CHAPITRE XII
— Jean, cria M«^^ Ledolmer. (Et elle entr'ouvrit la porte.) Ah ! je ne savais pas que vous fussiez occupé ! Bonjour, Tobie.
Tobie s'inclina.
— Mais non, ma clière amie ; je réglais une petite affaire. Je suis à vous.
— Ah ! alors, où sont les clés de l'office ? C'est une gabegie ici ! 11 y a un désordre I Et des gens d'une grossièreté I Mon ami, avez-vous flanqué à la porte votre brigadier ?
— Je le déplacerai certainement, ma chérie.
— Très bien, vous me laissez insulter par vos nègres ?
— Il ne vous a pas insultée, permettez ; il vous a dit simplement qu'il ignorait l'art de servir à table. Voici les clefs que vous cherchez, ma chérie.
— Oh î c'est abominable ; vous préférez un sale nègre à votre femme. Tobie, soyez juge ; cet homme m'a répondu : « Je suis un vieux soldat, je ne suis pas un boy I )' Et monsieur que voici, qui m'a épousée, dont je suis la femme légitime, déclare que je n'ai pas été insultée 1 Puisqu'il en est ainsi, je vous donne le choix :
ui ou moi 1
Elle sortit ; derrière elle, la porte battit avec vioence.
Faites le nécessaire, mon vieux, dit tristement Ledolmer, pour expédier le brigadier dans le gouvernement de Claude ; vous lui donnerez un petit avancement, y mais gardez- vous d'en parler à ma femme ; il faut si
peu de chose pour la contrarier !... Vous avez vu les lia vas ? Le communiqué est mauvais. Nos troupes battent en retraite sur le front de Belgique.
— Les anglais sont avec nous ; je suis donc optimiste ; vous connaissez leur ténacité ; le bouledogue a cToché Micliel par le fond de la culotte : roué de coups, le bouledogue ne lâcliera pas prise ; il aura la culotte de Michel I
— Que le bon Dieu vous entende ! Où en êtes- vous de votre entraînement ?
Tobie jeta un coup d'œil sur Tuniforme dont il était revêtu. 11 y avait trois semaines que les puissances centrales avaient déclaré la guerre aux alliés. Le jeune homme, au retour de Ledolmer, qui avait i)récédé de peu les hostilités, vit ses projets d'ambition culbutés piir la tempête abattue sur TEurope ; sans hésiter, bien qu'il eût été jadis réformé pour faiblesse visuelle, il s'engageait dans l'infanterie coloniale, à Keurdoul ; chaque matin, dès le point du jour, il pratiquait, à la caserne, l'école du soldat ; à neuf heures, il venait au palais remplir .ses fonctions de chef de cabinet.
— J'ai le ferme espoir d'être nonuné caporal à la fin de la semaine.
— b^patant ! j)ans trois mois, avec un peu de chanre, vous serez sous-lieutenant.
— D'ici l;i, je vous demanderai la permission de partir, avec mon bataillon, pour le Cameroun, où la campagne s'annonce rude.
— Quoi ? Mon petit, j'ai besoin de vous, ici !
— Moins que vous ne le pensez : le ministère opportuniste a sauté ; Coclairon est aux affaires et e.st votre ami autant que le mien ; il vous soutiendra ; la candidature du veau a échoué ; Sissoko, qui est de notre bord, a été élu, et a déjà obtenu des Chambres l'établissement
de la f <»ns( riplion obligatoire dans les coinniunes sénégalaises. On ne vous demande, en France, que des tirailleurs; les recruter est une (fuestion de politique indigène ; nul n'est plus habile que vous en cette matière ; tous vos gouverneurs travaillent de concert avec vous, oublieux de leurs petites rancunes, dans l'intérêt du salut commun. Votre situation est donc des plus solides.
- Il est vrai.
F'.t il soupira.
Lorsqu'il apprit que la Gazelle, sa maîtresse, après le bal municipal, avait Hà surprise à le trahir avec son ami Pégrillard, il éprouva une telle décei)tion que sa santé en lut alTectce ; d'autorité, les médecins le contraignirent de monter sur le premier paquebot en [lartaiice : il s'en était allé ainsi aux eaux de Vittel ; le lendemain de son arrivée dans cette station })alnéaire survenait M^'^ Camérat, qu'il avait prévenue, par un té^légramme afleclueux, de son rapatriement ; l'actrice éplorée trouva des accents qui le touchèrent, le soigna avec el"fusion, le combla de chatteries et refusa net, quand il lut rétabli, de lui accorder ses faveurs ; il en' eut du dépit ; abonnée, en son honneur, à des journaux coloniaux, elle se décela férue j)lus (|ue jamais de la brousse et des broussards ; elle se rangea sans barguigner aux raisons ([u'il alléguait dans ses monologues sur l'Afrique ; il en déduisit que son carûctère s'accordait à celui de la jeune actrice, et que l'ultime bonheur serait pour lui de ne ])lus la quitter. H sollicita sa main ; elle se refusa à l'entendre ; il insista, la supplia : elle rougit, invoqua ses goûts modestes, son amour des planches, ses succès au théâtre et enfin consentit à l'union tant souhaitée par Ledolmer.
Cependant, à Keurdoul, Pégrillard, (jui avait perdu
l'appui officieux du gouverneur, échouait aux élections législatives ; sa chute était précipitée par le scandale du divorce Gazeaut et l'abandon involontaire du gazetier Joyeux, arrêté par Balatte, quelques jours avant le scrutin, pour chantage et vagabondage spécial, en exécution d'un mandat de dépôt émané d'un juge d'instruction métropolitain.
Pégrillard se résolut donc à ne plus consacrer son activité qu'au lancement de son aïïaire de banque de prêts sur gages. Il traversa l'A^tlantique et se rendit d'urgence à Paris ; au vu des références qu'il apportait, et dont la principale était la concession, par la Commission permanente, d'un monopole dans la colonie, ses commanditaires. Rouelle, Gesbroufoff et Calchas, mettaient à sa disposition, pour couvrir les irais d'installation, soixante mille francs. En la huitaine, M"^® Gazeaut, qui ne le quittait plus, les dilapida. Deux agents de la sûreté, un jour, prièrent Pégrillard de les suivre ; quand elle constata qu'il ne rentrait pas et qu'un magistrat était venu qui avait saisi ses papiers, la jeune femme eut une grande douleur, dont un jeune argentin très riche essaya de la consoler ; elle lui en témoigna sa reconnaissance, et affecta à peine quelque émotion quand elle lut plus tard, dans un journal, que le gros avocat avait été condamné à -deux ans (ie détention pour escroquerie.
Quinze jours de lune de miel blasèrent Ledolmer sur les joies du mariage. M^i^ Camérat était, en société, d'une aftabilité parfaite, et, en son privé, d'humeur volontiers maussade et lunatique. Elle s'attaqua avec courage aux habitudes les plus chères à son mari, lui imposa les siennes, et ne supporta, que pour le morigérer, sa présence auprès d'elle ; ce ne fut pas sans dépit que le gouverneur s'aperçut qu'elle était aussi
dépensière que la Gazeaut ; elle s'endetta chez le grand couturier et acheva d'obérer la situation de son mari en courant les boutiques d'antiquaires afin de compléter sa collection de vieilles faïences.
I>e couple écourta ainsi, par cas de force majeure, son séjour en France ; il toucha barre à Keurdoul, où la jeune épousée séduisit par son accortise les débineurs les plus prévenus contre elle, et partit en rapide voyage de noces à travers les sept ou huit territoires de la colonie ; là encore, par son charme, M"^« Ledolmer se concilia les suffrages des broussards ; elle n'en devint que plus revêche dans le tête-à-tête avec son conjoint, et s'empressa à le quereller sous les plus futiles prétextes. Par son ordre, il congédia enfin Gazeaut et la plupart des bohèmes familiers du palais ; seul, Vachet trouva grâce devant elle, parce qu'il jouait au bridge avec maîtrise, s'acquittait à merveille des commissions dont elle le chargeait, organisait un buffet aussi bien qu'un limonadier, et, s'il la soignait, ne prescrivait que des médicaments sucrés. Quand le ménage regagna Keurdoul, la soumission de Ledolmer aux volontés de sa femme était complète, et il s'inclinait sans rechigner à l'excès devant ses exigences les plus tyranniques ; elle eut l'attention de traiter M^^ l'obie d'égale à égale, et de ne se montrer à elle que sous le jour le plus favorable. Elle raffolait des beaux bijoux, du bibelotage, de son troupeau de biches et de phacochères, de son poulailler, et du bridge dont elle était assotie.
Cependant, lorsqu'il était seul avec son chef de cabinet, le gouverneur soupirait de plus en plus souvent, quand la causerie se portait sur le mariage.
— Notre fin d'après-midi est chargée aujourd'hui, dit-il ; M"™c Ledolmer et moi assisterons aux obsèques du malheureux magistrat-chef mort à la suite de l'in-
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terdiction de la vente et de la consommation de l'absinthe dans la colonie ; nous avons ensuite ici le dîner de fiançailles de la petite Bélier-Saliba et de Brigandini ; enfin il y aura bridge à vingt-deux heures.
11 soupira à nouveau.
— Je hais le bridi»e, depuis que je suis marié. Ma lemme est si susceptible que la moindre faute à ce jeu la courrouce. L'autre soir, elle engueula tant Laville qu'il ne savait plus quelle contenance ])rendre. Elle est si nerveuse, une vraie sensitive : rappelez- vous celle scène atroce au cuisinier, pendant le dîner d'Iiier, à propos d'un plat de macaroni mal cuit ! Oh !
Au coucher du soleil, M'"*- Ledolmer décida qu'iuic promenade à i)ied au bord de la mer serait d'une excellente hygiène ; elle ])ria les 'l'obie et son mari de l'escorter.
Par des sentiers abrupts ménagés dans la lalaise, entre les touiïes de chardons, le quatuor gagna la plage découverte en grande partie, n cette heure, {»ar la marée, et qui iormait un vaste crois.sant dévelo])pé entre de hauts promontoires de ba.salte ; les lames déierlnienl avec une ample cadence sur la grève et mugissaient en se cabrant sur la barre qui boidait la côte ; Teàu qui se retirait se lieurtait à Teau qui s'avançait, poussée ])ar le vent du large, et rejaillissait en immenses jets d'écume ; le soleil disparaissait, gros coquelicot aux i)étales flottantes, dans les poussières de l'horizon, derrière des brumes qui se coloraient de rose^difius ; une lumière atroce régnait dans ce crépuscule ; des îlots de basalte, vus à contre-jour, découpaient leurs crêtes en deJits de scie sur le ciel ; les fiâneurs s'as.sirent, qui sur des quignons de rochers, qui à même sur le sa])]e, qui sur les débris d'un élévateur de graviers.
Camille, un peu à l'écart, s'intéressa aux jeux de la
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mer et du soleil couchant ; elle suivait avec une curiosité passionnée le gonilenient rie la vaoue, Fécorchenient de l'eau par le vent qui l'arrachait en immenses lanières, la formation rapide de la volute striée de filets d"un vert azuré qui s'assombrissait dans le haut, sous la voutelette de la lame, le creusement de grottes dans la masse liquide, creux qu'on eût dit de coquillages nacrés où se mouvaient, très rapides, des ombres violettes et des halos pourprés. La nuit s'appesantit sur ce paysage sans bruit huinain ; les promontoires se gonllèrent d'ombre ; l'obscurité étouiîa la plage ; le chorsourd des paquets d'eau contre les écucils qui les brisaient en écumes accroissait l'impression de férocité de l'heure trop calme.
— Ce pays est- sinistre, observa M'^^ J^edolmer. Il faut aimer les gens, parole, pour s'acoquiner à eux dans un pareil décor. C'est le vestibule des enfers.
- Je n'ignore pas, ma chère, que vous vous êtes sacrifiée à votre affection ï)our moi en consentant à habiter Keurdoul, répondit doucement le gouverneur.
— Oh I pendant quelques mois seulement par an.
— Pardon, protesta Ledolmer, considérez, chère amie, l'état de nos finances, et...
Nous ne sommes pas réduits à la mendicité, j'espère, répli([ua M"^^ Ledolmer, d'un ton sec.
Elle reconnut toutefois qu'elle était tombée en admiration devant une tempête qui avait ravagé les mon tagnes djallonkées, pendant son tour d'Afrique.
- Je n'ai eu dans ma vie une telle impression de terreur qu'au théâtre du Châtelet, où j'assistais à une représentation à j>!'and spectacle, nhtrs cjuc i';''tais enfant.
le gouvei'neur, avec sa bonhomie naturelle, partit de là pour conter des tempêtes qu'il avait subies sur ses
chemins du Soudan, dans la forêt aux anthropophages ; il décrivit le craquement des arbres fracassés par Ja foudre, les ruées stridentes du vent dans les verdures crépitantes sous la pluie. 11 s'animait à ces souvenirs, narrait le tohu-bohu des fleuves soulevés par les bourrasques, la sérénité des lagunes où se mirent les cocotiers, les chemins d'eau entre les racines des palétuviers, dans les estuaires, les galeries forestières au dessus des marigots, les rues de palmiers sur les fleuves sahariens engloutis ; il employait des termes justes, précis, ignorait l'image, était sobre d'épithètes ; l'action seule l'avait intéressé dans les paysages ; il n'avait jamais eu le temps de rêver.
— Je m'en aperçois, dit M^^ Ledolmer ; vous êtes d'un prosaïsme inquiétant. ?
— Si c'était exact, ma chère, je ne vous aurais pas épousée.
— Sans le rêve, Jean, il est impossible d'être heureux.
— J'en appelle à M"^^' Tobie ; a- 1- elle jamais rencontré des gens heureux ?
— Oui, ceux qui s'adonnaient à une tâche absorbante et qui ne pensaient qu'à elle.
— Vous avez raison, mais, la tâche achevée, quelle réaction morale, quel désastre, quel désespoir souvent I
— Ne posez pas pour le désabusé, Jean, dit M^- Ledolmer ; qui est plus infatué de sa personne que vous ? Vous n'êtes que vanité.
— Je ne suis que doute, à cette heure ; ma vanité est de surface ; vous ne comprenez peut-être pas ce sentiment, qui vous paraît absurde.
— En eiïet, et si vous consentiez à vous expliquer... - Eh bien, mes amis, il est maintenant des lieures
où je me demande ce que nous sommes venus faire ici, aux dépens de notre vie ; nous avons eu des gestes
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héroïques, mais à quelles fins ? Jamais notre race ne s'acclimatera dans les pays tropicaux, où elle ne peut que s'atrophier en se métissant. Est-ce alors pour bâtir la fortune de quelques douzaines de négociants plus ou moins probes ? Est-ce pour enseigner aux nègres, en phrases creuses, les paradoxes de Rousseau sur la bonté hum.aine et le contrat social ? Ces gens-là étaient habitués à des idées simples, à des dogmes peu compliqués ; nous troublons profondément leur psychologie, même malgré nous, et pourquoi ? Constitueront-ils un jour des républiques dans le genre des états sud-américains et du Libéria ? Nous aurons versé notre sang, prodigué notre argent et nos efforts pour amener le triomphe des haines de races. Croyez- vous que je sois très enthousiaste d'avoir rudement peiné pour aboutir à un tel résultat ? Et ne croyez pas que j'exagère ! Les demicivilisés des villes ont la bouche pleine des principes de 89 ; ils n'en déduisent qu'une chose, c'est qu'il faut chasser l'européen. Ce qui me navre le plus est que, parmi eux, ne surgit nul homme de valeur, nui penseur, nul artiste, nul savant ; jamais les tropiques n'ont produit rien qui vaille, dans le .sens de la pensée humaine ; ils suent de la chaleur, et non de l'intellectualité.
- - Je ne suis pas aussi pessimiste que vous, patron ! Le monde traverse une période de crise morale ; en quoi consiste cette crise ? Voilà : l'idéologie tradition naliste , représentée par les dogmes de Rousseau, est aux prises avec la doctrine des temps nouveaux, ce pragmatisme tant discuté, pour lequel seul est vrai ce qui est utile. Les noirs africains détiennent les puissantes réserves de matières premières de la planète ; ils livrent en ce moment le meilleur de leur race pour se battre à nos côtés contre les boches; donc, nous avons
besoin d'eux ; donc ils .s'engageront avec nous dans notre voie ; les y guider est le dessert de notre politique. — Oui, mon petit; mais après, après...
— Il n'y a pas d'après ; l'histoire est un perpétuel présent ; les fautes et les crimes ne vieillissent pas ; chaque peuple a les colonies et les gouverneurs qu'il mérite.
— A propos, dit Ledolmer qui ne soutint pas davantage son paradoxe, j'ai eu la visite du roi de Cayor ; il m'a rappelé une vieille promesse ; jadis, je l'avais assuré qu'au cas de guerre européenne, je l'autoriserais à aller se battre en France. Il a tant insisté que j'ai cédé, et que j'ai consenti à son départ pour le front ; le général et moi avons imaginé de le nommer officier interprète ; trois cents de ses parents le suivent sur les champs de bataille.
— Ce dévouement n'est-il pas la i)reuve profonde de notre influence m.orale ?
— Qu'il devait être beau à lancer sa tirade ! s'écria jVime Ledolmer ; Jean, vous savez pourtant combien je suis friande de ces scènes. Hélas 1 vous me négligez ! Vous me jetez de côté comme un 'objet inutile.
Et I.edolmer soupira.
Ils remontèrent lentement vers la ville. Des vols de phalènes, de fourmis ailées, d'éphémères, tourbillonnaient autour de chaque ampoule électrique, dans les rues ; les lucioles rayaient d'étincelles les jardins ; sur la mer s'étendait une nappe phosphorescente qui joignait l'îlot du Castel à la côte ; dans les fossés, des vers luisants piquaient leur l'eu opalin ; les crapauds bulles mugissaient à la lèvre des flaques ; le long d'une muraille, un long serpent noir se tordit et traversa mollement la rue. L'air fleurait le musc et la citronnelle : certaines haies de lilas du Japon épandaient la
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volupté de leur parfum eutélaut. Des cris, des chants retentissaienl.
— Ce sont les popotes, remarqua Ledolmer. On s'y amuse !... Ici se réunissent les bigors, oh ! les officiers subalternes ; la guerre n'aftecte en aucune façon leur allant ; ils vivent avec véhémence Tlieure présente, pourvu qu'elle soit accomodée au Champagne. N'écoutez pas ce qu'ils chantent, mesdames ; ce sont des refrains assez libres ; ils beuglent leurs rengaines d'école quand ils sont ensemble. Dans la villa voisine est une autre popote, peu sage, elle aussi ; rien que des commis et des adjoints ; de bons bougres ; ils ne chantent pas, en ce moment ; mais ils jurent en compensation et invo- (fuent Cambronne avec insistance. Presque tous sont mobilisés et partiront à bref délaf-cfui pour la France, qui pour le Cameroun. Ceux qui ne pelotent pas la bonne noire ou qui n'engueulent pas le gar(;on parlent du tableau d'avancement ; et je crois même qu'il est U un mécontent qui juge avec sévérité le père Ledolmer. Sur cette terrasse brillamment éclairée est une autre popote de colonels ; je n'entends pas leurs propos, mais l'un s'épand certainement en salacités, l'autre s'occupe du mariage de l'aîné de ses six enfants et le troisième débine le général. Tenez, là, dans cette petite villa où les gens frappent du poing sur la table, on dit à coup NÛr pis que pendre de moi.
— Et pourquoi ?
— C'est qu'il n'en est pas un à qui je n'aie rendu service ; c'est une popote de ratés; chacun d'eux a son petit péché favori, le plus souvent ri\Tognerie ; ils étaient à la côte, en France ; ils m'ont été vaguement recommandés par leur député ; ils n'ont aucune valeur personnelle, et ils s'imaginent que leurs mérites sont méconnus ; ils gagnent leur vie honorablement ; ils
envient leurs clieis ; ils les traitent de (ivtins, d'arrivistes, d'abrutis, de ious, de voleurs ; celui qui discourt en ce moment et qui déclare que l'^èbre est un flibustier a falli aller au bagne.
— Et vous n'avez aucune défense contre eux ?
— Pardon ; je les enterre ; ils sont victimes, ici, plus qu'ailleurs, de leur intempérance.
— Puisque vous êtes sur le chapitre des incurables, dit M™e Ledolmer, je vous entretiendrai des choses de l'hôpital. J'ai été, cet après-midi, rendre visite à M»^^ Claude, à son pavillon, où elle soigne, comme infirmière, les blessés sénégalais.
— Eh bien, s'écria le gouverneur ; elle m'a cpaté. Cette embrasée surannée s'est révélée femme de grand cœur, et son dévouement aux malades et aux infirmiers est digne d'une fille de charité.
— 11 faut donc que je vous apprenne, Jean (voyez comme vous êtes informé !) qu'elle souffre beaucoup d'une piqûre anatomique dont elle lut victime alors qu'elle assistait le docteur Destut dans une opération. Elle est atteinte de diabète ; il est à craindre qu'on ne soit obligé de la charcuter, et que le coup de bistouri ne lui soit fatal. De son côté, son époux a une urémie sans espoir. Je me demande si, dans ces conditions, le ménage Claude n'est pas menacé, d'ici peu, de dislocation.
— Les pauvres gens ! murmura Ledolmer. Avouez, mes amis, que la conduite des blanches, à Keurdoul, est, depuis que nous sommes en guerre, digne de tous les éloges ; elles ont secoué l'ennui qui les transformait en êtres veules ; elles ont mordu à nouveau à la vie.
— Et même à la mort, ajouta M^^^ Tobie.