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l'Artisan et consoMxMateur de la production

Lors donc que les économistes prétendent à une science définissant « les rapports spontanés « qui se forment entre les hommes vivant en « masse, rapports nécessaires qui dérivent de la {( nature des choses, » ils oublient de nous dire de quelles choses ils veulent parler. S'il s'agit de la terre, du blé, de la houille, du fer, les rapports nécessaires qui viennent de leur nature sont l'objet des séances physiques, géologiques et biologiques. Le reste concerne l'homme et les choses, mais l'homme, esprit et corps, metteur en œuvre, premier et dernier agent, producteur et consommateur, et nous quittons avec lui le règne des corps inanimés et même celui des vivants sans esprit. La connaissance scientifique n'a pas à tenir compte des fins assignés aux choses matérielles et inertes : le déterminisme qui les enserre peut être dégagé et analysé sans souci du but vers lequel il est tendu. La méthode devient malaisée avec les êtres vivants et l'entêtement à l'appliquer est sans doute la cause profonde de la stérilité relative des sciences biologiques. Elle est impossible dès qu'intervient le facteur humain, dont la vie n'est pas déterminée.

Or le travail et la production sont le fait de l'homme. Le capital est son œuvre, il fait ses transports, il crée sa monnaie et le but de son activité est d'assurer sa propre consommation. Sans doute, il utilise la terre, sa couche végétale et son sous-sol, mais que produit-elle lorsqu'il n'y est pas ? Où trouver, dans ces conditions, les éléments de rapports nécessaires qui s'imposeraient à lui sans secours possibles.

Les économistes nous avertissent parfois qu'étudiant le général et non l'individuel, ils n'ont à retenir que le mobile humain le plus constant : désir égoïste de bien-être qui fait de l'intérêt personnel et de l'économie d'effort l'origine des phénomènes économiques. Ce n'est qu'une approximation grossière, qui, pour notre temps, peut être justifiée. Mais, outre qu'elle ne saurait permettre les énoncés vigoureux et précis de résultats d'observations, auxquels on veut donner valeur de lois physiques, elle se fonde sur la nature de l'homme même.

Envisagée d'un point de vue général, l'activité humaine, même strictement économique, ne peut être dérivée du seul désir égoïste de mieux vivre. S'ils n'excluentpas la prévision, les mobiles communs qui agitent les hommes ne sont pas aussi simples.

Les lois, en matière économique, ne peuvent

négliger la tendance naturelle de l'homme vers] sa fin, non plus que les moyens qu'il choisit, collectivement ou non, pour la fin, consciente ou] non, qu'il se propose. Elles ne peuvent négliger l'influence qu'un homme ou un petit groupe d'hommes peut avoir sur son siècle. Faut-il in-j voquer ici le retentissement du libéralisme ou du marxisme sur la production européenne et combien de « lois » économiques doivent existence! et forme à l'un ou l'autre de ces systèmes ? En pai'eille matière, rien pour l'homme ne se trouve naturellement déterminé. Toute réalité sociale est placée à mi-distance entre le déterminisme et la finalité libre de l'esprit, à mi-chemin entre le plein savoir et l'ignorance absolue, là, précisément où saint Thomas insérait le libre arbitre. La raison ne peut donc définir que ce qui arrive le plus souvent, ce qui adviendra probablement si l'action s'engage dans le sillon, ou en marge, ou à rencontre du raisonnable : la connaissance du passé et du présent devient le seul fondement assuré. Et si la simplicité relative des phénomènes économiques, l'uniformité pratique des réactions humaines, dans cet ordre, permettent un gain, il y manque une condition. La prévision politique ne donnerait en effet que des mécomptes si elle ne disposait de l'histoire de vingt siècles passés, or les économistes n'ont pas ce recours, ils doi-

; vent ainsi édifier l'ensemble d'observations minutieuses, étendues sur plusieurs cycles centei naires.

\ L'aurait-il que, pour en tirer parti, ils auraient

(encore à réformer une méthode stérile qui les fait tourner en cercle, depuis plus d'un siècle, I autour des mêmes problèmes, repris sans cesse ? et jamais résolus.

jt 3. — Bilan rapide

Il n'est pas de meilleur exemple de la fragilité des théories économiques que les analyses de la valeur. La notion de valeur, fondement nécessaire de la science économique, aurait dû être l'objet d'une étude complète mettant en relief tous les éléments d'un problème extrêmement complexe, en même temps que cette complexité même. Il n'en fut rien et la plupart des économistes, envisageant un aspect ou l'autre de la question, n'ont pas su échapper à l'étroitesse des systèmes. Pour les uns, la valeur ne dépend que des choses, pour les autres, elle est purement subjective. Ces deux points de vue sont également faux. Une chose ne vaut pas pour une autre, c'est pour l'homme qu'elles ont toutes de la valeur. Mais, là encore, nous ne légiférons pas

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sans conditions : ce qui vient des choses est aj précié par l homme et s'impose à lui tout à fois. Les choses valent en effet, soit pour l'usage" soit pour réchange, et, depuis longtemps, les économistes ont justement fait la distinction de la valeur d'échange et de la valeur d'usage : celleci, individuelle ou collective, est plus proche de l'appréciation de chacun ; la valeur d'échange, au contraire, est plus sociale ou générale ; ce qui ne signifie pas, évidemment, que tout homme a pouvoir de fixer librement la valeur d'usage d'un produit ; nos besoins étant fort loin d'être livrés tous à notre arbitre. En fait, toutes les causes qui agissent sur les phénomènes économiques ont une influence sur la valeur, qui, mettant en jeu l'ensemble des actions et réactions entrecroisées inextricablement au sein du monde économique, n'est que le résultat d'un équilibre instable, échappant à toute définition précise.

La valeur est liée à l'utilité, d'usage ou d'échange, mais l'utilité ne peut être nombrée. La valeur dépend des frais de production qui font intervenir la valeur des matières premières, le premier travail qu'elles nécessitent et un travail nouveau de transformation. Or, en dépit de Karl Marx, le travail ne se résout pas en quantité mesurable, il est aussi qualité.

En réalité, nous n'avons d'autre moyen que

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Ues prix pour exprimer les valeurs, procédé tout ( empirique, qui, pour être sûr, impliquerait un f rapport fixe entre la valeur et son expression. Il est évident, au contraire, que les prix varient i pour maintes raisons qui n'affectent pas la va- ( leur, si ce n'est en raison de ce principe a priori ! L't contradictoire des prémisses qu'une variation ;' de prix entraîne une variation de valeur. Principe 'incertain, puisque nous admettons qu'au milieu de tous les prix possibles ou simplement obser- Évés, deux limites, inférieure et supérieure, enserrent un juste prix moyen. Mais le juste prix ne peut être que le résultat d'un jugement d'appréciation, guidé par les faits, œuvre de l'esprit de finesse autant que de l'esprit géométrique. Encore une fois, les prix oscillent autour d'une moyenne variable, qui traduit approximativement la valeur, c'est-à-dire le résultat d'un équilibre passager entre les actions mêlées de causes nombreuses. C'est là tout ce qu'on peut dire, et les définitions géométriques c{u'on a pu formuler d'un phénomène aussi complexe ne livrent rien de plus que ce qu'on y a mis, elles ont à peu près autant d'efficacité que les traductions algébriques de la psycho-physiologie. L'empirisme apparaît nettement lorsqu'on observe comment on évalue en monnaie d'or, supposée de valeur fixe, les variations du prix étalon de

Ter, tandis que la valeur de la monnaie est déterminée par le poids du métal contenu.

Les grandeurs économiques sont ainsi enfermées dans un relativisme variable selon les catégories des phénomènes observés, sang qu'il soit même possible de les rapporter à un étalon rigoureusement stable. Que la valeur de celui-ci change normalement peu, qu'elle soit pratiquement stable, peut-être une justification pratique des procédés d'évaluation adoptés, mais cela ne supprime rien des raisons profondes qui ruinent tout le scientisme économique. Quelle physique serait possible, si le mètre étalon ou le kilogramme étalon pouvait varier de longueur ou de masse, sans que toutes les longueurs ou toutes les masses soient affectées à une modification proportionnelle ?

On peut juger par là des contradictions nombreuses qui sont à l'origine de la plupart des théories économiques. Les lois assignées aux faits en prennent leur caractère fondamental de simples règles empiriques, quand elles sont inspirées par les réalités, d'énoncés systématiques et faux, quand elles découlent de principes théoriques sans lien avec l'expérience.

On comprendra que, dans ces conditions, rien ou presque ne subsiste des prétendues lois régissant les mouvements relatifs de la rente, de

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l'intérêt et du salaire. L'intérêt du capital, comme la rente, ne devait-il pas aller en diminuant sans cesse ? Et Ricardo ne prophétisait-il pas une baisse constante des salaires liée à l'augmentation, non moins constante, du nombre des ouvriers, alors que ce nombre, dans l'industrie au moins, se gonflant sans cesse, on pouvait observer jusqu'en 1914 une hausse relative des salaires, suivie d'une baisse après 1918 ?

La loi de l'offre et de la demande eût pu devenir un instrument sûr de prévision, si elle avait subsisté dans sa forme primitive : les prix varient en raison directe de la demande et en raison inverse de l'offre. Mais devant l'épreuve des faits, il a fallu rabattre de ces prétentions mathématiques. On dit aujourd'hui modestement : la demande augmente les prix, l'offre les diminue.

Le seul fondement réel qu'on puisse trouver à cet énoncé, c'est que les vendeurs peuvent avoir tendance à profiter d'une demande acti*ve, et que, réciproquement, les acheteurs en nombre réduit chercheront à obtenir un sacrifice du vendeur sur le prix. Encore faut-il que ces variations de l'offre et de la demande soient connues des uns et des autres, chose possible sur un marché, malaisée dans une boutique. En outre cette « loi » bizarre peut se retourner, ainsi que Stuart Mill le remar-

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<juait : l'augmentation des prix réduit la demande, leur diminution l'accroît ; et Georges Valois a montré que cette forme est seule générale. Bref, il ne subsiste qu'un fantôme de loi, mais ce fantôme a conservé une popularité.

Même échec quant aux essais de théorie scientifique du crédit — l'introduction de la richesse chez celui qui ne l'a pas produite, disait Blanc de Saint-Bonnet. — D'origine assez récente, son développement extrême au xix* siècle, il conviendrait de dire excessif, en a fait un des éléments primordiaux de l'économie moderne. Or il ne peut être séparé d'un facteur impondérable : l part de croyance qui s'y trouve mêlée. Si Ténor me importance des opérations de crédit permet une étude de son fonctionnement, on n'en peut tirer des lois ; serait-ce possible qu'il y manquerait la connaissance des opérations bancaires, les bonnes comme les mauvaises, dont on sait avec quelle vigilance elles sont dissimulées, parles hommes, non par les choses.

Les économistes ne peuvent même espérer que les travaux statistiques leur fourniront un jour les éléments mesurables qui manquent. Tout nombre statistique est une moyenne ; il permet toujours plusieurs interprétations divergentes ou contradictoires, car il n'est que le reflet d'un complexe de causes et d'effets. Le mauvais fonction-

) ncment de l'Etat, par exemple, retentit directei ment sur la production, les statistiques peuvent , enregistrer l'effet, mais d'autres agents tendant à , provoquer une prospérité momentanée peuvent d'ailleurs intervenir et recouvrir l'action négative

Ide 1 Etat. Et lorsque les frais d'Etat augmentent et inlluencent les prix, les statistiques ne décèlent qu'une part des charges qu'en supportent les producteurs, car une fraction notable du budget profite à l'industrie. Enfin on ne saurait tirer d'une statistique plus qu'on y a mis : l'impondérable lui échappe toujours. Quelle est la part de l'impondérable dans l'homme ?

Une grande incertitude est donc la règle, tant en raison de la complexité des phénomènes observés que de l'intervention constante de l'homme. Les économistes n'en retirent aucune modestie, tel ce professeur qui écrivait tout récemment que « la valeur de l'or ne se détermine pas selon les « mêmes lois que celle d'une marchandise quel- <( conque. » Qu'eût il répondu, si on lui avait demandé l'énoncé des dites lois ?

Un peu d'esprit critique suffisait cependant que la « science » économique ne dispose d'aucune loi nécessitante, je veux dire contre laquelle l'homme n'ait aucun recours. Celles qu'on nous propose peuvent se ramener à deux types : les lois précises et complexes, toutes fausses ; les lois

simples et d'énoncé vague, réductibles à une tautologie ou à une loi de sens commun et dont on nous déclare aujourd'hui que l'épreuve de la guerre n'a rien démenti. Premier type : la loi de Malthus, d'après laquelle la population croît en progression géométrique et la production en progression arithmétique. Enoncé précis qui permettait la prévision ; par malheur, depuis Malthus on n'a enregistré en même temps qu'une diminution du nombre des naissances, une augmentation sensible de la production, procédant par sauts brusques autant que par progression. L'unique rapport constant qui ait pu être observé liait une certaine propagande, dite néo-malthusienne, et la chute du nombre des naissances Second type : la loi de Gresham, qui dit simple ment : la mauvaise monnaie chasse la bonne. On pourrait traduire : pour l'homme, deux tiens valent mieux qu'un, et le démenti des faits n'est pas à craindre *.

1. — Un bilan complet exigerait qu'on suive l'inQuence des économistes sur les gouvernements. Elle commence chez nous, sous Louis XV, où les théoriciens, Quesnay en tête, démontrent l'inutilité des colonies : on sait le résultat et comment ils y ont leur responsabilité. Sous Louis XVI c'est pire encore et Turgot, qui voulait que l'autorité n'ait pas besoin de conseils., suit ses idées préconçues. La Révolution porte le pouvoir des fabricants de systèmes à son comble. Accalmie sous Napoléon I" : on fait la guerre. Nouvelle poussée de virulence sous la Restauration qui voit se développer le libéralisme et naître son succédané la

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