Ce que l'on prépare
Il y aura des victimes : les petits et moyens industriels, les commerçants et les ouvriers. Les premiers oublient trop qu'ils ont plus à perdre que les prolétaires et que le régime ploutocratique qui s'installe sera beaucoup plus dur pour eux que pour les autres. Quelle aggravation importante du sort des ouvriers est en effet possible : pour eux le campement dans la société restera toujours le pire. Mais pour les chefs, il y aura des pleurs et des grincements de dents ; ils seront mis en tutelle, invités à suivre les ordres venus d'en haut, d'un quartier général mystérieux, sous peine de disparaître.
On pourvoit actuellement à leur asservissement, en travaillant à les enrôler dans ces groupements, mi-politiques, mi-professionnels qui naissent un peu partout. Les buts avoués sont ordinaires : défense des intérêts professionnels ; les buts prochains et inavoués sont modestes : on
attend des adhérents, qu'ils prennent la charge des frais généraux politiques, dépenses électorales ou autres. La fin secrète consiste à embrigï der pour canaliser les efforts et diriger ; lorsque le moment sera venu de la découvrir, les enrôlés s'apercevront un peu tard que la condition de toute association saine c'est la liberté. Car ils seront dans les fers et pour les récalcitrants on disposera de moyens sûrs. Les industriels de la région parisienne n'ont certainement pas oublié les règles de leur approvisionnement en charbon, au temps où cette matière était rare : les membres d'un certain groupe en étaient pourvus, on le désignait du nom de « groupe Loucheur n qui est tout un programme, les autres avaient les restes, poussières et pierres noircies. Les membres du groupe Loucheur formaient une véritable association dont les membres s'ignoraient souvent les uns les autres et dont le lieu central était un établissement de crédit, qui les finançait en cas de besoin ; capitaux, matières premières, houille, l'essentiel leur était assuré, mais une partie des bénéfices revenait au centre, qui tenait la périphérie.
Cet exemple nous fournit une image réduite de ce qui sera fait sur de plus vastes plans. Les moyens de production concentrés, rassemblés autour d'un certain nombre de vastes groupe-
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jments, disposant de capitaux énormes et tendant à s'assurer une autonomie complète, tant finan-
[cière qu'industrielle, éliminarit peu à peu, en les écrasant, les entreprises moyennes, qui sont, le plus souvent en France, la propriété d'une famille et donc suspectées en raison de leur liberté. En-
Ure ces groupements, la lutte acharnée, sauvage, deviendra la règle : ils seront concurrents sur le terrain commercial, ils auront tous, en outre, le plus haut intérêt à disposer de la puissance de l'Etat, à y installer Leurs hommes ou à corrompre ses représentants ; là encore il n'y aura qu'aggravation d'un envahissement plus qu'à demi réalisé. Même observation en ce qui concerne les groupements ouvriers : on les utilisait déjà, le mieux possible, afin de provoquer grèves et difficultés chez le concurrent ; pour que le procédé soit parfait, il ne manque qu'un peu d'organisation. La presse enfin bien asservie, deviendra esclave, le boche Stinnes et ses quatre-vingts journaux est envié par un bon nombre de ce côté du Rhin et on a commencé à suivre son exemple *.
1. — Qu'on n'invoque pas ici l'exemple des États-Unis et de leurs trusts. Ce n'est pas un modèle enviable, et dans ce pays riche de tout, bien des licences énonomiques sont possibles qui nous ruineraient ; enfin le régime politique américain, démocratique tous les sept ans, contre partie du régime économique, entraîne des conséquences redoutables que le dictateur Wilson a expérimentées à nos dépens.
Il paraîtra que les agriculteurs restent abrités; de la pieuvre ploutocratique. Relativement, ils le seront toujours, mais certaine affaire retentissante, soulevée récemment par une tentative de trust de la meunerie, montre bien qu'on pense à eux. En outre, un rôle important leur sera donné : ils constitueront la réserve de chair à canon. Car on voit bien que la lutte portée sur les marchés étrangers mènera vite aux conflits, d'autant plus facilement qu'on aura mieux affaibli la nation dotée de la plus forte armée du monde et que la guerre décuple les profits de laj ploutocratie, pendant et, plus encore, après.