A CHASSE AUX BANDITS
ses hommes fussent arrivés exténués. Je vous remercie de les avoir devanoés.
— Mon frère m’attendait ; voilà pourquoi j'ai quitté les Visages-Pâles. D'ailleurs, un chef huron ne connait pas la fatigue.
— C'est vrai, vous êtes aussi robuste que brave.
— Les lèvres de mon frère distillent toujours le miel, fit le chef en souriant.
— Non pas ! je dis la vérité, voilà tout. Maintenant, quand partirons-nous ?
Taréas consulta la position des étoiles, puis il se leva, resserra sa ceinture et ramassa son fusil.
— Partons, dit-il ; la route est longue.
Sans-Peur passa sa gibecière en bandoulière, prit son fusil
et suivit le chef, qui, déjà, s’éloignait de ce pas relevé parti- .
culier aux Peaux-Rouges.
Ils n'avaient pas fait cent pas, qu’un rauquement terrible ébranla les airs, en même temps qu’une masse sombre se profilait à peu de distance.
Les deux hommes s’arrétèrert net et armèrent leurs fusils.
— Cest un jaguar, dit tranquillement Sans-Peur. Restez là, chef, et laissez-moi faire.
Il marcha résolument à la rencontre du fauve, qui, en le voyant approcher, se ramassa sur lui-même, prêt à bondir.
Le chasseur s'arrêta à vingt pas du jaguar et attendit, le fusil en joue.
Le fauve poussa une sorte de miaulement et commença
d' avancer en rampant lentement.
Tout à coup, il poussa un cri rauque et fit un bond prodigieux.
Sans-Peur tira, mais l’animal, blessé seulement, vint s’abattre sur lui comme une masse.
L'homme et le jaguar roulérent sur le sol.
C’en était fait de Sans-Peur, car sa chute avait été si bi usque qu’il n’avait pas eu le temps de dégainer son couteau, mais
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Taréas veillait : d’un bond, il fut sur le flanc de l’animal et lui planta son couteau dans le cœur avant que ses formidables griffes eussent le temps d’effleurer l’épiderme du chasseur, qui se releva sans la moindre blessure.
— Ooah! fit en riant le chef, mon frère a mal tiré. — Pas du tout, répondit Sans-Peur, très vexé; seulement, l'animal s’est élancé au moment où je pressais la détente. — Enfin! mon frère est sauvé.
— Oui, grâce à vous. Mais n 'emportons-nous pas oette peau ? g — Cela nous prendra bien du temps, — Vous avez raison. Continuons notre route.
Les deux amis se remirent en marche, après, toutefois, que Sans-Peur eût rechargé son fusil.
Au point du jour, ils se trouvèrent à une portée de pistolet d’une colline sur le flanc de laquelle s’ouvrait une vaste grotte. Au pied même de la colline, un campement était installé. A travers le demi-jour quiéclairait vaguement la plaine, on voyait des ombres aller et venir en tous sens.
En mains de cinq minutes, Sans-Peur et Taréas furent au campement.
La première personne qu’ils aperçurent fut M. de Vorcel, qui surveillait les préparatifs du départ.
En voyant avancer Sans-Peur et son ami, un fugitif sourire éclaira son visage pâli par la douleur.
— Soyez les bienvenus, dit-il affectueusement en leur tendant la main. Vous ne sauriez croire, ajouta-t-il en s'adressant à Sans-Peur, combien j'ai été heureux lorsque le chef est arrivé à Québec. Je commençais à désespérer, mais sa venue a relevé mon courage, car elle prouvait que vous aviez enfin obtenu quelques renseignements.
— Est-cequele chef ne vous a pas expliqué ce que nous avons
appris ?
— ll ne m'a rien exvliaué du tout.
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— Us pourtant dû vous dire quelque chose, puisque vous êtes ici.
— C'est vrai, mais il a été, selon sa coutume, d’un tel laconisme, qu’il a fallu toute la confiance qu’il m’inspire pour que je le suivisse.
— Eh quoi ! dit Sans-Peur en regardant le chef, vous n'avez donné au colonel aucun renseignement?
— Les femmes parlent, les hommes agissent, répondit simplement Taréas. Mon frère m'a dit d’aller chercher le chef blanc et de le lui amener avec une trentaine de chasseurs ; j'ai rempli ma mission.
Les deux hommes comprirent qu'ils n’avaient rien à réponére. Le chef avait loyalement et strictement transmis les paroles du chasseur.
— Voyons, dit le colonel en s'adressant à Sans-Peur, qu'aves. vous appris ? Reverrai-je mon fils ?
— Ce soir même veus l'embrasserez.
* Taréas regarda le chasseur avec une véritable stupéfaction. . — Cest vrai, dit Sans-Peur qui remarqua l’étonnement du chef, vous ne pouvez me comprendre. |
Et il raconta comment, en explorant les rives du fleuve, il avait retrouvé celui dont il ne pouvait parvenir à découvrir la piste.
— C'est bien réellement Dieu qui vous a guidé, dit le colonel dont les yeux se remplissaient de larmes, larmes de bonheur qu’il ne cherchait même pas à cacher.
Ce gentilhomme, ce soldat qui affrontait sans broncher la mitraille anglaise, sentait son cœur se fondre en pensant qu’il allait enfin revoir son enfant dont il avait craint d’être à jamais
Soudain, un éclair de colère passa dans son regard. — Oh! rugitil, je ne quitterai le désert qu'après l'avoir purgé de la tourbe immonde qui l’habite. Pas un de ces misérables n’échappera au châtiment dû à tant de crimes !