‹ Le chef des porte-plume, roman de la vie coloniale [par] Robert Randau, pseudChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Camille et Tobie, êtres de sentimentalité, gouvernés par une puissante vie intérieure riche en nuances, étaient, malgré qu'ils fussent mariés, demeurés amants. Ils dissimulaient de leur mieux, aux étrangers, par fausse honte encore plus que par égoïsme, leur amour mutuel. Ils estimaient aussi que cette froideur apparente servait leurs projets ambitieux, en permettant aux tiers de les approcher plus près, avec plus de confiance et d'avoir plus d'abandon dans leur attitude. Ils étaient tous deux en communion parfaite d'idées et de goûts, s'étaient mutuellement confessé depuis longtemps les moindres particularités de leur enfance, de leur adolescence, et avaient trouvé, dans les modalités de leur histoire sensuelle et intellectuelle, des motifs de meilleure affection. Dans l'existence secrète, toute de tendresse, qu'ils menaient à côté de leurs devoirs officiels, ils étaient aux aguets des plus menus raffinements qui pouvaient encore resserrer leurs liens. La causerie leur paraissait le plus souvent impuissante à se raconter avec le soin nécessaire. Aussi avaient-ils contracté l'habitude de s'écrire de longues lettres où ils se dévoilaient l'un à l'autre à fond de cœur. Ils échangeaient ainsi' des états d'âme, et, en amants très épris, ils ajoutaient à leurs aveux des folies d'imagination, des rappels d'heures douces, esquis saient maints plans d'arrivisme, de volupté, de rabe laiserie, et en style direct. Ils se montraient là en nudité, abdiquaient les scrupules de la pudeur, se caressaient

de phrases avant-courrières d'étreintes. Ils y jugeaient les hommes avec sévérité et malice, y dépiautaient même leurs protecteurs, y critiquaient la conduite et les œuvres de leur entourage, mêmement lorsqu'ils conservaient, en réalité, de l'estime pour quelques-uns.

Camille recueillait et rangeait avec minutie cette double correspondance, dont la lecture, à ses moments de mélancolie, lui restituait courage et sourires.

Camille et son mari s'étaient absentés de Keurdoul pendant trois jours, invités par le gouverneur du Basfleuve à assister aux courses qu'à la fin de l'hivernage organisaient les indigènes de N'dar-Toll, la ville aux marigots, chef-lieu de sa colonie. Ils furent de retour à la capitale dans la matinée, et la jeune femme s'occupait à de menues besognes de rangement olrsque le boy lui annonça la visite de M. Golin. Ce dernierlui demandait un entretien confidentiel. Surprise, elle écarta les domestiques et reçut son homme dans le salonnet de la villa.

Ils s'accostèrent de froides politesses, et le directeur des travaux théoriques, après s'être assis dans le meilleur fauteuil, exposa de la sorte, à mi-voix, avec un imperturbable sang-froid, les raisons de sa présence imprévue : « Madame, avec votre permission, je mettrai de côté, pour aller droit au but, les vaines apparences de la courtisanerie et les impératifs de l'hypocrisie sociale. Votre mari m'a, depuis qu'il exerce les fonctions de chef de cabinet, témoigné, sans que je l'y aie en rien provoqué, une hostilité inexplicable. Sous le couvert de l'intérêt général, très vague prétexte quand on est aux colonies, où les questions de principes n'existent guère et où seules se posent les questions de personnes, il est entré en lutte avec votre humble serviteur. Il m'a desservi auprès de Ledolmer et a essayé de me démolir à Paris ; il ne parvint point à ses fins... Ne m'interrompez pas, je vous en

prie... Je suis donc en droit de me considérer comme en état de guerre avec lui, et de lui rendre, si je peux, coup pour coup. A lui les premières manches ; je m'explique : pour une raison ou pour une autre, je tenais beaucoup à ce que certain contrat de la colonie avec une compagnie de chemin de fer, signé déjà par Ledolmer, reçût son plein et entier eiïet. Votre époux intervint et le contrat fut résilié. A la même époque, il conseillait déjà à Ledolmer de se débarrasser de moi. Ne protestez pas, Ledolmer a vendu la mèche... Je passe... Un peu plus tart, votre mari s'opposa à ce que la Commission permanente émît un avis favorable à l'établissement d'un mont- depiété privé au Sénégal ; il fut toutefois mis en minorité dans l'assemblée que mon ami Pégrillard avait, je l'avoue, un peu cuisinée. Je m'intéresse aussi à cette affaire-là. A nouveau Tobie revint à la charge auprès du gouverneur, qui, avec sa faiblesse ordinaire qu'il dissimule de son mieux sous des dehors d'autocrate, lui promit de poursuivre l'annulation à Paris de la délibération don il s'agit. Enfin votre mari a obtenu de son patron que celui-ci sollicitât du ministre l'envoi à Keurdoul d'une mission d'inspection chargée en particulier de vérifier mes services. Ma situation à Keurdoul est donc menacée. Madame, j'ai résolu de me défendre. Je suis laid, et vous trouverez tout à l'heure que je suis abject, mais je suis fort. Croyez bien que je suis un homme qui ne s'embarrasse pas du moindre scrupule. J'ai jadis rudement trimé pour conquérir ma situation actuelle ; mes origines sont très vulgaires ; mon père est un petit ébéniste de Clermont-Ferrand ; c'est à ma volonté plus qu'à mes capacités naturelles que je dus d'entrer à l'Ixe et d'en sortir un des premiers. Vous me connaissez mal, je vous le répète : nul scrupule ne m'arrête! Or, j'ai en ce moment barre sur vous, et je suis décidé à en profiter.

La physionomie de M^^*' Tobie marqua un léger étonnement.

- Madame, comme je suis chef du Service des Travaux théoriques, l'entretien des bâtiments publics est dans mes attributions ; la villa que vous habitez est un de ces bâtiments ; on a profité de vos trois jours d'absence à N'dar pour exécuter de menues réparations dans votre logis ; hier je vins ici me rendre compte, moi-même et scul^ de l'exécution de ces travaux. Je pénétrai ainsi dans votre cabinet de travail. L'idée s'empara soudain de moi, qui admirais l'ordre régnant dans cette pièce, d'examiner quelques-uns de vospapiers. Ah 1 Madame, soyez belle joueuse et gardez le sourire 1 Très bien I Je poursuis... J'ouvris sans difficulté les tiroirs de votre secrétaire (je suis, assez habile serrurier), et y découvris le journal en partie double que vous rédigez avec la collaboration de votre mari. Je le feuilletai ; il m'apparut, pour mes projets, de première importance. Je le confisquai ; je suis moi aussi, un homme d'ordre et refermai avec soin vos tiroirs. Vous êtes rentrée la nuit dernière ; vous n'avez vu encore constater la disparition des précieux documents. Et vous savez pour quelle raison j'accole l'adjectif précieux au substantif documents. Revenu chez moi, j'en dressai l'inventaire ; il comporte cent vingt-sept pièces que je suis prêt à vous restituer.

Camille était devenue livide.

— N'est-ce pas que je conte bien et que vous appréciez mes histoires ? Vous éprouvez, en ce moment, le frisson de la petite mort. Puisque vous collectionnez vos impressions, vous n'oublierez pas de si tôt ma visite. Détaillez les nuances de ma méchanceté et jouissez de mon art. Je vous ai conduite à la sensation un peu spéciale qu'éprouve l'alpiniste en équilibre instable au

d'un précipice, et qui voit céder sous son poids, peu à peu, l'arbuste auquel il se cramponne. Je poursuis : Je ne me permettrai pas de vous railler sur tel ou tel point de votre correspondance parfois scabreuse. Vous y révélez, avec une morbidesse délicieuse, vos secrets d'alcôve ; je passai la nuit dernière (et je m'en souviendrai toujours) à compulser le sottisier d'une jolie femme. J'en suis encore touché ; il y a de ces perversités embrasées qui ...

... Ah 1 Madame, il n'y a pas que ça I... Maints hommes politiques, maints hauts personnages sont, dans ces écrits, jugés avec plus que de l'impertinence. Bref, j'ai là de quoi prendre une sanglante revanche de vos mépris et, soyez- en convaincue, je m'arrangerai pour la prendre, à moins que... De grâce, remettez- vous, Madame, vous êtes blanche comme un linge.

— Quelles sont vos conditions ? murmura M"^^ Tobie.

— Je ne vous en imposerai qu'une : la seule qui, avec une femme de votre sorte, soit vraiment efficace ; vous m'accorderez deux "heures de votre temps, <f dans le simple appareil d'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil » ; je me vengerai de votre dédain en vous prouvant que je dépasse ma réputation. A l'issue de cette séance que, je l'espère, vous trouverez trop courte, je vous remettrai le paquet de vos mémoires. Vous profiterez de mes leçons ; mes études en galanterie ont été poussées fort loin. Je vous connais ; après cette expérience in anima vili, vous quitterez Keurdoul dare dare, pour n'y plus jamais reficher les pieds ; la mémoire de mes exploits me mettra en outre à l'abri de toutes représailles de votre part ; vous me laisserez donc continuer ma carrière et ne vous inquiéterez plus jamais de moi ! Ne suis- je pas fin psychologue ? Je suis, en conscience, je l'avoue, malpropre au physique et au moral. Hein !

Le cœur sur la main, prétendrez- vous que vous et votre mari valez mieux que moi ? Vous vous lavez, c'est vrai ; à part ça, vous égrenez le chapelet complet des péchés capitaux. Avant tout, vous êtes orgueil et ambition. Aussi vous ne me tuerez pas, bien que vous en mouriez d'envie. Je suis laid, et mon cynisme plaît aux dames. Ne croyez pas un instant que je vous aime, que j'ai un coup de cœur pour vous 1 Non ! Je vous posséderai pour être sûr d'être à jamais débarrassé de vous. Je n'aime que les femmes qui aiment l'amour ; c'est pourquoi je n'ai aucun goût pour la légitime M"^^ Golin, qui est froide. Je l'abandonne aux soins de mon ami Fèbre son amant. A moi les baisers des nymphes I

— Quand et où ? demanda, glaciale, M"^^ Tobie.

— Mes com.pliments, vous êtes forte ! Et pratique ! Quand ? Eh ! le plus tôt possible ; et pourquoi pas cet après-midi ?... Où ? Sauvons les apparences. J'ai un vague bureau à Gorée, dans une maison abandonnée au fond d'une impasse déserte. Cet après-midi Ledolmer et sa clique visiteront les écoles installées sur l'îlot. J'aurai vos papiers ; je vous les restituerai après la petite formalité que vous savez.

Page 1