‹ Le chef des porte-plume, roman de la vie coloniale [par] Robert Randau, pseudChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Prostré sur un fauteuil, dans sa chambre, Ledolmer n'avait pas encore dépouillé sa grande tenue brodée d'or ; une amertume profonde se gonflait en lui ; elle ne s'était allégée qu'un instant, tout à l'heure, alors que, la voix vibrante, il prononçait, avec un enthousiasme qui frappait son entourage, des paroles énergiques d'adieu aux troupes noires qui s'embarquaient pour le Maroc. Après ^'être exprimé en français, il avait, en langue bambara, puis en langue toucouleur, dit aux guerriers à la face brutale, son orgueil de leur bravoure ; ils lui répondirent par des clameurs qui avaient dominé le bruit des sirènes.

Au retour de la cérémonie, il éprouva, contre son habitude, le besoin d'être seul ; il était harassé ; les événements de la veille lui revenaient intensément à la mémoire ; une vague de lassitude s'étalait en lui ; ses besognes lui parurent vaines ; il songea qu'un jour son œuvre se disloquerait, et qu'elle était à la merci du moindre profiteur, que peut-être ces noirs qu'il avait libérés de leurs tyrans aimaient leurs tyrans et affirmeraient leur volonté d'échapper à leur liberté.

Il entendit du bruit dans son cabinet de toilette ; une portière se souleva et une voix bien connue lui cria : Coucou !

— Incorrigible gosse, s'écria-t-il. Entre donc I Où diable fouines-tu ? Encore mes flacons d'odeur, hein ?

— Y a de çà, mon gouverneur, dit M"^^ Gazeaut.

— Peste I Tu es fringuée, ce matin ; ce n'est pas jour à niocer H), pourtant !

— Ben quoi ? Je nie nippe ben d'ordinaire. Ho I vous voici guilleret ; je m'amenais ici avec les yeux humides, et une ,£^rosse moue, et le tire- jus à la main I Ouiche ! Votre bonne humeur n'est que du chiqué, je connais ça, mon cadet I

— On ne peut rien te dissimuler I

— Alors vous avez eu beaucoup de peine ? Moi, dès que j'ai appris ça, j'ai n^ flexion né : un chic type comnîe lui' ça broie dans le cirage le double des autres ; je suis vite accourue partager votre chagrin, comme je partage vos rigolades, vos flacons d'odeur, et, par-ci par là, votre fritchti.

— C'est très bien, Gazelle, tu es une petite bonne femme épatante.

— Allons, d(»nnez-moi les deux pinces ; je me rappelle comme d'hier ce que j'ttais contente quand vous arriviez à la maison ; vous aviez des bonbons, des gâteaux, des curiosités d'ici et vous bonimentiez des histoires rupines. l)epuis ce temps, j'ai eu l'palpitant à la poisse ; je l'expliquais à M™^ lobie ; parce qu'on est gosse, les grands s'imaginent qu'on est heureux. Et puis, si vous croyez que c'est drôle, quand on est jolie et bien lichue, d'habiter un pays atroce, comme celui-ci ?

— Est-ce que je ne l'habite pas depuis trente ans ?

— Vous, vous êtes libre comme l'air ; quand vous en aurez assez, vous vous débinerez, et, en France, on vous foutra la chic place, en compensation. Moi. y a pas mèche ! Je suis attachée à un ivrogne ; je broute avec lui !

(1) Niocer, corruption de noce, s'amuser, en patois franco- ©uolof.

Elle se serrait contre Ledolmer ; il s'enivrait de ses parfums, de ses re£;ards, de son audace même ; il s'a vouait qu'il l'avait secrètement désirée, que ses goûts, qui correspondaient aux siens, la verdeur de son langage, étaient pour lui un attrait de plus ; il n'avait résisté qu'à force de volonté, à force de se raisonner, au désir ancien de la prendre. S'il courait les garces, n'était-ce pas pour résister à la tentation d'élire pour maîtresse la femme d'un subordonné ? Il avait traité la Gazelle en gamine, sans conséquence, en amuseuse ; brusquement, sans qu'il y réfléchît davantage, il subit l'irruption des sàlacités printanières ; il y avait plus d'un mois que des besognes administratives absorbantes l'éloignaient des salutaires déclics ; il se sentit jeune indiciblement ; il éprouva une hâte fébrile de combler le vide creusé dans ses accoutumances sentimentales par la mort de Fraiicine. 11 voulait baiser la Gazelle au front ; elle lui offrit les lèvres ; longuement, goulûment, il appuya sa bouche sur la bouche frémissante.

— Oh I murniura-t-il, je perds la tête.

— Moi aussi, répondit-elle. Malheureux, vous ne comprenez donc rien aux femmes ; vous ne concevez donc pas que...

— Gazelle, je suis fou, pardonne-moi !

Persuadé de la sincérité de la jeune femme, il la crut poussée vers lui par un prurit de vice dont il serait succulent de dcguster les multiples saveurs. Aussi s'attarda t-il à préparer l'étreinte ; il éprouva une joie inaccoutumée aux gestes rituels, aux caresses qui accompagnaient l'acte d'oblation. Elle eut les attitudes convenables, s'exclama à propos, débita les phrases qu'il fallait. Bref, il admit qu'elle était une inestimable amoureuse. Elle fut convaincue de son côté de l'avoir

Ièsormais à sa dévotion. Feignant la plus pudique des

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timidités, elle consentit à s'asseoir sur ses genoux et il l'embrassa avec la joie à peine dissimulée d'une jeune mariée au dtbut de la lune de miel.

— Vous allez un peu fort, gouverneur, tout de même ! Que je sois étripée vive si je pensais en me levant qu'à cette heure je serais en tête-à-tête avec un type doré, dans une chambre rupine qu'a de l'or sur les murs et des fauteuils épatants, que je serais sans liquette et que j'aurais joué à la madame. Ah I ben, zut !

— Tu es un charmant diablotin, Gazelle ; je raffole de toi I II ne faut pas éveiller de soupçons ; décampe 1 par file à droite, arche !

— Ah I non 1 nous resterons ensemble. Quant à vos audiences, vous n'en donnerez pas, voilà. On racontera que vous êtes malade. Tiens, un gouverneur, ça a le droit d'être malade de temps à autre ! Puis, j'ai fermé les portes.

— Quel corps mignon 1 Oh I ça me rend louf 1 Sacredieu I... c'est ma Gazelle que j'ai tant gobée quand elle était mioche I...

— Tu peux bécoter, vilain chéri ; crains pas d'effacer mon raisin !

— Pas de bruit I Je suis très surveillé, mon petit loup. Vois- tu, j'ai des types à expédier que je ne peux remettre... Hein I faut que je trime de mon métier.

— Enfin ! Puisqu'il le faut ! Moi qui m'imaginais que les hommes tout cousus d'or n'avaient rien à faire qu'à piaffer et à se regarder dans les glaoes I Alors, puisqu'il est défendu de s'ventrouiller dans tes bois, j'me r'déguise en femme mariée, monsieur mon amant-gouverneur.

Elle s'échappa par un passage qui donnait sur un dédale de corridors de service : Ledolmer attendit

qu'elle se fût éloignée ; il ouvrit la porte qui communiquait de plain pied avec le salonnet où travaillait son secrétaire particulier ; Gazeaut, assis à sa petite table, numérotait et enregistrait des lettres ; ses yeux étaient rouges encore des libations de la veille ; il se leva contus, s'attendant à une algarade ; or Ledolmer lui serra les mains avec effusion et lui lança des plaisanteries qui ravirent d'aise le commis ; celui-ci riposta par des grivoiseries, dont Ledolmer rit aux larmes ; au même instant, pimpante, fringante, apparut M^^ Gazeaut :

— Ho I s'écria le mari d'un ton placide, te voilà ici de bonne heure, mon chou au sucre I

— Je suis venue ici me convaincre de ton existence ; pour ce que tu es à la maison, sac-à-vin I...

— Ah 1 non I ma petite, ne me crible pas de reproches ; ça m'est sensible ; je suis très souvent à la maison, mais tu n'y es jamais aux mêmes heures que moi. Et puis, je suis malheureux, parce que j'ai des tas de copains ; ils se m'arrachent 1 Et ça me fait pas de bien, parce qu'ils me traînent au café I

— Et ailleurs I Je suis la femme la plus trompée de Keurdoul I

— Ah 1 non I Si c'était vrai, ce serait intéressant. Je suis pas un mari à la mie de pain et à la colle ! Je t'aime, moi. Seulement, on a si peu l'occasion de se biger et de se faire du plat. Je dis partout que t'es une sainte. Parole l Quand je pense à toi, mes yeux font pipi 1 Ouvrez le ban, voilà juste M^^^ Lahouet. Pan I panpan I panpan I Demande z'y si c'est pas vrai !

La survenante était en toilette provocante ; le profil de son visage se détachait en finesse sur le fond blond du chapeau de paille drôlement chiffonné qui la coiffait ; la langueur de ses gestes, la douceur de ses yeux couleur

de pervenche, la sveltesse de ses formes de fausse maigre, contrastaient avec les allures vives, les membres nerveux, l'aspect bla^^ueur, tout de primesaut, de la Gazeaut. Elle serra, l'air contrit, la main du gouverneur.

— Vous êtes depuis longtemps ici, sans doute, chère amie ? dit- elle à M°^^ Gazeaut.

— I>epuis longtemps, en effet ; je suis ravie aue vous soyez rétablie de votre indisposition, ma chérie ; vous avez bien souffert.

— Cette pauvre M°^^ Lahouet, dit Ledolmer ; moi, à votre place, je voyagerais ; changer de séjour vous serait salutaire.

— J'ai perdu le souvenir de mes ennuis quand on me rapporta que des malheiu*s étaient arrivés...

— Oh ! oui, dit Ledolmer, deux très tristes faitsdivers.

— Hein ? dit M»ûe Lahouet, l'air effaré.

— Ma pauvre petite, dit la Gazeaut, vous vous êtes levée trop tard !

— Non, dit M^^ Lahouet, c'est que j'avais mille choses à préparer pour le retour de mon mari.

— Ma chérie, il sera bien content des progrès que vous avez réalisés dans la science du monde.

— C'est vrai, vous m'avez montré des tas de choses que j'ignorais.

— Vous avez été l'élève la plus studieuse qu'on pût espérer. Je regrette de ne pouvoir me joindre à vous pour vous aider dans vos préparatifs.

— Ne vous dérangez pas ; et même, si vous voulez, je peux déposer chez vous, en passant, le paquet de papier gris que vous tenez à la main et qui doit renfermer votre corset.

— Trop aimable, en vérité ; c'est bien mon corset ;

il y a un instant, les lacets ont claqué ; je vous le remets avec plaisir.

— Voilà ce que c'est que de se livrer à des exercices violents.

— N'oubliez pas que vous raffolez comme moi de la gynmastique. Sur ce chapitre, nous ferons bien de ne pas insister ; nous nous valons, ma chère amie.

— Aussi, je vous cède la place. A vous revoir, monsieur le gouverneur. Adieu, Gazeaut, j'espère qu'au retour de mon mari, vous ferez encore avec lui votre petite partie de cartes à la maison ?

— Parole, vous êtes trop aimable, madame, je m'y rendrai sûrement.

— Vrai I Je serais curieuse de savoir lequel de vous deux battra l'autre I

Elle partit et la porte grinça derrière elle.

— Ah ! ça, qu'a- 1- elle donc, la bonne femme ? s'enquit Gazeaut ; elle a lancé un tas de phrases sans queue ni tête !...

— Tiens, toi, tu as mis dans le mille ; en quatre mots, tu as caractérisé la situation.

— Hé oui 1 elle a une singulière façon de nous remercier de notre hospitalité.

— Si elle n'avait pas décampé de gré, c'eût été de force ; je n'admets point que ma maison devienne un lieu de rendez-vous et qu'on puisse m'accuser de favoriser les assiduités de gros fonctionnaires auprès d'elle.

— Gazeaut est si peu chez lui, dit Ledolmer, qu'il ne s'est pas aperçu des inconvenances de M^^^ Lahouet. Le but de sa démarche était simple : remplacer Francine auprès de moi. Elle part estomaquée d'avoir été si bien rembarrée. Vous avez été très crâne. Gazelle.

— Je n'ai jamais sympathisé avec elle ; elle serait

\nx anges de colporter des saletés sur mon compte ; je ne la souffrais qu'à mon corps défendani ; elle a toujours l'air de regarder passer un train tandis que moi je suis comme un chat en mai. Enfin, c'est fini I Que qu'vous déchirez là ?

— Ce sont des lettres que votre mari a rédigées pour mon compte ce matin ; elles sont de trop beau style pour que je les envoie.

— C'est très chic, Gazeaut, tu es en progrès, mon petit I

— Ben alors, fichez-moi mon avancement ; j'y ai droit depuis ce matin.

— Hein ? grogna Ledolmer.

— Hé oui î II y a un an juste aujourd'hui que je suis de troisième classe ; j'ai donc réglementairement l'ancienneté voulue pour la deuxième.

— Faut lui donner ça, mon vieux, dit M^^ Gazeaut.

— Entendu, mon bon ; tu réunis, en effet, à cette heure, les conditions voulues pour obtenir une promotion au grand choix.

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