COMÎMENT TOUT EST MIS EX CONFUSION
L'illusion de la majorité des économistes sur » le caractère rigoureusement précis de leurs recherches serait vite dissipé s'ils avaient quelques notions précises de ce que sont les lois naturelles. Ils l'ignorent généralement, donnant de celles-ci les définitions les plus extravagantes ou les comparant aux lois physiques de la manière la plus inattendue. Encore se contentaient-ils, jusqu'au milieu du xix" siècle, de parler des lois de la nature humaine. Mais le développement des sciences physiques, qui troubla tant d'esprits, les entraîna plus loin : c'est aux lois de la nature des choses qu'ils en appellent aujourd'hui pour établir le fondement des rapports nécessaires, économiques et sociaux.
C'est une loi naturelle, dit Leroy Beaulieu, qui veut qu'un billet de banque multiplié à l'excès et non remboursable en espèces perde de sa valeur. Comme si le billet proliférait de luimême en dévorant les pièces d'or. Le même économiste définit ailleurs les lois : « des Jorces qui agissent toujours également et uniformément », ce qui explique sans les justifier bien des confusions. Un autre assimile les phénomènes économiques aux phénomènes physiques
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i et chimiques et assure qu'une série d'approxij mations permet de passer sûrement de la théorie ' à la pratique. Certaine école s'efforce même d'ap- ( pliquer les mathémathiques à l'économie, ré- 'i duite à une mécanique de l'échange, fondée f elle-même sur le principe de l'économie des for- I ces ; on nous assure que cette mécanique sociale pourra « un jour prendre place à côté de « la mécanique céleste, toutes les deux trônant « sur le principe du maximum d'énergie — ou « maximum de satisfaction (?) — qui est le som- « met de la science sociale comme de la science «physique. » M. Pareto déclare, de son côté, n'avoir d'autre méthode que de faire de l'économie politique une science, précisément comme la physique, la chimie ou l'astronomie et, cependant, l'économie n'est à ses yeux que l'étude des oppositions entre les désirs et les obstacles. Le matérialisme absurde qui commande toutes ces définitions montre assez que la pensée des auteurs est fixée à un demi-siècle en arrière de leur temps.
Il est clair que le but pratique de toute science étant de prévoir, l'économie est fort loin de donner sur ce point les mêmes résultats que la physique ou la chimie. On fait deux réponses à cette objection. Selon les uns, la prévision est souvent entravée par l'entrecroisement et la di-
versité des causes agissantes, les mobiles écono- -l miques se doublant des mobiles sentimentaux, religieux et politiques. C'est déplacer la question sans quitter le cercle d'erreur : l'économie, pour devenir une science analogue à la physique et à la chimie, nécessiterait une mécanique des sentiments.
L'autre réponse n'est qu'un tissu de sophismes, nous l'empruntons à M. Gide : les lois i économiques comme les lois physiques, dit-il, i ne jouent que si les conditions nécessaires sont I réalisées ; l'oxygène et l'hydrogène ne se combinent que mis en présence dans certaines conditions de température et de pression ; de même, pour qu'un acheteur et un vendeur concluent nécessairement (?) un marché à un prix qu'on peut déterminer (?), il faut qu'ils soient mis en présence et que leurs prétentions — température et pression, sans doute — se concilient. Les exceptions sont donc identiques pour les lois économiques et pour les physiques : ce n'est pas contre la loi de gravitation que l'avion quitte le sol, ce n'est pas non plus par démenti à la loi de l'offre et de la demande qu'un objet de luxe devenu bapal perd sa valeur.
On pourrait objecter qu'une ménagère s'interdira de conclure « nécessairement » un marché si la tête du vendeur une il « revient pas, »
mais la sophistique économique répliquerait que l'achat se fera ailleurs et conformément à la loi, ^complication que l'oxygène et l'hydrogène ne f sauraient se permettre. Mieux vaut aller au centre du problème : l'avion s'élève, non contre la gravité, mais avec elle et par elle, si on venait à annuler brusquement son poids, il cesserait d'être avion ; dans les mêmes conditions l'oiseau ne serait plus oiseau. Au contraire que les prix augmentcntavec les demandes ou qu'ils en soient indépendants, on sent bien qu'aucun achat utile n'en serait empêché. L'avion subit les lois physiques, l'homme peut s'en accommoder, les utiliser ou les annuler, lorsqu'elles jouent, ce qui n'est pas toujours le cas en matière économique. Ainsi oublie-t-on l'auteur des phénomènes économiques. On explique, par exemple, les fluctuations des changes par quelques théories complexes et contradictoires, mais on perd de vue que la fixation des cours est toujours faite par des hommes directement intéressés, par leurs jeux, soit à la hausse, soit à la baisse ; par là, on méconnaît ou dissimule l'organisation constituée par des spéculateurs, dont la fonction essentielle est de peser sur les changes au mieux de leurs intérêts : entraînés par un mouvement dont les causes les dépassent, ils peuvent le retarder ou l'accélérer, d'autant plus que l'Etat les surveille
moins et donne plus libre cours aux « lois naturelles » de léconomie. Ainsi arrive-t-on à ui état de choses qui n'est plus naturel du tout. Oi a pu écrire que le change est le miroir des faits économiques internationaux, mais quelle con-i fiance donner au miroir lorsqu'il a été déformé.
De même pour les prix, qu'on prétend déterminer selon des règles quasi-mathématiques, ou-' bliant que, du producteur au consommateur, une série d intermédiaires sont intercalés et que tous, sauf le dernier, ont la possibilité de modifier sensiblement et durablement les justes prix.
Qu'on prenne une à une toutes les manifestations de l'activité économique, qu'on les suive dans le détail, les mêmes conclusions s'imposeront. Il y a, dans tout phénomène économique, des fragments de déterminisme nés des choses, qui, le plus souvent, d'ailleurs ne seraient pas sans les hommes. Mais, entre ces éléments disjoints, l'homme vient s'insérer, non comme le mécanicien commandant, réglant du dehors le mouvement du tout, sans rien modifier au jeu naturel des forces physiques, mais en tant que rouage lui-même, comme élément de l'ensemble, doué de raison, ayant toujours pouvoir de dévier plus ou moins le cours des forces auxquelles il est mêlé. S'il est souvent entraîné par la masse moutonnière qui suit, imite et n'échappe guère
aux sillons communs, il est quelquefois posté aux joints d'assemblage, là oiî son action devient capitale et ordinairement clairvoyante sous la pression de quelque intérêt. Quelques hommes peuvent ainsi dérégler les changes au détriment d'un pays entier, fausser complètement, avec le temps, le fonctionnement du crédit ou la fixation des prix.
On n'en saurait déduire évidemment que tout est possible et livré aux caprices de notre bon plaisir : des bornes sont imposées au pouvoir humain, étroites le plus souvent, larges quelquefois, elles n'en excluent pas moins le déterminisme que certains économistes veulent imposer aux faits qui les occupent. L'homme dans l'univers dispose d'un large pouvoir : il n'est pas tout-puissant, mais contenu par la loi qui lui fut assignée. Et ce mot, retrouvé ici, nous conduit aux distinctions nécessaires, car les confusions des économistes scientistes viennent de l'us et de l'abus qu'ils font, sans y prendre garde, des divers sens du mot loi.
La loi est la tendance naturelle d'un être vers sa fin, c'est l'acception la plus générale. Or cette tendance fait converger les forces substantielles vers cette fin même et elle engendre un mode d'action quelquefois rigoureusement constant qu'on appelle aussi loi . Gerwiudïniîaction enfin
dépend de certaines circonstances extérieures et, pour les êtres matériels, il y a un rapport constant entre l'action et ses conditions qui se dit encore loi. Ce dernier sens s'applique au déterminisme universel, les sciences physiques n'ayant d'autre but que de rechercher les récurrences constantes. Le premier sens s'applique à l'homme, doué de raison, libre du choix de ses moyen» d'action, ce qui ne veut pas dire qu'il choisit dans l'indétermination pure, mais seulement que, dans ses limites, il se détermine.
Aristote avait déjà distingué ' les phénomènes qui se produisent toujours, régis par des lois d'application générale, et ceux qui se produisent le plus souvent, comportant des exceptions. Les économistes, qui n'observent que la nature des choses, confondent les uns et les autres, la loi de l'homme, compatible avec sa liberté, puisque celle-ci en est un élément, et l'expression des rapports fixes entre l'action d'un corps matériel et les conditions de cette action. Or, par le fait
1. — Nous n'ignorons par les objections qu'on y a fait et peut faire encore et que ces éclaircissements ne livrent pas le fond des réalités dont Aristote encore disait qu'elles sont faciles à être et difficiles à comprendre, mais nous répétons que les temps de la philosophie allemande sont révolus. La controverse a duré un siècle ; les idées germaniques tournées et retournées en tous sens, leur fausseté et leur nocivité sont chose acquise, établi cdans le domaine des faits comme dans celui des idées. Il faut onsidérer le débat comme clos.
que l'homme y est mêlé, les faits économiques «ont de ceux qui ne se reproduisent pas toujours, mais qui reviennent le plus souvent.
Entre les sciences mathématiques qui ne connaissent que les propres bornes de l'esprit, les sciences astronomiques réduites à une observation exacte du ciel, les sciences physiques qui permettent toute liberté d'imagination dans les limites du réel, la science géologique confinée dans l'observation et la conjecture, les sciences biologiques proches aussi de la simple observation oii l'expérience en tout cas doit respecter léquilibre délicat qui constitue la vie, les sciences politiques et économiques, d'observation pure et infiniment complexe, délivrée des chaînes du déterminisme, il y a des différences considérables que méconnaît le préjugé de l'unité de la science. L'esprit humain est heureusement plus riche que ne le croit les faux esprits scientifiques, riche de sa propre et inépuisable fécondité comme de la diversité d'un univers qui ne se lasse pas de l'enseigner et dont il ne saura jamais le tout. C'est en ouvrant sur les réalités des fenêtres trop étroites qu'il s'égare toujours.
102 la valeur de la science économique