CHAPITRE III
— Confiez-moi votre secret : comment ne vous embêtez-vous pas dans le pays des peaux- de- boudin ? demanda M^^^ Gazeaut, allongée à plat ventre sur un divan d'où elle rejeta, d'un geste nonchalant, maints journaux illustrés ; me semble que je suis trouffîon dans une caserne et que j'ai le patron pour juteux!
— Je m'occupe de ma maison, de mon mari, de ma correspondance ; j'ai mes obligations mondaines ; le temps passe à mon insu ; à peine ai- je le loisir de me tenir au courant de ce que chaque jour on invente, on joue, on écrit, on vêt à Paris. Mon secret, chère désœuvrée, est à la portée de la bourse la plus plate..
M"^6 Gazeaut se leva d'un bond et vint, câline, s'asseoir sur les genoux de Camille, qui, installée à sa table de travail, cachetait des lettres.
— Je vous admire et je vous adore, beau page. Vous êtes si intelligente et si fine I Je voudrais être votre fille : je vous défilerais de ces confidences I... Ah mince... Vous seriez si bonne... Vous ne me gronderiez pas : Vous m'expliqueriez des choses... Vous me consoleriez. Je ne suis pas méchante, mais, bissimilaï n'diam(l) je suis une diguène(2)si inquiète, si arriviste, si amorale... Vicieuse du haut en bas. Oh j'ai des quintaux de vices sur le cœur... J'ai l'âme chifîe.
Elle fondit en larmes, sanglota profondément, la tête sur l'épaule de son amie ; Camille, émue, la berçait, l'embrassait, s'efforçait à la calmer, tâchait, avec son
(1) Exclamation familière aaxouolofs.
(2) Femme , en ouolof.
mouchoir, de lui essuyer les yeux ; l'autre se redressait enfin.
— Que vous me mépriseriez si vous me connaissiez I Ou vous me prêcheriez de renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres'.. Des bobards 1... J'ai ça dans la peau, je ne suis pas une dame, comme vous, je suis une petite poison.
— Si seulement vous avez aimé, ma pauvre mignonne, vous serez pardonnée.
— Oui, j'ai aimé, et un chic camarade, joli pis qu'un ange... Quoi ? ...Dans un pays de nègres qui vont à poil on se fout de s'exhiber nue aux gens... Ça serait en France je ne vous dirais rien I J'avais à peine quinze ans ; comme éducation j'étais un peu là, je fréquentais trop le monde des planches ; mon père était médecin d'un théâtre ou deux, mon premier chouchou fut un élève du Conservatoire... ce fut si doux I... Je me sauvai de la maison ;... nous nous aimâmes avec rage..., ça ne dura pas un mois... ; on me ramena de force à mon noble père. Il me boucla dans un pensionnat épastrouillant ;... six semaines après on me flanqua à la porte avec une compagne... Comprenez, pas ???... Papa m'engueula, puis rigola. Il était si occupé... Je fis la connaissance, grâce à une cabote, d'un auteur dramatique :... un débutant, fils d'un ponte ; on ne parlait que de lui dans les journaux ; réclames payées par une sale vieille qui l'entretenait... Nous nous plûmes; bref, je devins sa maîtresse ;... nous bringuâmes, avec la galette de la vieille, à nous en faire péter les moelles... Le môme le plus giron que j'ai vu jamais I... Il m'envoyait acquitter ses dettes de jeu chez des types... Lui n'avait jamais assez de pèze pour raquer. Il se fit, un soir de cuite, écraser par le métro ; ce fut un événement très parisien... Pendant que j'étais encore avec mon auteur, son frère
s'amourachait de moi ;... on vadrouillait ensemble.., ; je le gobais, je l'avoue ; alors, voilà, quand je fus libre, il vint s'incruster dans les bois de son frangin, mais il s'était livré à tant de frasques que sa famille avait décidé de l'exporter ; il me jura qu'il ne vivrait pas sans moi ; je fus assez sotte pour le croire, et nous nous épousâmes : c'est pourquoi M^^^ Gazeaut est ici à vous barber. Quand on a été rendus à Keurdoul et qu'il a vu que c'était plein de typesses, il a commencé à me tromper... Heureusement que son singe me connaissait depuis des temps ; il a été très gentil avec moi et ce que je veux il le veut. Seulement, Keurdoul n'est pas Paris; on se rase. Je cherche le moyen de rester tranquille. J'avais recueilli à la maison une poule, ou, si vous voulez, une pintade, pour me tenir compagnie ; au début on s'est entendu ; puis, crac, ça n'a plus biche ; il a fallu qu'elle s'entichât d'un coq. J'ai pas de chance... Que je m'assomme, donc I... Je vous jure que si mon mari m'avait aimée comme je l'aimais, jamais je n'aurais bougé ; j'ai le fond du caractère très sage, très bourgeois ; j'ai le tort d'être jolie et surtout excitante 1... Alors, c'est une ruée de croquants à mes trousses I... Hein 1 ça vous déconcerte, ma psychologie ?
— Non, elle m'attriste ; vous ratez votre yie,^vous la gâchez à plaisir ; vous êtes partie du mauvais côté ; vous auriez dû vous orienter franchement vers le théâtre.
— Il est vrai, vous avez deviné I... J'ai beaucoup de goût pour la comédie ; je ferais une soubrette très originale ; soyez- en convaincue, je ne suis pas catin : je suis une épateuse qui masse pour la galerie ; il me faut mon parterre et le petit bravo de l'amateur ; le récit de mes inconséquences chatouille les gens au bon endroit : je suis dix-huitième siècle l Mère abesse, ma
confession est choquante et vous ne m'absoudrez point.
— Non, puisque vous ne témoignez nulle contrition : je vous plains, ma Gazelle. Ne supposez pas que votre histoire témoigne un dévergondage bien rare, bien fleurdu-mal. Vous m'avez narré le roman d'une fille de concierge, d'un trottin crotté. La conclusion est prévue : je la garde pour moi ; n'échafaudez pas de projets d'avenir, mignonne ; contentez- vous de vivre votre temps présent ; vous serez heureuse à votre façon ; vous aurez beaucoup de joujoux et vous vous consolerez de plus en plus de les casser. Laissez-moi vous embrasser ; le secret de la confession est sacré ; je suis votre fidèle, dévouée et sérieuse grand'maman. Quand vous aurez besoin de pleurer, venez à moi et vous serez dorlotée, comme il est naturel d'une grand'mère à une enfant terrible. Séchez vos larmes, recoiffez- vous, soyez raisonnable 1
— Alors, vous, vous n'avez jamais désiré tromper votre mari ?
— Précieuse question posée par une femme qui n'aime plus le sien.
— Je suis sotte : Vous êtes honnête I Et puis... ça ne vous dit pas I Je vous envie ; j'avais de stupides préjugés contre l'honnête femme. Je l'imaginais pompière, bégueule, compassée, hypocrite, ficelée de travers avec des dessous inélégants, qui sentent leur fruit point frais, des pieds lavés une seule fois par semaine, avant la grand'messe, et mal débarbouillée par ailleurs. Or, voici que vous êtes aussi moderne que moi, entichée de soins raffinés et que vous détestez la tartuferie et la médisance, et que vous avez un chic spécial pour vous habiller. Vous avez de l'esprit, un sourire, des attitudes, de la gaieté, des robes du bon faiseur, des chevilles et des genoux minces, enfin une masse de ces détails qui
affolent les pauvres diables. On voit aussi que vous avez conscience de votre beauté. Vous êtes charitable ; enfin vos épaules sont l'orgueil des dîners officiels. Sûr que Ledolmer serait fou de vous s'il se supposait la moindre chance d'être un jour le plus heureux des trois.
— Et comme il n'a pas la fatuité de croire à cette chance-là ?...
— Il se distrait !... Depuis hier, il est dans un état violent. M^^^ Camérat lui a écrit de Paris, et lui envoya trois vieilles cartes d'Afrique, des saloperies qui juste manquaient à la fameuse collection ; il n'a pas tardé une minute à lui répondre, passa trois quarts de la nuit à lui fignoler une babillarde (il ne l'a pas finie à c't'heure) et emballa lui-même, dans du coton, des papillons en filigranes d'or, à destination de la donzelle, pourrépondre au cadeau, par un pounia (1) de conséquence. Je m'offris, à déjeuner, sa bobine, à cause qu'il est une manière de bon Dieu pour moi et que je déteste que mon bon Dieu ait des faiblesses ! Ce qu'il m'engueula, ma chère, pis que du poisson pourri I... Il a prétendu que j'étais une fausse couche, une râcleuse de navets, une écume de pot-au-feu, une batteuse de flemme...
— Le fait est que nul ne flemmarde avec plus de volupté que vous I
— Je ne flemmarde pas, je me soigne... Ça !... pour ravauder les bas et les chaussettes, y a pas plan. Les Sœurs du Saint-Esprit, qui me blanchissent, sont très à la hauteur !... Mon cuisinier est excellent... mon boy débrouillard... je ne m'inquiète pas d'eux. J'ai besoin de leçons de sagesse, parce que le monde me dégoûte ;
(1) Présent, en ouolof.
à Paris, je suivais les cours de morale en Sorbonne ; ça me soulageait et ça me tenait compagnie...
— C'est ça, cultivez votre moi I
— Non, très peu, c'est un sale jardin : il y a trop d'orties... j'attrappe le cafard si je m'y attarde ; j'aime mieux visiter les jardins d'autrui.
— Gazelle, votre chagrin se dissipera dans le coucher de soleil qui, ce soir, promet d'être très beau ; nous sortirons pour l'admirer. Accompagnez-moi au tennis de Mme Golin.
— Chez la mère Tronche- de-Gaille I Quel cataplasme.
— Bon ! Elle est brave, comme on dit dans le Midi...
— Sûr, elle n'est pas méchante ; son mari est pingre, crasseux et cocu ; il trouve la vie belle ; on lui épargne la moindre peine même celle de faire ses enfants ; Fèbre s'en charge ; il a même de l'orgueil paternel pour deux : faut le contempler béat d'extase devant les jumelles Golin ses filles, qui sont tournées en bornes kilométriques, poitrine es en nourrice, trop court juponnées, ayant genou de veau, mollets noueux et extrémités massives ;... l'on jurerait des paquets marseillais juchés en équilibre sur de gros radis I
— Ah I vous voyez les gens en laid, aujourd'hui !
— Non, en vrai. On est dans une ménagerie : depuis deux jours, elle est au complet avec le couple Maisonblanche : ce qu'il avait l'air tourte, le mathurin, à l'église, avant-hier ! Il se prend pour Daphnis, et il est persuadé qu'il a épousé la plus naïve, la plus douceâtre des Chloë I Or, à douze ans, Chloë flirtait déjà 1 Gare à lui 1... Elle aime l'amour et a manière pour le faire aimer I
— Vous êtes dure.
— Pas assez ! Je suis trop à la coule 1 Bonjour, Marie, cria-t-elle à la femme dt chambre qui suive-
nait, une corbeille de linge sur les bras ; ça se maintient, ma fille ?
— On s'y fait, madame Gazeaut, vrai j'aurais jamais pensé, à mon sixième au-dessus de l'entresol, 6, quai des Grands-Augustins, que je suivrais un jour M™e Camille au pays des nègres I Jamais j'aurais cru que ça fût si caricature 1 Je n'encaisse pas les dames négresses qui balladent leurs estomacs nus brinqueballant sur le ventre, si qu'on penserait des réticules I Et ces tas de ficelles courtes qui sont tordues comme avec du cirage et qui leur tombent derrière la tête I... Je me suis demandé longtemps si c'était des cheveux ou de la perruque. Bas de fil ou bas de soie. Madame Camille ?
- Du coton, ma bonne, du simple coton : ma robe de tussor et ma toque.
Les deux amies gagnèrent à pied le court établi dans une échancrure de la falaise, sur une terrasse qui dominait le port de commerce.
Un paquebot anglais géant mouillait ses ancres devant rédifice arabo-italien où la direction des Travaux Théoriques avait ses bureaux ; chaloupes, vedettes, remorqueurs, barges à charbon s'empressaient autour du bateau ; les négrillons nus qui quémandaient des sous aux passagers nageaient à amples brassées le long des murailles du navire près des piroguettes creusées dans un mauvais tronc de fromager : les mercantis hindous, juifs, syriens étalaient sur les bancs de leurs barques, dentelles de Ténérifle, pmnts de Malte, châles, foulards, faux ivo res, cuivreries pseudo-orientales, boîtes de santal, paquets de cigares ; les vendeurs de cartes postales, ceux d'oiseaux de parure criaient à tue-tête leurs boniments.
Une buée violettt flottait entre les hangars en ciment
armé, s'accrochait aux talus de sacs de riz, aux sécos d'arachides, aux digues de tonneaux, aux remparts de briquettes escaladés par les débardeurs ; poudreux, le crâne rasé reluisant au soleil, les voyous rôdaient le long des quais ; ils étaient grotesques et drôles, vêtus qui d'un lambeau de guinée tordu entre les jambes, qui d'un mouchoir troué, qui d'un vieux paletot, qui d'un habit dont les pans trainaient à terre ; ils lançaient à pleine gorge, en ouolof, des obscénités aux femmes ; ils n'étaient que gestes, grimaces, bouches ouvertes en gueules de four ; ils se réunissaient parfois en groupes pour se quereller de plus près ou se partager quelque aubaine, puis entamaient une furieuse et courte partie de balle. Les plus petits, tout nus, une ceinture de perles blanches autour des reins, poursuivaient, hurlant et pleurant, leurs aînés. Ces gamins subsistaient de prostitution et de menus vols ; ils hantaient les environs des casernes, proposaient aux passants des services erotiques, guettaient les allées et venues des serviteurs dans les villas, dévalisaient les poulaillers, cambriolaient les maisons en l'absence des maîtres ; leurs méfaits demeuraient le plus souvent impunis ; la justice d'ailleurs leur était indulgente.
Des Argentins au verbe bruyant s'arrêtèrent à contempler leurs jeux ; le chef de la bande remarqua qu'ils y avaient plaisir et leur offrit, en exhibant un brassard vert à initiales, de les piloter dans les quartiers chauds de Keurdoul. Ils ne répondirent point et s'entassèrent dans des banioles malpropres sftiprès desquelles s'agitait Albert, entremetteur noir réputé ; ce que voyant, les gamins avec de gracieux sourires, leur jetèrent une panerée d'injures ; afin de les remercier de cette attention les cochers leur cinglèrent soudain les jambes à coups de fouet ; la troupe en^déroute s'enfuit.
Parvenues au haut de la rampe qui menait aux jardins, M^^ Tobie et sa compagne s'étaient arrêtées et se divertissaient aux scènes qui se déroulaient sur les môles; le brouhaha du port, les coups de sifflet des locomotives, les pétarades des remorqueurs se confondaient en une sorte de tam-tam aux sons duquel gambadaient les négrillons. Chaque bruit était pour eux motit à rire et à danser ; l'arrivée du moindre raffîot aux sirènes vrombissantes était sujet d'allégresse.
— Ah I qu'ils sont dessalés, les loupiots I remarqua quelqu'un derrière les jeunes femmes.
Deux sous-ordres de Tobie, l'un alsacien, l'autre gascon, qui avaient grimpé la côte à la suite des dames, les rejoignaient à leur observatoire ; tirés à quatre épingles ils s'inclinaient, baisaient des mains.
— Votre moustache me chatouille les doigts, s'écria Mme Gazeaut ; vous m'entendez, ballot ?
Elle esquissa l'envol d'une gifle ; l'autre tendit la joue.
— Mon collègue a toujours été pourri de chance, remarqua l'alsacien ; il a même le plaisir d'être battu par une jolie femme.
— Vous ne mcritez pas un coup d'ombrelle, vous, le boche 1...
Ils s'engagèrent dans une allée touffue bordée de hauts asclépias et aboutirent à un vaste rond-point où se trouvait le court; à l'ombre d'un baobab était assemblée une société de dames en claires toilettes.
— Tennissez- vous ce soir, madame ? s'enquit le gascon dès que se fut apaisé le tumulte des salutations. Je serais fier, si oui, d'être votre partenaire I
— Entendu I qui joue contre nous ?
Mii6 Bélier- Saliba s'offrit, avec l'alsacien, comme relanceuse. Lors que la partie fut terminée, Camille chercha en vain M™^ Gazeaut. Celle-ci, après quelques
minutes de causerie, avait prié qu'on l'excusât de quitter la compagnie ; la migraine lui brouillait la cervelle ; elle empruntait à Latourbe sa charrette anglaise pour rentrer au logis.
Perdue dans sa mélancolie, la Gazelle regardait, de sa voiture, l'œil distrait, se succéder les files de demeures ceinturées de vérandas, les magasins, les enclos, les terrains vagues, les tas d'immondices : des arbres trapus aux troncs contournés obscurcissaient les avenues. Les akkouses, accroupies devant leurs éventaires de colas qu'abritait un parasol, soit rouge, soit vert pomme, somnolaient à demi ; les mendiants aveugles, au coin des rues, chantaient tel court verset du Coran ; les traitants noirs, en boubous bleus raidis d'empois, conversaient, assis sur leur comptoir, avec leurs amis couchés au seuil de la boutique ; des sous-oificiers à bicyclette filaient à toute allure, gauchement salués par les recrues engoncées dans leur culotte kaki neuve. Les borom'pott, la tinette oscillante sur le chef, laissaient derrière eux un sillage d'odeurs atroces. Le soleil se couchait en rouge dans une mer barbouillée de sang.
— J'en ai soupe, s'affirmait M^^^ Gazeaut ; le patelin m'exaspère ; est-ce le paysage, est-ce le temps, est-ce l'entourage ? La mauvaise nature ressuscite en moi ; il faut que je m'évade de cet inepte milieu, qu'y a-t-il de mieux que de tirer parti de la sottise des gens ? Une misère leur suffit pour être heureux ; voir des types heureux m'exaspère.
Rentrée chez elle, elle s'enfermait dans sa chambre, lançait son chapeau sur un siège, s'étendait sur son lit.
— Je suis jalouse, et horriblement, de ces Tobie ; je voudrais à la fois les battre et les embrasser, les meurtrir à coups de cravache et leur demander pardon. Il est quelconque, lui ; elle est trop affinée pour ne pas avoir
de vice ; quel est ce vice ? Je n'ai pu encore le découvrir. Je suis enragée contre elle. Qu'il me serait doux de la tromper avec son mari et qu'elle s'en aperçût I Je suis sûre qu'elle en souffrirait; il a beau jouer l'indifférence, il doit me désirer ; Ledolmer lui-même n'a pas les yeux dans sa poche quand mes jupes voltigent autour de moi. Je ne débinerai pas son physique, à elle, quoique elle soit garçonne, qu'elle ait l'air de ces saligauds du troisième sexe qui roucoulent à Paris dans certains bars nocturnes, de ces Jésus aux jaquettes équivoques. Ledolmer n'est pas de« bonshommes qui aiment ça î Ah 1 les satanées poseuses que sont ces honnêtes femmes I Moi, je suis comme l'abeille : je fréquente les fleurs et c'est à cause du miel qu'elles renferment. C'est ça : il me faut un petit ordinaire bien varié, et aussi, de temps à autre, pendant quelques heures, la griserie d'un beau garçon : voilà de l'hygiène. En somme, la griserie seule importe, et non le beau garçon. Parbleu ! Le plaisir, c'est l'intellectualité d'une femme : je hais qu'une femme soit intellectuelle à la façon d'un homme. Je découpe en tranches le plaisir : par là, je suis raffinée. Une chose m'embête : quand je raconte mes sottises à la Tobie, c'est elle qui paraît me charrier... Drôle de fille 1 Pas bégueule et pudique I... Oh zut, rien à fiche, ici I
Le nez dans l'oreiller elle pouffa de rire à se remémorer ses deux amoureux de Keurdoul : le prudent inspecteur Latourbe dont l'épouse légitime, brune créole, avait une crinière de Valkyrie, des yeux de braise et le caractère énergique ; le gros Pégrillard, officier supérieur démissionnaire, à qui l'appui discret de Ledolmer promettait une fructueuse carrière politique à la colonie ; l'un et l'autre étaient absurdes et falots, sentimentaux et inoffensifs: a C'est pourtant ce qu'il y a de mieux pour moi à Keurdoul 1» Elle ne s'aventurait pas sur certaines
chasses gardées et n'aimait guère les amusements sans profit qui lui coûtaient quelque peine ; il lui fallait en tout repos ce qu'on appelle en Amérique «l'excitement »; aussi le seul homme qui eût son suffrage entier était-il Ledolmer, autour de qui elle rôdait sans trêve, multipliant les travaux d'approche, redevenant fillette pour qu'il posât au vieux monsieur, l'enveloppant de petits soins, guettant son heure ; touché au fond de cette sollicitude, incapable déjà de se passer de sa société qui l'égayait, il courait encore la passade ; quand elle le tiendrait, enfin, elle le guérirait de son caprice naissant pour la Camérat vers laquelle il était attiré par un goût presque morbibe pour les grandes femmes musclées. Elle rêvait aussi d'un divorce facile ; l'inconduite de son mari était notoire ; épouser alors Ledolmer la placerait au plus haut rang de la société parisienne ; parvenir à ce résultat exigerait une sûre méthode : éviter le scandale, écarter les compétitions, se servir avec habileté de ses amies et de ses amants. A ce jeu, « sous l'influence des tièdes zéphyrs, la poire mûrirait vite » se disait M°^6 Gazeaut, et la cueillette en serait facile.
A ruminer ainsi ces cogitations logiques qui établissaient qu'elle était femme intelligente, mais intelligente seulement, M°^^ Gazeaut constata qu'elle avait récupéré sa sérénité d'esprit. Elle se leva, ouvrit sa fenêtre, lança une gaillardise à un noir qui passait dans la rue et se prépara à dîner en ville.