LA VITESSE
D'après l'article 37 de la Convention de 1903, les Allemands devront faire circuler sur la ligne de Bagdad des trains mixtes et des trains directs. Ceux-ci accompliront une fois par semaine au moins le trajet entre Haïdar-Pacha et Alep et iront « au moins une fois toutes les deux semaines jusqu'aiu Golfe Persique ». D'après ce même article, a la vitesse de ces trains directs ne pourra, dès leur
(I) V. La ftevue, irr juin 1905. La Weltpolitik allemande el le monde musulman, par Alexandre Ular, |>. et La Revue Bleue. Le Chemin de fer de Bagdad, par M. Dubief, 15 juin 1907, [». 7 K).
CHAP. Ier. — LE POIXT DE VUE TECHNIQUE 155
création, être moindre de 40 kilomètres à l'heure. Quand le réseau sera achevé, cette vitesse devra atteindre jusqu'à 75 kilomètres ». Ainsi donc, aux termes mêmes de la Convention, la vitesse acquise sur la ligne de Bagdad sera presque égale à celle des grands express européens. En 65 heures, on ira de Constantinople à Bagdad, alors qu'il faut aujourd'hui 56 jours !
Mais nous doutons que l'article 37 reçoive jamais une scrupuleuse application, et cela pour plusieurs raisons :
1° Ces trains directs, filant à 75 kilomètres, entraîneraient de lourdes dépenses ! Sans doute, la Société reçoit bien une annuité supplémentaire de 350.000 francs, destinée à couvrir les frais occasionnés par la circulation de ces trains rapides, mais ce sont là des dépenses dont l'utilité n'est nullement justifiée et il est probable que cette clause de la Convention restera lettre morte.
2° La vitesse de 75 kilomètres serait dangereuse. En effet, il faut tenir compte des arrêts, et cette moyenne représenterait ■ une allure de 85 à 90 kilom. à l'heure. Les déclivités de la voie ne seront-elles pas trop fortes à certains endroits, le développement des courbes sera-t-il suffisant pour atteindre une pareille vitesse ? M. Chéradame ne le croit pas et son raisonnement est juste (1).
3° Tl est matériellement impossible de porter la marche des trains directs jusqu'à 75 kilomètres.
(i) André G,hérâclame. Ouvrage cil , p. 103.
IIe PAETIE.
ÉTUDE ÉCONOMIQUE
La ligne de Bagdad traversera des régions parti culièrement accidentées ; elle gravira les pentes des hauts plateaux anatoliens par des rampes raides ; elle franchira les cols du Taurus et de l'Amamus par une série de lacets. Et dans ce pays d'Asie Mineure, la vitesse sera très réduite ; on ne peut raisonnablement songer à s'élever jusqu'au col d'Oloukichla à pareille allure et il serait criminel ou fou de vouloir redescendre sur Adana en filant à 90 kilom. à l'heure.
D'ailleurs, les trains de voyageurs circulant sur les principales lignes de la Turquie d'Asie n'ont aujourd'hui qu'une allure relativement modérée. Leur vitesse varie entre 22 kilom. 7 sur la ligne Haïdar-Pacha-Ismidt et 32 kilom. 3 sur la ligne Smyrne-Dinaïr (1).
L'écart est, on le voit, considérable entre la vitesse jusqu'à ce jour acquise et celle que l'on se propose de donner aux trains devant emprunter la future ligne de Bagdad.
4° On peut enfin se demander pourquoi, puisqu'une si grande vitesse est coûteuse, dangereuse, à peu près impossible, est-elle stipulée dans la Convention ? Présenterait-elle de sérieux avantages, répondrait-elle à une impérieuse nécessité ? Certains auteurs, et notamment M. Dubief, soutiennent qu'il y a intérêt à marcher aussi vite que possible à cause de la route, qui a 'est pas sûre (2).
(1) Von Presse,!. Op. cit., p. 43.
(2) Rèvue&leue, art cit., L5juin L907.
Mais si les bandes de Bédouins ou de Kurdes essayent de piller les trains, nous ne croyons pas qu'elles en seront empêchées par une allure plus rapide. Que l'on file à 50 ou à 75 kilomètres à l 'heure, si la ligne doit être militairement gardée, la surveillance devra toujours être exercée. Ce n'est pas une question de sécurité qui a dicté les dispositions de l'article 37 aux négociateurs turcs et allemands. Cette clause fut insérée dans la Convention, d'après les renseignements qui nous sont fournis par M. A. Chériadame, uniquement pour prévenir une dénonciation calomnieuse dont le ministre des Travaux Publics, Zinhi-Pacha, venait d'être la victime auprès du sultan. Ce fut donc le ministre qui insista auprès de MM. Zander et Huguenin pour leur faire accepter la vitesse de 75 kilomètres, « en leur faisant remarquer qu'elle pourrait bien n'exister jamais que sur le papier, la Société devant, jusqu'à l'achèvement lointain de la ligne principale du nouveau réseau, trouver bien des occasions de faire adoucir les rigueurs de cette clause, (1). Il s'agissait avant tout, pour Zinhi-Pacha, de réfuter l'accusation portée contre lui de toucher, de la part de la Société d'Anatolie, un backchich considérable en remerciement de la bienveillance qu'il lui témoignait.
Il est donc à peu près certain que la vitesse de 75 kilomètres ne sera pas atteinte sur le réseau de Bagdad avant de longues années.
(1) André Ghéradame. Ouvrage cit*, p. 105.