CHAPITRE IV
Depuis l'aurore, l'avocat Pégrillard, tassé dans un boubou à broderies en forme de roues, suait sang et eau sur ses dossiers ; par intervalles, il toussait gras et mâchonnait alors un vague juron excrémentiel, ou, renversé sur son fauteuil, articulait pesamment quelque phrase claudicante, qu'il remettait tant bien que mal d'aplomb ; bientôt il se surprenait à rêver, ou à regarder la montre à verre grossissant, lourde comme un pavé, posée devant lui sur la table, près d'un encrier gigantesque.
— Ça colle ! murmurait-il ; je supprime l'usure au Sénégal ; V Institut humanitaire de prêts sur gages à cinq pour cent permettra aux laborieuses populations tropicales de recevoir, au début de chaque hivernage, le pécule indispensable à leur vie pendant la saison des cultures ; j'aurai une succursale dans chaque gros hameau ; l'affaire est sûre, très sûre ; les électeurs noirs qui m'ont envoyé au Conseil municipal et au Conseil général n'hésiteront pas à me bombarder député ; en somme, je ne l'aurai pas volé ; je ne veux que leur bien ; je suis un homme de progrès ; Houx soutient ma candidature ; Ledolmer est mon camarade. Hum'm' 1
Pégrillard se rengorgea ; il n'y eut aucune peine, en raison des multiples mentons goitreux qui escaladaient son large visage bouffi et s'égratignaient aux pointes de ses fortes moustaches à la gauloise ; il écouta un instant avec volupté le tapage que menaient, sous la véranda en façade de la rue, ses clients noirs qui, accroupis sur des nattes, discutaient à haute voix leurs
procès avec les clercs ouolofs juchés, plume à Toreille, sur de hauts tabourets, devant de hauts pupitres.
— Ça marche, ça marche, répéta l'avocat.
Mais une crise d'asthme le secoua; son ventre houla ; ses exclamations se conclurent en barborygmes et en crachats.
Une portière fut soulevée à ce moment ; M™^ Gazeaut, en cheveux, vêtue d'un péplum tango, s'avança vers Pégrillard qui se souleva sur son siège, en soufflant rauque, dans l'intention d'aller à elle.
— Non, faut pas bouger, mon petit ; ça dérangerait tes lignes, et t'es beau I Je pousse les targettes. Eh ben, ma fine, tu devrais soigner ça, pour ne pas faire rigoler tes héritiers !... Je bécotte ta gueugueule. A bas les pattes :" C'est toujours trop tout- de- suite, un homme. Pas de magnes. Je siégerai sur la table, quoique tu aies des cahiers d'un dur I... Non... Je peux pas m'asseoir sur tes genoux : t'en as pas 1 Je suis parfumée, hein ? J'ai pas du parfum aussi distingue que le soir : je me suis poudrée à la peau d'Espagne ; tu aimes ça. C'est un peu putain... Mais je prendrai un bain t't-à-l'heure. T'inquiète pas I Je suis venue en voisine, par le jardin : la porte percée dans la haie mitoyenne de nos villas, les hangars qui me permettent d'arriver ici incognito sont des trouvailles ; tu as eu là des éclairs de génie I Ah I mon vieux Totor, tu ressembles bien un peu à un polochon, et pourtant, t'as pas l'air ballot I Combien que t'en fais comme moi, dis ? Me voici la maîtresse d'un petit popotame I Que qu'tu grognes ?
Et alors, il se passa quelque chose...
Et des glouglous, semblables à ceux de l'eau d'une pluie d'orage dans un tuyau de décharge à demi-obstrué par la boue, étaient expectorés par l'avocat, dont le visage se congestionnait.
— Tu vaux pas mieux que les autres, papa l T'as ton lopin de vice ! Oui, que je t'aime !... T'es flapi ; méfie-toi. Y a des présidents de la République à qui ça porte malheur I... Sans blague, t'es violet, cramoisi I Tu dis... ? Sûr, ça me navre de porter du linon alors que la soie est à la mode... Je serais mieux aussi avec des bas à incrustations de dentelles ; seulement la femme d'un commis ne peut pas se payer ça ; y a pas gras. Je retourne mes robes et je retape mes chapeaux, hein I La maison chic, pour les dessous de soie ou de tussor, est Lorenzini, 136, boulevard Haussmann I Tu écriras ?... Donne un bout de papier que j'inscrive mes mesures. Ah I j'ai assez posé le tableau vivant ; je me refrusque, rapport aux mouches. Tu es plus calme I... Je comprends :... tu as quô'que chose à me demander ; jabote, je me repastellise devant la glace !
— Ha I ha 1 Tu pourrais me rendre un service de conséquence I grasseya Pégrillard.
— Gratis ? s'informa M^^^ Gazeaut, en faisant la moue.
— Il y aura pour toi, si ça réussit, un bracelet de cinquante louis.
— Je ne dis pas non ; de quoi retourne-t-il ?
— Mon intention est de créer à Keurdoul une banque de gages, un mont-de- piété.
— Insiste pas I ...Un clou, quoi I... T'es un vautour, parbleu !
— Ça rapportera des tas d'argent I J'ai trouvé des actionnaires ; seulement ils exigent qu'on nous assure un monopole ; alors ils financeront pour un quart de million.
— Pas d'épatés I ho I Ça ne fait jamais que 250.000 francs : ce que je dépenserais par an à Paris, s'il y avait une justice au monde I
— Cette affaire, qui est loyale et de plein repos, a séduit Ledolmer en principe ; il devait la présenter à l'approbation du Conseil de Gouvernement au cours de la dernière session.
— Bon, et alors ?
— Ledolmer, je le répète, n'approuve mon projet qu'en principe ; or j'ai redouté que quelque membre élu de l'assemblée, mal informé, ne soulevât des difficultés puériles à propos de certains paragraphes de nos statuts, surtout en ce qui concerne le fonctionnement du système des prêts.
— C'est pas mal véreux, hein ? Oh ! ne te transforme pas en girouette, va I
— Ce n'est pas véreux pour un sou I Mais, enfin, tu admettras que la Société ne doit pas perdre de vue son propre intérêt ?
— J'admets.
— J'ai donc obtenu, (et c'est une victoire) que l'affaire fût disjointe de l'ordre du jour du Conseil, et qu'elle fût soumise dans un mois à l'approbation de la Commission permanente du dit Conseil, laquelle a, en somme, les pouvoirs légaux de l'Assemblée générale, au point de vue administratif et ne renferme que peu de membres non fonctionnaires. Comme ceux-ci et les membres non fonctionnaires habitent quasi tous Keurdoul, j'ai une légère influence sur eux.
— Parlons franc : tu les chambres et tu arroses I
— Tu as des expressions !... Le seul bonhomme non résident de la commission est Claude, et il sera le rapporteur de mon projet. Il est à la dévotion de sa femme : tu peux avoir action sur elle.
— Hein ? s'écria M^^ Gazeaut avec une énergique grimace.
— Mettons que le bracelet sera de cent louis, ôt la
démarche ne te coûtera guère ; il n'y a point lieu de sentimentaliser.
— Sûr, mais c'est qu'elle aussi réclamera des épingles... dit cyniquement M^^ Gazeaut.
— Propose vingt-cinq louis ;...j es appose aboli l'obstacle Claude, il me reste à écarter deux opposants : Fèbre, directeur des finances ; Tobie, secrétaire de la commission.
— Ceux-ci sont d'honnêtes gens, vieille branche ; je ne vois pas comment il te sera possible d'en venir à bout.
— C'est d'une simplicité enfantine pour le premier. Golin s'absentera au moment favorable... Tes yeux sent assez grands à l'état normal, ne les écarquille pas 1 Le yacht Mimi Pinson, qui appartient au milliardaire Gesbroufofî, mouillera dans une semaine à Keurdoul. Gesbroufoff, mon principal bailleur de fonds, est un ami intime de Gobn avec qui il fut élève à Polytechnique ; il invitera Cojin ec sa famille à participer à une croisière aux îles du Cap Vert. Golin acceptera, parce qu'en principe il accepte toujours une invitation, et Fèbre sera convié à s'associer au voyage, et s'y associera parce qu'il ne perd jamais de vue sa maîtresse et ses filles. Et la Commission délibérera sans lui.
— Reste Tobie, le gros morceau à avaler I...
— Oui : j'imaginerai un truc... En attendant, lance ça et là, devant lui, un petit mot gentil pour moi ; indigne-toi ; tu connais l'antienne : le gros commerce exploite le nègre, lui rafle ses ressources ; les petites maisons ne subsistent que grâce à l'usure,... et patati et patata ; dans mon journal, je développe sans cesse ces idées ; je suis sûr que Tobie est d'accord avec moi sur le point qu'il est utile de prendre en main les intérêts du prolétaire noir.
— C'est bien là ton programme, en effet ; tu les prendras, et comment !...
— Puis, tu es au mieux avec M'^^ Tobie I
— Elle est ici ma meilleure amie I
Pégrillard remua lentement la tête, et eut un sourire équivoque. M"^*^ Gazeaut rougit sous ses fards.
— T'es dingo, gros jambon ! M^^ Tobie est un être d'élite, et j'ai honte de moi quand je suis près d'elle. Si elle soupçonnait nos relations, ce que je te sèmerais I...
— Tu ne tiens donc pas à moi ?
— Chiffe huileuse, est-ce que je ne t'aime pas pour toi-même ? Pour ne pas te contrarier, je t'aiderai de mon mieux. A demain, montgolfière I
Elle s'esquiva ; à peine avait-elle regagné son logis que M"^*^ Claude y pénétrait en coup de vent.
— Tant pis 1 je force toutes les consignes ; je vous préviens que M"^^ Tobie passera vous enlever dans un quart d'heure ; Ledolmer olïre aux diplomates libériens un dîner à tralala ; on réquisitionne nos services I Oh I je ne vous ai pas encore embrassée...
Une bouche ardente s'appliqua à l'improviste sur les lèvres de M^^ Gazeaut.
— Ne vous gênez pas, s'écria celle-ci. Je ne sais ce qui me retient...
Elle s'adoucit soudain ; M^^ Claude tirait de son réticule un collier en perles d'or filigranées.
— Il convient de rehausser l'éclat de votre beauté par quelque vil métal, très chère. Excusez mon inadvertance.
— Ma foi, cette saleté-là a parfois d'excellentes idées, pensa M^^ ' Gazeaut en se regardant à la dérobée dans un miroir.
— Oh ! je ne vous en veux pas le moins du monde, assura- 1- elle en souriant.
— Je n'en suis pas sûre 1 Pour me prouver que vous m'avez pardonné, vous viendrez, cet après-midi, chez moi, examiner les gentilles fanfreluches que j'ai reçues ces jours-ci de Paris : beaucoup sont, hélas, trop étroites pour moi.
— Entendu. Que faites- vous, à cette heure ?
— Je retourne chez le pâtissier ; j'ai prévenu Ledolmer que mon mari, pincé par ses rhumatismes, ne participerait pas aux agapes du jour. J'ai laissé le cher homme au lit, entre vingt romans policiers, la grammaire baoulé de Delafosse et son cher orientaliste Dinimèque... Nous avons eu une petite scène qui comptera dans l'histoire du ménage Claude : « Ce sont vos gamins maures, lui ai- je dit, qui vous rendent malades 1 — Peut-être, ma chère amie, mais je ne saurais me priver de leur société I — Vous n'avez que faire de les recevoir si souvent, puisqu'enfm vous parlez leur langue à la perfection, qu'ils n'ont plus rien à vous apprendre, et qu'au reste, dans les soins qu'ils vous accordent, je les remplacerais avec avantage. — J'admire votre dévouement, chère amie ; je l'ai éprouvé à l'occasion et en fus très satisfait ; ce n'est pourtant pas tout à fait la même chose ; je vous concède que je vieillis !... ah I Comment se tirer de là ? s'écria- t-il d'un ton piteux. — Espacez au moins leurs visites. — Qu'entendez- vous par espacer ? — Patience I Pendant combien de jours pouvez- vous, à la grande rigueur, supporter leur absence? — Pendant une vingtaine de jours. — Vous ne les verrez donc que toutes les trois semaines ; je donnerai des ordres en conséquence. » Tel est le. compromis qui intervint entre nous ; je veux conserver le digne homme le plus longtemps possible. Ça, j'entends, au jardin, la voix de notre cher beau page ; je m'enfuis I
Les lieutenants-gouverneurs, convoqués par Ledolmer, pour rehausser l'éclat des fêtes qu'il donnait en l'honneur de la mission libérienne, s'étaient, une fois de plus, rassemblés à Keurdoul. Ledolmer n'était avec eux que claques sur l'épaule, tapes sur le genou et histoires grasses dont les diplomates faisaient gorges chaudes. Le soir, au grand café, et tard dans la nuit, les vieux chefs français des colonies africaines s'embocquaient de la bière à grandes lampées, fous de femelles ; dans l'air tiède que le vent de marée chassait sur la ville, les miaulements de la brise au travers des jardins leur évoquaient le râle d'un couple dans une alcôve ; la plus futile élégance féminine provoquait, chez ces broussards, des admirations de potaches ; ils se confiaient d'ahurissants cancans sur les ménages du crû et n'épargnaient guère que M"^® Tobie, car ils la soupçonnaient d'être la maîtresse de Ledolmer ; ce dernier détestait qu'on s'occupât de ses affaires intimes.
Devenue, pour un temps, à la prière du gouverneur, majordome bénévole du palais, elle y régnait l'aprèsmidi, au milieu d'une cour de jeunes femmes, ordonnait les menus, revisait les programmes, assignait aux invités leur place protocolaire, quémandait les conseils de M^^ Larreau du Varron, envoyait en courses la Gazeaut et la Lahouet, confiait à M"^^ Laville la suprême surveillance des cuisines, à M^^ Maisonblanche le soin des fleurs, à M°^« Claude celui des jeux. M"^ Destut organisait les danses, M^^^ Bélier- Saliba les concerts, les jumelles Golin, les matinées enfantines. Ledolmer ne hasardait plus un pas dans ses appartements sans rencontrer quelque dame souriante et affairée qui lui tirait sa révérence. Il n'osait plus jurer à pleine voix et s'en consolait en bourrant d'épithètes goguenardes Vachet, Criquette et Gazeaut, qui occupaient leurs
loisirs à triturer des cocktails nouveaux et à les déguster avec grand sens critique. Marie se chargeait des détails de la domesticité et s'éberluait encore de ses découvertes ; tantôt elle accusait les boys de lui manquer de respect parce qu'ils quittaient leur chemise pour laver la vaisselle, tantôt elle gémissait sur la sauvagerie de la blanchisseuse portugaise, gaillarde bien découplée « avec une croix d'or au cou, un foulard de couleur perroquet sur la tête, des yeux qui mangent le pauvre monde et un gosse à califourchon sur le derrière ; elle dit qu'elle s'appelle Louise ; c'est sûr pas vrai : c'est un nom de chrétien qui n'est pas bon pour une moricaude I », tantôt elle qualifiait de face d'assassin le visage placide de l'hindou qui, la balle sur les épaules, offrait de villa en villa ses marchandises « les plus belles du monde », assurait-il avec un ricanement qui découvrait d'admirables dents blanches.
Ledolmer apparaissait bras- dessus, bras- dessous, avec le chef de la mission libérienne, à l'heure des repas, et proclamait parfait ce qu'avait décidé M"^^ Tobie ; celle-ci envahit même le fumoir réservé, encombré de piles poudreuses de journaux, fit nettoyer étagères, bibliothèques et vitrines, orna les murs d'estampes originales de Willette, de Steinlen, de Louis Legrand, de Naudin, que le gouverneur avait héritées d'un oncle mort à la fleur de l'âge pour avoir trop pratiqué la charité envers les dames. Ledolmer acquit ainsi le renom, auprès des diplomates de la république africaine, fins connaisseurs, de posséder des goûts raffinés en matière d'art, et de les dissimuler par égoVsme d'amateur ; ce bruit le flatta et il en sut gré à Camille. Cependant, il avait sous clef, dans un tiroir secret de son bureau, des photographies dédicacées de M^^^ Camérat. Il hésitait à s'engager dans la voie où
88 LE CHBF DES PORTB- PLUME
celle-ci, de façon indirecte, le conviait, songeait parfois à mettre dans ses meubles Francine la chanteuse keurdouliote ; irrésolu dans ses amours, il ne s'était jamais dépêtré d'un collage, continuait à fournir des subsides à de vétustés maîtresses qu'il ne fréquentait plus, et éprouvait, quoiqu'il s'en défendit, un vif sentiment de tendresse pour M^^ Tobie, qui ne lui cela pas combien elle était attachée à son mari ; celui-ci avait un tempérament très féminin dont il tirait, en politique, le meilleur parti ; il n'avait jamais eu grande affection pour ses parents, dont la dureté rendit maussade son enfance ; ses effusions s'étaient concentrées en Camille ; il ne s'accoutumait point à son bonheur ; souvent, la nuit, il geignait, torturé par des cauchemars que provo-» quaient ses excès de travail ; il s'imaginait faible et abandonné de son amante ; il s'éveillait pour fondre en larmes, se serrait contre elle, lui caressait le visage, se rendormait la tête sur l'épaule de sa femme, et, le matin, accusait une extrême lucidité dans les idées.
— Je ne boude point mon cœur, confiait-elle à Ledolmer, et, puisqu'il est satisfait, loisir m'est dévolu de penser à autre chose, de considérer avec netteté les réalités et la bonne méthode de se guider parmi elles ; je n'aurais pas épousé un monsieur arrivé; j'adore la lutte ; le monsieur arrivé est un monsieur incomplet ; je préfère la besogne à faire à la besogne accomplie; je suis aussi la femme qui n'aimera pas deux fois : je ne m'explique pas avec assez de nuances : mon idée pullule tellement en moi ! Je suis moins pédante, moins madame- de-Noailles que je le parais ; je me prends très au sérieux ; je suis trop et pas assez femme du monde et du mot juste : je manque de simplicité.
Le docteur Criquette la menaçait de sa Pravaz.
— Il n'est personne à Keurdoul qui n'ait eu besoin de sa petite piqûre de quinine !
— Méfiez- VOUS de cet animal, criait Ledolmer; il pue la fièvre ; tenez, ajoutait-il en montrant son vétérinaire-major, bon rougeaud à cheveux blancs, voici le seul homme qui me donne d'excellents conseils pour ma santé, peut-être parce qu'il a l'habitude de soigner les vaches ; il y a vingt ans que nous nous fréquentons, pas vrai, mon vieux ?
Il lui bourrait les côtes, joyeux de sa plaisanterie.
— Quand vos malaises vous reprendront, nous entendrons une autre gamme, repartit Cliquette.
Le lendemain du départ de la mission, un dîner d'apparat réunit au palais les hautsfonctionnairesdescolonies tropicales ; les civils furent en habit, les officiers en tenue de drap, les femmes en grand décolleté. Au début les convives s'entretinrent d'homme à homme, et sans entrain, de problèmes administratifs ; peu à peu moins austère la causerie restait gourmée ; une musique militaire jouait des airs guerriers, entrecoupés de motifs nègres sur batteries de tamtams.
— Moi, déclara M^'" Gazeaut à la fin du premier service, je gobe les boustif ailles officielles ; y a pas d'imprévu ; c'est comme le veau froid dans les banquets politiques ; aux uns on le sert aux cornichons, aux autres à la gelée, mais c'est toujours du veau I
— Adresse des observations à ces dames, dit Ledolmer; j'ai abdiqué mes pouvoirs domestiques entre leurs mains.
— Non, mon gouverneur, je ne chinerai personne, pas même le chef, le brave Demba : sa science est limitée; je parie donc, sans avoir consulté le menu, je le jure, qu'au potage aux perles du Japon succéderont : le volau-vent financière (c'est rigolo d'associer le vol à la finance, partout), le poisson sauce mousseline, les petits pois à l'anglaise (je ne les aime que sucrés), le filet
madère, le pâté de foie gras, la salade de saison, la bombe glacée et les petits fours avec les oranges vertes et les bananes plût-au-ciel qui sont si mauvaises I Eh I mon gouverneur, pourquoi que devant ces nourritures essequises, comme vous dites dans le Midi, LavUle, vos invités paraissent avoir été formolisés ou empaillés ?
— Sale gosse, je te prive de dessert.
— Elle en a mangé plus que sa part à l'office, avant le dîner, observa M™^ Laville ; elle n'a plus faim ; ce fut elle-même, d'ailleurs, qui arrêta -le menu, avec M"»e Tobie.
— Je comprends, elle cherche, par ses propos malveillants, à évincer notre sous- préfète des fonctions éminentes qu'elle occupe à notre cour. Bon, je te promets sa place quand elle rendra son tablier ; tu seras intendante générale du palais.
— Chouette, papa ! j'accepte ; mon mari sera votre sommelier.
— Fichtre non, clama Ledolmer ; avec un soiffard de cette espèce, ma cave serait vide en une huitaine.
Ces badinages restituaient aux convives leur bonne humeur naturelle ; le plus vif, le plus disert parmi eux, était Mouchet ; à peine quadragénaire, il gouvernait, depuis cinq ans, la colonie des Forêts-Denses, pays sauvage que Claude, son prédécesseur, lourd de corps et d'esprit faux, avait jugé impénétrable, tant à cause de ses boisements touffus que de l'âme farouche des aborigènes, curieux d'anthropophagie. En cinq ans, aidé d'un millier de soldats noirs, Mouchet obtenait la soumission du plus grand nombre des peuplades, apprivoisait leurs guerriers rétifs, traçait des routes à travers jungles et chapparals oii l'on faisait sauter les arbres à la dynamite, instituait un mouvement de caravanes, jetait un chemin de fer au milieu des marécages ; cet
homme replet, au regard aigu, avait le caractère fort ; ni difficultés, ni mécomptes ne l'avaient rebuté ; il choisissait lui-même son personnel, exigeait de Ledolmer le renvoi des incapables, avait des admirateurs fanatiques parmi ses subalternes qu'il soutenait avec ténacité quand ils s'étaient compromis à son service, et quoiqu'il exerçât avec une implacable rigueur droit de jambage sur leurs femmes ; il y avait cinq ans qu'il n'était pas rentré en France, toujours sur le qui- vive, au travail de l'aube au crépuscule, ayant une solution neuve, intelligente et vraie pour toute affaire.
Séparé de lui par M"^® Lahouet, Laville, qui ne cessait de fumer des cigarettes pendant le repas, redressait sa personne falote ; c'était un journaliste provincial entré tard dans la carrière administrative ; son habileté était sans seconde à mettre en harmonie l'esprit des textes et les nécessités politiques ; à la tête de territoires qui avaient été jadis les royaumes des almamis peuhls, les plus faux des hommes, il ruinait les uns par les autres et transformait graduellement une terre de massacres en pays quasi civilisé. De petits yeux verts, toujours rieurs, toujours frais, donnaient une jeunesse réelle à son visage couturé de rides, aussi plissé qu'un museau de singe ; il s'installait à son bureau à vingt- deux heures et terminait sa besogne au petit jour, devant un cendrier spécial où s'amoncelaient en pyramide les débris d'une centaine de cigarettes.
Plus brusque, moins raffiné, était Fèbre, le chef des finances, gars algérien dont les rudes épaules, les mâchoires carrées, l'allure décidée, un peu inquiète parfois, concordaient à point avec le verbe brutal, la façon quasiagressive de s'exprimer, la phrase hésitante quand il s'agissait d'énoncer des idées de principe, cinglante, têtue, quand il fallait trancher quelque détail de service;
gros bœuf de la bureaucratie, il s'attelait sans rechigner aux plus lourdes charrettes, aux problèmes les plus complexes, s'attachait à une solution et s'emportait de colère si elle était contestée ; en dehors des questions fiscales il demeurait un financier et n'envisageait la vie et la pensée que par le côté comptable.
Figure aussi attirante et moins d'une pièce était le commandant Paulet, adjoint au colonel Gonot, inspecteur des pays maures. Ce calme blond, de haute stature, avait naguère pacifié les deux Adrar: il avait ménagé l'amour-propre des tribus, acquis du renom chez les berbères en détruisant plusieurs rezzous, transformé les pillards en soldats méharistes, en bergers, en convoyeurs, en maquignons ; le goût du lucre régulier s'imposait dans le pays qui évoluait sans heurts, sans perdre contact avec ses coutumes ethniques ; un respect superstitieux entourait, dans les montagnes, le commandant, depuis que les médecins militaires avaient arrêté l'extension d'épidémies de variole et de coqueluchequi menaçaient d'anéantir les races nobles ; les berbères parlaient à mi-voix de ses sortilèges, et lui, pour leur plaire, se pliait de bonne grâce à leur manière de vivre ; il n'était, à leur idée, que le chef de leurs chefs de guerre.
Plus loin, le consul général d'Angleterre, la poitrine constellée de ces croix et de ces médailles que le War Office n'attribue qu'aux soldats dont le travail, au cours d'une expédition, fut estimé remarquable, s'entretenait avec le magistrat-chef, avec Bélier- Saliba, et avec le général Lambour dont la stratégie, au Tonkin et au Soudan, était devenue classique. Le capitaine de vaisseau Filin, maître de l'hydrographie moderne, dévorait en silence, l'air renfrogné, sa portion, indifférent aux minauderies de ses voisines.
Il y avait, dans la réunion de tels hommes, un attrait
que Camille n'avait jamais éprouvé dans les milieux d'artistes, de savants, de parlementaires où elle fréquentait, à Paris ; elle démêlait mal en son esprit si elle admirait plus leur énergie opiniâtre à la besogne que leurs qualités de froide bravoure devant la mort ; elle s'en ouvrit naïvement au commandant qui, à sa gauche, lui narrait les hauts faits de ses goumiers.
— Votre remarque nous rend bien fiers, Madame ; de grâce, ne vous méprenez pas sur nos talents ; certes, nous sommes des hommes d'action ; ceci n'est rien ; le plus enthousiaste de nos sous-lieutenants a autant d'audace qu'il est nécessaire à l'accomplissement de sa tâche ; non, notre seul mérite est d'être hommes de bonnes méthodes ; pourtant nous avons tous commencé par être sous-lieutenants.
— Je vous conseille de vanter ces messieurs, s'écria Fèbre, de l'organe rauque qui lui était habituel quand il se passionnait pour soutenir une opinion ; il y a un phénomène parmi vos fameux sous-Ueutenants, le dénommé Zigot, à qui mes porte- plume vont foutre sur les doigts I
— De quoi est donc coupable ce garçon ? Entre nous, mon cher, c'est un héros ; au combat son mordant est inouï et je ne connais nul plus habile pratique de la piste saharienne.
— Oui da 1 Conseillez-lui alors de mieux soigner ses écritures ; ses additions sont fausses ; il oublie de timbrer ses pièces et engage des dépenses sans autorisation ; sa comptabilité-matières est un méli-mélo d'absurdités ; l'intendance est furieuse contre lui ; il distribue, en ration de viande normale, à des ré-gu-liers, vous entendez, à des réguliers, du chameau et de l'antilope, et à titre gratuit ; or, il est prévu que la prime de viande, qui comporte seulement du bœuf ou du mouton, est de 22 centimes par jour ; il obtient par cette voie des bonis
fabuleux qu'il dépense à tort et à travers, et les hommes mangent une boucherie anti-réglementaire.
— Qu'importent ces chinoiseries 1 dit Mouchet, pourvu qu'ils aient de la viande. Mes miliciens, après avoir cassé des villages de cannibales dissidents, ont souvent dévoré le contenu des marmites abandonnées ; neuf fois sur dix, ce pot-au-feu était à l'homme ; je voudrais bien voir qu'on m'adressât des observations au sujet de l'irrégularité de cette ration ! Commandant, ne vous laissez pas brimer par les ronds- de-cuir !
— Bah 1 J'arrangerai ces piques et notre ministre des finances, qui est un émérite argentier, m'y aidera de bon cœur I
— Tous les états produits par Zigot sont à refaire, grommela Fèbre.
— Ne le grondez pas, dit le commandant avec un sourire ; vous n'imaginez pas la peur atroce qu'il a de vous.
— Je ne suis pas méchant ; s'il se repent nous ne lui donnerons pas trop les étrivières. Mais une telle indulgence est d'un exemple navrant.
Les lazzis et le bagou de Gazeaut, les réflexions de Vachet et de Criquette, les gamineries de la Gazelle, la goguenarderie de Ledolmer, déridaient enfin les broussards ; une sorte d'ivresse tendre s'emparait d'eux à entourer d'hommages caressants leurs voisines ; leurs yeux devenaient moins durs ; les exilés s'intéressaient à des causeries sur des mondanités, dont ils traitaient avec une maladresse touchante ; ils ressuscitaient des souvenirs de magazines illustrés, parlaient de tango, de tea-rooms, de générales, de Côte- d'azur, d'actrices à la mode, avec des termes argotiques vieillots, se mettaient l'esprit à la torture pour se remémorer des anecdotes drôles, des propos boule vardiers, le jargon des
courses et des casinos ; ils étaient là sur un terrain mouvant et les parisiennes de l'assemblée, bonnes filles, leur épargnaient de faciles railleries.
Au café, Mn^e Gazeaut, après avoir fait circuler, à la demande de ses courtisans, le nouveau collier d'or d'un beau travail dont elle était parée, exigea que Fèbre, qui se prétendait chiromancien, lui dit la bonne afienture ; M"^^ Lahouet assura que Ledolmer avait des talents de divination supérieurs à ceux du financier ; celui-ci protesta de l'étendue de son savoir ; il n'y eut cependant qu'un cri pour supplier le gouverneur d'interpréter les lignes de chance des dames de la société.
— Je cède à la force du nombre ; je prierai donc nos charmantes commensales.de me tendre, tour à tour, leur main gauche.
A l'occasion, Ledolmer tournait avec coquetterie les compliments aux femmes ; sa galanterie se donna carrière tandis qu'il examinait le paumes allongées vers lui. Quand enfin il saisit le poignet de M^^^ Xobie, pour étaler avec plus de commodité la main sur ses doigts joints, Camille crut sentir un léger frémissement en ceux-ci ; elle regarda le devin à l'improviste, surprise ; à cet instant, il levait les yeux sur elle : ils n'avaient d'autre expression que celle d'une amabilité banale. Camille sut gré à son partenaire de dominer la vague de passion qui déferlait sans doute en lui ; elle s'étonna de n'éprouver nul déplaisir ; sous l'influence d'une musique infernale, de la tiédeur de l'air agité par les pankas, des vins généreux, des orfèvreries scintillantes, elle eut, pendant une seconde, dans ce milieu surchauffé d'êtres énergiques, l'âme d'abandon lâche des filles traînées dans l'orgie, après le sac de quelque grasse ville des temps jadis. C'était la première fois qu'une impression pareille s'infiltrait en elle ; elle la
surmonta aussitôt, aussi vite que Ledolmer avait récupéré lui-même son sang-froid ; toutefois, le mage improvisé énumérait les indices qu'il découvrait dans la main. Fèbre en disserta : attaches fines, doigts fuselés, carrés du bout, ongles en ovale, furent pour lui l'occasion de proclamer, du ton chagrin qui lui était ordinaire, les qualités qu'il estimait éminentes chez une femme. Le gouverneur l'interrompit au moment où il commençait à égrener un chapelet de paillardises et l'on se transporta dans la véranda, repaire des joueurs de bridge.
Un groupe se forma autour du piano, où M^^ Henriat, femme d'un employé des travaux théoriques et cantatrice de talent, chantait des refrains de bastringues ; Ledolmer, qui aimait les voix de soprano, ne manquait jamais, quand il avait une réception, de convier le couple à passer la soirée au palais ; le mari, petit, barbu, timide, sec et nerveux, se dissimulait, un bon cigare à la bouche, derrière un massif de phœnix et assistait de là aux triomphes de sa femme, qui, d'un visage ingrat et d'une plastique parfaite, avait les allures, les outrances de toilette et de coiffure des marcheuses de music-hall. Pendant qu'elle débitait, à la sollicitation de M°i^ Claude, des chansons créoles, Tobie et Gazeaut feuilletaient, en les annotant, les dernières dépêches de la soirée, et Camille, au bras de Ledolmer, allait et venait, en devisant d'un bout à l'autre de la galerie. Il s'ingéniait à connaître l'opinion que Coclairon avait de son œuvre, « car j'ai le droit, n'est-ce pas, ajoutait- il, de parler de mon œuvre ici. »
— Ne vous leurrez pas d'un vain espoir, réponditelle enfin, après plusieurs tentatives de se dérober aux questions de Ltdolmer ; Coclairon, votre ami et
le nôtre, ignore les mérites des coloniaux ; quoi qu'il en soit, il soutiendra en n'importent quelles circonstances vos idées, soit dans la presse, soit à la tribune ; par prudence, fournissez- lui un canevas.
— J'aurai recours à lui, le cas échéant ; je ne suis pas le monsieur- pas- d'histoires, comme il s'en trouve trop parmi les fonctionnaires ; je ne suis pas vieux jeu ; ma doctrine se formule à son heure et répond à une nécessité qu'au besoin je pousse à naître ; d'une multitude de cantons africains juxtaposés sous notre autorité par la conquête, j'ai constitué un empire, une France noire ; j'ai le double orgueil de m'être entouré de collaborateurs d'élite et de n'avoir jamais eu de coadjuteur ; je suis un solitaire (ne traduisez pas : un égoïste I). Je vois les hommes à leur valeur de foule ; on m'a reproché ma faiblesse envers des individus, parce que je voulais être bon. Ça, je le confesse, je suis maladroit en matière de bonté; j'ignore ce qu'à Paris on appelle la politique ; j'ai l'art de choisir des hommes propres à administrer mes noirs; j'ai, si vous y tenez, une politique de personnel.
— Vous n'êtes plus un fonctionnaire, gouverneur I Vous êtes un empereur de nègres I
— C'est vrai ; je suis devenu, à mon insu, un roi africain ; je me suis racorni et usé à ce métier ; je fus tant homme d'autorité que je n'eus plus de temps à consacrer à ce qui n'était plus elle ; je n'eus pas le loisir de me marier ; j'ai eu tort, et si je m'y résolvais un jour, peut-être alors commettrais- je une sottise. A quarantecinq ans, si j'ai de petites amies, je n'ai plus de maîtresses 1
— Vous ne vous fâcheriez pas, s'écria Camille en riant, si je vous répétais certains propos, qui... qui...
— Qui me représentent comme un noceur d'attaque I
On exagère I Je jette par ci, par là, des sous à des gosselines pour être aimable. Hélas I En tête-à-tête galant, je ne suis plus le gouverneur, je suis le monsieur d'un âge incertain ; je ne fais plus de conquête : je suis une bonne affaire ! Cette persuasion me diminue à mes yeux ; quand l'amour a disparu, j'ai comme un goût de mort dans la bouche. Et j'ai de la sentimentalité plein le cœur ! J'ai besoin d'êtres à aimer auprès de moi, à mes heures moroses I
— Vous n'êtes nullement vieilli, protesta Camille, et vos paroles mêmes me le prouvent. Si vous étiez l'homme que vous me décrivez, vous auriez plus de philosophie 1
— Je m'explique mal... Je pense parfois que si Napoléon avait rencontré une femme de sa valeur, capable de le compléter, la face du monde eût été changée ; je ne me compare pas à Napoléon ; cependant, j'aurais voulu m'associer une femme aussi supérieure, dans son sexe, que moi dans le mien.
— Vous vous seriez querellés, gouverneur ; les génies ne supportent pas la concurrence.
Elle croyait comprendre où Ledolmer souhaitait en venir ; s'il hésitait, c'est qu'il concevait fort bien qu'elle refuserait net d'être son Egérie ; toutefois, il avait une façon si tortueuse, si inattendue, d'attaquer une position jugée par elle imprenable, qu'elle s'énervait à la garder ; son trouble de tout-à-l'heure ne s'était pas dissipé : elle eut horreur du désir qu'elle sentait sourdre pour le mâle, au plus profond d'elle-même ; son inquiétude n'échappa pas à son compagnon ; leur promenade les avait amenés à ce moment dans la partie déserte de la véranda.
— Et maintenant, murmura-t-il, voici la seule liberté que je prendrai jamais avec l'unique amie que j'aie aimée dans ma vie 1
Avant qu'elle eût pu s'en défendre, il lui effleura la main d'un rapide baiser. Elle pensa défaillir, profondément perturbée, à la fois indignée et touchée, et lâche cependant, parce qu'elle sentait auprès d'elle une volonté ordonnée, aussi foi te que la sienne. Le geste ne dépassait pas, à la rigueur, les limites d'une galanterie permise, et Camille ne pouvait accuser son compagnon d'avoir manqué à la courtoisie.
— Ah 1 gouverneur, répondit- elle, ne vous attardez pas dans le pays des chimères I
— Mais il est doux d'y planer de temps à autre... Et revenu au milieu du groupe de ses hôtes, il ajouta :
— Enfants, filons au caf conc' ; il y a des débuts, ce soir !
— Pas mèche pour moi, Gouverneur, dit M^^ Gazeaut ; faut que j'aide la Poupée qui, demain, réintègre le domicile conjugal.
— Bah 1 Vous vous séparez ?
— Oh 1 en très bonne amitié I Elle tient à reprendre son jour de visites ; une femme de chambre lui est arrivée de France ; elle ne sera donc plus seule chez elle!
— Je rentre aussi chez moi, dit M™^ Claude ; mon pauvre mari souffre beaucoup de ses rhumatismes.
— J['irai prendre de ses nouvelles demain matin ; Golin, Tobie, vous ne me lâchez pas, hé ?
— Pardon, dit Golin, je reconduis M. et MJ^^ Henriat chez eux, avec Latourbe et Bélier- Saliba.
— Quant à moi, fit Tobie, je rentre au logis, ma femme me prévient qu'elle est un peu fatiguée.
— Voilà 1 s'écria Criquette. Je le prévoyais I A nous, la bonne Pravaz I
— Ça va bien, vous êtes des salopards I Laville, Mouchet, je vous requiers de me suivre. Hé, hé, je
parie que la Poupée a gagné au bridge, ce soir, elle qui d'ordinaire n'est pas veinarde ; installé derrière son fauteuil, Mouchet n'a cessé de lui prodiguer ses conseils ; en général, elle joue comme feu Pied I
— Pas du tout, protesta Mouchet ; M^^ Lahouet conduit fort bien sa partie, d'une façon personnelle, il est vrai, mais fort habile.
— Alors, mon petit, vous vous hypnotisiez dans la contemplation de ses jolies épaules. En route 1 Nous viderons dans ma loge une bouteille de Champagne à la santé de nos fuyards.
Gazeaut, sa femme et la Poupée ramenèrent le ménage Tobie à sa villa.
— Ouf, nous voici enfin délivrés des officiels, s'écria M°^e Lahouet, en s'enveloppant étroitement dans son manteau. Vive la liberté. I
— Elle se dessale, la Poupée, remarqua M"^" Gazeaut. Holà, m'sieur le sous- préfet, mon mari nous mène en vadrouille, une petite heure, pas davantage, histoire de nous dégourdir la cervelle 1... Quand on sort avec le patron, c'est endêvant, on a des itinéraires toujours semblables ; d'ailleurs, il est bien aise qu'on ne s'accroche pas à lui, ce soir ; vers minuit, il sèmera sa coterie et se rendra, par des sentiers détournés, le collet du pardessus relevé, dans certain cottage qui sert d'écrin à la joyeuse Francine.
— Mauvaise langue 1 Voyons, dans une heure, nous ne serons pas encore au lit, et nous vous réserverons quelques tasses d'infusion de verveine.
Quand Camille se retrouva en tête à tête avec son maii au milieu du calme de la nuit rythmé par le battement régulier des vagues sur les falaises, elle éprouva l'immense bien-être du naufragé qui, ballotté longtemps sur les flots, aborde enfin en une île déserte et y orga-
nise la bonne existence bourgeoise du Robinson classique ; elle eut une joie d'enfant à revoir ses livres familiers, ses bibelots favoris, les vases de grès où s'épanouissaient les fleurs rouges des hibiscus ; elle remplaça sa robe de soirée par un peignoir, et, s'interdisant de commenter, même en pensée, les aveux de Ledolmer, rejoignit Edouard dans la salle à manger ; allongés sur des rockings-chairs, ils évoquèrent le temps de leurs fiançailles, leur vie laborieuse d'étudiants, leurs démêlés avec la famille de Tobie, opposée d'abord à un mariage qui lui semblait romanesque, leur collaboration passionnée. Le vent avait tourné et leur apportait les bruits de la ville, abois de chiens, tamtams lointains, appels de sirènes, chœurs de noctambules, pleurs de chats en rut. Bientôt, un tumulte de pas et de rires s'éleva dans la rue ; des coups retentirent au portail ; les Gazeaut et leur amie emplirent la villa de leur gaieté sans gêne.
— Vous avez pris un bon bol d'air ? demanda Camille.
— Oui, et une bosse de rire, mes mignons. Et d'abord, père Tobie, j'ai soif ; à boire par pitié, espèce de More I Pas du chaud, hé 1 du froid I J'ai un peu de fièvre ; un cachet de quinine ?... Merci... Veine, il y a de la glace dans la glacière...
— Moi, j'ai un tantinet faim, dit M^^- Lahouet ; j'ai repéré du jambon dans le buffet.
— Voici une dame, remarqua Gazeaut, qui devient géomètre, elle repère I Quel langage ! Il est vrai que l'administrateur Hubsch écrivait à ses cheis qu'il azimutait dans sa cour un petit phalanstère, ce qui, comme il l'expliqua à ses chefs inquiets, signifiait qu'il y apercevait une termitière 1 Méfiez- vous. Poupée 1 la recherche des termes rares amena un jour le vieux
commandant Boirot à signaler aux autorités que les indigènes de son cercle étaient victimes de la dépravation des singes, alors qu'ils avaient simplement à se plaindre de leurs déprédations.
— Que vos histoires ne vous empêchent point de souper I dit Camille ; vous goûterez mon marsala I
— C'est cela I s'écria Gazeaut ; m'sieur Tobie a aussi certaine anisette algérienne qui n'est pas moche ; ma femme coupera le jambon ; la Poupée fera des sandwiches et moi je vous jouerai au piano, pendant que vous travaillerez, la valse brune panachée de la valse lente de Coppélia et de celle de la Veuve Joijeuse, ce que j'appelle un cocktail musical. Je vous détaillerai ensuite une chanson africaine que j'ai composée sur l'air de la Tonkiki, la tonkiki, la tonkinoise. D'ores et déjà, tendre épouse, ô petite qu'a fard, conte à ces messieurs dames ça pourquoi on rigola 1
— Si on se l'est mâchée, et comment I En vous quittant on s'est cogné, au coin de la rue, avec Balatte, le policier, qui connaît à fond la ménagerie de Keurdoul... Oh I prodigue donc pas les fausses notes, l'époux I... Nous désirions savoir où était passé le couple Henriat convoyé, à son départ, par de gros galions ; Balatte nous mena devant le café qu'on appelle la « Cabane Bambou » ; par une fenêtre ouverte, il nous montra Henriat qui jouait au poker avec Pégrillard, Latourbe et autres boucaniers de marque, et qui paraissait très content, car il gagnait, le petit bougre. Puis, par des sentiers impossibles, dans le sable (j'en ai plein mes cothurnes), il nous conduisit derrière la cagna du bonhomme ; de la lumière filtrait à travers une per sienne ; des murmures parvinrent jusqu'à nous. « Il y a là M. Golin, dit Balatte en ricanant sous cape. » Un moment après, M"^e Henriat convoqua sa mère à
plusieurs reprises ; comme cette respectable personne n'était point parmi nous, nous battîmes en retraite. Voilà la vérité du bon Dieu 1
— Et alors, vous concluez, la petite femme ?
— Je ne conclus pas, moi I Elle prend son plaisir où elle le trouve ; ces choses-là m'ennuiraient, mais tout m'ennuie ici I
— Belle franchise !
— Bien sûr, quoi ? C'est au pays que je dois cette impression : n'y a pas assez de gens chics, n'y a pas assez de luxe I Ya rien I Rien que des fonctionnaires I Faudrait qu'un pays chaud sentît le soleil... Ici, ça pue l'encre et autre chose itou I On se croirait au pensionnat, parole, et quand on parle d'amour, par malheur, il semble qu'on dit des saletés et que la pionne vous punira I La boîte n'a même pas de pionne ! A moins qu'un de ces quatre matins le patron n'installe sur son trône de vice-roi Francine, ou la Camérat qui lui torche des lettres à son goût...
— Voyez madame la désenchantée I dit Camille.
— Je ne me colle pas des épithètes, c'est barbe ! Je ne suis pas démoralisée, je suis démoralée, voilà 1 Même quand j'emploie des mots de voyou, le cœur n'y est pas ! Je voudrais tant être, comme vous, constipée de la bouche I
— Que cette petite femme a des expressions choisies ! remarqua Tobie.
— Je réclame du papier de soie, fit M'"^ Lahouet,
— La ferme I Je m'explique si mal qu'il n'y a que les gens intelligents qui me comprennent. J'ai été très gâtée parce que ni papa ni belle-maman n'avaient le temps de s'occuper de moi. J'ai mes brevets... (il n'y paraît pas, hein) ; je suis calée en anglais..., je suis donc très distinguée; mais, voilà, j'ai pas de morale...
Et pourquoi ? C'est que je suis jolie I Puis j'ai été de trop bonne heure au théâtre, côté coulisses ; on se blase vite avec les cabots, surtout quand on n'a pas beaucoup vécu ! Alors j'ai des opinions faites sur tout, et depuis si longtemps que je crois qu'elles sont justes I Ainsi, pour moi, les coloniaux sont des croquants, tous.
— Holà 1 Vous manquez de respect à l'effort national I
— Assez de blagues I Pas de boniments de gouverneur I On vient ici pour gagner de l'argent ou des galons, rien de plus. Non, pensez- vous que j'admire l'héroïsme du pistachier qui glisse deux sous dans la mécanique de sa bascule à arachides pour voler dix kilos par quintal à son vendeur nègre qui, lui, augmente le poids de ses graines en y ajoutant du sable et du gravier ? Ou que je me pâme devant les usuriers autorisés qui pratiquent, pendant la mauvaise saison, l'escroquerie au prêt sur gages ? N'y a même pas un mont- de-piété dans ce sinistre patelin 1 J'aurais de l'argenterie que je ne saurais trouver une tante, quand je suis dans la poisse, à la fin d'un mois trop long 1 Quant à vos officiers et à vos administrateurs, ils ressemblent à de petits vieux, pas toujours très propres.
— Il y a du bon dans les vieux, observa M"^^' Lahouet.
— Oui ma chère, mais à Paris I Là les types qui ne sont plus des jeunes et qui ne sont pas encore gâteux sont souvent aguichants et spirituels dans le monde où nous allons. D'ailleurs, je ne discute pas, puisque je n'ai pas de principes, comme dit le patron.
— Il dit aussi, assura Tobie, que parfois vous seriez à fouetter jusqu'au sang !
— Pas par toi I... T'es un mec trop vernis pour oser ça !... Bon, je vous tutoie. Mon mari, lui, n'est
pas un très beau garçon (je proteste contre cette assertion, grommela Gazeaut). Seulement, il n'a pas beaucoup plus de principes que moi. Et il est farce ! Et il arrose avec pas mal de cognac ses lacunes sentimentales I Et dès qu'il est paf, il est encore plus drôle ! Aussi, on s'entend, lui et moi I Les beaux garçons, en général, sont bêtes, poncifs, vaniteux I Pour moi, le pante épatant, c'est l'individu ou très riche ou célèbre ou un type dans le genre du patron, qui est un chef I Un beau garçon professionnel, ça se vide d'esprit, de bon sens, de politesse, par l'amour, comme une barrique dont on a oublié de tourner la cannelle I Et ça va vite, vite... avec du bruit désagréable I Sûr, pour un homme vert (à l'époque où il commence à mûrir), je ne pourrais pas avoir le béguin ; c'est respectalDle, l'homme vert, et on en fait ce qu'on veut... — Ecoute, ma p'tite, interrompit Gazeaut, on a soupe de ton monologue, quitte l'estrade. C'est à mon tour de passer. T'es bien ; t'as du talent ; t'as bien dégoisé ta petite affaire ; sans te commander, rangetoi sur la banquette. Ensuite, ce sera encore ton tour, ma pouliche en sucre et tu danseras avec la Poupée la valse chaloupée. Et maintenant mes.sieurs, mesdames, vous aurez le plaisir d'entendre le talentueux chansonnier Gazeaut dans ses œuvres I A la ritournelle I