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Conditions humaines du travail humain

Le problème de l'incorporation du prolétariat doit d'ailleurs être pris de très haut. Assurer aux prolétaires la sécurité du lendemain et de l'aprèsdemain, une meilleure compréhension des nécessités, par un contact plus intime avec les choses de la production, sera relativement aisé, mais insuffisant tant qu'on n'aura pas abordé résolument les difficultés introduites par une industrie de plus en plus mécanisée.

On voit assez les méfaits du machinisme et à quoi il a réduit le rôle de 1 ouvrier dans la production. Ce n'est que pour déplorer un tel bouleversement et s'incliner devant des nécessités nouvelles toutes matérielles. Attitude inhumaine au premier chef. Analysons :

L'artisan du Moyen Age pouvait s'intéresser à

1. — Georges Valois : L'Économie Nouvelle, deuxième partie, chap. XIII à XVI, et Intelligence et Production.

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son travail et s'y passionner. En fait, il n'y man- 1' ({uait pas : l'esprit, le sentiment, le jeu souple et coordonné des membres longuement exercés, tout était en œuvre chez lui. La machine a changé tout cela : huit ou dix heures durant, l'ouvrier d'aujourd'hui répète le même geste, ou deux, ou trois, stupidement, heureux encore lorsqu'un effort physique intense ne vient ajouter à cette monotonie une fatigue énervante. Ce n'est pas là un métier d'homme, c'est l'équivalent exact de la vie des anciens galériens. Si demain sous ce rapport devait être même qu'aujourd'hui, il faudi'ait renoncer à rétablir la paix sociale ou dresser des chiens pour remplacer les hommes et renvoyer ceux-ci à la terre. Ne pas réagir serait proprement idiot.

Nous vivons des temps étranges par leur dureté, au point qu il devient opportun de rappeler, non seulement qu'un homme doit pouvoir tirer de son labeur ses moyens de subsistance et ceux de sa famille, mais encore qu'il doit aimer son travail. C'est une loi divine, encore faut-il n'y pas mettre d'obstacles invincibles. Or Ihomme ne peut aimer ce qui n'attache ni sa raison, ni son sentiment, directement ou en vue d'une fin supérieure. Et demander à l'ouvrier d'aimer un travail qui le réduit à n'être plus, huit ou dixheures par jour et tous les jours, qu'une machine

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douée d'yeux conduisant une machine aveugle, le lui demander, même au nom de mobiles religieux qui rendent seuls ce sentiment possible, c'estpresque exiger de lui un héroïsme quotidien, qu'on appelle communément sainteté. On retourne peut-être la question lorsqu'on dit : les ouvriers vivraient mieux s'ils participaient de la foi catholique. Car il faudrait rechercher d'abord si les conditions de vie qui leur sont imposées sont bien favorables au maintien de celle foi. TS'ous avons le sentiment de n'avoir égard ici qu'aux seules forces de l'homme et de ne pas tenir compte du rappoj'l équitable qui proportionne le secours providentiel aux difficultés de la vie de chacun : il y a des grâces d'état. Mais nous ne pouvons oublier non plus que l'Eglise vigilante recommande à ses fidèles de ne se pas s'exposer inutilement et présomptueusement : par contrainte, par malformation sociale, l'ouvrier n'est-il pas induit en tentation ?

Le problème est, en tous cas, injustement et complètement renversé lorsqu'on rend l'ouvrier responsable des difficultés matérielles de son existence. C'est devenu un lien commun, que de la dépeindre à l'image d'un panier percé, dilapidant à mesure qu'il gagne, sans prévoyance et sans mesure. Les choses ne se présenteraient pas aussi simplement si on prenait garde à ses origines.

Les artisans descendants de vieilles familles ouvrières sont rarissimes : l'augmentation énorme du nombre des ouvriers ne s'est fait qu'au détriment des classes paysannes. Or, les juges sévères des mœurs ouvrières ne tarissent pas d'éloges quand ils mettent en évidence les qualités d'ordre, d'économie, de persévérance inlassable qui font du paysan français un type unique au monde. Ont-ils pris garde qu'il sufRt de quelques années d'existence dans les « cités ouvrières » pour faire de cet homme sage et prévoyant le prodigue qu'on blâme si fort. La règle comporte peu d'exceptions, elle s'impose aux hommes les mieux doués sans conteste pour y résister. C'est dire que l'explication n'est pas tant dans 1 homme, que dans les conditions d'existence qu'on lui impose.

On l'a si peu compris que tous les efforts ont été faits, ces dernières années, pour rendre le mal plus aigu, en cherchant à multiplier les applications d'un système venu d'Amérique, sous le nom de système Taylor. Nous nous excusons d'aborder cette question, appelée par notre sujet, et de parler d'un ensemble de procédés dont la connaissance semble réservée à quelques initiés enthousiastes. Il est impossible en effet d'y opposer aucune critique sans entendre la vive protestation, toujours même des partisans, dirigés cependant en trois écoles : Vous blaspliémez

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ce que vous ignorez, le « vrai » système Taylor est chose admirable.

Il faut passer outre. L'idée centrale de Taylor : organiser le travail pour éviter le gaspillage du temps, ne saurait être critiquée. Mais tout change quand on analyse les moyens : Pour éviter que l'homme ne c< tue le temps », Taylor tue l'homme ou le rejette comme incapable, sans souci de ce qu'il deviendra. La fatigue est à ses yeux facteur secondaire, qui n'intervient qu'en apparence dans ses calculs. Sans doute on peut obAier à cet oubli en modifiant les rythmes du travail que Taylor jugeait normaux. C'est ce que le bon sens français a vu et fait dès l'abord ; mais il ne pouvait améliorer aussi aisément le fond de la méthode, sous peine de la rejeter. On sait qu'elle consiste à prendre un ouvrier type : la machine voyante étalon, qui exécute un travail, au cours duquel les moindres gestes sont chronométrés et réglés pour être les plus brefs possibles ; il en est de même des repos. Les ouvriers, tous les ouvriers, sont ensuite invités à imiter servilement cette machine humaine. Pour qu'ils n'oublient rien, un tableau reste placé sous leurs yeux, qui porte, en regard de chaque phase d'un travail décomposé, le temps qu'ils doivent mettre à l'exécuter, quitte à rattraper le retard sur les phases suivantes ou lorsqu'ils recommencent la même série

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d'opérations. Cela dure huit à douze heures par jour et l'application du système, très complexe en pratique, entraîne la présence de huit contremaîtres pour chaque équipe d'ouvriers ; il est vrai que trois ou quatre préparent dans un bureau les fiches et ordres écrits, mais il en reste autant à 1 atelier, en sorte que chaque ouvrier subit au moins trois chefs directs. Que le rythme optimum des mouvemenis varie selon l'homme, qu'il en soit de même pour le meilleur repos, l'un pouvant s'accommoder mieux de longues périodes de travail lent et l'autre de périodes courtes de travail intense et rapide, Taylor n'en a cure, la loi est prédéterminée et chacun doit s'y plier.

Il en résulte un automatisme tel que l'intelligence de l'ouvrier n'a plus aucune part dans le travail : tout est remis à une attention quasi physique surveillant des mouvements physiques, et une horloge. Au vrai il n'y a plus d'ouvriers, il n'y a que des manœuvres, exécutant une tâche minutieusement déterminée selon des raisons qui lui échappent totalement. L'application rigoureuse du système Taylor entraîne une telle précipitation dans le travail qu'on n'y peut voir qu'une organisation de l'abêtissement. Il faut lire d'ailleurs les écrits de l'auteur pour voir jusqu'à quel point il considérait l'homme comme un

instrument à exploiter au mieux ; il avertissait, par exemple, qu'une « des qualités de « l'homme qui veut manutentionner les gueuses « de fontes est d'avoir l'esprit si lourd et si fermé « qu'il ressemble plus à un bœuf qu'à tout autre. » Pour ce faire il y a mieux encore que le bœuf, c'est la machine. Taylor écrivait encore : « Le « système ne peut réussir que si le nombre des « ouvriers du métier est suffisamment grand, « pour que les hommes employés aient l'exemple (( fréquent d'ouvriers congédiés et remplacés « faute d'avoir pu atteindre le salaire élevé. » On assure ainsi le recrutement d'une catégorie nombreuse des déchets d'industrie, nous voulons parler des hommes incapables de supporter la rapidité et la fatigue moyennes du travail chronométré.

Taylor prétendait faire œuvre de science exacte, mathématique : il condamnait l'empirisme. La machine lui eut été un excellent objet d'investigalion, dans les conditions posées, l'ouvrier n'y répondait pas. On pourra retenir de son système le souci d'aménager le temps fugitif, il reste à l'appliquer humainement. Tel qu'il nous est venu, il est l'envers de la solution nécessaire.

Le mal vient du machinisme et il ne saurait être question de le supprimer. C'est tout à l'inverse qu'il faut tendre : résolument nous devons

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faire effort pour hâter des transformations qui se font lentement et mènent au but. Peu à peu la machine chasse l'homme, son perfectionnement réduit les effectifs ouvriers. Les chaudières, les hauts fournaux se chargent mécaniquement, les transports des matériaux en général sont confiés à des machines, la vapeur et l'électricité fouillent la terre, le souffle de l'homme ne gonfle plus la pâte de verre et des machines ont remplacé les bras humains pour assembler les plaques d'acier. On peut faire mieux et plus vite surtout : la terre nourricière manque de bras. Sans doute, l'ouvrier ne sera jamais supprimé, nous ne construisons pas ici une utopie, mais de plus en plus il deviendra un technicien et son intelligence reprendra sa place. Certains métiers continueront à exiger des hommes, tels que la construction des bâti-

; menls, l'imprimeiie, etc. Ils constituent la contreépreuve, car les ouvriers, qui en vivent, aiment leur travail : c'est un travail intelligent.

On perd son temps à chercher un équilibre social hors de ses conditions humaines. Les hommes, naturellement, n'ont jamaisre cherché une absurde égalité. Gomment oublieraient- ils qu'elle

] n'est qu'un mythe incendiaire, quand tout autour d'eux est fait de différence. Il leur faudrait fermer les yeux sur leurs semblables, sur les astres du ciel, les arbres des forêts et les vagues de la mer,

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pour méconnaître la leçon des réalités terrestres. Mais la nature maintient une harmonie dans son ordre et ils en ont lintuition profonde, aussi se révoltent-ils seulement contre lexcès dans l'inégalité, qui est le fait d'un mauvais régime humain. Or, l'inégalité sociale est portée aujourd'hui à son comble ; la condition de l'esclave tombé entre les mains d'un bon maître était-elle pire que celle du manœuvre travaillant sous un « bon patron « ? Le premier bénéficiait au moins d'avantages précieux : son pain assuré, il ne connaissait pas les cités d'enfer que nous appelons villes industrielles et dont la vision eût inspiré à Dante des châtiments plus terribles que ceux qu'il imagina. Le fondement des révoltes que nous observons, ce n'est pas tant le désir d'un gain matériel, qu'il ne faudrait d'ailleurs pas négliger, que l'obscur sentiment que le travail industriel est tombé souvent au-dessous du barbare. Il y aurait moins de revendications pour la durée journalière du travail, pour un régime meilleur de l'entreprise, pour les droits de l'ouvrier, si le travail était attrayant, c'est-à-dire intelligent.

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