‹ Le chef des porte-plume, roman de la vie coloniale [par] Robert Randau, pseudChapitre 12 sur 17 · IIJ · texte numérisé non relu

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fripon, soit dans un corps législatif, soit comme agent d'exécution. Sissoko est honnête et a du talent. Mes vœux sont donc en sa faveur. J'ajoute qu'il sera, s'il est élu, des grands amis de Coclairon. Et il sera réélu quand le Parlement sera renouvelé.

— Nous n'avons aucun vrai préjugé de race ou de couleur, observa Camille.

— Ledolmer aussi, mais il a le taf. C'est un admirable sous-ordre; il n'entend rien à la politique, dont le premier principe est de travailler pour soi plus que pour autrui. Il est aussi trop l'ami de ses amis ; avec ceux-ci, sa faiblesse, quoiqu'il prétende, est insigne, et il les choisit mal.

— Nous apprécions beaucoup sa loyauté et sa franchise.

- Penh I Est-il loyal d'espionner les gens de son entourage... ? Madré plus que rusé, il se méfie de quiconque n'est pas à son entière dévution. C'est un enfant avide de flatteries et de complaisances. Il n'est énergique que par saccades, il manque de caractère, entendez d'esprit de suite, dès qu'on le sort de la conduite des indigènes ; ah ! en cette matière, je proclame qu'il est un maître. Par ailleurs, il incarne, à mes yeux, le type de la bohème coloniale, du Schaunard des Tropiques ; il n'aime que ceux qui lui ressemblent. Il vit au gré de ses passions et proteste qu'il a le tempérament d'un surhomme ; tant il est facile de s'aveugler

ur ses mérites !...

- N'êtes- vous pas injuste ?

— Non ; Ledolm.er n'est qu'un bohème, je le répète ; est parti en guerre contre moi, parce que je ne lui

ressemblais pas et que je lui portais ombrage. Sa chance est scandaleuse ; il a le tort d'attribuer à ses mérites ce qui fut seulement sa veine I II est aux ordres d'une

camarilla, et celle-ci me déteste. Mon gouvernement est un lieu d'exil ; ne m'a-t-il pas expédié son commis Lepret, disgracié pour adultère non autorisé ? Lepret s'est d'ailleurs révélé homme d'action émérite et se bat comme un ange contre les sauvages de la Forêt- Dense. Ne m'a-t il pas expédié les Bourdier, disgraciés pour la part involontaire qu'eut madame à la mort de Golin ? Bourdier est d'ailleurs habile constructeur de ponts et sa femme la perle des dactylographes. N'affecta-t-il pas à ma colonie, ces temps-ci, les Lahouet, dont le mari, qui n'est qu'un très bon garçon, était chargé chez moi d'une vague mission d'études forestières ? Le pauvre diable est à l'hôpital de mon cheflieii depuis six semaines et se remet péniblement des suites d'une vieille cochinchinite aggravée par une fièvre bilieuse récente ? Et pourquoi ? C'est que Mme Lahouet a rompu tous rapports avec la Gazelle, maîtresse avérée de Ledolmer, et femme perdue de mœurs. Les procédés de votre patron m'exaspèrent à la longue ; il a même tenté de lancer à mes trousses son bouledogue des finances, Fèbre; or, je défie Fèbre de me prendre en faute ; je suis au moins aussi calé que lui, et mon budget est inattaquable. Fèbre ne l'ignore pas, et s'est excusé, avec sa maladresse normale, de donner de la voix contre moi ; brave homme, cet argentier ! Il consacre ses heures de liberté à consoler M'"^ Golin et finira par l'épouser.

Le verbe ardent,- il prononça un réquisitoire, abondant en phrases d'amertume et en images brutales, contre les tares de cette société hiérarchisée et domestiquée qui, dans les jeunes colonies, se groupe autour des hauts fonctionnaires ; il plaignit les broussards relégués aux postes dangereux, difficiles et lointains, sacrifiés à l'ambition des arrivistes qui croupionnaient

près du manitou ; celui-ci, assoti à ne respirer que l'encens des thuriféraires, méprisait les parfum.s de la grande savane. Ledolmer, gâté par le destin, traitait ses subordonnés tantôt en pieds plats, tantôt en esclaves, se construisait une morale personnelle, et estimait avec Panurge, ancêtre des bohèmes de tous les temps, que le sexe féminin se composait de vieilles, copieuses en maquerellaige, et de jeunes, copieuses en culletaige. En ces récriminations, M"^*' Tobie discernait l'écho des plaintes de M""^ Lahouet, et comprenait, à l'aigreur si inhabituelle avec laquelle Mouchet les formulait, combien le gouverneur était engoué de la jolie blonde. Elle adn:^ttait d'ailleurs que les femmes, déracinées de leur doux pays de France et transplantées dans une capitale embryonnaire des pays chauds, telle Keurdoul, y souffraient d'un mal intérieur indéfinissable, décelé par l'acuité de certains bas appétits. Pitoyable, elle ne s'en offusquait point ; élevée un peu à la diable par son père, livrée à elle-même de bonne heure, elle n'avait pas subi l'influence morale de la famille française, si stricte sur ce qui constitue les convenances du bien et du mal. Elle écoutait donc, avec sympathie, les demiaveux, les justifications, les litanies de ces femmes de coloniaux, dont le sort était si aléatoire, à la merci d'une surprise sexuelle, d'un besoin physique, d'une crise de spleen. Un rien les abattait ; elles se traçaient un plan de plaisirs, à la légère, et ces plaisirs se ramenaient à des satisfactions d'amour-propre et de muqueuses ; elles s'enorgueilhssaient qu'on leur prêtât des aventures avec les puissants de la colonie et que celles-là même qui les débinaient le plus en catimini les adulassent lorsqu'elles étaient en leur présence. Pourtant, ces pauvres poupées coloniales souffraient plus profondément qu'elles ne l'avouaient, même à (\nmill(\ (]c l'('fniivf niio de leur situation.

Sous rinfliience de la fièvre lente, de Tanémie palus- Ire, elles se débilitaient ; leur sang appauvri s'échauffait à la plus subtile émotion et provoquait de curieuses perturbations cérébrales ; leur nervosité était en lutte ouverte avec leur nature constituée d'accoutumances anciennes, de problèmes tout résolus, de calme traintrain ; elles réagissaient au climat plus que les hommes ; des troubles profonds s'ensuivaient en elles ; le jeu des fonctions devenait irrégulier ; le somme'l les reposait à peine ; le coup de fouet des douches n'avait qu'un effet temporaire ; la moindre contrariété les épuisait. Elles mangeaient du bout des dents et supportaient mal les épices et les vinaigres qui aiguisaient l'appétit des mâles. Elles étaient, plus qu'ailleurs, enfants malades ; les unes maigrissaient dès les premiers mois de leur arrivée ; les autres se boursouflaient ; elles étaient à la colonie ainsi qu'en un cachot. L'âme européenne se disloquait ; ni castes, ni amitiés réelles, ne se créaient dans un milieu social en ébullition, sans cesse éparpillé par les mutations et par les deuils ; on ne se donnait pas la peine d'approfondir les sensations ; on vivait au jour le jour, plus vite qu'ailleurs, à cause du soleil plus ardent ; le soleil était tueur d'êtres ; on vivait en lui ; on mourait de lui et Ton comprenait, dans ces pays cruels, que la mort était saine.

A une centaine de mètres du palais, Mouchet prit congé des Tobie.

— Je ne vous reconduis pas à votre porte, dit-il ; je n'aime pas à me croiser dans votre rue avec le détective Balatte, qui y rôde trop. Ce mouchardage est odieux... Enfin, j'aurai ma revanche, sans la chercher I... Ledolmer se suicide, usé au physique et au moral, usé surtout par sa sentimentalité morbide, par son impressionnabilité maladive. Je ne suis ni un veuie

comme Claude, ni un incapable comme Kaouad, ni un vieillard lubrique comme Laviile, ni un automate comme Gonot, ni un porte- plume comme Fèbre, Tèze et compagnie qui abdiquèrent volonté et initiative entre les mains du Croquemataine. Il me déplaît que cet autocrate soit par trop de chair et d'os : gare à lui, une femme de proie l'abattra ! Adieu, chers amis.

Sur l'esplanade du palais, illuminée par d'énormes candélabres de faux bronze, le gouverneur général se promenait, cigare aux dents ; dès qu'il aperçut les Tobie, il se dirigea vers eux et offrit son bras à Camille. Ils avaient à peine échangé de banales paroles d'accueil qu'un bruit confus sourdait et s'accroissait en brouhaha dans les environs de la résidence ; des cris forcenés retentissaient ; soudain des lampes à incandescence flamboyèrent ; on aperçut, au milieu de terrains bouleversés par des terrassements, une armée de noirs deminus, pioche ou pelle sur Tépaule, assemblés autour d'une baraque devant laquelle discouraient quelques blancs.

— Ce n'est rien, dit Ledolmer ; nous avons là un chantier où des besognes urgentes sont à terminer ; on y travaille même la nuit. Mais que se passe-t-il donc ? Il prêta l'oreille un instant. Les criailleries augmentaient d'intensité ; des clameurs rauques dominaient par intervalles le tumulte et des hurlements furieux leur répondaient. Des courants s'établissaient dans la ^^cohue des ouvriers, qui lentement se déplaçait ; les ^Blaces irritées, où les yeux, à la lumière artificielle, acqué- ^Hraient un éclat farouche, se dressaient vers les orateurs ^^^u verbe énergique.

^^^B — Ne bougez pas d'ici, s'écria Ledolmer ; je coml^^rends ce qui se mijote là-bas ; ces terrassiers ont été ^. recrutés en deux peuplades peu sympathiques l'une à

l'autre ; il y a là des toucouleurs et des pourognes maures ; ils ont échangé au début bravades et brocards, rappelé les histoires du pays ; ça s'est gâté ; les voici qui s'insultent par leur père et leur mère ; les contremaîtres seront débordés ; une rixe éclatera, et peut-être sérieuse.

Les lèvres frémissaient ; l'homme d'action immédiate ressuscitait plus vibrant que jamais en lui.

— Allons, dit-il, je tâcherai d'arranger la chose. Ah 1 les bougres 1

Il se dirigea au plus vite vers le rassemblement ; au hourvari, les plantons du palais étaient sortis ; quand ils aperçurent Ledolm.er qui, en clopinant, pénétrait dans la zone de lumière du chantier, ils coururent le rejoindre ; ce fut escorté de ses vieux soldats estropiés que le gouverneur accosta la foule ; la mêlée commençait ; de toutes parts les terrassiers, frappant le sol du manche de leur pioche pour qu'en tom.bât le fer, brandissaient de lourdes triques et se ruaient au combat, avec des rauquements sauvages ; des blessés roulaient à terre ; les plantons, précédant leur chef, bousculèrent les combattants et s'écrièrent en langue toucouleur :

- Hommes, vous êtes morts ! Voici le maître du pays ! Voici le sultan ! Vous êtes perdus 1

A ces appels, les plus acharnes tournèrent la tête ; à la vue du gouverneur, ils laissèrent choir leurs bâtons et s'écartèrent ; de proclie en proche, la rixe s'atténua, cessa ; un silence respectueux régna, en même temps que le cercle s'agrandissait autour des survenants. Ledolmer, employant tour à tour plusieurs dialectes noirs, parlait avec volubilité ; des grognements approbatifs témoignaient la force et la valeur des arguments mis en œuvre par lui ; des cris, en français, de : « Pardon I Pardon 1 gouverneur ! « étaient entendus çà et là.

Puis, à cette attitude contristée succéda une crise de folle hilarité, de rires à grands fracas, de gambades ; et aussitôt les ouvriers se dispersèrent, à la recherche de leurs outils ; les contremaîtres intervinrent, reformèrent les équipes ; les blessés furent transportés dans la baraque ; il ne fut plus ouï, sur le chantier, que le roulement ininterrompu des coups de pic et l'ahan des manœuvres, qui lançaient la renommée pelletée de terre du sénégalais à cinq mètres de distance.

Quand Ledolmer revint auprès du jeune ménage, il sentit, à la chaleureuse poignée de mains de Camille, qu'elle avait admiré son courage et, sans trop savoir pourquoi, fut heureux qu'elle l'appréciât.

— 11 était temps que je m'en mêlasse, dit- il en souriant ; ce n'est pas la première baroufe à laquelle j'assiste ; après de telles mêlées, il reste sur le carreau une vingtaine de morts, sans compter les éclopés ; je pratique depuis si longtemps mes gaillards, que je sais le bon remède à leurs m.aladies de nerfs. Je les ai engueulés; je leur ai parlé sentiment ; j'ai terminé en citant quelques proverbes, en alignant deux ou trois calembours et ils ne pensent plus à être méchants.

Ce soir-là, avant de se coucher, Camille s'assit, toutes lumières éteintes, sur les genoux de son mari, dans la véranda de sa chambre.

— 11 y a de l'orage dans l'air, remarqua- t-il, tes cheux sont chargés d'électricité.

Elle eut un rire nerveux, se coucha contre la poitrine d'Edouard et soupira : *•

J'ai hâte de sortir de la Forêt-Sombre où la Fée ensa être dévorée par l'Ogre. Les mauvais génies battent encore des ailes sous les branches ; les chauvessouris- vampires sifflotent au cœur de la jungle. Par bonheur, l'alliance de la Fée et du Chevalier est scellée

d'un triple sceau. Ecoute : quand ils mourront, leurs âmes s'assembleront et ne seront plus qu'une ame puisqu'elles n'auront été, sous leur harnais de chair, qu'une volupté.

Des minutes heureuses s'épandirent dans la nuit.

— Le maintien de notre santé morale, dit Tobie, nou^ imposerait de regagner la France au plus vite, à défaut d'autre intérêt.

— Tu as raison ; en France, nous aimons en intellectualité passionnée ; nous rétrogradons ici vers les premiers âges de la planète ; la Fée y devient une femelle ; elle est atteinte de la maladie du fumeur d'opium, à qui il faut sans cesse plus d'opium.

— Ledolmer m'a promis une mission de complaisance à Paris, pour le proche hiver. J'aurai ainsi le temps de chauffer ma candidature dans le bon coin que mes amis m'ont réservé en province.

— Les jours s'écoulent trop vite dans ces contrées où la salacité de l'atmosphère rompt l'équilibre de nos fonctions. A peine es- tu parti, je ne pense plus qu'à toi ; j'appréhende la solitude, je convoque Marie sous un prétexte quelconque ; j'écoute les bavardages de la cuisinière ouolof ; que je te conte : elle était navrée, ce matin, que j'eusse ordonné l'extermination des cancrelats qui nichaient dans le bufîet : « Pourquoi tuer ces petites bêtes, madame ? Leur présence prouve que tu es riche ; il n'}' a de cancrelats que dans les maisons où il y a beaucoup à manger ; quand un noir en a dans sa case, les voisins sont jaloux de lui ; lui est bien content ; dans la case des pauvres, jamais il n'}^ a de cancrelats ! » J'oublie mes besognes littéraires ; je n'ouvre plus mes bouquins ; je m'assieds sous cette véranda et, désœuvrée, je regarde la mer ; ou je contemple, quasi abrutie, une branche d'arbre qui s'agite,

un oiseau qui sautille, un insecte qui bourdonne ; ou je reste très longtemps dans mon bain, simplement pour le plaisir de goûter la fraîcheur de l'eau ; je néglif^e même ma correspondance; j'endève de ma mollesse insurmontable; j'admire les malheureux qui se sont tant remués pour nous donner cette Afrique tropicale où l'on est tant paresseux ; les gens qui ont dépensé une telle énergie pour dompter le farniente du climat, l'apathie des peuplades indigènes, l'irraison impulsive des nègres, sont au-dessus de l'humanité ; je me sens devant eux très petite fille. Le terrible est que ce trouble s'accompagne de déchéances physiques. Tu es plus pâle, moins sanguin, moins exalté qu'à Paris ; tu tom.bes ici dans l'impassibilité des dieux ; on dirait qu'il y a une niche autour de toi et que tu y es assis, depuis toujours, comme un boudha dans le nirvana ; tu bedonnes ; bientôt tu porteras le fameux œuf colonial.

— Tu as raison, grogna Tobie ; je tâcherai de le casser.

— Quinze jours de vie à Paris y suffiront ; c'est là qu'on apprécie surtout le paysage tropical, qui se résume si bien en l'homme des tropiques, en le colonial ; et ce dernier affluera chez ne us, dès que nous serons devenus des gens de la Politique avec une majuscule. Tèze m'a déjà annoncé sa visite et Fèbre était désespéré d'avoir, à cause de ton titre de sous-préfet, récité devant moi, dans une soirée, le Sous- Pn /et aux champs ; il me soutint que ce monologue était très innocent ; je me suis fort divertie de sa crainte d'avoir déplu à l'un des maîtres de la prochaine heure. Nous ne perdrons en France auci^^ie de nos relations de Keurdoul.

— Et, le plus souvent, elles fleureront les effluves punais de notre capitale africaine.

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