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être clans l'Anatolie, où les Arméniens fourniraient une main-d'œuvre « patiente et experte ». En Mésopotamie, au contraire, on ne parviendrait que très difficilement à fixer l'Arabe nomade ou à civiliser les Bédouins et les Kurdes. Les quelques rares ouvriers agricoles que l'on rencontre dans ces régions travaillent suivant des procédés anciens et routiniers, usant d'instruments tout à fait rudimentaires, et il serait très délicat, peutêtre même impossible, de les initier aux méthodes modernes. D'ailleurs, leur nombre est totalement insuffisant pour exploiter les terres nouvelles mises en culture. Les Allemands devront donc faire appel à la main-d'œuvre eurorjéenne. Ce seront des étrangers qui viendront s'établir en Mésopotamie, et ainsi, dans l 'empire même du sultan, se pratiquera une sorte de colonisation allemande, but suprême et inavoué de toute la politique orientale de Berlin depuis 1870. Le Chemin de fer de Bagdad, qui devait être aux yeux des Turcs un véritable bienfait pour leur pays, aboutira sans doute à la renaissance industrielle et agricole de l'empire ottoman d'Asie, mais du jour où le premier boulon fixait au sol asiatique le premier rail allemand, du jour où le sultan concédait à M. A. Kaula, agissant pour le compte de la Deutsche l>ank, la ligne Haïdar-Pacha-Ismidt et prolongements, de ce jour il installait dans son empire une puissance étrangère, dont la politique habile consisterait à transformer le pays pour en retirer
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exclusivement tous lès avantages, eu accaparer tous les profits.
Pour mener à bonne fin la tâche qu'ils ont entreprise, les Allemands n'auront pas dans l'indigène nu auxiliaire suffisant. « La population de la Mésopotamie, écrit le lieutenant-colonel von Bieberstein, n'est que de -t millions 1/2 d'habitants... et on estime que 10 ou 15 millions de colons parviendraient difficilement à faire rendre aux terres de cette région même la moitié de leur valeur productive » (1). Et les colons, d'où les Allemands espèrent-ils les faire venir ? Au premier abord, il semble qu'ils ne songent nullement à détourner vers la Turquie d'Asie le flot d'émigrants qui, chaque année, s'embarquent à Hambourg à destination de l'Amérique du Sud. M. Vambéry déclare que « l'Association Asiatique allemande », créée par des hommes d'expérience, ayant des intérêts dans les opérations d'Asie, est très modérée dans ses vues, et que, quoique active dans la propagande des entreprises économiques en Asie-Mineure, elle n'a jamais sérieusement songé à l'idée d'une colonisation allemande dans ces contrées » (1). Mais il reconnaît que c'est, « par contre, le rêve de ces patriotes allemands qui se font les apôtres du Pangermanisme et qui sont impatients de voir proclamer P Allemagne comme l'arbitre suprême des destinées de Phumanité ». Et ce rêve est celui de beau-
(1) Bévue du Cercle militaire, 29 mars 1902, p. 357. (1) Revue, 1er août 1902, p. 271.
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coup de sujets du Kaiser. Sans doute, i] ue s'agit pas de pratiquer une colonisation ouvertement allemande ; elle s'abritera non pas sous l'aigle impérial, mais sous le Croissant ; elle n'en sera pas ce] tendant moins effective, et bien que ce soit le drapeau turc qui flotte encore dans ces régions, l'esprit germanique y régnera ! Ce rêve de colonisation, l'empereur Guillaume II lui-même, au cours de son voyage de 1898 en Terre-Sainte, l'a .laissé deviner, lorsqu'en termes emphatiques, dans un lyrisme exalté, il célébrait le succès de la colonisation allemande commencée par les Templiers. Ce rêve, c'est celui que certains écrivains d'outre- Ehin, notamment le docteur Sprenger dans son livre (( La Babylonie, la terre la plus riche du passé et le champ de colonisation du présent », ont traduit en termes frappants : « De toutes les terres du globe, écrit cet auteur, il n'y en a pas invitant davantage à la colonisation que la Syrie et la Mésopotamie...
» L'Orient est le seul territoire du monde qui n'ait pas encore été accaparé par une grande puissance. C'est cependant le plus beau champ de colonisation. Si l'Allemagne ne manque pas l'occasion et s'en saisit avant que les Cosaques étendent la main de ce côté, elle aura, dans le partage du monde, acquis la meilleure part. »
a Dans ces régions (Asie-Mineure), écrivait en 1883 un autre Allemand, M. Paul Dehn, il serait possible, par une conquête pacifique, de créer une nouvelle Allemagne, qui offrirait en grandeur, en
population et en richesses à la vieille Allemagne le plus solide bastion contre le danger russe, contre le Panslavisme )) (1). Officiellement, si le Chemin de fer de Bagdad ne doit pas entraîner la colonisation de la Turquie d'Asie, il n'en est pas moins vrai que les Allemands envisagent déjà cetté colonisation comme une éventualité susceptible de se r-ealiser dans un temps plus ou moins long. C'est là nue conséquence inéluctable de l'établissement des voies ferrées dans ces régions. Mais il ne suffit pas aux Allemands d'avoir l'intention de déverser leur trop-plein de population en Turquie d'Asie, il faut qu'ils le puissent réellement en pratique. Or, peut-on espérer qu'il en sera ansi, en un mot, la colonisation est-elle possible dans l'empire ottoman d'Asie l Etudions cette question au triple point de Ame physique, politique et économique.
Et en premier lieu, au point de vue physique. Le climat a parfois des rigueurs qui rendront très difficile l'établissement des colons européens dans ces régions. M. Hermann, inspecteur des exploitations agricoles des chemins de fer d'Anatolie, conseiller des Ecoles d 'agriculture turques et administrateur d'une partie du domaine privé du sultan, ne croit pas à la possibilité d'une colonisation européenne dans TAnatolie, qui possède « un climat continental offrant les plus grands contrastes... Les rigoureux froids d'hiver (alternent) avec les chaleurs
(1) P. Dehn. Deulschland und die Orientbahnen, p. 44; G Frantz, Munich, 1883.