‹ Le chef des porte-plume, roman de la vie coloniale [par] Robert Randau, pseudChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un rempart d'in-quarto poussiéreux, de journaux officiels en liasses, de dossiers en piles, protégeait des courants d'air M. Tèze ; trois plantons noirs, médaillés militaires, mâchaient lentement, à sa porte, des noix de kola ; porte- plume aux dents, le Chef du service des affaires neutres tordait sa moustache, et grognait, tête baissée sur ses papiers ; il claqua enfin des doigts avec impatience, et frappa violemment sur un timbre ; un planton se précipita dans le bureau.

— Ti as-z- appelé, ma commandant ?

— Oui, Bakari ; prie M. Zébel de venir me parler. Un instant après, un jeune homme myope, très blond,

un peu chauve, très voûté, s'asseyait sur un fauteuil à la gauche de M. Tèze ; celui-ci leva la tête :

— Voyons, monsieur Zébel ! Ah I Comment allezvous ? Et Mn^e Zébel est-elle en bonne santé ? Voyons, mon cher ami. Votre lettre au Département relative à cette question de détaxe douanière renferme des expressions impropres ou équivoques I... Ainsi, vous écrivez là : «J'ai l'honneur de vous faire connaître»,... alors qu'il fallait mettre : « J'ai l'honneur de porter à votre connaissance ! »... Permettez ! Non, ce n'est pas la même chose I Vous êtes un excellent fonctionnaire, monsieur Zébel ! Croyez-moi, la première qualité d'un fonctionnaire est le sens de la nuance. Par contre, je vous félicite de votre beau rapport sur la justice indigène. Ce que vous avez écrit sur le jugement par défaut est remarquable ; je

l'ai souligné, et je le signalerai au patron : « Personnage malheureux sur la scène du Droit, le jugement par défaut doit mourir au moment même où il a des raisons de vivre et de produire ses effets ». Voilà de la vraie littérature administrative qui indique nettement la valeur d'une personnalité ! Revoyez donc, n'est-ce pas, votre lettre sur la douane ; vous travaillez trop vos affaires, monsieur Zébel ; à un autre que vous, je dirais :« Présenter une minute raturée à son chef de service constitue un manque d'égards envers lui! «Mai s j'ai pour vous une haute estime qu'accroît chacun des travaux que vous voulez bien soumettre à mon appréciation ; j'ai confiance en votre jugement ; aussi vous demanderai- je d'examiner cette note un peu délicate que j'ai rédigée moi-même pour M. Laville !... Hein I Quoi ? Mon cher ami, ça cloche? Zébel, un coude sur la table, s'ébouriffait les cheveux.

— Excusez-moi, monsieur le chef de Service. Vous débutez ainsi : « Je vous serais obligé... » Il est difficile au patron qui signera votre note d'être l'obligé d'un de ses gouverneurs.

— Sacredieu, vous avez raison, mon cher ami, je changerai cette tournure de phrase. Ah lUn bon avis a son prix. Quoi encore ? Parlez, n'ayez pas peur I

— Alors voici : vous êtes trop affirmatif, trop optimiste I Le gouverneur général ne peut donner, sous peine de se compromettre, son opinion qu'à titre d'hypothèse ; en somme, il n'est pas certain de connaître les vrais éléments de la question ; rappelez-vous le : le captif ment à son maître, qui ment au chef de village, qui ment au chef de canton, qui ment au commandant de cercle, qui ment au commandant de région, qui ment à son gouverneur, qui ment au gouverneur général, qui ment à son ministre, qui ment à l'opinion publique I Prodiguez donc, dans la correspondance officielle, les dubitatifs I

— Ma foi, vous parlez d'or ; il est embêtant de remettre à La ville des instructions trop précises ; en cas d'insuccès il nous les opposerait.

— Il nous est loisible d'en rédiger de générales; préconisons à tout hasard, puisque les peuhls de sa colonie se remuent, l'envoi chez eux d'un peu de force armée, qui, sous prétexte de manœuvres, achèvera de pacifier le pays ; le ministre ne saurait nous reprocher d'avoir organisé à son insu une de ces expéditions qu'il abomine ; nos agents politiques profiteraient des randonnées de nos tirailleurs pour accentuer les dissensions intestines des groupes aristocratiques...

— Ouais !... Réfléchissons à la question, sans nous presser ; pensez-y de votre côté ; nous en reparlerons, et réunirons nos lumières. Eh ? On frappe I Qui est là ? C'est toi, Fèbre ! Entre, mon vieux. Prends ce fauteuil.

— Bonjour, toi, bonjour, Zébel, dit Fèbre en se tortillant tant qu'il parvint à insérer la main gauche dans la ceinture de sa culotte. Etes en bonne santé ? Moi aussi I Alors, toujours à chiader dans les paperasses, Zébel ?...

— Oui, oui, monsieur le Directeur, murmura, timide, le blondin qui ramassa en hâte ses dossiers, recula jusqu'à la porte qu'il ouvrit doucement, recula encore et s'esquiva sans bruit.

— Alors, Tèze, dit Fèbre en se laissant choir sur un siège, où il s'empoigna aussitôt par la mâchoire, je t'admire ; ton âme est dans un encrier ; je constate que tu continues à exploiter tes nègres blancs ; tu as de la chance d'avoir de sérieux rédacteurs : les miens sont des brutes I Ecoute : je dînai hier chez le patron.

— Tu jouis là d'un privilège que te vaut ta situation de directeur ; je ne suis que chef de service, ajouta Tèze d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent.

— Tu permets que je t'emprunte une cigarette ?

Bah I je suis directeur I C'est une fonction ; mais tu as, toi, pour ainsi dire, ta nomination de gouverneur en poche, et c'est là un grade auquel il serait saugrenu pour moi d'aspirer maintenant. Quant aux titres de gloriole, je m'en fous ; quant à l'honneur de bouffer chez le patron, je m'en contrefous ; j'ai mal à l'estomac, je n'ai mangé que de la purée de pommes de terre, et le salaud des cuisines l'avait mise à cuire dans du beurre au lieu de mettre le beurre à fondre dessus.

Il grimaça hideusement, tripota ses chaussettes et cracha large.

— Beaucoup de femmes ? interrogea M. Tèze.

— Assez, et pas mal de viande à l'étal ! Remarqué les magnifiques épaules de M^^^ Golin, observa Fèbre en regardant fixement son interlocuteur, qui demeura impassible à cette révélation ; vu aussi les trois familières du patron, la Gazeaut, la Poupée et la sous- préfète : robes à la mode, j'entends fendues et transparentes, bras nus ; la Tobie n'a pas ses vaccins aux bras ; j'affirme qu'elle est la mieux des trois ; le patron paraît être de cet avis...

— Penh... eu... eu I Ledolmer cache son jeu ; ce vieux sournois correspond assidiiment avec la Camérat ; je tiens ce détail d'un employé des postes, qui est dans ma manche...

— Je te répète qu'il en pince pour le beau page ; il fit hier avec lui ce qu'il ne fit jamais avec une femme, à Keurdoul : il lui a parlé politique. Donc la situation se corse.

— Tu es absurde I La Tobie n'est pas pour son bec. Elle appartient à une catégorie de femmes que tu ignores; as-tu jamais surpris les regards qu'elle a parfois pour son mari ? Non 1 eh bien, mon cher, si tu les avais vus, tu comprendrais que le patron n'a aucune chance de

réussir dans ses projets. Ces regards sont inexprimables, ils témoignent l'absolue confiance d'un être dans un autre ; ils vont à fond de cœur : elle est éprise de son homme autant qu'une héroïne l'est de son héros dans les romans à l'usage des concierges.

— Tu as des raisonnements de femme saoule : quelqu'un qui occupe un des plus importants emplois de l'Etat ne trouve pas de cruelles, et d'ailleurs, il touche plus de cent mille francs par an...

— Tu me fais poser I Tobie a environ 20.000 par an, est logé et meublé à l'œil, et sa femme a de la fortune ; elle se fiche donc du pognon de Ledolmer ; elle n'a même pas besoin de celui-ci pour l'avancement de son mari, qui est le protégé de Coclairon, est connu d'un tas de parlementaires et est journaliste de talent; Ledolmer a plutôt besoin de lui que lui de Ledolmer. Crois-moi, quand j'affirme que seule la piste de la Camérat est sérieuse : le sujet est viandu... un gros morceau de potau-feu... plus de 70 centimètres de tour de cuisse..., et le patron aime ça. Je suis persuadé d'ailleurs qu'il tentera quelque chose du côté de la Tobie ; s'il échoue, et il échouera, il sera vexé, et alors, quoi, par dépit, se rabattra peut-être sur quelqu'un de son entourage, sur 1^ Lahouet, ou sur la Gazeaut. Mais il a une arrièrepensée, et se réservera le mannequin comme une précieuse poire pour la soif.

— Je proteste, la Lahouet et la Gazeaut sont girondes et polissonnes, il est vrai ; or, on ne leur attribue point d'amants ; elles ont de la vertu.

— Zut, à la fin I Que tu es gourde, mon vieux I Décidément, en dehors de tes chiffres, tu fais du gâtisme I Je suis au mieux avec un infirmier de l'hôpital, et je peux, grâce à lui, t'assurer que la Lahouet a ou a eu un coup de cœur pour quelqu'un ; ne cherche pas midi à

quatorze heures : l'infirmier ne fut pas l'heureux mortel ; quant à la Gazeaut, elle possède des bijoux qui furent commandés, il y a une quinzaine, par son voisin Pégrillard, à Mamadou N'diop, l'artiste en filigranes de Gorée : c'est N'diop qui m'a, sans le savoir, vendu la mèche.

— Ah I ça I Alors, c'est une grue ?

— Mon Dieu, tu est presque aussi grossier qu'elle.

— Ah bien m..., mâchonnait Fèbre ; il y a des chançards à Keurdoul I

— Plus que tu ne penses. Chacun en somme a son lot.

— Tu sais donc tout, toi ? Tu es à tuer.

— Je m'entraîne au métier de gouverneur, mon vieux, puisqu'il te plaît que j'arrive aux honneurs ; je ne suis pas fier, moi ; je fréquente à l'occasion des particuliers peu reluisants, mais utiles. A part ça quoi de nouveau ?

— J'ai reçu ce matin un coup de téléphone de Gazeaut ; il m'annonçait que le patron était aujourd'hui d'humeur gueularde ; comme tu as conférence tout-àl'heure avec lui, j'ai tenu, en passant, à te prévenir de son état d'âme.

— Je te remercie ; je ne l'entretiendrai donc pas d'affaires importantes ; je détournez ai l'orage sur Kaouad ; cet animal a dévolu, contre notre opinion, la royauté des lagunes à un cousin du souverain défunt, et non à son frère aîné, comme l'ordonnait la coutume ; le résultat ne s'est pas laissé attendre ; le roi illégitime est mort subitement ; ses partisans accusent son compétiteur d'avoir fait fétiche contre lui ; si nous n'intervenons pas, ce sera, à bref délai, la guerre civile dans le pays.

Kaouad, secrétaire financier d'une des colonies du Sud, était la bête noire de Ledolmer.

— De ma part, agir ainsi, ajouta le chef des Affaires

neutres, n'est pas très brave ; ce n'est que prudent. Notre patron traverse la crise de l'âge mûr ; ses accès se rapprochent de plus en plus ; n'en soyons point victimes un jour ou l'autre.

La veille, le gouverneur s'était senti, alors qu'il applaudissait avec bonhomie d'assez médiocres artistes, envahi par un flot de tristesse ; il avait en lui, à la suite de son entretien avec M^^ Tobie, l'angoisse du vide, de l'incomplet, de l'imprécis, qui, dans cette nature d'action et d'égoïsme, devait finir par s'extérioriser en brusqueries, en brutalités, en grognements. Son mécontentement fut au paroxysme quand Francine entra en seène où son apparition fut saluée par les applaudissements nourris des troupiers et des employés de commerce : elle s'inclina et adressa un joyeux sourire aux hauts fonctionnaires groupés dans la loge officielle ; sans maillot, en chaussettes et jupes courtes de théâtre, elle se décelait jeune de corps et agréable de visage.

— Hé, hé ! dit Laville, Francine est en beauté, ce soir.

— Taisez- vous, nom de Dieu, c'est un veau ; mais voyez donc cette garce-là qui se permet de m'afficher en public, qui lève la patte de mon côté, qui me décoche des œillades. Je vais l'expulser de Keurdoul, moi.

— Bah, dit Mouchet en échangeant un coup d'œil étonné avec Laville, elle est sans méchantes intentions.

— Je n'admets pas cela ; et puis sa tenue est indécente ; ce concert est une boîte ; je n'y ficherai plus les pieds. Les femmes honnêtes se plaignent de ce scandale I Tenez, il vaut mieux que je parte ; non, ne m'accompagnez pas I Au revoir !

A peine fut-il dans la rue, au grand air, que sa colère tomba ; il ne comprit point pourquoi elle s'était soulevée; son esprit était en complet désarroi. Il s'était conduit en collégien avec M^^e Tobie, et appréhendait que,

pour cette raison, elle l'estimât moins ; il avait un amourpropre maladif ; qui ne l'admirait point était un ennemi ; il souffrait avec véhémence de la plus futile attaque de presse.

— Je suis persuadé de prendre à bref délai cette femme en grippe, ruminait-il. Imbécile que je suis, qui voudrais être gobé pour ma fiole ! Et je bedonne, et je me teins, et mes yeux se sont pochetés, et j'éprouve des absences I Or, elle n'est qu'à l'avenir. Qu'attends- tu donc, vieux cadavre, pour t'écrouler sur les cadavres de tes compagnons morts après d'obscurs labeurs, après avoir usé leurs forces avec toi à organiser l'effroyable mêlée humaine échappée aux ravageurs du Soudan, aux chasseurs d'esclaves ? Ah, on mourait par grappes en ce temps-là I Et nul autre que moi ne se souvient plus d'eux I A vivre de la sorte, ce qu'il y a de tendre en moi s'est caché, mais en se renforçant d'autant mieux que la cachette était plus profonde, si bien que j'ai le cœur d'un adolescent et les rides caricaturales d'un vieillard. D'ailleurs, est-ce que j'aime vraiment, comme le fait sans doute son mari, cette femme ?

Il lui semblait qu'elle avait des attaches anciennes en lui, qu'elle était fille de son esprit ; il eût souhaité la câliner comme si elle eût été son enfant ; il oscillait, à son sujet, entre l'érotisme sentimental et le besoin d'amour paternel ; il s'ingéniait à voir en elle un reflet de lui-même ; auprès d'elle pullulaient en lui des sentiments qu'il avait ignorés jusqu'alors ; comment ils s'étaient ainsi développés à son insu, il ne s'en souciait. Le poème épique qu'avait été son existence ne lui avait jamais procuré l'équivalent du plaisir qu'il éprouvait, quelques quarts d'heure auparavant, à la promener à son bras, à lui baiser le bout des doigts ; il s'était, à cet instant, compris heureux, et heureux de ce qu'il avait

oublié son passé, de ce qu'il communiait avec le meilleur, le plus subtil de lui-même.

Il vaguait de rue en rue ; soudain, à un carrefour, un flot d'odeurs fauves s'abattit sur lui ; Ledolmer les reconnut : c'étaient les effluves du fumier animal, du couscouss aigrelet au mil, du coton plongé de frais dans l'indigo, du karité en fermentation, des herbes pourrissantes qui s'exhalent des villages soudanais qu'il avait tant parcourus naguère ; les savanes à hautes graminées puant le laboratoire pliarmaceutique, où les termitières poussent comme des pustules, la brousse aux mimosas, les bas-fonds qu'embaume en sa floraison la liane saba, les déserts et leurs dunes, les sablonnières que le clair de lune change en mares d'argent, les fleuves monstrueux se suscitèrent avec intensité dans sa mémoire et parurent se resserrer autour de lui au point de l'étouffer ; lui, le dernier conquérant de l'Afrique, n'était que leur captif ; il les avait trop choyés et ils avaient mangé sa vie ; incapable de se soustraire à leur hantise, il comprit que son énergie n'était plus qu'un faux-semblant ; il y eut des désirs de larmes dans ses yeux ; quelque chose de très doux, en sa conscience, tentait de dompter l'être d'action ; des accès de mélancolie l'assaillaient maintenant avec une fréquence qui surprenait son entourage ; ses médecins les attribuaient au paludisme, à l'anémie, aux excès de travail ; cette maladie s'apparentait à la morbidité mystique qui envahit, à certaines époques, les moines dans les ascétères. Il était tenté par la Chimère de la Solitude, et une grande amertume était dans son cœur.

Son errance le conduisit près de la villa des Tobie : des lumières brillaient aux fenêtres, d'où un murmure de conversation s'échappait ; il reconnut la voix de M°^6 Gazeaut ; il balança un instant, sur le point d'en-

trer chez son chef de cabinet pour y terminer la soirée ; il se ressaisit vite, pensant qu'on attribuerait, en ville, à des motifs plus courtois qu'il ne lui convenait sa sortie violente du café-concert et sa visite tardive dans une maison où se trouvaient des jeunes femmes : « Hum, grogna-t-il, dans le ménage Tobie, la femme est le cerveau et l'homme est le porte- plume. J'aime à mettre les gens en formules, et, je crois, cette fois, avoir bien réussi. » Mais cette définition que, d'instinct, il savait inexacte, ne le soulagea pas de ses rancœurs ; il y avait toujours un point douloureux dans son esprit. Son imagination flottait à la dérive, s'accrochait à tous les obstacles, cherchait une issue qui lui permît de se libérer, lui présentait tour à tour une mî nade à sa merci, dans des postures ignobles, et une savante à lunettes, qui riait, niaisement entourée d'in-folio poudreux. Brusquement, la tempête s'apaisa ; un havre béa devant lui ; des images quiètes d'idylles à la campagne, dans une campagne française, chassaient les brumes qui obnubilaient sa pensée : « Oui, seule, songea-t-il, M"^ Camérat m'aimerait parce qu'elle me devrait tout ; il y a une émotion si finement nuancée, si bien dosée, si sincère, dans ses lettres 1 La profession théâtrale permet à une femme de vibrer selon chaque mouvement de l'âme ; je .suis siir que cette personne est aussi instruite que M"^^ Tobie, et que ses goûts sont en accord avec les miens... La politique ne m'intéresse pas, m'assurait- elle dans sa dernière missive (et je le crois) ; je souhaite une chaumière et un cœur, surtout un cœur ; quant à la chaumière, ce n'est guère que pour y loger mes collections. Si j'avais voulu, ajoute-t-elle, je serais la femme la plus richement entretenue de Paris ; j'ai détesté transformer ma beauté en objet de lucre ; j'ai tant de scrupules, en matière d'amour I » La charmante enfant, aussi

grande que la Tobie et plus large de hanches qu'elle, plus étoffée 1... Décidément, je n'aimerai le beau page que comme mon enfant 1 Eh bien, quoi ?....

De petits pas secs retentissaient sur le trottoir derrière lui ; il se retourna ; Francine l'abordait, la voix entrecoupée de sanglots :

— On m'a assuré que vous étiez, ce soir, fâché contre moi. Vous n'êtes pas gentil ! Vous n'avez même pas attendu, pour filer, la fin de mon numéro.

là- — Qui donc s'est permis d'interpréter mes actes ? Vous tenez à m'afficher, dans quel but, je le devine ; on jase partout de nos relations.

— C'est vous qui en parlez en confidence à tout le monde. J'en suis convaincue, Balatte vous conte des ragots à mon sujet. Il est toujours à m'espionner. La vache I Je vous le jure, je n'ai pas d'autre ami que vous I

— Bon I Seulement, ma petite, ce soir vous étiez outrageusement déshabillée, et alors on me prétend tellement gâteux que ma maîtresse, pour me plaire, revêt des costumes suggestifs 1 Réfléchissez à ceci, et ne m'en veuillez point de ne pas insister aujourd'hui pour vous accompagner chez vous.

Francine n'avait point l'esprit de repartie ; elle demeura bras ballants, ahurie, sur place, tandis que Ledolmer s'éloignait ; hochant la tête, elle répéta plusieurs fois « Ah ben I Ah ben î » A ce moment, un homme chaussé de souliers à semelles caoutchoutées, s'approcha d'elle à la frôler, et, afin de distinguer ses traits, tira fortement sur la cigarette qu'il fumait ; la lueur ainsi produite décela le visage de Balatte, à qui la petite artiste attribuait sa déconvenue ; dans un transport d'irritation, elle le gifla en criant :

— Sale cochon, voilà pour vous 1 et elle s'enfuit à toutes jambes.

.edolmer entendit le retentissement des claques au moment où il ouvrait la porte grillée de son jardin. Balatte, surpris, n'avait pu retenir un cri, qui révéla son identité au gouverneur ; celui-ci comprit la mésaventure advenue à son subordonné ; il haussa les épaules et murmura, mi- sérieux, mi-hilare :

— De quoi encore se mèle-t-il, l'andouille ? C'est égal, la gosse a de la poigne I

La chaleur était accablante ; il eut un sommeil agité, jura contre le climat, se releva plusieurs fois pour parcourir les vérandas, se doucher, absorber de la quinine.

— Serais- je parvenu, se demandait-il, au point mort de ma vie ? Je souffre vivement d'avoir envie d'une femme et de n'avoir point l'espoir de la posséder.

Il essaya de s'égayer, de se distraire, mais l'idée de la mort l'obsédait ; il se rappela encore les broussards ses amis, entrés avec lui dans la fournaise et que les nécessités de l'action avaient contraints d'être, ainsi que lui, sans famille, sons de?''endance, sans foyer ; au campement, autrefois, chacun, après souper, développait ses projets d'avenir ; cet avenir était bourgeois ; le repos confortable dans une petite ville, la pipe culottée avec art, certains livres savourés à loisir, les souvenirs échangés avec les copains, les mémoires à rédiger qui perpétueraient le souvenir d'humbles hauts-faits. Or, tous avaient succombé, aux approches de la cinquantaine, enlevés par quelque maladie banale devenue tout-àcoup mortelle, et ils étaient déjà des vieUlards usés. Il n'y avait pas trois mois qu'un des derniers, un colonel qu'il aimait fort, s'était précipité en coup de vent dans son bureau, et s'écriait : « Je suis déshonoré I On a soustrait dans mon coffre-fort les papiers de la mobilisation ; on les a ouverts, lus et remis en place ; je serai arrêté ; on m'accusera de trahison ; on recommencera avec moi

rafîaire Dreyfus. » Sans écouter son ami, il s'était sauvé en gesticulant, avait erré la nuit aux environs de Keurdoul et ne revenait chez lui que pour se brûler la cervelle ; nul n'avait d'ailleurs touché à ses papiers. Cette fin inexplicable, provoquée par une crise de neurasthénie, impressionna Ledolmer ; il se demandait si sa crainte enfantine des critiques et des contradictions, si sa méfiance exagérée des gens, si sa nervosité sentimentale actuelle n'étaient pas indices d'une morbidité funeste. En ratiocinant ainsi, étendu sur un sofa, il s'endormit et ne s'éveilla qu'aux appels des marabouts qui, du haut des mosquées, conviaient les musulmans à la prière de l'aurore. Il ouvrit une fenêtre.

Une vague de lumière rose s'engouffra dans la pièce ; devant lui la mer se tordit en énorme flamme d'argent ; de ce métal en fusion jaillissaient des fumées purpurines qui s'écrasaient contre le ciel et que vrillaient des langues de vapeur azurée d'une extrême ténuité ; puis l'horizon s'entrouvrit et vomit, par hoquets, flots sur flots de brumes jaunes soufre, qui coulèrent lentement, se caillant par places sur les eaux ; dans cet ensemble, l'ilot de Gorce se détacha, pareil à un bijou de corail posé sur un socle de jade ; les maisons de la ville, surélevées et déformées par le mirage, flottèrent dans une dilution de sirop de groseille ; le firmament s'ocella de rouge vif qui s'imprégna peu à peu de violet ; enfin, d'un bloc, le soleil écarlate surgit de l'Orient ; il darda aussitôt sur la cité des rayons frémissants qui burent les incarnats délicats de l'atmosphère, absorbèrent les violets célestes, s'assombrirent en se rejoignant, abolirent le râgle, effacèrent les reliefs, les ombres, les distances.

Sur les terrasses des jardins les ouvriers noirs se hâtaient, la bêche à l'épaule, vers le travail du jour ; l'un d'eux, dans sa joie de sentir ses membres s'impré-

gner de la tiédeur solaire, dansa et cria à ses compagnons, en riant :

— Par la ficelle de mon père, je tuerai un blanc aujourd'hui I

— Eh, Abdoulaye ! Tu as donc un fameux grisgris, un kourlé pour le moins I observa, en ouolof, le gouverneur accoudé à sa fenêtre.

— Ah I Bonjour, mon gouverneur ! riposta l'autre en s'esclaffant de plus belle ; quand le cœur est content, la bouche dit que l'homme a envie de tuer son maître, et l'homme se fait casser la gueule pour lui.

D'un doigt il désignait une épaisse cicatrice qui lui balafrait le crâne.

— Moi, j'ai gagné ça quand j'étais tirailleur au service du drapeau français.

— C'est vrai, Abdoulaye I Voilà cent sous pour ton dimanche.

Le noir ramassa la pièce, gambada et serra son aubaine dans sa ceinture, non sans avoir, d'instinct, examiné l'écu avec soin et constaté qu'il était de bon aloi. Il conclut, en agitant sa bêche :

— Merci, merci, mon gouverneur ; moi grand content avec toi.

— Une chaude journée se prépare, murmura Ledolmer, après qu'il eut, d'un signe de tête, congédié ses ouvriers .

Sa pensée revenait aux scènes de la veille.

— Bon, grogna-t-il, me voici derechef cafardé pour plusieurs heures. Je tirerai aujourd'hui plus qu'hier sur ma chaîne ; elle a beau être en or, elle n'en est pas moins lourde. Gare à tes paroles ; gare à tes allures I les yeux de tous sont fixés sur toi ; tes moindres mots sont commentés avec la malveillance la plus féroce. Tu es Vofficiel, tu n'as ni porte à triple serrure, ni murail-

les, ni paravents, ni police, ni consignes, ni sentinelles qui te garantissent des indiscrets, des exaltés, des envieux et surtout de tes amis ; tu es enfermé (et tu l'as ardemment voulu), dans les bandelettes du protocole ; tu n'es plus qu'un pontife. A six heures du matin, tu coiffes la tiare et les baiseurs de mule ne te manqueront pas. Il revint dans sa chambre et sonna ; un vieux spahi retraité entra, traînant la patte, échangea avec lui un salut en langue poular, et tira du capuchon de son burnous les premières dépêches de la journée. Gazeaut, les yeux bouffis de sommeil, attendait dans le cabinet voisin le bon plaisir de son patron ; celui-ci l'interpella.

— Comment, toi ? A cette heure- ci ? Ça me renverse I Dieu me pardonne I Tu ne t'es pas poivreauté cette nuit I Serais-tu malade ?

— Oh ! m'sieur le gouverneur, pour sûr non. Seul'ment jVeux vous dire une bonne chose : sur la tête de mes enfants c'est pas d'ma faute.

— En revenant au palais cette nuit, j'ai entendu la voix de ta femme chez les Tobie.

— Ben, moi aussi, j'étais chez eux, et ce qu'on a ben rigolé encore ! Elle était très gaie, la rombière à Tobie, pas gaie dans mon genre qu'est épatant, mais gaie tout de même.

— Ah ! elle était si gaie que ça I (Parbleu, pensa-t-il, elle se foutait de moi.)

— Oui, et pis, c'est pas tout. Via que Mouchet s'est amené, attiré par le bruit, au moment qu'on allait fermer, et avec lui y avait Brigandini et Kaouad, et Gargantel son chef de cabinet, et m'sieur Latourbe et le gros Pégrillard (Victor) ; ces deux-là sont amoureux de ma femme. Y avait pas moyen de les flanquer dehors, pas vrai ? Voilà qu'on a beaucoup blagué ; Mouchet connaît des tas de types parisiens que connaît la mèe

Tobie, et aussi les quartiers qu'elle habite à Panam ; il a raconté drôleries sur drôleries ; j'ai ajouté mon grain de sel, et on s'est gondolé. Et Brigandini s'est habillé en mouquère et a récité des monologues en sabir. Et Mouchet a invité les Tobie et la bande à bouffer ce matin ; un fameux type, ce Mouchet, et qui vous aime bien ; il n'avait que votre éloge en bouche, ah, ah !...

Les sourcils de Ledolmer, se froncèrent légèrement.

— Assez de palabres, assieds-toi là et écris. Ledolmer était encore en pyjama qu'il avait déjà

dicté une demi- douzaine de télégrammes ; pendant qu'il déjeunait, les plantons, discrètement, entassaient à sa droite des paquets de lettres ; il les décachetait entre deux gorgées de thé, les barrait de coups de crayon bleu et les zébrait d'annotations avant de quitter la table. Le coiffeur et le maître d'hôtel parurent et disparurent ; ils furent suivis de Balatte et la porte fut consignée à tous les intimes.

— Elle m'a frappé, murmurait le policier en ricanant ; de la part d'une femme, les gifles sont des caresses.

— En ce cas, elle doit furieusement vous aimer, mon cher, car c'était appliqué de main de maître.

— C'est sans conséquence ; je n'en ai pas moins continué à accomplir mon devoir ; j'en ai été récompensé, puisque j'ai du neuf à vous apprendre.

— 11 ne m'est pas égal, vous savez, qu'elle couche avec n'importe qui ; j'attacherais du prix à ce que ce ne fût pas avec un de mes subordonnés.

— En effet, ce serait là un manque d'égards intolérable. Sur les minuit, un canonnier a frappé à la fenêtre de Francine : il a dit à voix basse ; « Tu es là ? » Elle lui a répondu de l'intérieur et a entrebaillé les volets ; il lui a demandé : v( Bé, quoi ? Tu me laisses dehors ? » — « Oui, a- 1- elle riposté, j'ai pas cessé de chigner depuis

que je suis rentrée ; je suis malheureuse! » — « Ça, c'est ton affaire ! T'as du pèze ? Alors faut pas y manquer, y'm'faut mes vingt francs chaque soir, sans ça je réponds plus de moi ! » — « Ne te fâche pas :1e voilà ton louis, vrai de vrai, j'ai assez de cette vie-là 1 Je crève d'envie de rentrer en France 1 » — « Quèqu'tu chantes ? Rentrer en France ? Mais j'veux pas qu'tu me quittes ! Oh 1 Prends garde, la môme ! Je verrais en rouge ; j'ai l'oeil sur toi » — «Bah I Fais pas de magnes, va I » — « Bon, je calte ; demain tu me montreras ta loge, au beuglant. » Là- dessus le canonnier est parti ; je n'ai pas aperçu sa tête ; mon avis est que la petite a retrouvé ici quelque souteneur, quelque nervo qui fait son service militaire dans les bigors.

— Diable I Surveillez leur manège avec le plus grand soin, Balatte, je vous en saurai gré ; vous n'avez plus rien à m'apprendre ?

— Pas grand'chose ; j'ai beaucoup de mal avec les filatures que vous me demandez ; comme c'est du confidentiel, je les assure en personne. Moucliet a passé avec maints seigneurs sans importance la fin de la soirée chez les Tobie ; il paraît du dernier bien avec eux ; en les quittant il s'est rendu à la maison des Passagers que vous avez si drôlement surnommée l'hôtel des cent mille secousses ; il a parlé de choses insignifiantes avec sa clique qu'attendaient des goualeuses sans gloire. Rien de particulier à signaler. J'ai fait, au marché, la connaissance de la bonne européenne des Tobie ; mon intervention lui a permis d'éviter une querelle avec des détaillants indigènes ; elle me considère maintenant comme un monsieur très gentil.

— Soyez très prudent, n'est-ce pas, Balatte ; je serais vexé si vous désobligiez Tobie qui m'est si dévoué. A propos, où en est l'affaire de ce syrien qu'on trouva assassiné, dans sa boutique, il y a huit jours ?

Plusieurs p^iites s'offrent à nous. Mais nous avons tant de besogne au commissariat qu'il ne faut pas trop nous en vouloir si les criminels ne sont pas arrêtés sur l'heure. Pourvu qu'ils le soient un jour, cela suffit, et ils le sont, ça ne rate pas ; Festina lente, a dit le poète.

— Ah 1 Balatte, si vous parlez latin, je vous cède la place. Qui me dérange ?

Un planton venait de lui remettre une carte.

— Parfait. J'avais en effet convoqué M. Lefret pour huit heures du m.atin. Vous le connaissez, hé, hé, Balatte. Retirez- vous et attendez-moi dans l'antichambre, j'aurai peut-être encore un mot à vous dire. Bakary, introduis M. Lefret.

Un jeune bellâtre, très chauve, tiré à quatre épingles, s'avança dans la pièce.

— Ne vous asseyez pas, monsieur Lefret ; vous ne faites plus partie de mon cabinet ; je vous ai désigné pour servir aux Lagunes ; ça suffit.

— Mais, mais, ânonna l'autre, ahuri, de quel méfait me suis- je rendu coupable ? Une telle disgrâce...

— Ah ! Vous supposiez que j'ignorerais vos agissements infects 1 Monsieur, vous avez suborné la femme de M. Rouelle, directeur de la Compagnie des guttaperchas, mon ami intime; vous avez cocufié ce monsieur; je n'admets pas qu'un individu qui a l'honneur de m'être attaché, et qui m'a été recommandé par un ancien président du Conseil en retraite, ait la conduite d'un polisson. Vous êtes assez crétin de nature pour n'avoir nul besoin de vous achever en galantinant chez les dames. M. Rouelle s'est plaint à moi de vos indélicatesses ; il exige, à juste raison, votre départ ; je ne veux plus de vos frasques ici ; allez boucler vos cantines ; vous vous embarquerez sur le prochain paquebot à destination du Sud. Et tâchez de me faire oublier votre outrecuidance par une conduite exemplaire.

Le jeune homme déconfit, blême de colère, incapable d'articuler une parole, recula en chancelant jusqu'à Ja porte que le planton ouvrit pour le laisser passer ; en se retournant, il aperçut Balatte qui, debout près de la fenêtre, affectait de lire avec attention un journal qu'il déployait devant lui ; Lefret hurla : « Ah, cochon, c'est vous qui m'avez dénoncé ! » A tours de bras, très vite, ^1 gifla le policier à quatre ou cinq reprises, et se retira froidement, tandis que l'autre, chu sur le carreau, se relevait, les joues écarlates.

— J'en suis navré pour vous, dit le gouverneur, qui apparut au seuil de son cabinet ; les risques de votre métier sont décidément bien fâcheux. Consolez vous I J'exile votre insulteur ; et puis, écoutez; tâchez donc de m'arrêter l'assassin du syrien ; en définitive j'y tiens. A vous revoir, mon petit, à vous revoir !...

Ledolmer détestait user de rigueur envers son personnel ; il lui avait été pénible d'avoir la main forcée pour bannir Lefret dont les saillies le divertissaient souvent ; toutefois il recherchait l'appui du haut commerce de Bordeaux, et Rouelle était l'un des plus puissants importateurs de cette place. Mécontent de sa sévérité, le vice-roi fut de méchante humeur ; en tournant la clef d'une serrure, il la constata couverte de poussière et de vert- de-gris.

— Tonnerre de Dieu ! clama-t-il ; les garçons, tous ici I Bougre de fainéants I Rien n'est en ordre dans mes bureaux ! Salauds gavés que vous êtes ! Fumiers 1 Ma maison est une étable. Il faut que je vous foute à la porte I

Les domestiques accouraient à tas, pieds nus ; vieux soldats, d'instinct, ils se rangèrent en ligne, au garde-àvous, devant lui ; il continua d'invectiver contre eux ; quand il se tut, faute d'haleine, ils lui répondirent en chœur :

— Ti as raison, mon Gouverneur !

— Oui, j'ai raison ; je suis trop bon ! Nom de Dieu, si dans une heure le palais n'est pas propre, mais propre comme une calebasse neuve, je vous flanque à la boîte. Vous n'êtes bons qu'à faire les famas (1), le soir, en boubous brodés, dans la rue Vincens ; vous ne travaillez que de la langue, comme les griots I Rompez I...

A cette semonce succéda la harangue, plus fertile en images peu flatteuses, en parentés sans honorabilité, plus énergique et terminée par des gestes violents, que le brigadier-chef adressa aux plantons pour les rappeler à leur devoir ; avec une prestigieuse célérité, ils se précipitèrent, qui sur les balais, qui sur les plumeaux, qui sur les époussettes dissimulées dans d'obscurs recoins, qui sur les nattes qu'ils roulèrent, qui vers les bailles et les robinets ; ce furent de terribles éclaboussements, des inondations, des trépignements, des geignements, des clameurs ; Tobie pensa recevoir un seau d'eau dans les jambes, une lavette sur le visage, et attendit avant de monter à l'étage supérieur que la cascade qui bondissait à grand bruit sur l'escalier eût tari.

— Que signifient ces exercices hydrauliques ? demanda-1- il à un commis du chiffre.

— Le patron est en rogne, monsieur ; entendez-le donc gueuler là-haut. Il s'est levé du mauvais côté ; il a déjà balancé I.efret ; nous nous attendons à recevoir notre paquet à notre tour, dans un moment.

Mais les emportements de Ledolmer étaient simples feux de paille ; le brigadier qui le connaissait bien, avait toussé, et, débusquant d'un recoin du plafond, avec une tête- de- loup, une toile d'araignée tenace, avait dit :

— Y avait plus d'eau que çà à la prise de Djenné, quand nous y a traversé marigot.

(1) Fama, roi, en langue bambara.

— C'est vrai, répondit Ledolmer ; tu en étais, toi.

— Et toi aussi, mon gouverneur ; même que toi tu m'as donné la main pour sortir du marigot, quand capitaine Loune a été tué.

— Non, il a été tué pendant que nous étions au milieu du bouillon I

— Ah I mon gouverneur, je te demande pardon ; toi, tu te fous dedans ; capitaine a été tué quand nous y a sortir du marigot et que la section d'avant-garde garnissait la brèche du tata.

Quand Tobie survint, une discussion s'était engagée entre les deux hommes et Ledolmer ne songeait plus à sa colère ; il goguenarda un instant, dans un couloir, avec Vachet qui prétendait que, vu le nombre d'européennes enceintes, en ville, Keurdoul avait été construit à l'emplacement d'une lapinière ; rentré dans son cabinet, il accueillit avec son aménité accoutumée son chef de cabinet ; il parcourait en peu d'instants les correspondances, découvrait, avec l'esprit de décision rapide dont s'émerveillait Tobie, la phrase essentielle qui résumait son opinion, consultait par téléphone, sur les points litigieux, les techniciens convenables, ne retenait, entre toutes, qu'une affaire épineuse : les industriels du Nord de la France exigeaient l'application d'un tarif protectionniste à des produits étrangers qui, à la colonie, concurrençaient leurs propres produits ; mais les Chambres de commerce du Midi imposaient au gouverneur de permettre l'entrée en franchise de ces mêmes denrées d'origine non française. « Il s'agit de découvrir une formule transactionnelle )\ murmura le gouverneur ; il alluma une cigarette, fit quelques tours de promenade dans la véranda et, dix minutes plus tard, la formule était trouvée.

Du fond de la galerie surgit un monsieur souriant, le

chef du personnel ; il serra, en s'inclinant à demi, la main du gouverneur, en s'inclinant un peu plus bas, celle de Tobie et sourit ; il avait dans sa serviette trois cent vingt- sept lettres de parlementaires recommandant à Ledolmer un nombre égal de protégés ; dans ce fatras, arrivé par le dernier courrier, quatre missives seulement étaient sérieuses et méritaient d'être prises en considération ; les fonctionnaires qu'elles intéressaient seraient donc mis, à titre exceptionnel, au tableau d'avancement de la prochaine promotion. Ledolmer approuva d'un signe de tête, remercia et congédia son homme. Les fantômes de son esprit s'étaient dissipés ; plus que jamais il avait appétit de travail ; avec Tobie, il ne se lassait point de fouiller dans le détail des questions à résoudre, encore que certaines le préoccupassent outre mesure ; il s'éleva avec force contre une demande écrite de Brigandini qui réclamait l'augmentation du taux de l'impôt indigène afin d'embellir son chef-lieu.

— Je ne veux pas 1... Plutôt cinquante mètres de chemin de fer dans la brousse que dix mètres de trottoir bétonné dans la capitale. Nous sommes dans un pays jeune, qui manque d'outillage économique, l'autochtone est pauvre ; je ne veux pas, entendez- vous, que, même dans le canton le plus favorisé du territoire, l'indigène paie une capitation supérieure à cinq francs. La politique la plus pondérée aura le dessus, je l'espère, tant que je serai le maître, sur la fiscalité ignorante et le rond-de-cuirisme.

Tèze survint, trottant menu, le regard gai, la barbiche tendue à tous vents ; Ledolmer l'invita à le suivre dans son cabinet.

— Pas de difficultés avec les enclaves anglaises ? — Non. Les Allemands multiplient leurs taquineries à notre égard ; le ministre est tenu au courant. Ah I

Il m'est signalé que l'application de notre circulaire sur le récolement de l'impôt par les chefs de village est bien accueillie de nos populations ; n'employez jamais, dans les textes officiels, le terme de sujets en parlant des indigènes. Je ne l'aime pas, je lui préfère celui de ressortissants. Il faudra que nous unifiions les règlements relatifs aux armes ; ils varient singulièrement d'une unité administrative à l'autre ; prenez- en note !

Il s'étendait avec passion sur les réformes sociales qu'il envisageait d'imposer, avec circonspection, aux milieux noirs les moins avancés de l'Afrique tropicale ; une prudence extrême présidait à l'élaboration de ses vastes plans, attentifs à ne léser aucun droit légitime ; à côté d'une politique musulmane bienveillante aux diverses modalités du fétichisme islamisé, il avait édifié une politique de races qui restituait à chaque groupement ethnique assez de cohésion pour le rendre indépendant du groupement voisin, son tyran ou son suzerain dans le passé ; les anciens royaumes s'étaient effrités, les grands commandements avaient disparu ; les féodalités s'effaçaient, abolies par l'émancipation progressive des classes opprimées ; l'aristocratie religieuse tentait, sans grand succès, de remplacer, dans k conscience des noirs, l'hégémonie des nobles ; chaque jour elle perdait de ses privilèges traditionnels ; le marabout se résignait à jouer le rôle dévolu, dans le fétichisme, au sorcier, au marchand d'amulettes, au jeteur de sorts, au thaumaturge ; il était redouté plus qu'il n'était aimé. Une société nouvelle surgissait lentement, préoccupée d'intérêts matériels ; une bourgeoisie se fondait, avide d'idées européennes ; les misères de jadis, les détresses affreuses, les razzias des massacreurs, la chasse aux captifs, les exploits sinistres des El-Hadj-Omar et des Samory, reculaient dans la brume des légendes ; le français et le

noir étaient en présence et leur fructueux accord proclamerait sans doute le triomphe des doctrines libérales en politique indigène.

Les foules étaient indolentes et dociles ; les races se méprisaient ou se détestaient entre elles ; elles n'aimaient guère à être dérangées dans leurs habitudes; mais les séduire était facile. Avides de palabres, de spectacles théâtraux, de raisonnements bien déduits, de manifestations de force militaire, qui savait les prendre les dirigeait h sa guise ; elles mettaient au rang du divin l'énergie du chef, sa justice et son esprit de suite. La mêlée des races et des croyances était d'ailleurs telle que, normalement, une union était des plus difficile entre les diverses peuplades, entre les demi-civilisés des cités et les anthropophages de la forêt- dense ; des nuances infinies existaient ; il fallait un doigté particulier aux administrateurs pour gouverner chaque tribu dans la manière qui convenait à celle-ci ; les noirs de la brousse, doux et disciplinés, conscients de la supériorité mentale du blanc, lui obéissaient, sans acrimonie ni contrainte ; dans les villes, le noir ne se désintéressait plus des affaires publiques ; il lisait et commentait les gazettes et réclamait une place équitable dans les assemblées locales. Un parti de Jeunes- Africains se formait, où l'on parlait de libre-pensée, d'intellectualité, de cléricalisme maraboutique. Quelques profiteurs blancs s'ingéniaient à combattre ou à critiquer ces tendances.

A l'aise tant qu'il avait affaire aux sociétés noires de la brousse, Ledolmer éprouvait une méfiance instinctive pour les novateurs ; il trouvait son plus ferme appui dans le haut commerce et parmi les anciens colons qui l'avaient connu à ses débuts ; les jeunes colons et les petits commerçants blan:s, qui luttaient avec peine contre la concurrence souvent brutale des gros comp-

toirs, pactisaient volontiers avec l'élément noir émancipé des cités. Le gouverneur en éprouvait du dépit.

Il constatait qu'en sous-main, Mouchet, imbu d'autres idées que les siennes, favorisait la diiïusion de l'esprit d'examen parmi les noirs et cherchait à en accroître l'influence en le rendant combatif. Les jeunes-africains discutaient parfois, sans aménité, dans leurs clubs, les mesures édictées par Ledolmer et ne tarissaient pas d'éloges sur le gouverneur des Lagunes. Tobie, dès son arrivée, avait suivi l'adversaire sur son propre terrain, habilement divisé ses forces et corrompu quelques consciences ; il restituait ainsi à .son chef, peu à peu, sa popularité d'antan ; il était toutefois pénible à Ledolmer de reconnaître qu'il avait des obligations à ce jeune homme, dont la science des choses indigènes était fraîche, alors que lui, vieux de la côte, avait souvent, par inadvertance, joué le jeu de ses ennemis ; il préférait attribuer aux conseils de M^^^ Tobie les manœuvres en finesse de son subordonné et avoir ainsi une raison de plus de s'intéresser à elle.

Tèze, d'âme souple et subtile, fort au courant de la mentalité de son chef, avait établi, en ce qui le concernait, un plan de sauvegarde personnelle qui le maintenait en sympathie avec les personnalités en présence. Aussi, lorsque Ledolmer, entre deux tapes à l'épaule, lui demanda, ce matin-là, ce qu'il pensait de M^^^ Tobie, ne toucha-t-il mot de sa beauté, et se contenta-t-il de répondre :

— Elle paraît d'une prodigieuse intelligence.

— Et vous tombez juste, mon cher. Elle est d'une intelligence hors ligne ; je me connais en femmes, moi ! Imaginez- vous que cette brute de Fèbre condensait ainsi ses impressions sur cette dame : elle a les plus belles jambes de Keurdoul I Et il clignait de

l'œil de mon côté comme pour ajouter : « Hé I mon vieux 1 Tu es un chançard : une si mignonne poulette dans ton poulailler! ))Je suis peut-être stupide, maisie respecte les femmes 1 Vous avez à merveille concrétisé ma pensée : cette jolie fille est une intelligence.

— Elle est attirante il s'en exhale un caractère, une force, un sérieux, rares chez les personnes de son sexe.

Tèze ne s'attarda pas à jouir de son triomphe ; il fut remplacé dans le cabinet du gouverneur par le chef de l'Enseignement ; jeune agrégé, enthousiaste de ses fonctions, il avait rédigé, pour ses écoles, des programmes modernes qui mettaient en relief les mérites de la patrie française et en organisaient le culte.

I — Attention, murmura Ledolmer, ils deviendront peut-être si français, vos gosses, qu'ils prétendront à être les seuls français.

Et il hochait la tête, en pensant :

— Oui, le danger, le voici : nos bonshommes adopteront nos idées beaucoup plus vite que nos mœurs. Nous multiplierons en vain les ateliers d'apprentissage, les cours d'agriculture et de commerce ; nous aurons beau tenir nos gens à l'écart de toute idéologie, ilnenous sera possible d'éviter la naissance, parmi nos élèves, de l'esprit de désordre, de ce sourd mécontentement particulier aux primaires, que si les parents s'enrichissent et acquièrent une mentalité de propriétaires. Toutefois, la politique de l'école ne se sépare point, dans mes conceptions, d'une action persuasive générale dans les divers sens de la vie indigène.

Dans le palais entier c'était, à cette heure, un tohubohu de fonctionnaires, d'ofTiciers, d'agents de sociétés commerciales, de solliciteurs, de bavards, de désœuvrés qui prenaient l'air de la maison ; Eedolmer accordait

audience à tout venant, à des humbles à qui des paroles afTec tueuses et parfois une générosité discrète restituaient le courage, à un marabout chenu entouré de ses grands disciples, à un de ces bizarres ci argés de mission expédiés de temps à autre aux colonies par un ministre désireux de se débarrasser d'un ami gênant. De son côté, Tobie ne chômait pas ; quand les douze coups de midi sonnèrent à la mosquée proche, il écoutait encore les discours enflammés de M. Joyeux, rédacteur de V Assaut Kemdouliote, qui tirait à 77 exemplaires et vivait de chantage pratiqué sur les filles. Joyeux avait les yeux trop rapprochés, quoique son nez fut immense ; ses moustaches floches tombaient, et il les relevait constamment ; il en faisait de même pour sa culotte ; pour corriger l'odeur de l'absinthe qui émanait de sa personne malpropre, il mâchonnait un énorme cigare ; ses souliers étaient brenneux ; il n'avait ni faux-col, ni manchettes, et portait un bracelet d'or au poignet droit, et, sur la main gauche, plusieurs de ces menus tatouages spéciaux aux pégriots. Il se donnait pour courtier en vins économiques, et tirait, sans gloriole, le principal de ses ressources des charmes d'une assez jolie fille, trottin laissé pour compte d'un grand tailleur marseillais. A son arrivée à Keurdoul, il se présenta au terne et illettré directeur d'une feuille locale, à qui de menus travaux d'imprimerie permettaient de végéter malgré que son matériel se composât d'une mauvaise presse à bras et de têtede-clous. Il l'endoctrina, lui proposa de transformer son journal en organe de belle tenue, s'ofîrt à en assumer la rédaction ; l'autre, ébloui par un flux intarissable de périodes pompeuses, lui laissa carte blanche ; ce fut à son dam ; le premier article du nouveau venu, intitulé « Les pieds de banc de la marsouille », paru la veille sans signature, avait été considéré comme/ nsultant par

adjudants d'infanterie coloniale de la garnison ; l'un d'eux vengea ses camarades en assommant de coups, le soir même, au sortir d'un café, le malencontreux et abasourdi directeur, qui n'avait même pas lu le papier incriminé. M. Joyeux protestait contre de pareils procédés qui, assurait-il, rendaient impossible la polémique la plus courtoise.

— Oui, je veux connaître le lâche qui a indignement traité un membre de la presse ; je me battrai avec lui ; je suis de première force aux armes. J'exige que l'on prescrive des recherches en vue de retrouver ce bandit.

— Nous n'avons pas les pouvoirs nécessaires à cette fin, monsieur, ripostait Tobie ; il vous appartient de vous plaindre au Parquet, de faire constater par un médecin le nombre de jours d'incapacité de travail qui résulte pour la victime de l'agression subie; toutefois, il serait utile, si vous vouliez une réparation par les armes, de vous annoncer comme l'auteur de l'article.

— Nous suivrons vos conseils, monsieur ; cette affaire ira loin ; les traîneurs de sabre auront à qui parler. J'ai été leur victime, au régiment ; je me mesurerai d'ici peu sur le terrain avec les réactionnaires du crû ; Ledolmer est trop bon ; nous lutterons pour la République ; nous balaierons cette tourbe de nègres qui aspire à nous chasser de notre plus belle colonie ; le général ne refusera certainement pas à notre agresseur l'autorisation de se battre ?

— Je ne le pense pas ; il n'est pas impossible que vous trouviez parmi ces adjudants un adversaire digne de vous, quelque ancien élève de Join ville breveté de boxe

^ ou d'escrime.

— Nous tenons à ce que ça se passe sans scandale ; au reste notre campagne d'épuration commencera incessamment ; nous ne sortirons plus qu'armés de revol-

vers et escortés d'amis sûrs ; quoi qu'il en soit, je suis un homme de paix, et je ne refuserai pas, le cas échéant, de rendre service à un ami ; nous serons bienveillants pour l'administration.

— Je ferai part au gouverneur des excellentes intentions où vous êtes.

— Je suis modeste ; je ne lui coûterai pas cher I Qu'il donne dix mille francs de commandes annuelles à notre imprimerie et nous serons satisfaits..., outre les insertions légales dans notre organe.

— Je l'entretiendrai de vos désirs dès aujourd'hui.

— Je repasserai ici demain ou après- demain pour avoir sa réponse ; je vous remercie de votre bienveillance, monsieur.

Tobie sonna ; un planton survint, qui reconduisit le gazetier ; Joyeux, avec son escorte d'honneur, donnait l'impression d'un malfaiteur à qui un gendarme vient de mettre la main au collet.

Le tic-tac des dactylographes s'était interrompu dans les bureaux. Ledolmer apparut.

— Quelle séance, mon vieux ! Vous aviez un colloque avec un joli drôle, le saligaud I II a craché noir autour de son fauteuil !... Hola I brigadier, de l'eau et du crésyl, qu'on me nettoie ces ordures !

— Il est prêt à se vendre. Croyez- vous utile de ?...

— Non, sous aucun prétexte !... Du moins, pas encore !... J'ai demandé à son sujet, par câble, des renseignements à la Préfecture de Police à Paris ; j'ai l'intuition qu'il a déjà eu maille à partir avec les tribunaux ; Balatte partage mon avis.

— Je suis de votre sentiment. Ne m'attendez qu'un peu tard, cet après-midi ; je déjeune au restaurant, avec Mouchet.

— L'ami de mon repos. Bien !... Pendant que vous

mettrez des quartiers de bœuf sur votre langue avisée (je me rappelle mon Homère), je bavarderai à cœur joie et sans crainte de commentaires avec le brave Paulet, dont j'ai, ce matin, embrassé le frère, de retour de sa mission d'abornement franco-anglais.

Mouchet recevait ses hôtes dans un cabinet particulier du moins mauvais gargotier de Keurdoul ; la nappe était parsemée de roses et d'œillets ; une argenterie de bon goût décorait la table ; les domestiques, stylés, avaient, à servir, une dextérité qui contrastait avec la brusquerie des soldats retraités dont Ledolmer s'était entouré. Camille complimenta l'amphitryon sur l'ordonnance du repas.

— J'ai un peu collaboré avec le maître d'hôtel, avoua le gouverneur ; je ne suis pas l'ennemi d'un certain bien-être. Votre patron et moi, ajouta-t-il en riant, représentons deux époques ; il est l'homme glorieux de la conquête, et je suis un plat fonctionnaire qui considère l'humanité sous son aspect le plus administratif.

— Ne vous vantez point d'être un pacifique, vous qui multipliez, pour dompter vos sauvages, les campagnes guerrières dans la forêt.

— La logique seule des choses, et non l'amour de la bataille, m'a imposé cette attitude ; on m'a confié, pour me faire pièce, une sale colonie ; j'ai eu à cœur de la transformer en fleuron de notre empire tropical. Mes secrets souhaits sont de cent mille livres de rentes à Paris : Paris, paresse I

— Qu'en feriez- vous ? interrogea M"^^ Gazeaut ; il y a peu de types aussi fringants, aussi calés que vous,

— J'en serais peut-être embarrassé, après tout.

— Vous partageriez avec moi et, si votre part vous gênait, la Poupée se chargerait d'en disposer.

M™e Lahouet rougit de la façon la plus pudique du monde ; la rougeur s'accordait fort avec sa beauté.

— On assure, murmura-t-elle, que l'argent ne fait pas le bonheur.

— Heureusement, riposta Mouchet, car je serais désolé de ne pas être dans le cas d'assurer le vôtre, si j'avais les rentes de mon vœu.

M"^^ Lahouet rougit encore ; Mouchet multipliait avec une grâce discrète ses soins auprès d'elle, sans négliger ses autres convives ; il entretenait à renfort de rasades la gaieté chatnoiresque de Gazeaut, ripostait aux lazzi de la Gazelle, soutenait des paradoxes avec M"^^ Tobie, contait des anecdotes ; au dessert il s'éleva contre les perfidies qu'on lui prêtait à l'égard de Ledolmer.

— Qu'ai- je à gagner à son départ ? A quarante ans, je suis gouverneur de première classe, et ce sera là mon bâton de maréchal ; la place de vice-roi, sera dévolue, quand elle sera libre, à quelque homme politique désireux de se remplumer, ou, du moins, de payer certaines dettes criardes.

— Un politicien peut avoir du talent et accomplir de bonne besogne, remarqua Tobie.

— Je ne le nie pas ; mais il est, sans exemple qu'en pareil cas, les fonctionnaires de carrière et d'expérience n'aient été supplantés, dans les bons emplois, par la clique qu'un parlementaire traîne à sa suite ; et les affaires générales n'étaient pas mieux traitées. Admettez d'ailleurs que, par impossible, on me bombarde un jour gouverneur général ; on m'attribuera le plus exécrable des postes ; j'ai la réputation d'être homme à poigne ; les sinécures flatteuses iront aux autres. Je ne me plains pas, j'aime le travail. Je ne me tracasse, comme Ledolmer que d'être célibataire. i

— Les femmes ne manquent pas en ce bas monde, dit Mme Tobie, et un homme dans votre situation a le grand choix.

En principe, oui ; avouez cependant qu'un mari a rarement la femme qu'il mérite. Il faut se résigner à ce désagrément ; c'est une chance à courir. Le Français aime à être gouverné par des gens mariés ; ils lui paraissent de plus haute moralité que les autres. Que Panurge avait donc raison de se vouloir marier ! D'autant qu'il était gouverneur du Salmigondinoys, province à laquelle j'assimilerais volontiers notre joyeuse Afrique dont nos proconsuls, dans leurs discours, mangent volontiers le blé en herbe, et font prendre, quand ils sont atteints de cette algie qu'on appelle le Mal d'Emprunt, à nos financiers, les vessies pour des lanternes. Je reviens à mes moutons conjugalesques ; il convient qu'ici un proconsul soit marié, sans quoi il est fatal qu'il appète la femme d'autrui et il est soupçonné de se conduire avec elle comme cet ancien tyran d'humeur joviale qui menaçait de meurtrir certain époux au cas où il ne consentirait pas à lui ménager quelque passade avec son épouse.

— C'est l'espèce qu'en casuistique on appelle le lenocinium mariii, exposa Tobie.

— Quelle horreur I s'écria M"^^ Gazeaut. Et que décida le mari ?

— Je ne m'en souviens pas, riposta Tobie.

— Moi, je n'aurais pas hésité, reprit M"^^ Gazeaut ; j'aurais laissé couper le cou à mon homme, et serais restée une honnête femme.

— Moi, dit M"^^ Lahouet, j'aurais accepté, pour tuer le tyran au bon moment ; je me serais tuée ensuite !

— Fort bien, mais votre mari aurait eu quand même le cou coupé.

— Et vous. Madame Tobie, comment auriez-vous agi en l'occurrence ?

— J'aurais sauvé tout simplettement mon mari.

— Je connaissais à l'avance quelles seraient vos réponses ; je suis un peu psychologue.

Mouchet reconduisit ses invités à leurs villas respectives ; il se trouva enfin seul en voiture avec les Tobie.

— vSavez-vous, dit-il brusquement, que le bruit court en ville du mariage prochain de Ledolmer avec la Camérat ?

— Il n'a jamais fait allusion, devant moi, à une union de ce genre ; entre nous, je n'y crois guère.

— Sur certains sujets il est très cachottier I Les correspondances ne sont pas toujours discrètes. Ledolmer s'ennuie et souffre des nerfs ; le mariage est le port des quadragénaires fatigués ; une maîtresse sérieuse le retiendrait en plein courant ; or, il n'y a pas à Keurdoul de femme susceptible d'assumer ce rôle ; alors, mon cher, il épousera I... Sera-ce, après tout, la Camérat ? Vous ne me croyez pas ? Mettons que je me suis trompé ! Je n'ai nul besoin d'ajouter qu'une telle aUiance serait fort mal vue au Département et l'y placerait en mauvaise posture.

— Que notre maison sent bon le jasmin et l'œillet 1 Qu'elle est fraîche et tranquille ! dit à voix basse Camille, quand elle fut en tête-à-tête avec son mari dans l'antichambre obscure ; il serait si bon de n'en jamais sortir, pourvu que j'y fusse enfermée avec toi I Non, Marie cria- 1- elle à sa femme, ne vous dérangez pas. Ne montez pas me coiffer avant quatre heures I

Un moment après, comme Edouard entrait dans la chambre de sa femme, il trouva qu'elle pleurait ; il s'étonna.

— Je pleure pour pleurer ; cela me repose et ne signifie rien ; et j'ai aussi envie de rire. J'aime les beaux pays, les beaux logis, les beaux salons, les beaux couples, les arts plastiques, la musique, les gens spirituels, et nous nous sommes relégués à Keurdoul I Nous avons lié partie, dans une thébaïde sépulcrale que n'égaient

même pas les feux follets, avec une bande de lugubres moines paillards qui célèbrent l'ofTice administratif de la République. Le père abbé me fait de la peine, tant il est plus navrant que les autres ! Il supplie qu'on le traite en petit enfant, tend le derrière pour recevoir le fouet de la nounou, et me demande un peu d'être cette nounou. Et ces conversations pénibles qui, dès qu'elles ne sont plus officielles, pataugent dans le purin des lubricités 1 Quel guignon de retrouver ici les vices du petit bourgeois bien fermentes à la chaleur humide des tropiques I Ce pauvre Ledolmer est si faible, si raplapla, si gonflé de lui-même, si triste, lui qui fut un homme en son temps, de n'avoir plus qu'à confesser des fonctionnaires. Lorsqu'il est dans ses bonnes, il représente pour moi le type vieillot de l'oncle corsaire de l'Océan Indien, de l'oncle Barbassou à la recherche d'une femme, de l'oncle d'Amérique ; il semble dater du temps de Paul et Virginie, ou du temps de Surcouf ; j'ai envie, parfois, de lui présenter mon front à embrasser et une pipe bien bourrée, de lui demander des oiseaux des îles et du sucre de canne et de m'asseoir sur ses genoux pour lui entendre conter, pendant qu'il sirote son grog, des histoires de flibustiers et le combat de la Belle-Poule contre les Anglais ; je l'imagine avec des bottes à revers, des anneaux d'or aux oreilles et une blague à tabac faite d'une patte de caïman. Les bonshommes qui l'entourent retardent au moins d'un siècle et demi ; je les vois en perruque nouée et en culotte de droguet ; nous revivons le temps du chevalier de Boufllers.. C'est adorable, ça sent la boutique d'antiquaire, en dehors des heures où ça pue la merde, comme dit la Gazeaut, femme sans mœurs, qui représente ici très bien les demoiselles d'Opéra de notre xviije .Mais on n'épousait point ces filles, en ce temps-là, et Ledolmer gâtera mon beau

rêve en se mariant ; Mouchet a été cruel ; je ne le prenais que pour le plus malin des hommes ; il en est aussi le plus malicieux.

— Il voit juste ; il voit de loin et il agit en conséquence. Ledolmer est, c'est très sûr, à son déclin ; les charognards claquent déjà du bec. Le député local a été invalidé ; des élections auront lieu dans deux ou trois mois ; dès qu'elles seront terminées, nous rentrerons en France, où d'autres destinées nous attendent. Je connais le j eu de Mouch et ; j 'ai pénétré il y a belle lurette celui de Ledolmer ; ce dernier comporte quatre dames dont celle de mes pensées, et de celle-ci il ne tirera nul profit ; le jeu de Mouchet ne comporte qu'une dame de cœur.

Camille riait aux larmes.

— Nous nous sommes parfaitement compris, assurat-elle. Tu m'as consolée, ô neveu de notre oncle, et tu surveilleras les jeux.

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