : quelques mots qui en disent long. D'abord nous sommes en présence d'un petit parlement : l'éloquence règne. En outre, quand on n'est i pas membre d'une commission au titre de fonctionnaire, on n'y entre qu'avec l'appui d'un parti. C'est une sinécure. On n'intervient donc que pour ! faire les affaires du parti, qui n'a posté là son homme que dans cette intention, à moins qu'on y soit pour d'autres affaires... Qu'on s'étonne après cela que les fonctionnaires écœurés n'aient plus désir de mieux faire.

I Ont-ils même une responsabilité ? M. Fayol nous conte, qu'ayant appris l'existence d'une perte de plusieurs centaines de mille francs, il a cherché vainement « quelqu'un qui se sentit, à un degré quelconque, responsable de cet énorme déficit. » On le comprend aisément : le chef passe, les services n'agissent que sur ordre de cet éphémère ; les subordonnés disent : c'est le chef, M. C. dit : c'est M. B. M. B. en appelle à M. A. Et le seul frein dans cette anarchie c'est le senti-

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