CHAPITRE VIII
Edouard attendait sa femme au débarcadère Dès qu'elle aperçut son mari, Camille éprouva une impression de sécurité, de confiance, qui dissipa sur-le-champ l'angoisse des heures cruelles qu'elle traversait depuis le matin. Elle résolut soudain de ne rien lui celer de ses épreuves ; Ledolmer et les Gazeaut se rendaient de concert au bridge du géu' rai ; les Tobie rentrèrent chez eux ; Camille lança son casque sur un meuble, entraîna son mari dans sa chambre et ferma les portes à clé.
A ce moment, la r action se produisit ; la jeune femme se .'eta sur le divan : sans un sanglot, sans une convulsion, elle fondit en larmes ; déconcerté, Edouard s'arenoulla près d'elle et la dorlota de douces paroles ; incapable de lui r pondre autrement que par des ba sers r p t s, elle se dressa sur son séant ; ses peignes ciiurent sur les couss.ns, sa chevelure s', pandit sur ses ( paules ; sous les doigts énerv s des arrafes se tordirent, des boutons sautèrent, le torse nu jaillit des vêtements saccagés.
— Dédé, vite de l'eau, savonne-moi les épaules ; dé pêche- toi ; frotte plus fort ! Pré pare- moi un bain. Oh I cet homme m'a appliqué sur la nuque un baiser ; je ne m'en laverai jamais. Au nom du ciel, n'appelle personne !
Elle eut une crise de nerfs qu'il calma par des allusions d'eau froide, et, très lasse, parvint à s'installer dans sa baignoire et fit jouer la douche. A peine
récupérait-elle son calme qu'Edouard, effrayé à l'extrême par l'état de sa femme, défaillait à son tour ; quand il revint à lui, il se trouvait allongé sur son lit, et Camille l'enlaçait, pantelant sous ses caresses.
— J'ai eu peur,''j'ai eu peur, murmura-t-il. Mimi, que tu m'as fait peur 1
— Il y avait de quoi ; peut s'en fallut que je pénétrasse aujourd'hui au fond du bourbier humain. Es- tu fort ? As-tu autant de courage que moi ?
— Oh I notre pauvre courafje 1
— Il n'importe 1 Soyons forts devant les autres. Elle lui narra son aventure. Il témoigna d'abord
son indignation de la vilenie de Golin.
— Que ne m'as tu relaté, ce matin, sa démarche ? Je serais intervenu.
— Impossible ; j'étais livrée à sa merci ; te prévenir eût été une maladresse ; tu aurais interrompu le rendez- vous, je l'admets à la rigueur (sois certain qu'il eût été au courant de tes faits et gestes et se serait garé en cons'quence) ; le scandale éclatait ; tu abattais l'adversaire, peut-être, mais non sans bruit, et sans remettre la main sur nos papiers. J'ai failli être déshonorée ; toutefois, nul ne l'aurait su, pas même toi, car cela, non, jamais, je n'aurais eu la force de te l'avouer. Puis si je t'avais parlé au préalable de ses desseins, je n'aurais pas persévéré dans ma résolution ; alors, il n'y avait qu'une décision à adopter : se confier à Ledolmer ; il n'aurait pas hésité, j'en suis convaincue, à dépouiller Golin de gré ou de force de ses paperasses ; dans ce but, il aurait mis Balatte en campagne ; nous étions donc à la merci de Balatte; en outre, Ledolm«r n'aurait pu s'empêcher de révéler à quelquei intimes
notre secret. De proche en proche, celui-ci aurait gagné la ville ; bref, nous étions encore victimes, à bref délai, du scandale que nous voulions éviter.
— Oh ! tout cela est horrible.
— Oui, j'étais dans la même situation que la malheureuse qui, sous la menace du couteau, se laisse violer par un apache. Le sacrilège ne fut pas consommé. I.e criminel est mort d'avoir voulu toucher à la reine.
Décrire au meilleur ami l'ignominie qui avait manqué l'atteindre lui restituait le repos de ses nerfs ; un lenouveau d'âme la revigorait ; le premier mouvement de surprise passé, pendant lequel s'était manifestée la jalousie du mâle avant tout soucieux de la possession exclusive de sa compagne, Edouard eut conscience de l'intense désespoir où s'était mue sa femme depuis la visite jusqu'à la mort de Golin ; il gémât, accablé par la pitié, et se prosterna devant la femme-idole qu'il aimait d'autant plus en amante qu'il avait été privé d'amour maternel dans son enfance ; à cette heure, il ne vécut plus que par le sentiment : elle avait souffert par affection pour lui ; éperdu, tremblant la malemort, il ne put que balbutier :
— Que je t'aime, Mimi !
Touchée de le voir affligé à l'extrême, Camille l'étreignit et, par cajoleries plus que par raisons, l'apaisa.
— Nul ne soupçonnera notre secret, ajouta-t-elle ; je n'ai manifesté ni devant la Bourdier, ni devant Ledolmer et les siens le moindre embarras ; je n'^ai commis nulle mauvaise action et je n'ai pas de remords. Gouverne-toi avec autant de sang-froid que moi..
Et elle ajouta :
— C'est égal, si j'avais été vieille et laide, nous étions fichus. Je ne me mettrai plus dans le cas de payer mon passage de ma propre chair, comme sainte Marie l'Egyptienne, je crois. Il n'y eut là qu'un incident futile sur la route de notre vie, une leçon de prudence. A l'avenir, nous mettrons en lieu sûr nos correspondances privées, puisque nous ne saurions renoncer à leur douceur.
Un léger sourire efïleura ses lèvres.
— Tu m'objecteras que je crée un précédent et que je serai amené à me prostituer pour nous pousser dans le monde ; non, se prostituer est tomber dans le mépris des hommes et se ruiner dans leur esprit ; avoir un amant, serait il puissant, est se donner un maître qui, même après rupture, leste votre maître ; d'ailleurs, un amant déteste bientôt la femme qu'il suppose aimer encore son mari. Ne t'inquiète pas de ma psychologie pendant ces tr.stes 1 eures ; je ne vivais plus que d'instinct ; je ne m'occupais que de nous sauver, car ta carrière est la mienne : il n'y avait en l'espèce aucune lutte possible ; nous (tions menacés de perdre nos plus solides appuis, et de sombrer à jamais dans le ridicule. Le satyre !... Il m'inspirait un dégoût profond et aussi, je m'en rends compte, au dernier moment, alors que j't tais assommée, abrutie par l'imprévu de ma situation, une sorte de curiosité sauvage. Il avait dessein, je l'ai lu dans son carnet, de me contraindre à des infamies, infamies qu'entre nous, dans notre amour, nous ne jugeons que jeux et fantaisies d'amour ; il n'est pas sûr qu'une fois le pas franchi, j'y aurais eu déplaisir pJiysique. Je n'ai jamais éprouvé tant de tendresse passionnée pour toi qu'à l'instant où je me trouvais nue devant lui.
A près un moment de silence, elle conclut: « Nous sommes tous deux très jeunes ; si jeunes que jamais nous ne saurons nous tromper ; on ne trompe que les vieux. >
Déjà, ils n'avaient plus besoin de se consoler ; à nouveau, ils étaient obsédés par le désir de s'élever, de dominer, d'entraîner à leur tour les foules ; ils se répétèrent leurs espoirs de réussite ; une élection partielle au parlement devait avoir lieu bientôt au Sénégal ; elle devancerait de quelque dix mois les élections générales ; Tobie assisterait Ledolmer au cours de la première opération et regagnerait ensuite la F>ance pour préparer, avec le patronage de Coclairon, ses débuts devant le corps électoral. A la perspective d'une campagne à mener, Camille oubliait la chaude al^:arade du jour, et maintenant les rires sonnaient clairs dans la chambre où Diane se réchauffait aux baisers du Grand Pan.
— Non ! répondit- elle, quand, avec un sourire, il entortilla d'un concetto cette métaphore : dis Diane et son Grand Veneur. Nous sommes des chasseurs d'hommes, et notre aventure nous rendra un peu plus féroces, à l'occasion, pour eux.
— Ne rompons rien de nos habitudes, dcclara-t-il ; il importe que, tout à l'heure, on nous aperçoive, comme chaque soir, dans les rues ; allons nous promener aux jardins d'Hannon.
— C'est ça ; et je porterai en bas noirs le deuil de Golin ; que ferons-nous de son mémorandum ? Je l'ai parcouru : un joli recueil d'immondices, où sont prodigués les détails les plus réalistes sur les perverses de Keurdoul I
— Enferm.e-le avec nos papieis ; il faut que je commence, puisque je ne tarderai pas à débuter
dans la vie politique, à me constituer des archives. En temps et lieu, nous aurons, nous aussi, notre coffre-fort, dans une banque, en Angleterre.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'ils parcouraient, dans la Victoria du palais, les rues où affluaient les promeneurs du crépuscule ; ils eurent fort à faire à répondre aux saints dont on les accablait. Enfin, ils roulèrent sur la grand'route bordée de potagers que les maraîchers ouolofs, très affaires, sarclaient, arrosaient et fumaient ; ils arrivèrent enfin en rase campagne, dans un paysage plat,pelé et poussiéreux ; des dunes d'une blancheur de craie le limitaient, d'un côté, de leurs mamelonnements mous ; au loin, sur la gauche, se dressait la double colline des Mamelles, débris d'un ancien cratère, dominée par un phare ; entre ces hauteurs et la route s'étalait la plaine aux herbes rôtjes, semée de bas fonds où touffai-înt des papyrus et des chien- .dents ; parfois, un baobab délabré accrochait ses branches nues à la brume qui s'épaississait audessus du sol. la haute cheminée d'une usine, les hangars aux toits crasseux d'un dépôt de charbon, les piliers bétonnés qui soutenaient les conducteurs de force électrique, étaient les accidents les plus imposants du paysage.
La voiture s'engagea dans une allée bordée de haies d'immenses sisals et d'agaves ; elle franchit un portail ; Camille, debout dans la voiture, s'écria :
— Mais c'est l'oasis dans le désert 1
— A peu près, dit Edouard ; à Keurdoul, il n'y a pas que de la latérite et du basalte mal époussetés I
Le jardin était abrité par de grands arbres touffus ; ici un chemin agreste se prolongeait dans un bois de
filaos aux feuillages ténus, au tronc dont les hachures rousses accusaient l'élégance ; là des palmiers rôniers, des cocotiers, des palmiers de Thcbaïde formaient des abris épais contre Je soleil ; plus loin, des bambous cliantaient au vent ; des lauriers blancs attiraient le vol de mouches semblables à des gouttes d'or; des bananiers eflUochaient leurs amples feuilles au vent. Sous les couverts, les chemins s'approfondissaient comme des cavernes. Auprès du grand rond point était édifié une guinguette que la brune Peggy avait transformé entea-room; encore pimpante pour ses sept lustres, dont cinq, avouait-elle sans modestie, avaient été consacrés au plaisir de l'humanité, cette tenancière de bar, m.archande de femmes, offerte elle-même au dernier enchérisseur, et qui conservait, malgré orgies et crapule, une plastique de^ plus ragoûtantes, était habile à sauver les apparences ; un ménage honnête pouvait, sans déchoir, s'installer à une table de sa terrasse et s'y faire servir un thé probe. Peggy, que son origine mokotte remplissait d'exubérance, parlait plusieurs langues et contait avec esprit l'anecdote ; souventes fois, Ledolmer se récréait, quand il était en ses bonnes, à l'écouter jaser une heure ou deux, la nuit, en cabinet particulier. Et, comme les Keurdouliotes se complaisaient à la vie sensuelle, Peggy, qui en entendait, grâce à sa clientèle, les moindres échos, déballait au vieux fonctionnaire de gros boucauts de grosses histoires où se satisfaisait son goût du cancan et de la gravelure.
Ce soir-là, Peggy était seule à sa guinguette quand les Tobie y burent le thé. Elle tira à part le chef de cabinet :
— Prévenez le patron ; Francine, qu'il n'a pas vue
depuis une semaine, est harcelée par un sale mec ; il y a des scènes terribles, à la villa ; hier, il a failli faire un mauvais parti à trois dames qui prennent, l'après-midi, de temps en temps, des leçons de diction avec la petite ; iJ exigea, pour les laisser partir, qu'elles lui remissent leurs bijoux.
— Merci ; j'avertirai qui de droit ; il voudra savoir le nom des trois étudiantes.
— Alors, gardez-moi le secret ; il s'agit de mesdames Claude, Pisistrate et Maisonblanche.
Un planton attendait Tobie dans la galerie de sa villa ; le gouverneur général mandait d'urgence auprès de lui son chef de cabinet.
La bise fraîche du nord soufflait ; Edouard dut boutonner son veston ; un piano mécanique auquel marquaient quelques notes jouait sans interruption des airs populaires ; les grillons, dans les jardins, stridulaient ; de grosses dam.es valsaient, sous une véranda, aux sons d'un violon qu'accompagnait une flûte. Les étoiles brillaient intensément dans un ciel de violet épais ; des portugais hurlaient, devant une maisonnette, assis sur le trottoir, une mélopée qu'ils ressassaient interminablement. Il y avait dans l'a.r une acuitc de volupté, une perversité qui pénétrait à fond de cervelet ; jamais Tobie, ni en Algérie, ni à F'aris, ni nulJe part en hrance, n'avait éprouvé une sensation aussi exacerbée de rut ; chaque coup de vent était erotique, agissait sur les nerfs à la façon d'une boisson enivrante ; ils baignaient dans une atmosphère perverse de harem, où d'instinct la cl^air s'émouvait ; les battements de tanitam senibJa ent scander les contorsions lubriques d'êtres qui. en une ort^ie furceuv e, se rua.ent les uns sur les autres. On eût dit que chaque maison abritait un
couple en folie. De telles nuits, accumulées peu à peu, vidaient l'européen, à son insu, du meilleur de sa conscience. Il devenait un être incapable de se consacrer à d'autres besognes qu'à celles dans lesquelles le confinait sa profession ; ces diminutions de personnalité créaient les castes, multipliaient les petites spécialités.
— Or, nous ne voyons ici qu'une des faces du bonhomme, ruminait Edouard ; le français qui s'ennuie est capable des pires incartades ; expédiez-le en brousse ; sa veulerie évoluera, et il se fera, à l'occasion, casser la tête pour accomplir son devoir. Mais pourquoi s'ennuie-t-il si tacilement ?
Il trouva Ledolmer accroupi sur un divan, dans la véranda qui dominait l'océan ; les docteurs briquette et Diésiret, assis devant une petite table auprès de lui, sirotaient des verres de whisky ; une trousse à seringue de Pravaz, des ampoules, des fioles de médicaments étaient éparpill s sur le parapet de la véranda à portée des praticiens.
— Ah I mon vieux, s'écria le gouverneur, dès au'apparut Tobie, ça y est, elle l'a eu 1
Qui, elle ? Qui, 'lui ?
— Llle, la mère Bourd^er 1 Lui, Golin 1 Je me rappelle que, cet aprcs-midi, M'"*^ Bourdier nous quitta pour rejoindre Golin, à qui elle avait à soumettre une dactylograpiiie ; d'après ce qu'elle raconte elle parcourut en vain divers chantiers de démolition où aurait pu flânocher son directeur ; nous étions partis depu.s longtemps lorsqu'elle eut l'idée de se rendre a l'ancien bureau des travaux tiK(;riques dans un quart. er désert. Llle en scrtxt presque aussitôt en liurlant au meurtre ; elle avait découvert Golin raide mort en chemise, culbuté sur le plancher.
Notre bon Sulfate- d'atropine, ici présent, constata le décès et l'attribua à une fatale congestion consécutive à des excès post-prandiaux. Inutile d'ajouter que je ne retiens de la version de M"^^ Bourdier que ceci : elle s'est trouvée la dernière auprès de Golin ; ses relations avec lui étaient connues ; Golin, plus chaud que braise, sollicita d'elle certains services spéciaux ; il avait déjeuné en ville avec goinfrerie, selon sa coutume ; le petit dessert le suftoqna. Est-ce votre avis, messieurs ?
Les médecins s'inclinèrent.
— J'ai téléphoné à Fèbre pour qu'il prévînt la veuve et les enfants ; il y mettra tout le tact exigé par les circonstances ; j'ai écrit moi-même à M"^'^ Golin ; nous déplacerons les Bourdier ; après cet incident ils ne peuvent continuer leurs services au gouvernement général ; je les envoie en cadeau à mon ami Mouchet ; il est aussi coureur que feu Golin ; je ne lui souhaite pas de mal, mais comme M^^ Bourdier vient de faire ses preuves, je...
— Blaguez, blaguez, gouverneur î grommela Criquette ; l'annonce de la mort de Golin sur le champ de bataille vous a tellement chaviré que vous avez eu un vilain petit étourdissement d'où Diésiret et moi avons eu du tracas à vous tirer. Ecoutez-moi, je vous parle en ami et en tebib : il faut, entendezvous, il faut que vous retourniez en France vous reposer, ne serait-ce que quinze jours, et le plus tôt sera le mieux ; la lampe fuit.
— Entendu, mon vieux ! Vous voici au courant, mon cher sous préfet. Preparez-moi un discours bien senti pour les obsèques de Golin ; vous serez gentil.
— Je vous conseille de vous coucher, ajouta Criquette.
— Ah I vieux bougon : ça colle, je vous obéis.
Tobie et les médecins se retirèrent, et le gouverneur rentra, le pas mal assuré, dans son cabinet ; il s'allongea dans un fauteuil, alluma un cigare :
— Criquette ne m'a pas encore enterré, songeaitil ; j'ai besoin de femmes, en réalité ; la chasteté ne me réussit pas ; j'ai aussi un peu d'embarras gastrique ; demain, je prendrai du fruit- sait, et irai dcnner le bonjour à ma gosse ; je la boude sans le moindre motif ; eh ! la perspective d'un voyage en France ne me déplaît pas ; je reverrai W^'- Camérat, etc..
Il fut tiré de ses réflexions par un toc-toc particulier à la petite porte qui menait à son appartement :
— Entrez, crie-t-il, d'un ton bourru. Qu'y a-t-il donc, Balatte ? ajouta-t-il, quand le policier s'avança vers lui. Vous avez un visage à effrayer le plus endurci des malandrins. Si c'est pour m'annoncer la fin de Golin, inutile ; je suis au courant ; le nécessaire est fait.
— .le tenais à ce que vous fussiez le premier averti d'une affaire regrettable et qui vous touche de près.
— Cueillez cette chaise et asseyez- vous. Vous avez la parole.
— Il s'agit de M'^*^ Francine.
— Eh ben ? Elle a découché, la garce ?
— Non ; je vous avais avisé qu'elle fréquentait un artilleur, son ex-amant.
— Non, son ancien souteneur ; employez les termes propres, Ralatte. 11 lui soutirait de l'argent. Mais vous ne perdez pas de vue les faits et gestes d« cet individu, je n'ai donc point à m'en préoccu-
per ; dès qu'il y aura lieu, je l'expédierai à Tombouctou ou dans quelque coin éloigné de la Mauritanie.
— Il est vrai ; vous m'aviez chargé aussi de diverses missions ; je ne pouvais être ensemble à la foire et au moulin.
— En effet !
— Le soir, un de mes adjoints me remplaçait pour quelques heures dans la surveillance discrète des abords de la maison où habitait Francine.
— Eh quoi ! où habitait ; elle n'y habite donc plus ?
— Non, monsieur le Gouverneur ; son mecton l'a tuée raide, il y a une demi-heure ; elle a deux balles dans le ventre et une balle dans le cœur.
— Que m'apprenez-vous là ? s'écria Ledolmer en bondissant de son fauteuil. Ce n'est pas possible. Ah I la jolie gosse 1... Que cela me peine, mon Dieu ; la pauvre lille I moi qui m'étais tant attaché à elle I Ah !
Accoté au mur, il appliqua ses mains sur son visage, et demeura un long moment ainsi, contenant sa douleur.
— Je la gobais vraiment, Balatte ; c'était jeune ; c'était souriant ; c'était gentil ; c'était la seule distraction de ma vie. Ah I j'ai trop duré; je n'ai plus d'amis et l'on m'a tué ma gosse ! Quel est donc le sacré imbécile que vous aviez posté ce soir dans la rue
— Un homme pourtant sur qui je comptais, un parisien futé.
— Vous vous en débarrasserez, Balatte. Expédiez-moi ce coco-là en Forêt-dense.
— Y pensez-vous, monsieur, dans la colonie de M. Mouchet ?
— C*est vrai ; il me casserolerait à lui ; je ne sais plus où j'ai la tête.
— J'ai son affaire, monsieur ; il y a un charmant intérim à faire dans une localité à paludisme et à chiques ; ça lui servira de leçon.
— Ah I la pauvre minette ; tous ceux que j'aime disparaissent ; c'est affreux ! Ah ! j'y songe ; Balatte, la mignonne avait absolument voulu, tant elle m'aimait, posséder ma photographie.
— Quelle imprudence, monsieur le Gouverneur !
— Je la lui ai remise dédicacée.
— Bigre de bigre. Vous ne lui avez jamais écrit ?
— Jamais I
— La justice opérera demain matin une descente sur les lieux. Il importe qu'on ne découvre pas votre photo.
— Si vous me la rapportez, Balatte, il y a mille francs pour vous.
— Je vous remercie ; à minuit, je serai au travail chez la bonne petite.
— Et le type, l'a-t-on arrêté ?
— Cette fois, vous n'aurez rien à me reprocher; il est à l'ombre ; il s'est d'ailleurs constitué prisonnier lui-même, à la caserne ; il n'a donné aucune explication ; il a dit au margis de garde : je suis bon I j'ai zigouillé ma gonzesse !
— Ah I vous m'avez chagriné, Balatte !
— Un homme au caractère exceptionnel comme vous, et dans votre situation, supporte avec courage ces horribles nouvelles ; à un autre que vous, je n'aurais pas annoncé avec tant de brusquerie l'événement.
— Faudra museler la presse.
— Nous établirons un mur autour de cette affaire ;
VOUS pouvez compter sur la discrétion des magistrats.
— Il est vrai ; ah I quel désastre, mon Dieu I Dans la même journée, elle et Golin 1 Golin, une fripouille, d'accord, mais nous étions en relations depuis si longtemps I
11 déambulait fiévreusement dans la pièce, avec des sanglots contenus qui se concluaient en jurons et en râles. Enfin, sa douleur s'assoupit ; seul un froncement de sourcils, la rougeur de ses paupières, le ton rauque de sa voix annonçaient la violence intime de son émotion. Balatte toussa dans le creux de sa main.
— Vous aviez autre chose à me communiquer ? Je suis fataliste, Balatte ; le regret que j'ai de mes amis défunts ne m'empêche point de me préoccuper des affaires actuelles.
— Ha 1 nous n'avons pas beaucoup, dans notre métier, d'hommes qui sachent aussi bien se dominer que vous, monsieur, dit Balatte en s'inclinant légèrement devant le gouverneur. Vous êtes né pour commander.
— Je le crois ; savoir commander, c'est avoir les idées nettes
— Bon î Filature Tobie : pour obtenir le moindre détail, je suis obligé d'essuyer des torrents de bavardages futiles ; Marie, la femme de chambre, est fort prolixe dans ses discours et parle beaucoup d'ellemême, de ses malheurs, de son gosse, de son Paris. J'ai appris que M"^^ Tobie s'était appliquée avec succès à acquérir la même écriture que son mari dont elle expédie presque toute la correspondance ; elle dort sur un sofa, griffonne beaucoup, reçoit quantité de lettres, les lit avec son mari, adore le
poulet rôti et le nougat de cacaouettes, n'aime point qu'on la dérange lorsqu'elle travaille, a témoigné plusieurs fois à son homme l'admiration que vous lui inspiriez et lui a réclamé maints documents pour rédiger une étude sur votre œuvre.
— Tiens, tiens, dit Ledolmer avec un léger sourire ; c'est gentil, cela ; elle ne m'en avait pipé mot, la sournoise. Ça, mon cher ami, je suis très content de vous ; vous avez mené de belle façon cette enquête ultra-confidentielle.
— Autres tuyaux î On jase fort sur vos relations épistolaires avec certaine jolie actrice ; il j»^ a des fuites à la poste ; envoyez votre courrier personnel directement à bord des paquebots ; Mouchet est au dernier mieux avec Tèze ; il y a peut-être aussi des fuites de ce côté. Brigandini est fort emballé sur le compte de M^'^ Bélier-Saliba. Mgr Maindret s'est embarqué ce matin pour le golfe du Bénin. Houxe s'est entendu avec Pégrillard ; il soutiendra sa candidature aux élections parlementaires. M^^ Maisonblanche fréquente une drôle de compagnie ; elle trompe son mari, et pis... Mon rapport est terminé.
— Non ; et la Lahouet, où en est- elle de ses amours ?
— Son godelureau est à l'hôpital ; les médecins le font embarquer demain ; il est tout à fait épuisé ; la Lahouet, quelque peu responsable de cet état des choses, a voulu préparer elle-même les malles et cantines de son petit monsieur ; elle est tombée ainsi sur une correspondance de famille, et comme tout est commun entre amants, elle n'a pas hésité à la lire ; elle a ainsi appris que la maman, au courant de la liaison de son fils, avait décidé de marier celui-
ci, aussitôt qu'il serait rétabli, avec une de ses cousines ; ceci n'était rien ; ce qui alla droit au cœur de la Lahouet fut de constater que son amant acceptait de fort bon gré ces dispositions ; il lui était annoncé qu'on l'attendait avec impatience, qu'on l'aimait depuis longtemps, qu'on accueillait avec faveur l'expression de ses bons souvenirs. La Lahouet, à la suite de cette lecture, s'alita ; elle a injurié la Gazelle, s'est écriée : 'Je savais bien que le bon ) neu me punirait » ; a beaucoup parlé de son mari, veut tantôt lui écrire pour implorer son pardon, tantôt divorcer pour se retirer dans un couvent en Espagne ; bref, elle dit mille extravagances.
— Merci, mon vieux. Dépêchez- vous de retourner chez cette pauvre petite Francine et faites l'impossible pour retrouver l'épreuve que vous savez ; je vous attends avec impatience. Filez par cette petite porte. A tout à l'heure !