CONCLUSION FINANCIÈRE SUR LE CHEMIN DE FER DE RAGDAD
« Peut-on dire, écrit M. A. Chéradame, que l'entreprise de Bagdad se présente dans des conditions favorables ! Le contraire semble l'exacte vérité » (1). Cette opinion avait été exprimée depuis longtemps du haut de la tribune de la Chambre des Lords anglaise, en 1882, par lord Kimberley, qui déclarait que (( la ligne de l'Euphrate coûterait trop cher pour le revenu qu'on pourrait en tirer ». Pendant les premières années d'exploitation, tant que la renaissance industrielle et agricole des vilayets tributaires de la ligne de Bagdad et de ses embranchements ne se sera pas produite, le trafic local, peu considérable, sera impuissant à fournir à la Société Impériale une source de recettes suffisante pour rémunérer les capitalistes dos fonds prêtés. Pendant les premières années.
(1) Ouvrage vile, p. 194.
le succès de l'entreprise du Chemin de fer de Bagdad est donc très aléatoire. Nous avons vu dans le chapitre précédent qu'il ne fallait compter ni sur les voyageurs, ni sur le commerce international pour rapporter au Bagdadbahn de sérieux bénéfices. La Société végétera tant que le pays n'aura pas été transformé au point de vue économique, tant que l'industrie et l'agriculture n'auront pas pris toute l'extension qu'on attend d'elles.
Cette période de tâtonnement, d'hésitation, le colonel Eogalla von Bieberstein l'évalue à plusieurs dizaines d'années (1).
Mais pour être éloigné, le succès n'en est pas moins certain ; c'est ce que tous les auteurs reconn ai sent, même les plus pessimistes. MM. Verney et Dambmann, qui n'évaluent qu'à 14.560.000 francs le trafic total que la ligne peut espérer sur son parcours, depuis le golfe d'Alexandrette jus- Golfe Persique (2), reconnaissent néanmoins que, d'une façon générale, non pas spécialement pour le Chemin de fer de Bagdad, mais pour toutes les entreprises de railway en Turquie d'Asie, au bout d'une certaine période, la situation s'améliore. Et s'ils déconseillent à la petite épargne, aux petits capitalistes, « qui peuvent être appelés à vendre leurs titres du jour au lendemain, par suite de la maladie ou des nécessités de la vie » d'engager leurs fonds dans des entreprises de railways parce
(1) Revue du Cercle militaire, 29 mais 1902, p. 258.
(2) Ouvrage cité, p. 301.
232 IIe PARTIE. — ÉTUDE ÉCONOMIQUE
que la période de construction et 'les mauvaises recettes forcées des premières années offrent trop d'aléas pour eux », ils admettent volontiers qu' (( une fois cette première période écoulée, les progrès de la civilisation, de la colonisation et de l 'agriculture permettront vraisemblablement de rémunérer le capital engagé. Le capitaliste adsé qui aura tout d'abord sacrifié une certaine somme, pourra, dans un nombre plus ou moins grand d'an nées, en retirer de beaux revenus )) (1). Eh bien, il en sera ainsi pour le Chemin de fer de Bagdad ! Les capitalistes devront attendre :
1° Que la sécurité soit dans le pays. Lorsque la ligne sera à l'abri des attaques possibles des bandes pillardes qui, de nos jours encore, ravagent ces régions, les commerçants n'hésiteront pas à confier à la Compagnie de Bagdad le transport de leurs expéditions ou de leurs commandes. Or, certainement, avec le rail, le calme, la tranquillité renaîtront, parce que la civilisation pénétrera plus profondément dans l'intérieur de la Turquie d'Asie, et pour ne pas succomber en luttant contre elle, les Bédouins et les Kurdes ne quitteront plus leurs déserts ou leurs montagnes pour se livrer à de hardies razzias.
2° Il faut que la prospérité économique de l'empire ottoman d'Asie ait atteint un certain développement. Cette condition se réalisera, nous l'avons démontré, au bout de quelques années, et alors le
(1) Ouvrage cité, p. 215.
succès de l'Entreprise de Bagdad ne sera plus douteux. (( Me basant, écrit von Pressel, sur la fertilité des provinces de la Turquie d'Asie, sur les statistiques officielles..., sur mes notes personnelles, sur celles de mes ingénieurs qui ont parcouru en tout sens la Turquie d'Asie..., je puis répondre catégoriquement... que l 'exécution d'un réseau ferré général sera un véritable succès pour les capitaux qui y seront employés..., pourvu toutefois que l'œuvre soit conduite sagement, tant pour son installation que pour son entreprise » (1). (( La ligne de Bagdad est une entreprise réalisable, si l'on ne veut pas, avant cela, faire un coup de bourse qui enrichisse les syndicataires au détriment des gens naïfs qui prennent actions et obligations. )) (2)
3° Par conséquent, et c'est là une troisième condition dn succès, la Société Impériale du Chemin de fer de Bagdad doit s'efforcer d'inspirer confiance aux capitalistes bailleurs de fonds,, en bannissant tontes les spéculations louches qui seraient de nature à diminuer le crédit dont la Société a besoin de jouir auprès des porteurs de titres.. Si elle se livrait à des manœuvres fâcheuses, les capitalistes, effrayés, s'empresseraient d'exiger le remboursement de leurs actions ou de leurs obligations, et la Société étant incapable, durant les premières années d'exploitation, d'effectuer ces paiements, .il en résulterait fatalement la banque-
(1) Von Pressel. Op. cit.] p. 25.