CHAPITRE XI
— Quelle est sa maladie ? Il les a toutes ! s'exclama d'un ton colérique Je docteur Criquette ; il refuse de se soigner; mieux, j'ai découvert qu'il se dopait; oui, le galantin absorbe des drogues pour se donner l'illusion du bonheur ; monsieur a des maîtresses exigeantes. Bougre d'idiot !...
Le petit homme, penché sur Ledolmer, qui revenait péniblement à lui, exhalait ainsi son indignation. Au crépuscule, dans un accès de marasme aigu, le gouverneur s'était invité à dîner chez les Tobie ; au milieu du repas, il perdait connaissance et s'effondrait la tête dans son assiette ; appelé d'urgence, Criquette ne l'avait ranimé qu'à renfort de révulsifs, de massages et autres menus adjuvants.
— Une autre fois, je vous laisserai vous dépêtrer, comme vous pourrez, de votre syncope, vous entendez, Ledolmer ; vous avez autant de raison qu'un enfant à la mamelle ! Bonsoir ; si mon souper s'est refroidi, vous me le paierez...
Il sortit en haussant les épaules.
— Je suis retapé. Ne vous effrayez pas ! Quel sale ronchonnot que ce Criquette ! J'ai toujours été sujet aux syncopes; dans mon enfance même...
Il geignit ; soutenu par Tobie, il se remit sur son séant.
— J'ai par moments comme une barre d'acier qui me traverse le crâne, et des élancements fulgurants dans les reins, sans compter mes rhumatismes, tra-
duisez ma goutte. Merci, vous êtes trop bons ! je suis très touché I
Il s'attendrissait ; Camille tapotait les coussins auxquels il s'accotait et l'éventail : Edouard préparait, sur une lampe à alcool, des boissons aromatiques ; le gouverneur sentait son cœur se dilater, dans ce milieu de travail et d'art, où les goûts de la femme s'accordaient à ceux du mari ; chez lui, vieux célibataire, les objets conservaient un caractère impersonnel qui les lui rendaient indifférents ; chez les Tobie, ils participaient à la vie du couple ; il comprenait que les livres, les estampes, les bibelots, les fleurs qui ornaient la chambre étaient aimés par la jeune femme, et lui réfléchissaint cet amour ; dans cette ambiance, la sympathie des choses et la pitié des êtres pénétraient le broussard avec une telle acuité que les larmes lui vinrent aux yeux.
— Que vous êtes gentils pour moi ! s'écria-t-il.
Il les attira brusquement à ses côtés, les enlaça par la taille et déclara :
— Vous êtes épatants, et je suis un cochon ! Alors, il confessa ses méfiances premières à leur égard,
ses enquêtes indiscrètes sur leur vie privée, sa curiosité de leur intimité ; il avait eu peur des nouveaux venus, les avait soupçonnés de traîtrise à son égard, parce qu'il avait acquis, dans ses errances, la mentalité farouche d'un guerrier sur le chemin de la razzia. Il les suppliait de lui pardonner ; il avait maintenant interdit à Balatte de les espionner ; il les considérait en amis ; il lui semblait même que quelque lien obscur de parenté existait entre eux, tant son affection s'était accrue pour ceux qu'il lui eût été si doux de croire ses enfants. Un court sanglot termina ses aveux.
Emue à l'extrême, Camille se pencha sur lui et le baisa au front ; Edouard lui serrait les mains.
— Il est si bon pour un homme dans ma situation, d'avoir des amis réels, de ces amis que nul intérêt personnel n'attache à lui ; j'ai mis du temps à m'en apercevoir ! Je suis épuisé, sur mes boulets ; je suis grignotté par de telles souris !... Je devrais vivre de régime et je n'en ai pas la force. Plaignez-moi, mes chers enfants !
— Chez nous, vous serez toujours chez vous, dit Edouard.
— Merci, auprès de vous je deviens un homme nouveau ; hélas ! tout à l'heure, je rentrerai au palais et me roulerai encore dans l'ordure. Mon cher Edouard, s'il m'arrivait malheur, vous ouvririez, en présence de témoins, le tiroir de gauche de mon bureau ; vous y prendriez une enveloppe scellée ; vous la remettriez à un notaire ; elle renferme mes dernières volontés ; vous êtes l'ami de la onzième heure ; je vous lègue mes papiers, le récit de mes actions, le meilleur de mon existence. Notre Camille tirera parti de ces documents pour défendre ma mémoire contre les calomniateurs. J'ai failli être un homme de génie ; l'homme de génie sait être seul, et moi, je suis à bout de l'être.
Sa voix tremblait, pathétique ; il était, en ce moment, sincère ; il sembla à Camille qu'il n'y avait plus, devant elle, qu'une pauvre petite figure grimaçante de fantoche ; il s'effaçait d'elle peu à peu ; éprise d'être forts, toujours identiques à eux-mêmes, elle ne concevait point que ces êtres-là eussent des lacunes dans leur conscience ; le conquérant des empires tropicaux lui décelait ses misères et elle ne lui en savait point gré. Elle regarda à la dérobée ce visage fatigué, aux traits durs qui s'amollissaient, et il était marqué de la grande tare des tropiques. L'effort unique de tous était de ras.sembler, dar intermittences, les restes de leur individuaUté pour faire un moment acte d'énergie ; l'action exaltait par-
fois, pareille à un accès de fièvre, leurs nerfs ; puis ils retombaient dans une apathie relevée de temps à autre, de crises de lutte ; par bonheur, les hommes se renouvelaient assez souvent, dans le pays, pour entretenir autour d'eux, parmi les indigènes, le renom de volonté implacable des européens. Mais les vieux coloniaux conservaient l'empreinte indélébile de la brousse dont ils avaient troublé quelque temps la sérénité et qui finissait tôt ou tard par pulluler dans leur énergie. Camille comprenait à merveille qu'il ne se jouait même plus de drames en Ledolmer ; il ne soutenait son autorité qu'en la hurlant, et grâce à la peur et à l'incapacité des autres ; il n'y avait plus de héros en lui ; il n'était plus qu'un chef de porte-plume, un rond- de-cuir roublard, agacé par le moindre bruit, par un grincement de porte, par l'inimitié d'un sous-ordre, aspirant à occuper sa place. Aussi, fût-ce avec joie qu'à ce moment, levant les yeux, elle rencontra les yeux de son mari. Il y avait en leur regard tant de saine et belle volonté de lutte que les confidences de Ledolmer lui parurent mesquines et indignes. Elle lui répondit, en souriant, par de banales politesses, et affecta, en badinant, de ne point le prendre au sérieux. Il s'échauffa au jeu, lui répliqua sur le même ton, oublieux de ses souffrances dès qu'aux affres de la crise succédait une période d'ample bienêtre.
Ce fut en sifflotant qu'il accueiUit, cette nuit-là, ^me Gazeaut. Depuis qu'elle était devenue, par surprise, sa maîtresse, il s'ingéniait à s'attacher à elle chaque jour davantage, sans y parvenir à son entière satisfaction, malgré qu'elle lui prodiguât les trésors d'une science courtisanesque consommée ; ce vieux routier avait, en amour, les goûts d'un pioupiou, et appréciait, plutôt que les grâces raffinées et maigriottes d'un nu
élégant, les solides appas des maritornes aux attaches vulgaires mais aux chairs rebondies ; il lui fallait des clameurs de volupté, des reins en rage, des torses secoués de volupté, et non du plaisir qui s'exprimait à peine par un sourire pâmé et de discrets soupirs. C'était surtout parce qu'elle était mariée et qu'il l'avait connue fillette qu'il tenait à M'"^ Gazeaut ; il la savourait en fermant les yeux, et s'étonnait avec délices de la trouver vicieuse et d'imagination fertile en lubricités. Elle lui suscitait, presque intacte, lorsqu'elle se coiffait d'une certaine façon et abolissait son ordinaire maquillage, l'adolescente de jadis ; un soir, elle se présenta à lui dans les vêtements qu'elle portait à cette époque ; il pâlit et manqua défaillir ; il se persuada qu'il commettait un inceste et lui en fut reconnaissant. Elle songeait à divorcer, en arguant de l'inconduite avérée de son mari ; libre, elle épouserait Ledolmer et se voyait femme de très lîaut fonctionnaire, trônant dans im salon ofliciel, ayant de flatteuses relations dans l'aristocratie, citée par les journaux mondains. En cinq semaines, Ledolmer dépensa plus de quarante mille francs en bijoux, en notes de couturier, en dentelles ; il lui offrit un service de toilette en argenterie massive, un nécessaire de voyage en vermeil, une foule de colificîiets, de riens coûteux ; il n'avait d'autres ressources que ses appointements et était acculé à des emprunts ruineux chez ses fournisseurs.
En dehors des heures d'érotisme, il n'appréciait qu'à demi la compagnie de M'"^ Gazeaut ; ce n'était point le langage poissard dont elle usait qui l'oflusqyait ; c'était son inintelligence ou, pour mieux dire, son indifférence pour l'œuvre dont il était fier ; elle ne chatouillait pas son amour-propre avec dextérité ; il était à l'âge où l'homme aime à être apprécié à sa valeur d'intellec-
tualité par les femmes ; par crainte de dire des sottises, elle préférait ne point inciter son amant à des conversations où elle ne brillerait point.
Elle, de son côté, eût préféré peut-ttre quelque fêtard riche, bébéte et jeune à ce fonctionnaire rassis, de plaisanteries salaces ou féroces, mais elle lui faisait entendre qu'elle avait eu pour lui le coup de foudre et il en était flatté. Elle le rejoignait, d'ordinaire chaque soir, après dîner, chez les Tobie où il se sentait en confiance et où se réunissaient les familiers du palais ; étendu dans un bon fauteuil, sous la véranda, il fumait des cigares et sirotait son triple- sec en exposant ù Camille, qui l'écoutait, à demi-couchée sur son divan, les problèmes politiques du jour ; il lui demandait son opinion et s'étonnait constamment de la netteté et de l'ingéniosité qu'elle apportait dans ses réponses. Pendant ces causeries, M^^^ Gazeaut parlait du quartier latin avec Tobie jusqu'à ce que l'attention de Ledolmer fût retenue par un mot et alors il se mêlait soudain, à leur entretien et contait avec bagout des anecdotes qui permettaient à M'"^ Gazeaut de narrer des graveleures de haute gresse.
Les chaleurs dures étaient arrivées ; par rafales, le vent d'est soufflait ; sur le corps s'étendait la floraison pourpre des bourbouilles.
Aux heures brûlantes de la journée, tout vêtem.ent devenait insupportable à Camille ; elle haletait, la peau en moiteur, mâchonnait, pour se rafraîchir, des pastilles de menthe, s'installait sous le grand ventilateur électrique du lit. Par les nuits sans lune, dès que Ledolmer et ?vl"i^ Gazeaut les avaient quittés, elle et son mari, qui n'avaient pu s'habituer encore à la chaleur humide exhalée, dès le soleil disparu, par les murailles et même par les verdures, revêtaient des pyjamas et se chaus-
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saient de sandales ; par une porte dérobée, ils se glissaient sur la falaise et gagnaient un sentier qui en épousait les contreforts ; un bâton à la main, Tobie battait les hautes herbes pour en écarter les serpents ; la mer se distinguait à peine de l'atmosphère semblable à un cristal bleu sombre ; une brume que les étoiles ne parvenaient pas à percer voilait le ciel ; les grillons stridulaient à étourdir ; nulle rencontre n'était à prévoir sur ces chemins perdus par lesquels Tobie et sa femme arrivaient à un bassin que ménageait la mer entre une plagette et des roches de basalte. Ils se plongeaient avec délices dans l'eau, s'allongeaient sous la caresse des vagues douces et leur latigue s'abolissait ; ils restaient là parfois une grande heure à jouir de la bénignité de l'eau et, dans le bruit du ressac, à se confier leurs pensées à voix basse.
Pendant quelques jours, Ledolmer écourta ses visites aux Tobie ; il avait des accès brusques de sensibilité où il se montrait parfois théâtral, dès qu'il s'agissait d'anciens amis dont il avait admiré l'énergie et parfois même envié la gloire ; il s'attendrissait dès qu'une malencontre leur arrivait et m.ettait alors à leur disposition, sans compter, sa bourse et son infiuence. C'est ainsi qu'il passait maintenant la plus grande part de ses rares instants de liberté au chevet du commandant Paul et ; Camille avait admiré, dès son arrivée, cette belle figure de soldat, dont les moustaclies martiales, d'un blond très pâle, dressaient avec fierté leur double croc sur une face d'un blanc parcheminé étrange, une de ces blancheurs de cire comme en ont certains cadavres quelques heures après la mort ; les yeux, très bleus, très bons, étaient souriants : ils paraissaient seuls vivre dans ce visage exsangue ; lentement, depuis son retour à Keurdoul, il s'était affaissé ; Ledolmer le promenait
en voiture, au petit pas, lui produiguait les soins les plus attentifs ; le commandant était usé jusqu'à l'âme ; pendant de longues années, il avait guerroyé dans le Sahara, ne rentrant dans les postes que pour s'y ravitailler, en repartant aussitôt avec de nouveaux méharistes aux trousses des rezzous qui pillaient les misérables Ksouriens, s'attachant à gagner les pirates qui, séduits souvent par sa parole, se ralliaient à lui et s'embauchaient dans ses goums dont ils devenaient vite les meilleurs soldats. Veuf, il menait cette vie terrible, sans répit, pour oublier les chagrins de sa vie intime et ne revenait jamais en France où il savait que sa fille, qu'il idolâtrait, séduite par la vie religieuse, n'attendait que sa mort pour entrer dans un couvent ; la certitude qu'il avait que sa fille ne l'aimait point, puisqu'elle lui préférait les prêtres, le tuait. 11 avait eu un instant l'idée de l'oublier en tâchant d'aimer une autre femme ; l'eiïort avait été trop grand ; le souvenir avait tué l'amour ; il s'était résigné à son désespoir, impuissant à réagir contre lui. Allongé sur son lit, un soir, il avait consenti à faire une partie de bridge, son jeu préféré, avec Ledolmer, Tobie et le docteur Vachet ; les cartes étaient distribuées.
— Cœur, demanda Ledolmer.
— - Sans atout, murmura le commandant.
Et il s'affaissa, les yeux mi-clos, les mains ballantes, sans soufïle.
— Tout est fini ! prononça Vachet qui s'était précipité vers lui et lui pressait les mains.
- Un de plus l grogna Ledolmer en étoufTant un sanglot.
Malgré son chagrin, il ne manqua pas d'assister au bal annuel de la municipalité ; à cette occasion, les blancs et les mulâtres se rassemblaient dans les salons
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de l'hôtel de ville, hideux édifice à toit d'ardoises, construit sur le modèle des mairies modernes de la Flandre française. Dès l'ouverture des portes, les noirs chrétiens, en habit, épandaient autour d'eux, dans les couloirs, des parfums de pommades forcenées ; les noirs musulmans, en boubous brodés, et belras (1) jaunes s'entassaient dans les coins et, les yeux écarquillés, contemplaient, très graves, les évolutions des couples : valses, mazurkas, polkas et lanciers donnaient à la fête un caractère de vieille province ; les officiers, sanglés dans leur uniforme de drap, s'épongeaient ardemment la face ; les fonctionnaires s'entresaluaient comme s'ils ne s'étaient pas rencontrés vingt fois dans la journée ; une chaleur s'exhalait de ces corps humains pressés et secoués par le rythme banal de la musique ; malgré fards et poudres de riz, les faces des femmes s'avéraient blafardes ; les grosses dames sautillaient, alourdies par la masse tremblotante de leur poitrine et la raideur de leurs reins ; les jeunes filles elles-mêmes semblaient être fanées, trop en regards, trop en lumière ; les chevelures apparaissaient artificielles ; la coauetterie, la grâce étaient soulignées d'un brin d'angoisse, celle de l'accès de fièvre qui, à coup sijr, étalerait les blanches pantelantes, le lendemain, sur quelque couche, le derrière offert aux injections de sels de quinine. Les yeux vivaient avec une intensité particulière ; les femmes, dès le début de la fête, avaient cette ivresse un peu alanguie des soupeuses professionnelles à trois heures du matin ; cette lassitude, contre laquelle l'être se bandait, n'était pas sans charmes ; les falbalas étaient, comme il est de principe, d'autant plus coûteux que celles qui les portaient étaient plus riches ; certaines
(1) Sandales à la marocaine.
en étaient affublées avec une profusion incohérente ; leurs bigarrures ne détonnaient point trop sous ce climat torride, où, la nuit, imbibée de chaleur, est encore imprégnée de soleil ; les commères aux chairs vannées, aux jupes outrageusement fendues qui décelaient des mollets éléphantesques, avaient l'air plutôt de reines de pa^-s nègres que de marchandes à la toilette ; des parfums de naphtaline et d'essence entouraient les valseuses qui minaudaient, accrochées au bras de quelque officier velu, aux sourcils froncés par son attention à ne pas m.anquer la mesure ; les garçons épiciers, les pistachiers pacifiques, avaient, grâce à l'exagération qui, malgré tout raisonnement, déforme les êtres des tropiques, des têtes de pirates. Les toilettes étaient souvent surannées, construites par des couturières malhabiles, dans un style de mauvais goût. De vieux collages, si vieux qu'ils étaient légitimés, se mêlaient aux couples mariés ; d'immenses plumes dans la coiffure, emperruquées avec abondance, les actrices formaient, dans un coin du salon, un groupe compact, autour duquel tournaient des ventrus du commerce et des officiers supérieurs, poing sur hanche.
A dix heures du soir, Lcdolmer, suivi de son cabinet civil et de sa bureaucratie militaire, parcourait les salons, et pressait, aux sons de la Marseillaise, les phalanges gantées de blanc du maire ; il fit le tour de l'assistance, salua les dames des hauts fonctionnaires, sourit aux autorités élues, donna de solides poignées de mains ^i ses employés, et se retira dans un salonnet où il fut rejoint par les Gazeaut et les Tobie ; Gazeaut s'informa aussitôt du buffet ; '1 obie fut accaparé par ieze, qui lui conta ses exploits chez les Sauvages des Estuaires ; le général I.ambour, une dame énorme au bras, errait dans la foule, en émettant maints aphorismes dont sa
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partenaire se pâmait ; Mouchet se promenait dans un couloir avec M'"*^ Lahouet dont la radieuse beauté, les épaules d'une blancheur lactée, le rendaient presque aussi timide qu'un jouvenceau. M"^^' Destut, à demi allongée sur un divan, armée d'un face-à-main impertinent, détaillait à Fèbre, avec une méchanceté qui tirait sa cause de ce qu'elle ne dansait point, diverses considérations sur la moralité de l'assistance ; conscient de sa balourdise dans le m.onde, il l'approuvait et ajoutait à ses critiques maintes remarques de basse gresse.
— Oh I mais, je ne connaissais pas à M"^^ Gazeaut ce diadème.
— En bouchons de carafe !
— Non, mon cher, en vrai, et il y en a bien pour deux cents louis.
— Elle a donc réalisé un héritage inattendu ; à sa place, je profiterais de l'aubaine pour habiller le mari dont l'habit est si râpé.
— Son héritage est auprès d'elle. Elle a hérité de Ledolmer.
— Il attelle donc à deux ce soir ; considérez combien il témoigne d'égards à la belle Tobie.
— Oh I belle ; c'est extraordinaire comme les hommes découvrent de beauté aux femmes dès qu'elles les émoustillent ; elle a l'air garçonnier.
— Peut-être en a-t-elle aussi la chanson ; elle n'a pour intimes que des dames assez libres d'allures.
— Il n'en est que de ce genre autour du patron.
— Dites ce que vous voudrez ; je suis gourmand de la Tobie.
— Je ne comprends pas que son mari l'autorise à étaler ainsi sa marchandise.
— Son mari n'est rien chez elle ; il est son esclave ; elle le bat peut-être.
Je ne le crois pas ; elle a dû simplement réserver sa liberté en permettant à son mari d'eu faire autant ; c'est très parisien, dit-on ; le mari est à peine plus que le gardien du sérail...
— Dont Ledolmer est le sultan ! Vieilli, I.edolmer ! 11 s'adorne de bajoues, de poches et de pattes d'oie ; le jeu de dames ne lui convient plus,
— Non ; il son âge, on ne joue plusqu'au jeu d'échecs,
— Oh ! s'il y a des ratés dans soîi moteur !
— Il n'en manque pas, en tout cas, dans son cabinet. Il n'a pas à redouter d'être lâché, lui ; ces dames sont au salon pour rémoustiller.
— Il lui vaudrait mieux quelque bonne saison d'eaux et une cure d'air en montagne ; tel est l'avis de ses trois médecins^ et du vétérinaire qui le soignent ; il abîme sa santé dans les vallées où il fréquente.
— D'autant plus qu'elles sont sans doute humides et fort boisées. Ce soir, il n'a pas de difficulté à demeurer vertueux ; les douairières sont plutôt dévêtues, ici.
— On se croirait en grande marée, toutes les mères découvrent.
— Et les (illes ne cachent pas grand'chose. — En effet, les hlles ne manquent pas.
- La vie du grand air ; la grosse maman qui gambade à deux temps, là, lair béat, défoncera le plancher ; les nègres, qui adorent les masses informes de cliair, en ont les yeux hors de la tête.
— Voyez donc la lippe baveuse de Bélier-Saliba aux trousses de M"^^ Henriat.
— Elle a un culot, cette Menriat ; je suis sûre qu'elle est nue sous sa robe ; elle semble toujours exécuter la danse du ventre. S'est-elle badigeonnée le museau I
— Un plâtre passé au brou de noix.
— M»'-' Eahouet est sunerbe.
— Son mari est absent ; elle n'aurait pas dû venir seule au bal.
— Alors l'absence de Mouchet eût été remarquée.
— Il y a trois ou quatre jeunes dames très bien, qui bostonnent à la perfection.
— D'accord ; aussi ont-elles un air vicieux qui, je l'espère, n'est qu'un leurre.
— Le magistrat-chef a soif.
— M"'^ Larreau du Varron a des filles charmantes.
— .Je m'occupe d'elles ; je les marierai un de ces quatre matins. On assure que vous épouserez M"^*^ Golin ?
— Il est encore bien tôt pour elle de songer à se remarier ; elle a un deuil si cruel à porter I
- N'est-ce pas honteux ? La Lahouet exhibe les pointes de ses tétons el la Gazeaut une jarretière de brillants.
- On se croirait où, mon Dieu !
— Dans un Sahara, tant il 3^ a de poussière ; acceptez mon bras, rendons- nous au buffet.
— Le buffet sera d'un accès difficile.
Ils ne purent, en etïet, s'en approcher ; petits employés de toute couleur, solides barbons que la danse ennuyait, patauds et mufles qui se méfiaient de leur verbe et de leur geste, joyeux de la lippée franche, buvaient et s'empiffraient et déploraient la parcimonie et la médiocrité des mets ; les garçons, recrutés dans les cafés de la ville, soignaient les goinfres de leur clientèle et les munissaient de verres et de bouteilles ; des noirs musulmans, d'abord timides, puis peu à peu hardis, s'étaient glissés le long des murs jusqu'aux comptoirs ; ils avaient d'abord sollicité des sirops ; on ne leur avait offert que de la tisane de Champagne ; ils s'étaient consultés du regard, puis, comme ils étaient entre jeunes gens,
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avaient accepté, et tentés de plus en plus, voraçaient maintenant les gâteaux et les sandwichs au jambon : l'un d'eux, roulant des yeux hébétés, buvait au goulot des bouteilles ; des prostituées noires, en costume d'apparat, les rejoignaient et à grands cris, débitaient, rieuses, des gaillardises en ouolof sur les blanches qui essayaient de pénétrer, au bras de leurs cavaliers, dans la foule. Fèbre fut reconnu par l'un des serveurs, son planton, qui le favorisa d'un sourire et d'un signe dé {été.
— Donne-moi des sandwiches pour madame.
— Sandwiches y en a plus, moussieu ; tiens, voilà pain ; voilà jambon, toi y a garder si toi vouloir.
Et il tendit, par-dessus des têtes, à M"i^' Destut, une miche île trois livres et un énorme jambon ; mais une rumeur de convoitise s'éleva ; un long mulâtre arracha le jambon et un noir s'empara du pain, et aussitôt, disputèrent cette provende à leurs voisins.
— Nous n'aurons même pas un verre d'eau, déclara l'èbre : l'eau est sale. Avec votre permission, nous irons boire de la bière à la brasserie d'en face !
'I obie accompagna M'"' Gnzeaut au vestiaire ; Ledolmer, resté seul avec Camille, dans le salonnet, semblait tout à coup soulagé et réellement à son aise :
— Vous ne dansez donc ])ns, mndnmc. lui demandat-il ?
Non point ; la danse, pour me plaire, doit être exécutée par des professionnels ; ces contorsions de grenouilles en délire manquent d'esthétique ; c'est tou-
Iours de la caricature en action, et dans ce pays-ci, la jarricature est épique, comme d'ailleurs ce qui intélesse l'homme blanc. .
I — Vous n'êtes point enthousiasmée de notre bal ? l — Entre nous, il sent fort la viande (il y en a trop) fc la femme malade.
228 î.E cuKF ni£s porte- pu 'MR
I.e dialogue fut interrompu par M. Joyeux, qui, eu habit neuf, s'inclinait devant eux. Subventionné sans bruit par I.edolmer. le journaliste, que la préfecture de police avait signalé aux autorités africaines comme escroc de clioix, repris de justice et interdit de séjour, était à cette heure l'intime ami de Balatte ; propre à toutes besognes, il s'était offert à soutenir la candidature dePégriliard. aux dépens de qui il subsistait depuis deux mois. Associé maintenant à un ancien prévôt de régiment qui, de même C[ue lui, vivait de rapines, il terrorisait les timides fonctionnaires du chef-lieu par l'abondance de ses injures et de ses rodomontades.
— Comptez sur moi, murmura-t-il au gouverneur. Je réponds du succès de notre ami.
Mais I.edolmer écoutait gronder et s'enfler les rumeurs d'une bande de manifestants indigènes massés devant l'hôtel de ville et contenus avec peine par alcatis et gendarmes.
— Ils sont dressés, hein, dit M. Joyeux. Faut-il gaffer que donner un bal municipal en temps d'élections. Ah î ce qu'ils gueulent ! C'est avec notre argent que les blancs s'amusent I Pourquoi nous défend-on d'entrer ? Faut entrer quand même î
M. Joyeux sourit :
— C'est organisé comme protestation, hé I mes bonshommes savent que Pégrillard s'est abstenu de paraître à une tête qu'il désapprouvait. Ils lui en sont reconnaissants. Demain, la mairie actuelle aura perdu toute influence sur les noirs, grâce o moi. Et mes noirs voteront en chœur pour notre ami.
— A moins, riposta I.edolmer, qu'ils ne votent eu chœur pour le nègre.
Bah î je pulvérise chaque jour le nègre dans les colonnes de mon journal. Soyez sans inquiétude. Les