CHAPITRE VII
— Mes petites, dit Ledolmer aux deux dames, installez- vous sous le tendelet ; le soleil tape dur et abîmerait votre joli teint ; je ne parle pas pour la Gazelle qui achète le sien à beaux deniers comptants.
— Pas vrai, dit la jeune femme, j'ai pas encore réglé la note du parfumeur. Et, d'ailleurs, aujourd'hui, Mme Tobie est autant maquillée que moi 1... Eh I il balance, votre bateau... Partons-nous, oui ou zut ?
— On n'attend que Golin ; eh ! quand on parle du diable on en voit... Admirez donc la guimbarde de Golin; c'est la plus sale de la ville ; gentil, pour un type qui touche plus de quarante mille francs par an ! Et son casque, est-il frais ! Il y a sept ans que je le lui connais ; et ses pantalons donc, sont-ils effrangés par le bas ! Avarice et paillardise sont ses péchés mignons. Hors ça, il est excellent ingénieur et rigolboche. Ah ben quoi, Golin, d'un peu nous filions sans vous ? Ce que vous êtes congestionné 1 On dirait que vous vous êtes débarbouillé avec de la sauce tomate I
— Excusez-moi, Monsieur le gouverneur ; mon cheval boîte, et je n'ai que lui à l'écurie.
Le directeur escalada l'échelle du pont et, après avoir serré la main à Ledolmer, salua les dames. La Gazeaut, avec de petits cris, tira sa robe sur ses jambes.
— Bonjour, vieux satyre, cria-t-elle. Méfiez-vous, Madame Tobie, il a son œil du coin du bois !
— Etes- VOUS mauvaise aujourd'hui I
— Non, non, ne m'approchez pas. Rejoignez mon mari qui fume un affreux cigare à l'avant.
— Eh ! dit Golin en fouillant ses poches, j'ai oublié mon étui.
— Bah I mon bon, dit Ledolmer, ne cherchez pas..., vous n'avez jamais eu d'étui, prenez ce cigare, il est bon.
— Oh ! s'il est bon, je le garderai pour le fumer ce soir après dîner.
— Bien, dit M™® Gazeaut, et vous en réserverez la moitié pour demain ! J'ai des cigarettes turques, chère Madame ; choisissez, j'adore fumer quand je suis en mer.
La vedette s'était mise en marche ; sous l'atmosphère uniformément grise, crispée plus que tendue d'un bout à l'autre des horizons, sans un détail de nuage, sans un jeu solaire, les eaux avaient une vie exubérante ; la moindre teinte s'y creusait en bas-relief ; le moindre mouvement y devenait grandiose ; la plus légère léchette d'embrun se muait en cascade de pierres précieuses. Dès que la vedette eût dépassé les musoirs du port, l'océan se transforma en prairie de gemmes foisonnantes d'émeraudes ; nulle part n'exista la sensation d'immensité ; dès que la brise s'apaisait, les vaguettes tombaient et les eaux tordaient leur masse en épais muscles toujours en travail ; les goélands s'abattaient autour de la barque, lançaient des cris aigus, tournoyaient et se poursuivaient au-dessus du sillage de l'hélice dans des écumes qui, en se tressant, paraissaient du lait frais-baratté ; ça et là, sur quelque ondulation de lame, saillait, immobile, implacable, l'aileron brun d'un requin.
Les côtes de la terre ferme s'incrustèrent peu à peu dans une perspective plus lointaine ; elles étaient basses, ourlées d'une verdure à peine saillante, d'où se déta-
chaient, en plein ciel, des rôniers et des baobabs ; au nord, les factoreries de Rio Fresco plaquaient des tons blancs sur une longue dune de sable jaune ; au sud, les jetées de Keurdoul se confondaient avec les quais ; les escarpements couronnés de villas qui terminaient la presqu.île tranchaient, par leur rouge vif, trempé de tons violets dans le haut, avec le bleu noir de la mer qui baignait leur pied ; dans la cendre du ciel les maisons s'estompaient comme derrière des fumées. La bâtisse démesurée du palais dominait cet ensemble, et donnait, par sa solidité grossière, une impression de pérennité orgueilleuse qui semblait symboliser le triomphe, sur les terres tropicales, de l'impérialisme français.
Camille se retourna ; devant elle s'élevait l'îlot entièrement couvert de maisons d'où surgissait un énorme bloc de basalte dominant à pic la mer ; c'était, dans les aspects grandioses et désolants qui avaient jusqu'alors accablé la jeune femme, un coin de gaieté ; les demeures, dont elle apercevait les amples balcons, les vérandas ouvertes au-dessus d'étroites grèves, les toits d'un rouge bruni rongé de mousses, les murailles badigeonnées de teintes vives, empruntaient les dehors bonasses des anciennes villes provinciales de la métropole ; il y avait là, surtout, l'impression d'une cité faite, définitive, qui contrastait avec l'apparence saugrenue, heurtée, à l'américaine, de Keurdoul, où des masures de chiffonniers voisinaient avec de luxueuses villas et des terrains vagues. Une fortification de briques roses, en forme de demi-lune, hérissée de vieux canons, accroissait l'idée de saine vétusté bourgeoise, qu'on ressentait au premier abord ; on arrivait là dans un pays nouveau, dans une région placide, familière, qui réconfortait ; l'isolement de la cité du milieu des eaux accusait encore cette idée de retraite exquise à vieilles gens, se répétant les uns
aux autres, des histoires étranges, héroïques, de corsaires, de frères de la côte, de prises maritimes, de traite de nègres ; il y avait là de la légende qui traînait, de vieux bouquins, des manuscrits introuvables, des curés savants.
— Un coin pittoresque, observa Golin.
— Oui, ça a de la gueule, murmura M"^^ Gazeaut ; dommage que les belles choses soient toutes de l'autrefois; faut dire qu'il n'y a de jolies femmes que de notre temps.
— J'aime les vieilles pierres, qui accrochent pour nous le souvenir des temps révolus, dit Ledolmer ; cette ville est morte, et j'en suis navré ; elle a été prospère jusqu'au second tiers du xix^ siècle ; l'intensité de notre expansion coloniale la tua ; le noir, autrefois, nous apportait ici ses marchandises ; nous allons maintenant les acheter chez lui ; il y avait ici un comptoir, une station de commerçants à principes; nous avons changé de procédés ; notre nègre colonial s'est industrialisé, et nous lui donnons une portée sociale qu'il n'avait point jadis ; un port s'est construit en face de la vieille ville blottie au pied de son castel, etles citadins ont peu à peu émigré vers le port. Le rocher est devenu un point stratégique ; il est tout creusé de galeries ; des tourelles blindées remplacent les vieux remparts portugais et français ; nos traitants actuels se trouveraient^ort mal à l'aise dans ces habitations aux murs épais, dont le rez-de-chaussée était aménagé en captiveries, et où les pièces d'étages étaient^exigiies et incommodes. Il n'y a plus que quelques noirs ou mulâtres qui s'obstinent à vivre sur ce rocher ; chaque matin on leur apporte leur provision d'eau : la garnison seule conserve quelque vie à la cité où j'ai aussi installé une infirmerie, une imprimerie officielle, des écoles supérieures ; je voudrais qu'elle devînt une petite ville universitaire, un asile
de paix et de travail, un sanatorium pour mes officiers et mes employés fatigués ; je crois qu'avec un peu d'énergie et de bonne volonté on arriverait à garder à cette douairière un peu de son antique sourire, si personnel.
— En attendant, il faut la désinfecter, dit Golin; c'est toujours ici que débutent les épidémies de fièvre jaune ; les réservoirs ne sont plus entretenus et les larves de stégomya y pullulent après l'hivernage ; nous avons beau faire, boucher des trous, la commission d'hygiène découvre toujours de nouvelles citernes au cours de chacune de ses visites.
Camille s'était levée et s'approcha de la rambarde sur laquelle elle s'accouda; M^^ Gazeaut la rejoignit et lui dit, en rajustant des mèches folles de cheveux déplacées par le vent :
— Voyez donc Golin ; qu'a-t-il ? Il m'effraie ! Il a trop déjeuné, c'est évident ; c'est-à-dire qu'il n'a pas dû déjeuner chez lui ; il a, à cette heure, le teint d'un apoplectique ! Avec ça, il est doué, dit- on, en matière amoureuse, d'un appétit herculéen; regardez-le du coin de l'œil ; il a des épaules disproportionnées avec le buste, des bras très longs, un pif qui n'en finit plus, une barbe drue, le front bas, du poil jusqu'au bout des doigts ; un vrai gorille, quoi ! Des histoires terribles courent sur son compte !
— Où donc est passée M"^- Lahouet ? demanda Camille d'une voix blanche.
— Comment ? Vous ignorez qu'elle a été assez sotte pour s'amouracher à un degré incroyable d'un godelureau de son âge, surnuméraire au greffe, qui a une jolie figure du troisième sexe, des yeux languissants ; il file avec elle le parfait amour ; il y a trois mois que -cela dure ; il conyient d'avouer qu'elle s'accommode
fort bien de ce régime, car, en dehors des heures de rendez-vous, elle ne s'occupe qu'à dormir, à se baigner et à se pomponner ; mais lui n'y résiste pas ; il est d'une maigreur effrayante ; depuis deux ou trois jours, il s'est alité ; elle est allée le soigner et restera ce soir à son chevet jusqu'à dix ou onze heures. Est-elle bête I... Alors que Mouchet est fou d'elle et vient àKeurdoul, à tout instant, sous les prétextes les plus futiles, et seulement pour elle. Ah I ce Mouchet est un type comme il n'y en a guère ! Je ne l'aime pas ; il a un regard trop noir qui me déconcerte ; il est comme un de ces romans où il y a un tas de trappes, de souterrains, d'escaliers dérobés, de fantômes. Mars il a les dents en crochet et quand il croche, il tient bien.
La vedette accosta avec précaution un wharf en troncs de rôniers ; une plagette hémicirculaire bordait l'anse de débarquement ; un fort remous y régnait qui rendait difficile la mise à terre des passagers. A peine y furent ils que Golin s'éloigna, après avoir grommelé une phrase où l'on ne distinguait que quelques mots : (( Expertise... rendez- vous avec les maçons... charpentes pourries... dangereux...
A son tour Camille sollicita son congé du gouverneur :
— Je vous rejoindrai dans une petite heure ; j'ai une ou deux visites à laire, et une commande à prendre.
— Dépêchez- vous, s'écria M^^ Gazeaut ; mon mari est en train de rousser depuis le déjeuner parce que le patron lui a lancé que sa dernière goualante lui courait sur le Zanzibar ; ce vieux pote n'aime pas qu'on crache ainsi sur sa devanture. Alors entre lui qui marronne et son singe qui ronchonne, je serai mialheureuse jusqu'à votre retour.
Un moment après Camille, enfin seule, s'engagea dans une ruelle abandonnée où grinçaient, à la brise qui
s'élevait avec la marée, des persiennes à demi déscellées. Elle marchait en automate.
— L'ignoble individu ! Oh ! je me vengerai. Qu'il me restitue seulement mes papiers I
Elle eut quelque peine à découvrir la maison en ruines où Golin lui avait donné rendez- vous ; le directeur des Travaux théoriques l'attendait au bas d.un escalier branlant qu'ils montèrent en silence ; ensemble, ils pénétrèrent dans une chambre au plancher vermoulu, qui servait de resserre à meubles et qui avait été, longtemps auparavant, à usage de bureau, ainsi qu'en témoignaient des graphiques jaunis et des règlements moisis collés aux murailles ; un vieux lit aux matelas humides, une toilette à trois pieds, trois armoires disjointes, des chaises dépaillées encombraient la pièce mal éclairée par une fenêtre aux vitres crasseuses.
— Je regrette de n'avoir pas mieux à vous offrir, déclara Golin en fermant la porte à clef.
— Ici ou ailleurs, qu'importe ? répliqua Camille.
— J'ai dans ma serviette, continua Golin, la petite collection que je vous ai chipée. Je tiens mes promesses, moi. Soyez très gentille, et vous récupérerez votre prose. Je suis l'ogre, et il me faut de la chair fraîche.
Elle ne répondit rien, mais debout, tournant le dos à son compagnon, elle se dépouilla de sa robe, et se trouva en simple combinaison.
— Oh ! ces épaules ! oh ! ces jambes I rauqua Golin. Surprise de la façon inaccoutumée dont il prononçait
ces paroles, Camille se retourna et le regarda : il flageolait en chemise ; sur son visage passé du rouge cramoisi au violet, des lunules blanchâtres apparaissaient ; les veines du iront, gonflées, lui prêtaient un aspect hideux ; le cuir chevelu tout entier remuait par saccades.
— Je ne sais ce que j'ai ; je suis un peu étourdi, ce n'est rien.
— Les documents ? demanda Camille qui haussa les épaules.
— Là, dans ma serviette ; cherchez et vous trouverez, parole d'Evangile.
Elle ouvrit la serviette, reconnut, lié par une ficelle, le paquet de ses papiers ; elle le détacha.
— Cent vingt-sept, le compte y est ; vous contrôlerez tout à l'heure, continua à rauquer Golin qui l'avait enlacée par derrière et lui couvrait la nuque de baisers.
Elle se dégagea et, d'un geste, abattit sa combinaison. Au même instant, Golin poussa un cri étouffé et s'abattit sur le parquet ; son visage était noir maintenant ; le corps se figea dans une dernière contorsion, déformée par un ignoble éréthisme ; les yeux se révulsèrent.
Camille se pencha sur lui ; il ne remuait plus.
— Je pense qu'il est mort, murmura-t-elle. Oh 1 il y a une justice au-dessus de nous !
Une joie formidable l'envahissait ; elle avait échappé sans dommage aux serres de l'ennemi. Sa joie était si furieuse qu'elle fut un bon moment avant de pouvoir se rajuster, se recoiffer. Puis, vite, elle reprit ses papiers, les inventoria avec calme, les roula dans un journal. Elle se regardait en quelque sorte agir comme si son esprit eût commandé de loin à sa chair ; elle s'effrayait presque de son sang-froid. Sans hésiter, elle explorale contenu de la serviette ; il ne s'y trouva qu'une liasse de photographies obscènes, qu'elle y laissa.
Elle revint à Golin ; ses traits révulsés avaient une expression si affreuse qu'elle les recouvrit d'un mauvais torchon ; elle explora les poches de la veste ; elles ne renfermaient qu'un carnet ; elle l'ouvrit, et frémit de peur et de colère ; c'était là que le galant inscrivait ses bonnes fortunes et il y avait noté sa rencontre du jour avec Camille ; il la désignait par son nom et indiquait
la nature de ses exigences erotiques à son égard ; furieuse de cet outrage, M"^^ Tobie arracha, mâchonna et avala le feuillet accusateur ; elle mit enfin le carnet dans sa poche, sortit sans bruit, regagna la ruelle déserte et eut la chance d'arriver sur la place de la cité sans être aperçue. Elle pénétra chez un bijoutier noir, de talent renommé, auquel elle marchanda des griffes de lion montées sur filigranes ; à l'instant où, ses emplettes terminées, elle franchissait la porte, une belle mulâtresse, mariée à un employé des Travaux théoriques, et qui était la dactylographe particulière de Golin, la rejoignit ; avec un sourire, Camille s'informa de la santé de M"^^- Bourdier.
— Je ne vais pas fort, assura celle-ci ; j'attends justement M. Golin pour le prier de m'accorder congé demain. Je l'ai vu descendre du bateau.
— Il nous a annoncé, il y a un instant, qu'il avait je ne sais quelle expertise à terminer.
— Ah 1 bon ; alors je suis au courant ; il en a pour un bout de temps ; voulez- vous que je vous montre notre île ? Ma famille l'habite depuis cinq générations. Devant vous s'élève une de nos plus belles baraques (et elle désigna une vaste maison décrépite) ; on l'appelle ici le palais de la Compagnie des Indes ; elle a cependant été construite par mon grand- père, en 1847, mais ça flatte, n'est-ce pas, l'orgueil de nos concitoyens de posséder une maison légendaire ; pour eux tous les magasins à gommes, tous les entrepôts des rez-de-chaussée sont d'anciennes captiveries. Je ne vous ennuie pas ?
— Nullement, vous expliquez les choses à merveillel
— Oh I j'ai fait mon éducation à Bordeaux ; j'étais boursière de la colonie.
— Vous devez vous sentir bien seule sur ce rocher I
— Oh ! nous, gens de l'îlot, sommes toujours fourrés
à Keurdoul ; il nous est impossible de nous ravitailler sur place ; notre marché est indigent.
La place, qu'elles traversaient lentement, était occupée en grande partie par un jardinet où, sous quelques cocotiers rabougris, poussait foison de chiendent ; une mauvaise statue représentant, en allégorie, la Charité sous forme d'une f paisse cuisinière au sourire niais, était plantée au centre d'un des carrés de chiendent ; tout près de ce monument une minuscule halle abritait une demi-douzaine de marchands lébous qui offraient à la concupiscence des acheteurs une calebasse de cacaouettes, trois ignames et deux petits tas de kolas jaunis.
Une construction sans caractère, mais fort propre, occupait le fond de la place ; c'était l'imprimerie officielle, flanquée d'un côté d'une infirmerie, de l'autre de la mairie où s'engouffrait Ledolmer, suivi d'un cortège de fonctionnaires.
— Prenons cette ruelle, continua la mulâtresse ; elle nous mènera à l'église; nous avons de fort savants missionnaires (elle se signa en s'arrêtant devant le portail de l'église) ; s'ils écrivaient des livres sur notre histoire, les parisiens seraient bien étonnés d'apprendre comment vivaient nos grands pères ; ce serait plus épatant que tous les romans. L'intérieur de l'église n'a de remarquable que les girandoles en papier de couleur qu'y accrochent les enfants de Marie.
Au hasard, elles suivirent des venelles ombreuses où le crépissage de maisons aux tuiles éclatées gisait sur le sable des rues ; les moellons et les cailloutages à vif reluisaient, polis par la brise de mer ; certaines demeures, éclairées par des meurtrières barrées de fer, ressemblaient à des forteresses ; par ces portes cochères entr'ouvertes on apercevait des jardinets étroits où
poussaient des papayers et des avocatiers; un escalier de pierre aux courbes gracieuses conduisait de la cour à l'étage supérieur, entouré de vastes galeries où abondaient des verdures ; dans plusieurs maisons, au-dessus de l'étage d'habitation étaient bâties les chambres d'hivernage, ouvertes à toutes les brises et où l'on ne séjournait que pendant les mois torrides de l'année. Dans les ruelles orientées nord-sud, où le soleil, à cette heure, n'atteignait plus le sol, régnait une pénombre très douce, mordorée dans les lointains et, dans les premiers plans, tantôt lilas, tantôt d'un bleu violet. Camille qui, l'année précédente, avait pérégriné en Algérie et au Maroc, se rappelait avoir savouré, aux. heures chaudes de la journée, dans les quartiers indigènes des villes survcues à l'européanisation du paysage, des éclairages de même nature, d'une pareille riche diversité. Les cordons écarlates de briques qui soulignaient les fenêtres servaient de repoussoir à la multiplicité des teintes qui jouaient sur les façades, teintes si mobiles qu'on eût juré le ruissellement ininterrompu de quelque nappe liquide. Quelques vieilles négresses, assises au seuil de leur porte, où elles épluchaient des légumes, avaient la couleur du rocher qui partout apparaissait dans l'ossature de l'île. Une insolite sérénité de sa chair, le repos de son esprit, la détente de ses nerfs accusait le triomphe en beauté , autour de Camille, de l'intimité silencieuse des rues. Son aventure lui apparaissait sous un jour humoristique ; elle avait plaisir à songer aux commentaires peu charitables pour le défunt qui suivraient la découverte du cadavre.
— Quelle existence à la fois molle et énergique on menait dans ces baraques qui, à certains jours, devaient être embaumées par l'ambrette ou le poivre maniguette, et puer, le plus souvent, la basse épicerie de traite, remarqua-t-elle I
— Oh l les vieux papas n'y faisaient guère attention ; à mon idée, ils vivaient tant avec les indigènes qu'ils avaient la plus grande sympathie pour leurs coutumes et même pour leurs femmes ; ils se mariaient avec des noires, où, s'ils les avaient pour maîtresses, ils reconnaissaient leurs enfants mulâtres ; s'ils oubliaient de le faire avant de mourir, les bons pères et les bonnes sœurs de la mission recueillaient leur progéniture. Bien que je sois la descendante d'une union de ce genre, je reconnais volontiers que les produits de la fusion des races n'ont pas toujours été épatants. Je ne vous parlerai pas des mâles, mais voyez seulement les filles que vous croisez constamment dans les rues de Keurdoul ; elles sont de deux types : la fille ficelle et la fille gargoulette ; ou trop maigres ou trop amples ; les premières s'éteignent jeunes, épuisées par la tuberculose; les secondes souffrent souvent de maladies de cœur ; les familles de demi-sang dégénèrent vite. Moi, il paraît que je suis bien tournée ; je suis donc une exception ; mais pour rien au monde je ne voudrais avoir un enfant ; d'abord parce qu'il serait mal fichu, siir, puis, parce que ce serait pour moi, tant on vieillit vite ici, le début de la décrépitude.
— On devait tout de même, autrefois, bien s'ennuyer ici, au temps des bateaux à voiles ; les courriers étaient rares, et on était longtemps sans nouvelles de France.
— Oh I les vieux papas ne s'inquiétaient guère de ce qui n'était point de leur commerce ; il y avait d'ailleurs très souvent des voiliers en rade ; on vivait beaucoup à l'indigène ; si on ne buvait pas beaucoup d'eau on mangeait beaucoup de couscouss. De très bonne heure, le matin, les commis descendaient aux magasins ; la famille vivait la journée entière dans les galeries de l'étage, à prendre le frais ; on voisinait beaucoup ; la
pièce la plus belle de l'habitation était la salle à manger ; on régalait les capitaines de bateaux et ils payaient leur écot en bouteilles de vin, de liqueur, et en faisant les commissions des dames en France. Et puis, le dimanche on avait les offices ; et puis les commis allaient souvent marigoter ; ils n'étaient pas toujours très scrupuleux, loin de leur patron, et se livraient volontiers à la flibuste, mais c'était dans les mœurs^l'époque. Ils se confessaient au curé en rentrant, et le curé était indulgent ; quant, au patron il fermait les yeux tant qu'il y trouvait son bénéfice. Moi, je ne les bêche pas, les vieux d'autrefois ; c'est eux qui ont créé les grandes firmes actuelles, qui tiennent dur la côte entre leurs griffes ; ils étaient tous négriers, c'est vrai, mais pensez que la traite des noirs était très aléatoire. On se piratait mutuellement en pleine mer. Et puis on ne connaissait pas la quinine, en ce temps-là ; alors on mourait beaucoup.
Tout en conversant, les jeunes femmes avaient atteint l'extrémité d'une ruelle dont les maisons abandonnées, à toitures disjointes, aux volets arrachés, aux balcons croulants, dominaient la mer ; les rez-de-chaussée solidement construits, dont les meurtrières étaient voilées de toiles d'araignée, résistaient encore à la vétusté, malgré les embruns qui rongeaient les enduits et les mortiers. Au-dessus de ce quartier délaissé l'énorme roche noire du castel s'élevait ; de gros canons de fonte précipités du sommet de la forteresse gisaient, arrêtés par des éboulis, en équilibre instable, vigoureusement attaqués par la rouille. Au pied de cette immense falaise déferlaient les lentes et régulières lames de l'Océan, qui balançaient de grands lambeaux d'écumes détachés sans cesse par le remous des eaux. Entre les dernières demeures et les à-pic de basalte s'élevaient les
murs bas, blanchis à la chaux, d'une mesalla (1) rustique, qui baignait dans un flot de lumière rose ; quelques hauts sisals, emmêlés dans des haies de figuiers de Barbarie en fleurs, flanquaient le lieu saint du côté de la roche abrupte ; il y avait là un silence, une intimité fraîche et reposante, un parfum de poésie bucolique, qui, dans ce pays de sensations véhémentes, se déterminaient en volupté par leur imprécision même. On s'y oubliait ; c'était une véritable oasis d'âme dans ce désert sentimental que les tropiques créent d'autant plus vaste autour de l'être que celui-ci a plus d'intellectualité et plus d'énergie.
Les promeneuses retournèrent sur leurs pas et empruntèrent un chemin étroit qui côtoyait la grève ; celle-ci était formée de galets goudronneux, qui bruissaient, monotones, et zézayaient sans cesse sous les caresses de la vague.
— Quel charmant asile que cet îlot, pour un poète, dit Camille ! 11 perdrait ici de délicieuses heures à rêver, parmi les ruines, au bord des eaux.
— Le poète est d'une espèce assez rare, en Afrique, répondit M«^^ Bourdier, M. Golin m'a raconté quelque chose de rigolo ; aux derniers examens de l'école supérieure des noirs du castel, un pédagogue qui avait du vague à l'âme imagina de donner à ses candidats le sujet mirifique suivant: « Vous êtes assis sur un rocher, près de la mer ; vous regardez l'horizon ; narrez vos impressions et vos pensées et ce que vous sentez d'inaccoutumé I » Les pauvres négrillons interloùués répondirent, comme s'ils s'étaient donné le mot, qu'ils sentaient là l'odeur des tinettes qu'on y déversait sans cesse, et que pour cette raison ils n'allaient jamais
(1) Oratoire musulman.
s'asseoir au bord de l'eau. Le pédagogue furieux leur flanqua zéro à tous. C'est que, vous savez, c'est un monsieur étonnant que M. Golin I Et pas fier I Cliaque mardi il vient manger le couscouss chez nous, avec M. et Mn^e Henriat et M^^ Pisistrate ; il est d'une gaîté I Camille pâlit sous ses fards et pensa se trouver mal ; d'un effort de volonté elle retrouva son sourire ; il était notoire que Golin, qui avait de furieux appétits de femme, avait plusieurs maîtresses, et que M"^*' Bourdier était de celles-ci, de même que ses amies Henriat et Pisistrate ; étaient- elles rivales, où formaient- elles harem autour de lui, ou toutes collaboraient- elles à satisfaire ses instincts ? Il n'avait désiré que de beaux animaux, en somme, et sa fin était digne de sa vie ; un lambeau de chanson obscène, entendu jadis dans une cour de caserne, où des troupiers chantaient en chœur, flotta dans la mémoire de Camille :
Est mort comme il avait vécu...
et un profond dégoût des hommes et dej'amour était en elle.
Elles ne lardèrent pas a rencontrer Ledolmer qui, a leur vue, s'empressa de prendre congé du maire à qui il prodiguait force poignées de mains. Son premer mot fut de s'informer de Golin.
— Je ne l'ai pas aperçu ; M"^^ Bourdier m'assure qu'il a ici des occupations fort absorbantes.
— Bon ! dit le gouverneur en souriant. Vous avez terminé vos courses ?
— Je n'ai trouvé chez elles aucune des personnes que j'étais venue voir. De guerre lasse, je m'étais réfugiée chez le bijoutier ; c'est là que m'a d>'nichéeM'^^ Bourdier.
Cette dernière déclina l'invitation que lui adressait It gouverneur de se joindre à lui pour une^^excursion au
castel ; elle voulait attendre sur le quai le directeur des 1 ra aux théoriques, à qui e le a ait un besoin urgent de parler, serra des mains, et s'éloigna.
— Ce brave Bourdier va être proposé, par son chef, pour les palmes académiques, dit Ledolmer ; il est à cette heure l'homme le plus décoré du pays ; je crois que Golin lui a fait accorder toutes les croix coloniales possibles. Ah I ses mérites sont grands !
Gazeaut sortit à cet instant d'un petit café en compagnie d'un lieutenant d'artillerie rougeaud et dodu, qui devint cramoisi quand Ledolmer lui serra la main et ajusta furieusement ses gants lorsque le commis le présenta aux dames ; il guida aussitôt le groupe vers les terrains militaires enclos de palissades et défendus par des écriteaux menaçant les indiscrets de peines exemplaires. M"^»-' Gazeaut et son mari, désireux de se gausser de lui, le rejoignirent, quémandant des explications techniques sur tout ce qui frappait leurs yeux ; côte à côte, à leur suite, marchaient ( amijle et le gouverneur.
Ils s'engagèrent sur la route ombragte d'épais baobabs qui conduisait au sommet du castel.
Ledolmer para.ssait tout grouillant de joie; ses sentiments à l'tgard de Lamille avaient évolué peu à peu ; il n'admettait plus, quand il se trouvait avec ses leudes, les grasses plaisantenes de nai^uère sur la jeune femme ; il était fier de sa beauté comme s'il eût tte son père. C'était indéfinissable et profond; il ne disirait plus sa société charnelle ; il n'avait plus d'autre souhait que celui d'une intimité confiante avec elle ; il avait besoin de lui témoigner du respect; au( une réflexion de nature brutale ne lui venait alors à l'esprit ; il s'itonna.t d'à 1leurs du ci.ani,enient qui se produ.sa.t en lui a son msu. Elle s'en apercevait, et son amitié pour lui s'accroiSsait de possibilités amoureuses ; elle ne jugeait, comme
toutes les femmes, les hommes que selon le désir qu'elle leur inspirait ; elle était donc très embarrassée pour avoir une opinion sur Ledolmer. Elle n'y songeait point dès qu'elle était en tête-à-tête avec son mari, mais dès qu'elle était seule, elle se demandait ce qu'était cet homme, dont on lui contait maintes aventures héroïques, et dont le regard était si singulièrement pénétrant ; bien qu'elle eût mené une existence très simple et très prosaïque d'étudiante à Paris, et que son seul et peu compliqué roman de jeunesse avait abouti à son mariage avec Tobie, cependant la nature de ses travaux, qui portait en particulier sur les mœurs politiques si tourmentées des grands Etats d'Europe au xvr siècle, tendait à lui laisser soupçonner des abîmes d'arrière-pensée dans la conduite des modernes manipulateurs d'hommes. Aussi se tenait- elle toujours sur le qui- vive, sans affectation, dès que Ledolmer était près d'elle ; il l'avait constaté, et en était, au fond, flatté.
11 l'interrogeait sur ses travaux actuels, qui s'attachaient à décrire la situation intérieure des principautés italiennes après la chute de Napoléon ; elle connut bientôt qu'il était très au courant de la question, et eut plaisir à lui exposer et sa méthode et les résultats qu'il lui donnait ; il ne lui avoua point que son érudition était de fraîche date et qu'il s'était astreint à se documenter sur la matière afin de provoquer en elle et cet étonnement et l'accroissement de sympathie qui devait en résulter entre eux. Elle ne lui cela point qu'elle éprouvait quelque embarras, parfois, à cause du manque de livres de rchrences; il en profita pour la prier d'user de sa propre bibliothèque, riclie en livres de sociologie, et lui su^^géra de ne point borner ses études sur le féminisme à l'ctude de la femme europtenne, mais de s'occuper aussi des noires d'Afrique ; il était prêt, à ce propos,
dès qu'elle le voudrait, à lui procurer les renseignements capables de l'aider à traiter le sujet
— Ecoutez, c'est bien simple, lui dit-il, je suis un homme tout rond ; vous n'avez qu'à venir, le soir, rejoindre votre mari, à son bureau, où je suis sans cesse ; vous le distrairez d'abord des besognes accablantes que je lui suis bien reconnaissant d'entreprendre à mon bénéfice ; notez les points précis sur lesquels vous souhaitez des détails ; je vous les donnerai, et ils sont inédits, je vous assure. Vous me plaisez tant ; vous faites, avec votre mari, un gentil ménage ; j'adore les jeunes gens.
— Vous êtes plus jeune que nous, mon cher gouverneur.
— C'est bien vrai, ce que vous dites là ; seulement il n'y a plus en moi que l'intention d'être jeune ; je n'en suis pas plus fier pour cela. Voyez-vous, Madame, je suis né bon bourgeois français, et j'ai vécu comme un héros de Feminore Cooper ; ça fait très bien dans les bouquins à l'usage des enfants ; imaginez un grognard de la Grande Armée, ou un reître, qui n'a point cessé d'être à la bataille depuis l'âge de vingt ans, et qui, un beau matin, alors qu'il est sur le retour, se réveille général ; au premier abord c'est mxerveilleux ; beau est le rêve ; or, s'il y réfléchit, il voit bien que pour lui, il est trop tard pour tout ; il a bu de l'eau sale, et maintenant qu'il peut boire de bons vins, le bourgogne lui fait mal au ventre ; il a couché sur la dure, et maintenant qu'il a un bon lit il a des insomnies et des rhumatismes ; il a courtisé des négresses et maintenant qu'il est entouré de jolies femmes, il sait qu'il y aurait du ridicule pour lui à vouloir être aimé pour lui-même. Les livres ne lui apprennent plus grand'chose ; il n'est plus capable que d'enthousiasme, parce qu'il est encore bien naïf, au fond, malgré sa taille épaisse, ses rides, sa peau tannée, ses
migraines et son lumbago. Mais, je vous assure, j'ai ma philosophie et je prends en riant ces multiples inconvénients ; en somme, nombre de gens m'envient, me détestent, conspirent contre moi et sont impuissants à me chiper ma place. Il ne me reste que le plaisir de triompher d'eux ; c'est un duel perpétuel ; j'ai, de temps à autre, la satifaction du duelliste vainqueur.
— Mon cher gouverneur, mon ambition est d'être votre Machiavel ; je marquerai les points et serai votre historiographe.
— Oh ! je vous considère uniquement, votre mari et vous, comme mes meilleurs collaborateurs ; je ne veux point vous séparer de Tobie, qui a, de même que vous, le grand mérite de saisir du premier coup l'essentiel d'une question. Je dis que c'est un mérite, car cet essentiel est bien rarement là où le bon peuple le place. Alors, c'est entendu, disposez de mes bouquins et de moi à votre guise et pardonnez au vieil égoïste que je suis le plaisir que j'aurai à échanger quelques idées avec vous. Ah ! nous arrivons au sommet du rocher.
Une vaste terrasse bétonnée, d'où saillaient les coupoles des tourelles, dominait la mer ; de cette hauteur, celle-ci encore ne donnait point l'impression d'immensité; une ouate grise était appliquée sur les limbes du ciel et l'étouîîait ; les eaux étaient comme endormies ; le littoral, mince bande d'un jaune éteint au nord et^à l'est, s'empâtait de plus en plus dans les rayons poussiéreux du soleil à son déclin. A l'ouest les hautes falaises sur lesquelles s'élevait la masse blanche du palais flottaient derrière des vapeurs violettes ; le pourpre des latérites s'hypertrophiait, tombait en cascades fluides sur les plages, ruisselait sur les surfaces déclives, s'écoulait en torrents parmi les écueils et les hautes lames qui déferlaient sans cesse sur les grèves.
— Vous admirez tout cela, dit Ledolmer ; je serais heureux que quelqu'un écrivît un livre sur le puffîsme du paysage ; il n'y a rien là- dedans que ce que nous y mettons. Moi, quand je vois de l'ombre, je me dis : il y fait frais ; et quand je suis dans la steppe en plein midi, je me dis : il fait chaud ; il n'y a pas de poésie, pas d'indéfinissable dans la nature ; chaque chose y est à sa place.
— Je ne suis point de votre avis ; le paysage a une psychologie comparable à celle de la politique ; elle lui est propre, et a des nuances et des délicatesses infinies. Mais, pardon, où donc nous fait-on passer ? Nous descendons dans une cave.
— Non, ce sont les casemates et l'intérieur des tourelles.
Ils écoutèrent les explications que leur prodiguait le lieutenant joufflu qui, dans une atmosphère de fournaise, dans la mi-obscurité des souterrains, manœuvrait des leviers de commande, faisait mouvoir les coupoles, expliquait des mécanismes compliqués, dont le cliquetis éveillait des échos sinistres dans les profondeurs du fort ; il vantait la puissance des énormes canons ruisselants d'huile, et bafouillait parfois, troublé par les agaceries de M™^ Gazeaut et de son mari.