CHAPITRE X
Pendant les journnes qui suivirent, s'inaugura, à Keuidoul, la période électorale. Le ministère au pouvoir, composé, de vieux panamistes et de radicaux à pellicules, était réduit aux abois par les assauts répétés des jeunes forces laborieuses de la nation, groupées sous diverses étiquettes ; les gens de réalisations pratiques se heurtaient aux théoriciens du temps jadis, compromis par maintes manœuvres financières louches auxquelles ils avaient été contraints pour procurer des fonds de combat à leur parti. Le gouverneur avait reçu l'ordre d'assurer coûte que coûte l'envoi au Palais- Bourbon de l'ancien député local, inféodé à un clan opportuniste ; Tobie reçut plusieurs visites de ce personnage, dont l'épiderme était crépusculaire et la face sans caractère ; il l'avait jugé être ce que dans l'entourage de Coclairon on appelait un veau. Ledit veau commit la faute capitale, en son temps, de se brouiller avec le gros électeur de Ndar-ToU, ancien négrier qui devait à la faiblesse éclairée de quelques magistrats de ne pas être au bagne ; ce cacique lui opposait, à cette heure, un candidat fort riche, tremblant de vieillesse adipeuse et étranger au pays ; une dizaine d'autres postulants convoitaient de pareil appétit le siège vacant, sous des patronages divers ; l'un, ami de marabouts influents, s'appuyait sur les musulmans orthodoxes ; l'autre était soutenu par les hérétiques mourides ; un troisième, par les fonctionnaires ; un autre se
disait protégé par le haut commerce ; ils prodiguaient déjà à l'envi affiches et circulaires, rédigées le plus souvent dans un français à la syntaxe inattendue ; les professions de foi s'étalaient sur les murailles, d'où le soleil et le vent les îîrrach^lent par lambeaux, les soulevaient par écailles.
Les préférences secrètes de Ledolmer étaient pour Pégrillard. Malgré ses promesses à Tobie, il n'était intervenu qu'à regret auprès du département des colonies pour demander l'annulation des délibérés de la Commission permanente qui constituaient à l'avocat le monopole d'une banque de prêts sur gages ; sous la pression de M"^^ Gazeaut, la concession était devenue définitive ; quoique Houze, président du comité Pégrillard, alTectât de célébrer le futur triomphe de son homme, le chef de cabinet n'avait nulle confiance dans son succès, de même qu'il ne croyait point à celui du candidat officiel.
Habitués au régime traditionnel de la famille et de la tribu, au pouvoir absolu des chefs ethniques, au respect aveugle de la coutume, les noirs ne comprenaient goutte au rôle d'un député ; ils ne votaient jamais autrefois que contre argent comptant ou sur l'injonction des vieillards gagnés à telle bonne cause. Aussi, dans les villages, les palabres secrets se multipliaient-ils entre agents électoraux et notables, à la vive jubilation de ceux-ci, qui, avec un haussement d'épaule philosophique, disaient à leurs amis de la brousse en visite chez eux : « Tous ^es quatre ans les toubabs ont leur maladie ; ils sont fous ; ils s'injurient en public ; ils dévoilent leurs secrets ; ils nous donnent beaucoup d'argent pour que nous cachions dans leur boîte un petit gris-gris ; ça, c'est manière de blancs ; chaque peuple a ses mœurs ; et ça, c'eit
manière très bonne pour noirs ; cette fois-ci, Dieu nous a bénis ; il nous a envoyé dix hommes qui nous combleront de cadeaux. Bissimilaï n'diam I » Cependant, grâce à l'appui de l'ancien parlementaire, nombre de noirs illettrés reçurent les palmes académiques ; les chefs obtinrent qu'on leur restituât leurs anciens esclaves.
Mais Ledolmer, à peine eut-il, dans le privé, accordé le tribut de sa sympathie à Pégrillard, ne se soucia plus de la bataille des Urnes ; a Tobie qui l'en entretint plusieurs fois, il répondait :
— Bah ! il en sera de même que naguère ; les maisons de commerce et l'administration ont toujours assuré la victoire de leur candidat ; notre veau passera avec la plus louable facilité au deuxième tour de scrutin ; je vous accorde un ballottage au premier tour.
— Ce serait très juste, disait Tobie, s'il n'y avait pas en l'air quelque chose d'inquiétant ; beaucoup de petits employés sont mécontents de leur sort ; beaucoup de petits commerçants végètent à demi étranglés par les grosses maisons ; la prospérité de la colonie, qui vous est due, a amené la création d'un prolétariat ; faut se méfier...
— Avouez qu'il ne vous serait pas désagréable qu'un extrême-gauche rejoignît à la Chambre la faction Coclairon.
— Bah I le ministère actuel ne fera pas les élections générales dans dix mois ! Je reste neutre ; je soupçonne toutefois que, dès maintenant, à notre veau, homme des grosses firmes, on opposera l'homme du prolétariat.
— Et qui ?
— Ça, je n'en sais rien. Mouchet est ici, et il profitera de la moindre de nos fautes.
— C'est pourquoi je m'abstiens de m'ingérer dans les histoires de scrutin.
En réalité, depuis que M'"^ Gazeaut était sa maîtresse, Ledolmer perdait peu à peu son ardeur au travail, en même temps que la vision synthétique des affaires, sa qualité principale ; par moments, des voiles se posaient sur son cerveau ; il arrivait tard à son bureau, en traînant ses pantoufles, flânait en fumant des cigarettes, prescrivait à son personnel de ne trancher que les difîicultés courantes ; il avait agi de même, sans l'avouer à personne, chaque fois qu'il changeait de maîtresse ; ce temps de farniente était sa période d'acclimatement ; celle-ci se prolongea, d'une façon inusitée, avec M'"'^ Gazeaut ; ses habitudes mentales étaient bouleversées par elle ; il devait avant tout s'accoutumer à une jeune temm.e qu'il lui répugnait de prendre au sérieux ; d'autre part, il n'avait jamais eu de maîtresse en titre mariée ; quelque insouci qu'eût Gazeaut de la conduite de sa femme, Ledolmer n'en était pas moins obligé à une contrainte qui lui était désagréable, et surtout à ne pas avoir de confidents de sa bonne fortune, ce qui le gênait. Le plus facile, avec M^^^^' Gazeaut, était de dépenser sans compter ; l'argent n'avait jamais pesé au gouverneur; il ne le recevait que pour le prodiguer autour de lui ; aussi s'empressa- t-il de témoigner sa reconnaissance à son amante en la couvrant de bijouterie indigène en or massif ; en commandant en France, pour elle, un collier de perles ; en lui ouvrant un compte chez un couturier, en lui meublant un pied-à-terre à Paris, dont il acquittait par avance le loyer pour trois ans ; il établissait avec elle des projets de voyage en Europe, de croisières sur les côtes africaines, d'envoi du mari en mission aux Grandes Indes ; sur ce dernier point.
elle ne voulut rien entendre : « Mon mari est mon concierge ! » lui déclara- t-elle. En vérité, Ledolmer se demandait s'il l'aimait réellement ; il était jaloux d'elle : il l'avait été de toutes ses amies ; il lui témoignait un attachement de même nature que celui voué jadis à Francine ; il découvrait que M"^*^ Gazeaut était beaucoup moins amusante depuis qu'il couchait avec elle ; il lui paraissait de temps à autre qu'elle faisait un simple intc'rim entre Francine et une inconnue ; il se gcurmandait ensuite de cette idée et se disait qu'à son âge il ne convenait plus de se passionner pour les femmes ; il ne s'arrêtait guère à cette réflexion ; en principe, elle était juste, décidait-il, mais après tout, il pouvait encore vivoter de sentiment au jour le jour.
Tobie profitait des vacances forcées que lui accordait l'inactivité de son patron pour consacrer à des pro-. menadesàKeurdoulet aux environs une partie de son temps ; Camille et lui partaient à pied, exploraient les falaises, se hasardaient dans la ville indigène, où les noirs et les traitants s^^iens, marocains ou ouolofs les saluaient ; ils tapotaient les joues des mioches aux frimousses drôles suspendus sur les reins de leur mère, qui souriait et remerciait en lléchissant les genoux ; ils visitaient les cours où les marabouts, baguette au poing, enseignaient aux gosses les rudiments des prières ; ils assistaient aux pêches miraculeuses des amateurs de gaule ; ils fréquentaient les quais si animés, écoutaient chanter les portugais dans les assommoirs à gin et à absinthe. Un samedi soir, ils furent surpris, sur un boulevard, par l'advenue de la retraite militaire ; une colonne compacte d'hommes précédait la musique et les soldats porteurs de torches et de lanternes ; cette foule hurlait, se tordait de plaisir et dansait aux
accents entraînants de la fanfare, dont les rythmes étaient marqués à coup de grosse caisse ; c'était à la fois grotesque et touchant ; à chaque heurt de cymbales, les noirs, pieds nus, trépignaient et bondissaient, la bouche ouverte à toutes dents, les yeux écarquillés de joie ; les adultes, en boubou neuf, les babouches au poing, se tenaient par le bras et marchaient au pas, en rangs serrés ; les hommes à barbe grise, le chapelet en main, s'efforçaient de conserver leur calme, mais, à certains morceaux, le sang- froid les abandonnait et ils sautillaient, eux aussi, un vaste rire aux lèvres ; des enfants se faufilaient dans cette cohue en criant : « Vive la France I ». Sous les lampes électriques, la vue, au-dessus des étoffes multicolores, de la multitude de faces délirantes, donnait l'impression d'une puissance sauvage d'enthousiasme. La fanfare se tut soudain ; un énorme rauquement poussé par la foule témoigna son désappointement ; presque aussitôt, les sons aigres des fifres des tirailleurs scandèrent une nouvelle marche ; il n'y eut plus que les gosses à la salter ; la colonne passa au pas redoublé ; des bandes de mélomanes noirs la suivirent ; assises au bord des trottoirs, les femmes battaient des mains en cadence, battements pleins, sonores, réguliers, qui sont, avec le tamtam, à la base de l'orchestration africaine.
Arrêté par l'afïluence à quelques pas de Tobie, Mouchet répondait aux respectueux coups de chapeau de plusieurs noirs vêtus à l'européenne. Le petit gouverneur salua aussitôt le couple et s'informa de ses nouvelles, avec la plus souriante aménité.
— Je paresse un peu et, ma foi, pour occuper ma soirée, faute de mieux, j'ai projeté d'assister à la réunion contradictoire organisée ce soir sous le hall du café- concert.
— Ce doit être curieux, dit Camille.
— Très curieux, madame.
— N'y a-t-il point d'inconvénient à ce qu'on m'y voie ? demanda Tobie.
— On ne vous verra point. Nous entrerons par une porte dérobée, et nous nous faufilerons dans une loge obscure ; les hommes mariés en bonne fortune, ajoutat-iî en riant, la connaissent bien.
Ils pénétrèrent ainsi dans les coulisses du beuglant ; assis en bonnes places, ils considéraient le spectacle d'une salle bourrée de noirs entassés sur les banquettes, dans les galeries, partout où, à la rigueur, un être humain était susceptible de s'accrocher ; Tobie fit remarquer à sa femme combien, sous la lumière crue des lampes électriques, les physionomies des indigènes apparaissaient à la fois douces et naïves. « Nous avons affaire ici, lui dit-il, à l'une des races les plus affinées de l'Afrique. » Cette foule calme et disciplinée avait vêtu ses boubous de fête comme pour une cérémonie ; elle obéissait sans récriminer aux alcatis qui confisquaient cannes et cravaches à la porte ; nombre d'européens s'étaient mêlés aux citadins ; ils échangeaient avec eux lazzis et gaudrioles.
— Ça y est, déclara Mouchet, nous avons depuis ce soir un nouveau candidat, un monsieur du plus beau noir, qui appartient à une race locale.
— Oui, dit Tobie, il s'est présenté aujourd'hui même au patron ; je le trouve intelligent ; il s'exprime dans un fort élégant français.
— Eh bien, nous l'entendrons ce soir ; c'est la première fois qu'un nègre bon teint ose poser ici sa candidature
— A-t-il des chances ?
— On ne sait pas encore où vont les sympathies du
peuple. Attention ; voici l'ancien député qui monte sur la scène.
Un gros mulâtre aux yeux hébétés s'avançait, chargé d'uîie lourde serviette, sur le plateau ; accueilli par une salve d'applaudissements, il réclama le silence et pria l'auditoire de désigner le président de la réunion. Des voix s'élevèrent, mêlées de huées, et imposèrent le nom de Houxe ; les x sonnaient de toutes parts dans la salle ; le bistrouillard, en kaki malpropre, sans faux-col, se leva ; d'un large geste il remercia l'assistance ; de sa voix enrouée, avec l'accent toulousain le plus pur, il promit de remplir ses fonctions à la satisfaction de chacun. On lui adjoignit comme assesseurs un énorme boucher noir et un garçon épicier blanc. Le parlementaire périmé commença sa harangue. 11 parlait d'abondance, sans verve, sans brio, tapotait sa serviette, énumérait les commissions- dont il avait fait partie, les services rendus par lui à la colonie ; tout à coup, d'une galerie, un cri s'éleva :
— Moussié l'dépité d'autrefois, vous êtes un grand menteur !
— Qui m'a dit ça ? s'écria l'orateur ; celui qui m'a interrompu est un lâche. Et puis, il me répondra quand j'aurai terminé.
D'autres cris s'élevèrent :
— Assez ! moussié l'dépité, faut fout' le camp ; personne veut plus de toi.
— Moi, j'ai quelque chose à vous dire ! déclara en se levant un courtaud à face blême, à souliers de routier ; il s'efforça d'introduire sa main gauche dans un gant gris perle.
— C'est ça, parlez, parlez ; à la tribune !
Des amis goguenards le poussèrent. Quand il apparut en scène, il fut constant qu'il était ivre :
— Moi, balbutia-t-il d'une voix pâteuse, et d'abord je suis candidat, comme vous ; alors j'ai le droit de vous expliquer ce que je pense ; et si j'étais moins saoul, je vous expliquerais bien, mais voilà, je dois vous affirmer que je vaux mieux que vous !
Là- dessus, il agita les bras, incapable de dépêtrer ses mots du marécage de sa pensée ; des salves d'applaudissements saluèrent son départ ; au moment où il disparaissait, un grison en cotte de méc^icien s'avança sur la scène ; sa figure honnête, sa moustache à la gauloise, la taciiité de son élocution, le laisser-aller de sa mise, tachée de graisse et de suie, le prédisposèrent à la faveur de l'assemblée.
— Moi, déclara- 1- il, je ne suis pas candidat, mais je tiens à notifier aux candidats ici présents qu'ils sont des farceurs ; ils vous parleront de vos droits, messieurs les noirs, uniquement de vos droits, et non de vos devoirs ; moi, je ne redoute pas de vous demander : Et vo» devoirs ? Allez, on vous obligera un jour ou l'autre à les accomplir ; mais vos candidats vous promettront la lune ; quand vous aurez nomme un député, il se moquera de vous, quel qu'il soit. Quant à vous, monsieur l'ancien député, vous Vous parez des plumes du paon. Vous n'avez rien fichu ; tout ce qui fut fait pour le pays le fut par le gouverneur général ; il turbinait et vous vous amusiez. Vous avez un fameux toupet I
L'approbation fut frénétique et se mêla de vivats à Ledolmer. Le candidat officiel gesticulait en possédé, frappait sa serviette, déployait des numéros du Journal ofpciel ; le président agita sa serviette.
— Ma foi, dit Mouchet à Tobie, le gaillard qui parla le dernier a beaucoup de bon sens ; ah ! voici un brave vie'llard ; pourquoi diable se risque-t-il dans cette galère à l'âge de la tisane et des chaussons ?
Un flasque personnage à cheveux blancs, perdu dans des vêtements trop amples, s'était levé péniblement de son siège. L'assistance se calma et prêta l'oreille avec déférence à ses discours, à peine perceptibles pour les premiers rangs du parterre ; il s'exprimait d'une voix sourde, avec les gestes professionnels de l'avocat d'affaires à la barre d'un tribunal dont les juges sommeillent ; à vrai dire, c'était de jurisprudence qu'il parlait ; il citait, pour prouver aux noirs qu'ils avaient des droits imprescriptibles à se supposer les égaux des blancs, des arrêts de la Cour de Cassation et du Conseil d'Etat, des opinions de jurisconsultes, et des textes latins ; ce débit était entrecoupé de petits rires humides et de quintes de toux ; de temps à autre, l'archonte se tournait vers l'ancien député et échangeait avec lui un petit salut bénin ; une partie de l'auditoire s'endoriTiait ; le reste, avec calme et sans affectation, discutait le cours du gros mil et des arachides sur le marché ; imperturbable, le vieillard continuait ses discours.
— ^ Alger, ma patrie, dit Tobie à son voisin, ce Pantalon aurait été expulsé de la salle à coups de tabourets ; j'admire la patience des noirs.
— Ils respectent ses cheveux blancs et son expérience ; ils sont d'ailleurs très polis avec l'européen ; ils ont toujours le temps, eux ; attendez un brin ; vous les verrez s'échauiïer.
Cependant, à bout de souffle, le macrobe, qui salivait abondamment, s'essuya le front et les lèvres et se tut, épuisé. Une salve d'applaudissements salua sa retraite et les dormeurs se réveillèrent.
Uourd, massif, la poitrine déchirée par son asthme clironique, le gros Pégrillard se hissait à la tribune ; il grouinait des sons rauques, roulait des yeux furieux, dressait les bras, balayait de la main. les arguments
captieux de ses concurrents, redressait le torse, éclatait d'un rire de Silène, tapait du pied, battait des appels de bottes, s'épandait en piailleries confuses. Les mots fluaient l'un dans l'autre, impossibles à discerner, perdus dans de brusques crises de toux, dans des paquets de glaires pâteuses qu'il expectorait à grand ahan ; les phrases se concluaient en piaulements sinistres, en geignements pleurards.
— On jurerait, remarqua Mouchet, une portée de petits cochons séparés à l'improviste de leur mère. Ce discours est beau si le geste est, comme on le pré tend, le parangon de l'éloquence.
Et, en effet, les noirs, entraînés par la mimique expressive de l'orateur, béaient d'extase ou témoignaient leur bruyante admiration devant les contorsions frénétiques qui leur rappelaient les grimaces les plus choyées des héros de cinéma.
— Ce coquin boursouflé aura des chances de représenter la colonie au Parlement, à moins d'imprévu, dit Mouchet. J'ai foi en l'équité divine ; je miserais volontiers, pour l'instant, sur le jeu du citoyen Sissoko qui comparaît aujourd'hui à la barre de son peuple.
A ce moment, la scène fut escaladée par deux noirs en gants blancs, en correct veston, coiffés l'un d'un fez marocain, l'autre d'un chapeau melon. Des hourras éclatèrent ; une ovation entoura les deux hommes ; çà et là, dans la salle, se dressèrent de solides gaillards qui imposèrent le silence et l'ordre autour d'eux. Tobie eut l'impression d'une discipline forte que les indigènes se créaient à eux-mêmes.
Le noir au fez prit la parole et s'exprima en ouolof ; Tobie ne put saisir que sa mimique, l'impétuosité de son verbe ; la salle électrisée trépignait.
— Ce n'est point seulement aux noirs que je demande
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leur vote, dit ensuite, d'une voix chaude et bien timbrée, l'homme au melon, c'est surtout aux blancs ; il n'y a point ici, messieurs, de préjugés de race ; il n'y a point eu, dans le passé, de maîtres et d'esclaves ; il n'y a ici que des hommes, et c'est en homme que je m'adresse à vous, en vous demandant de faire abstraction de la couleur de m.on épiderme. Nous travaillons côte à côte, sans qu'un nuage se soit jamais élevé entre nous, depuis de longues années. J'ai été un fonctionnaire bien noté et dévoué à ses devoirs.
Il exposa son programme avec netteté, en phrases simples, imagées à point pour frapper l'esprit de ses auditeurs.
— Tout à l'heure, ajouta-t-il, on a, à juste titre, reproché aux orateurs de ne vous parler ([ue de vos droits ; eh bien, moi, je vous parlerai maintenant de vos devoirs.
— Les électeurs à la caserne ! clama une voix (1). Il y eut un brouhaha :
— Nous voulons y aller ; on nous le refuse. Assez î Laissez parler !
— Voilà le premier point. Vous, nègres, disons le mot, bien qu'il ne plaise pas aux indigènes, voulez- vous être soldats et accomplir vos obligations militaires ?
— Oui I oui ! hurlèrent les noirs. Aux marsouins ! Nous voulons être soldats d'infanterie coloniale; nous ne voulons pas être tirailleurs !
— Bon 1 Je m'y emploierai et la France ne vous refusera pas cette faveur, j'en réponds.
— Les noirs ne sont pas citoyens, cria un blondin ; ils épousent quatre femmes.
(1) Jusqu'en 1914 les électeurs noirs, au Sénégal, n'étaient pas astreints au service militaire.
— Ha I monsieur, ceci est une autre question ; pourquoi donc être musulman est-il une tare ? Pourquoi un musulman doit- il renoncer, pour être français de fait, alors qu'il Test de cœur, à sa religion ? C'est une injustice et je crois qu'on peut et qu'on doit la faire disparaître.
— Ce noir parle très bien, remarqua Tobie.
— Messieurs, je sais que j'aurai fort à faire pour dissiper les préventions ; les grandes maisons de commerce me combattent, je ne sais pourquoi ; je ne suis l'ennemi de personne. Au fond, leurs chefs nous méprisent, nous, parce que nous sommes noirs et que nous désirons nous instruire pour nous améliorer ; ils seraient heureux que nous prononcions des paroles de haine contre la France ; nous n'avons qu'amour pour elle : nous savons ce qu'elle a accompli pour nous émanciper.
A ces mots, une frénésie d'enthousiasme s'empara des noirs ; parmi eux, certains agitèrent des drapeaux qu'ils arrachaient aux murailles, et en emibrassaient l'étoffe.
— On vous dira aussi, argument sournois, que la présence d'un nègre au parlement est ridicule. N'en croyez rien, messieurs : En France, on aime les noirs ; on vous a conté la réception qu'on réserva à Paris à vos enfants lorsqu'on décora le drapeau des tirailleurs ; s'il se trouvait jamais de mauvais plaisants pour se moquer de ma couleur, je leur dirais, et cela suffirait pour les faire taire : « Je suis le député de ces braves sénégalais qui donnent leurs fils sans compter à la mère patrie lorsqu'elle a besoin de leur sang; de ces braves que l'on tue pour la grandeur de la France, aux
uatre coins du monde I »
Des battements de mains, bientôt maîtrisés par les chefs de groupe, acclamèrent ces paroles.
— Enfin, continua l'homme au chapeau meion, ce n'est point parce que vous êtes, comme moi, des noirs, que je sollicite vos voix : c'est parce que vous êtes des faibles et que je connais, mieux que quiconque; vos besoins, vos aptitudes ; il vous faut des écoles, des maîtres, des caisses d'épargne, des mont-de-piété, des médecins, des ingénieurs. J'en demanderai pour vous à la France î
— C'est exactement mon programme, s'écria le candidat officiel.
— Il est trop tard, monsieur ! Vous ne vous en êtes point inquiété, pendant la durée de votre mandat.
— Vous n'êtes nullement plus qualifié que moi pour le faire aboutir ; n'êtes- vous pas d'une famille originaire de territoire étranger ?
— Ah I monsieur, ne parlons point de nos origines, ou sinon je vous demanderai si, en vérité, votre grand'mère n'était pas bambara et de condition non libre ? Moi, tout au moins, je suis descendant des princes locaux I
Là- dessus, comme les candidats menaçaient de s'empoigner au collet, il y eut un violent tumulte et la foule envahit la scène.
Mouchet et les Tobie profitèrent du tapage pour s'éclipser. Une fois dans la rue, l'air frais leur fut exquis à respirer.
— Je donne les chances du citoyen Sissoko à dix contre six, dit Mouchet.
— Je ne parie point, répliqua Tobie. Reconnaissez que vous ne voyez pas d'un mauvais œil cette candidature.
— Je le reconnais. M"^^ Tobie, qui est une émérite sociologue, admet sans doute avec moi qu'un honnête homme de valeur est préférable à un imbécile ou à un