Un monstre informe et indéfinissable
On voulait inètaurer dans les entreprises industrielles un l'égime démocratique. La question fut posée publiquement par la Fédération des ouvriers des métaux, dans une lettre à l'Union patronale des industries minières et métallurgiques, et par la Confédération générale de travail, dans son programme minimum publié en février 1921. Mais il est malaisé de s'entendre sur les caractéristiques de la démocratie : la controverse le fit voir, où chacun entendait ne rien céder à l'adversaire sur ce point. Les dirigeants de la Fédération des ouvriers des métaux réclamaient l'institution d'un « contrôle positif, assuré par <( des commissions d'atelier agissantsous la respon- « sabilité de l'organisation ouvrière » et chargées d'assurer le respect des lois de protection ouvrière, d'examiner les mesures de discipline concernant les ouvriers et l'application des taux de salaires établis. C'était un premier pas, les signataires de la lettre l'avouèrent plus tard. Les chefs d'entreprises le comprirent ainsi et opposèrent de
sages vérités : o la prospérité d une entreprise (' industrielle, répondirent-ils, — celle de toute (( entreprise humaine — exige qu'elle soit con- « duite par une autorité responsable et, par con- 0 séquent, maîtresse de ses décisions : il faut que, (' dans toute organisation humaine, la fonction (( de chef soit effectivement et efQcacement exer- « cée. Ce qui est vrai dans vos syndicats l'est (( tout autant dans l'usine ; installer à côté du « chef responsable, qui peut et doit s'entourer de (I conseil, un pouvoir, égal au sien, sans rcspon- « sabité, un pouvoir à plusieurs lètes, serait ruiu ncr l'industrie elle-même et condamner la <( nation tout entière à la misère. » 11 serait difficile de dire mieux et avec plus de concision.
Ces chefs syndicalistes, qui expérimentaient cependant, à leurs dépens, les méfaits de l'autorité divisée, crurent habile d'en appeler à la démociatie. On peut lire dans leur réponse : « les prin- (( cipes démocratiques que vous affirmez avoir « pénétré dans vos établissements en sont, au con- (( traire, résolument bannis. Démocratie signifie (( l'exercice de la souveraineté par l'ensemble des « collectivités appelées à accepter l'autorité « qui se dégage de leurs décisions. Rien de sem- « blable ne règne dans les usines, rien d'appro- (( chant n'est doté de vos sympathies et rien ne (( saurait acheminer dans cette voie tant que le
(( patronat conservera l'intégrité de ses privi- « lèges dont il ne saurait plus nier l'abus qui en « est fait, ni les ravages moraux qui affectent la « stabilité du rendement et la quiétude publique. » En se dressant contre les privilèges des chefs d'industrie, ces chefs syndicalistes n'oubliaient-ils pas les leurs, installés par la coutume et qui allaient sombrer quelques mois plus tard, dans la tourmente des vents contraires à leurs desseins ?
Privilèges du chef, que les uns revendiquaient et dont les autres usaient en les reniant d'autant plus aisément qu'ils voyaient venir le moment où ils leur seraient retirés : on était loin des principes de la souveraineté du démos. Et cependant les chefs syndicalistes ayant pris argument d'une définition parfaitement orthodoxe de la démocratie, leurs contradicteurs allaient en opposer une autre, aussi rituelle que la première. Les premiers s'étaient inspirés de Pierre- Marie Waldeck-Rousseau : non l'individu, pensaient-ils en écrivant, mais les collectivités d'individus pour exprimer la volonté générale. Du côté patronal on allait remonter aux sources, à Jean-Jacques Rousseau lui-même.
La lettre de l'Union des industries minières et mélallurgiques donnait déjà une bonne indication sur le point de vue adopté : «... le soin « d'assurer l'observation des lois de protection
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« ouvrières, comme de toutes les lois en général, <( est réglé par la loi elle-même et appartient à l'au- <( torité publique dont il est une fonction essen- <( tielle. En aucun pays organisé une catégorie « particulière de citoyens, que vous bornez aux « seuls ouvriers syndiqués, ne saurait prétendre « au privilège de se faire justice elle-même ; se « substituer à l'État pour remplir une fonction (( qui appartient à l'État, c'est proprement faire « acte d'anarchie. » M. François-Poncet, un des porte-paroles de l'Union, reprenait ce point de vue quelques semaines plus tard et, dans la pure doctrine du Contrat social, il écrivait : « La démoce cratie politique, telle qu'elle est pratiquée par <( les nations d'occident, suppose l'égalité des « citoyens devant la loi, la délégation à une « assemblée élue par fous les citoyens du pouce voir et de la charge de faire la loi, la délégation (( à un gouvernement issu de cette assemblée du <( pouvoir et de la charge de faire exécuter la loi. « Le contrôle syndical, de quelque façon qu'il soit « défini, est, par essence, anti-démocratique '. » On aura remarqué la formule : faire la loi, exécuter la loi; c'est le langage de 1791. Les <:hefs ouvriers recevaient une leçon méritée : on
1. — André François-Poncet : Une formule nouvelle, le contrôle syndical, brochure.
était, de l'autre côté, plus révolutionnaire qu'eux. Syndicalistes, ils pouvaient limiter la discussion aux seules réalités de la profession, éviter à tout prix d'en sortir, y maintenir les chefs d'entreprises ; sans doute ils renonçaient par là au contrôle dans l'usine, mais ils avaient la ressource de provoquer la création d'organismes intersyndicaux, professionnels. Au lieu que leurs intentions viciées les ramenaient toujours au politique, terrain semé pour eux d'embûches et de fondrières : on ne peut être à la fois oiseau et souris, syndicaliste et démocrate. Mais cette faiblesse était partagée et, du côté patronal aussi, on s'évertuait vainement à concilier les «privilèges )) du chef et le fait démocratique édifié sur leur ruine ; là les syndicalistes pouvaient marquer un point, ils ne surent pas en profiter. Le résultat piquant est qu'entre tous ces démocrates, ou prétendus tels, l'accord ne put se faire sur la nature même de la démocratie.
Les docteurs crurent devoir donner consultation. Ils ne purent dissimuler leur embarras.
M. Bougie, docteur en Sorbonne, nous informa * que « le parlementarisme à l'usine, c'est (( l'incohérence et l'impuissance dans sa direc- « tion. )) Là, selon lui, u il faut un chef. » Car
l. — La Dépêche du 10 février 1921.
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<( si VOUS ajoutez à son pouvoir un pouvoir à (( plusieurs têtes, vous paralysez l'industrie. Et <( rien ne va plus. » Le contrôle syndical est d'ailleurs, à ses yeux, une négation de la démocratie, puisque c'est au Parlement que doivent être « recherchés, les représentants des travailleurs, <( et qu'en démocratie il importe que personne (( ne se fasse à soi-même sa justice et sa loi. » En conclusion, M. Bougie en appelait à l'opportunisme, dont on voyait assez qu'il était grand partisan, et rappelait que le seul moyen d'éviter les résolutions, c'est de faire à temps des concessions : pauvre ressource !
Rien n'était éclairci, M. Bougie semblait pencher vers la thèse rousseauiste et ne nous expliquait pas mieux que les dirigeants de l'Union comment les syndicats peuvent avoir le droit légal de défendre les intérêts professionnels de leurs adhérents, alors que leurs seuls représentants légitimes sont au Parlement. M. Guy Grand ' fit un effort pour résoudre le problème ; il réaffirma que « le besoin de liberté et de dignité est l'âme même « de la démocratie » et que, si « l'individualisme <( juridique est certainement périmé, il n'en est « pas de même de l'individualisme philoso- (( phique. ») D'où il semble résulter qu'il faut être