‹ Le chef dans l'usine, dans la citéChapitre 7 sur 56 · ET PARLEURS · texte numérisé non relu

ET PARLEURS

Les personnes pratiques objecteront ici que tout serait facile si les ouvriers voulaient y mettre un peu de bonne volonté et cesser de considérer le patron comme un ennemi qu'il faut supprimer. Ce raisonnement sans perspicacité est généralement celui des chefs d'entreprises, qui attendent le retour du « bon ouvrier » , entendez le mouton qui se laisse tondre et dit merci ; il implique en outre la ridicule confusion entre l'ouvrier français et le syndicaliste révolutionnaire, celui de laC. G. ï.

La prospérité économique de ce pays exige comme élément indispensable un syndicalisme ouvrier, fortement constitué, animé d'un esprit collectif ardent, mais réaliste. Ce sera l'opposé du syndicalisme révolutionnaire. Mais celui-ci n'est plus en cause, il agonise sous nos yeux et la scission est faite, non en son sein, ce qui serait sans importance, mais entre lui et la classe ouvrière.

Les chefs de la C. G. T. en sont venus à ce point où, l'entreprise minée irrémédiablement, les efforts de ceux qui la mènent n'ont d'autre «ffet que d'en précipiter la ruine. Quelques observations suffisent pour le voir.

Dan&V Information sociale du ^ mai 1921 , M. Charles Dulot faisait, non pour lui seul, mais aussi pour les chefs cégétistes, un « examen de conscience » qui nous paraît significatif de l'état d'esprit des milieux syndicaux révolutionnaires. On sait que M. Dulot est un journaliste bourgeois qui suit passionnément, depuis quinze ans, le mouvement social en France et qui, après avoir gagné la confiance des dirigeants cégétistes, est devenu pour eux un conseiller éprouvé. Il est donc bien placé pour juger la décadence de la C. G. T. et ses causes, au point qu'on ne saurait dire si ses critiques reflètent l'état d'esprit des chefs syndicalistes ou si ces derniers en sont influencés jusqu'à se régler sur lui.

Publiquement on a vu, le premier mai dernier, les groupements cégétistes réduits a l'état de fantômes ; les militants syndicalistes eux-mêmes en ont été épouvantés. M. Dulot relève leurs aveux et cherche à établir les causes d'un pareil eff'ondrement. Il distribue équitablement les torts et les griefs, se refusant à admettre que toute la responsabilité revienne aux extrémistes, comme le veulent les chefs actuels de la C. G. T. Lesjous — les extrémistes — , dit M. Dulot, ne deviennent dangereux que lorsque les gens raisonnables, ou ceux qui se prétendent tels, se laissent troubler par les cris, par les menaces, commencent à douter et se

demandent s'il ne serait pas habile de composer avec i leurs détracteurs. Les gens raisonnables, ici, ce sont les Jouhaux, les Dumoulin, les Merrheim qui, en 1919 et 1920, se sont laissés entraîner à des aventures vouées au plus lamentable insuccès ; et voilà pour les uns. Les autres, ce sont les pa- > trons, dont M. Dulot rappelle la grande peur, en observant que cette « peur » a pu avoir une sérieuse influence sur l'action ouvrière, la responsabilité des erreurs, des actions trop présomptueuses du syndicalisme, pouvant être imputée en partie au patronat lui-même, à ses Jaiblesses. Bref, les responsabilités sont, pour M. Dulot, éparses et innombrables.

Sur ces points, on ne peut qu'approuver. L'action des chefs cégétistes fut non seulement désordonnée, mais égarée par des illusions stupides ; quand un chef cesse de voir clair, plus rien n'est possible. Même approbation en ce qui concerne les patrons, mais il faut étendre, pour eux, les critiques de M. Dulot ; ce n'est pas seulement depuis l'armistice qu'ils ont faitle jeu delà C. G. T. Par leur faiblesse, avant la guerre, ils étaient déjà de bons auxiliaires du syndicalisme révolutionnaire : pourrait-on dénombrer, en effet, ceux qui se laissèrent ébranler par les cris et les menaces des Joiis et qui crurent habile de composer avec un syndicalisme plus politique et révolutionnaire

que professionnel ; ils conseillaient de jeter du lest et de céder aux revendicatious des partisans de la suppression du patronat, c'est-à-dire d'euxmêmes, politique de Gribouille qui assurait le recrutement des syndicats cégétistes au lieu qu'un non énergique eût retourné la face des choses.

Très justement, M. Dulot signale l'état d'esprit nouveau du patronat, état d'esprit opposé à l'autre, mais tout aussi faux. Le patronat triomphe et escompte la disparition du syndicalisme. En quoi, dit M. Dulot, il se trompe gravement : V intérêt du pays étant de posséder une classe ouvrière instruite, disciplinée et parfaitement informée du rôle qui lui revient dans notre développement économique — et que cette éducation ne peut être que le fait du syndicat.

Mais de quel syndicat ?

C'est ici que commence la difficulté et que d'utiles réflexions peuvent être faites. On aura remarqué que 1' « examen de conscience » que nous venons d'analyser porte exclusivement sur des fautes de tactique et ne quitte pas le plan de l'action. Il ne comporte aucune préoccupation des idées. Cette omission n'est pas volontaire et nous touchons ici à la faiblesse irrémédiable du mouvement syndicaliste révolutionnaire, à la vraie cause de son insuccès. Ceux qui dirigent encore ce mouvement n'ont, si j'ose dire, aucune

idée de la force des idées ; ils méconnaissent totalement Tinlluence et l'utilité, la force ou la faiblesse des doctrines qui président à l'action humaine. Non qu'ils n'aient pas d'idées, ils ne seraient hommes sans cela, mais parce que, traînant le ramassis des erreurs marxistes et de ce qui fut édifié sur elles, erreurs auxquelles ils ne croient plus, convaincus qu'ils doivent conserver le vocabulaire révolutionnaire malgié quils ont cessé d'attendre la révolution, ils considèrent que tout cela n'a pas d'importance, que les hommes de pensée, les « théoriciens » sont des incapables et que des hommes d'action comme eux se tirent toujours d'affaire avec un peu d'opportunisme et beaucoup d'habileté. Le poids lourd des idées mortes, qui les entraîne dans la voie de perdition, leur est insensible. Et cet aveuglement fait leur faiblesse : étonnés et sucpris de leurs insuccès répétés, ils sont incapables d'en discerner les causes véritables, plus incapables encore de réagir et de se redresser. Les faits se dressent contre eux, les hommes s'éloignent, ils ne comprennent ni ne peuvent comprendre les raisons de ces obstacles et de cette indifférence. Ils ontdes yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre.

C'est ainsi qu'ils ont pu croire, en 5 919 au moins, que leur heure était venue et que, selon l'expression qu'ils reprenaient sans cesse, la

situation était révolutionnaire. Elle ne l'avait jamais été moins et tout entraînait l'Europe contre la révolution, en dépit de certaines apparences qui les trompaient. Ils le voient bien aujourd'hui, mais se refusent à l'avouer et croient qu'ils se ruineraient définitivement s'ils le faisaient. Et nous touchons ici à une autre conséquence, grave pour eux, de leur mépris des idées : ils n ont aucun courage intellectuel. A l'école des faits, ils pouvaient se libérer de leur préjugés, c'eût été conforme à l'habileté qu'ils croient indispensable à leur action, mais il leur manquait pour cela la hardiesse nécessaire. Car, sur cette voie, ils eussent été emportés très loin, jusqu'au terme, affublé d'un nom qui les épouvante : réaction. C'est encore une de leurs caractéristiques : certains mots leur font peur, qui prennent dans leurs esprits un sens étrange et mystérieux. N'empêche qu'à réagir, ils se sauvaient. Avec des effectifs, réduits sans doute, mais bien moins qu'aujourd'hui — ils apprenaient par là que le nombre n'est pas tout — la C. G. T. pouvait constituer un organisme social plus vigoureux encore que dans le passé.

Ils ont préféré lâcher d'une main et retenir de l'autre, ne pas voir que l'aventure russe était une leçon comprise de tous et s'en remettre à leurs roueries d'hommes d'action.

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C'est ainsi que, critiquant les bolchevistes russes avec une violence que n'ont pas dépassée les journaux « bourgeois », ils continuent à s'afQrmer défenseurs de la révolution russe, thèse dont l'absurdité confine à la sottise : il n'y a pas eu, en I Russie, une révolution incomparable, mais une série d'événements exactement conforme à la norme de toutes les révolutions : révolution française, bavaroise, hongroise, moscovite se sont déroulées de manière presque identique, aux différences près qui viennent de la durée et de la diversité des races.

De même, les chefs cégétistes, sans cesser de îi prêcher la lutte des classes, ont fait effort — sans 1 succès d'ailleurs — pour provoquer une « collaboration des classes ». Demi-réaction encore, qui I marquait une velléité de redresser une action i dévoyée, mais à qui manquait le renoncement j nécessaire au préjugé des classes hostiles. : C'était la voie des agitations stériles et ruineuses, de l'action désordonnée, spasmodique, sans vision nette du but et des obstacles, la voie des tractations inavouées et inquiètes avec ces capitalistes qu'on déclarait toujours vouloir supprimer. On allait à la ruine.

Il faut donc faire une distinction essentielle entre les ouvriers français et les syndicalistes révolutionnaires qui parlent en leur nom. Les

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premiers sont à la veille d'entrer en masse dana les cadres du syndicalisme véritable qu'ils n'onl cessé de poursuivre. Qu'attendent-ils pour réaliser ? L'exemple des chefs d'entreprise,

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