LI S OFFRES ALLEMANDES AUX CAPITAUX ÉTRANGERS
Depuis la guerre de 1870, le jeune empire d'Allemagne s'est uniquement consacré au développement de son commerce et de son industrie. Son activité économique a pris un essor extraordinaire : son sol s'est couvert d'usines et de manufactures, sa flotte commerciale, devenue une des plus importantes du monde, exporte dans tous les pays les produits de la mère-patrie ; sa population elle-même va toujours en augmentant, rendant plus impérieux le Drang Nach Osten. Le Chemin de fer de Bagdad constituerait une voie ouverte à cette poussée, surtout s'il devait rester, comme les Allemands le voudraient, exclusivement germanique. Mais pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que l'Allemagne puisse à elle seule mener à bonne fin cette œuvre colossale. Malheureusement pour elle, elle en est incapable ; la bonne volonté, la persévérance ne suffisent pas quand il s'agit d'une entreprise aussi gigantesque : sans doute, elle pourra disposer d'ingénieurs intelligents et actifs ; elle puisera dans son trop-plein de population des ouvriers vigoureux qui encadreront solidement les travailleurs indigènes et deviendront plus tard des colons précieux pour la métropole ; la production de ses usines est assez intense pour fournir les locomotives, les wagons et les rails nécessaires à
258 IIe PARTIE. — ÉTUDE ECONOMIQUE
la construction et au fonctionnement de la ligne ; elle se sent assez d'énergie pour triompher des obstacles qu'elle peut rencontrer, mais il lui manque l'indispensable : je veux parler des capitaux. Oui, tout l'argent que l'Allemagne possède est engagé dans son commerce et immobilisé dans ses usines et ses manufactures. C'est en vain qu'elle ferait appel à des capitalistes nationaux, c'est inutilement qu'elle les convierait à participer à une œuvre qui doit augmenter l'éclat de l'aigle inrpérial ! Ils n'ont pas d'argent disponible et ne peuvent souscrire à l'émission de titres par la Société de Bagdad.
Quand elle conclut la convention de 1902, l'Allemagne savait parfaitement qu'elle ne possédait pas le premier sou des millions dont elle allait avoir besoin, mais elle comptait sur les capitalistes étrangers, et elle pensait que moyennant une faible compensation, elle se procurerait facilement auprès des diverses nations les fonds nécessaires.
Elle devait éprouver d'amères désillusions. Pour avoir voulu trop garder, elle devait tout perdre !
Avant même la signature de la Convention de 1902, il y eut des tentatives d'accords financiers ■ entre la France et l'Allemagne. Le 6 mai 1899, les représentants de la Deutsche Bank, de la Société d'Anatolie, de la Banque ottomane, de la Compagnie française Smyrne-Cassaba se réunirent à Berlin et décidèrent que la Société Impériale ottomane du Chemin de fer de Bagdad serait une
Société nouvelle, distincte cle la Société d'Anatolie, et que les deux pays, France et Allemagne, auraient une part égale dans les apports, dans la direction, dans l'exploitation et dans les bénéfices de l'entreprise. La situation offerte à la France paraissait donc avantageuse, ("est que les Allemands s'étaient parfaitement rendu compte que, ne possédant pas eux-mêmes des capitaux, « le ma relié de Paris, avec l'abondance et le bon marché de ses disponibilités, offrait à leur entreprise des avantages cle premier ordre et qu'on ne devait pas hésiter à s'assurer au prix de sérieuses concessions. » (1)
Cet accord de 1899 se traduisit par deux conventions, de 1902 et 1903. L'une et l'autre ne purent aboutir. En 1902, la Deutsche Bank et la Compagnie Smyrne-Cassaba, soutenue par M. Constans, notre ambassadeur à Constantinople, décidèrent que le capital nécessaire à la construction du Chemin de fer de .Bagdad serait fourni, savoir : 10 0/0 par l'Allemagne, 40 0/0 par la France et 20 0/0 seraient réservés aux capitalistes des autres pays ayant des intérêts en Turquie. « Dans l'esprit de M. Constans », comme d'ailleurs dans la pensée allemande, « ces derniers 20 0/0 seraient le lot cle la Russie » (2). Mais voici que la presse russe, la Novoïe Vré'mia, le Swiet, le Méssa-
(1) M. de Peyerimhoiî. Bulletin du Comité de l'Asie française, avril 1901, p. 25.
(2) La Liberté, 6 août 1902.
IIe PARTIE. —
ÉïUD É ECONOMIQUE
ger Financier de Russie, que l'on suppqsàit être inspiré par M. de Witte, mènent une vive campagne contre pareille convention. Le Chemin de fer de Bagdad est dénoncé comme un concurrent du Transsibérien. On le considère comme un instrument de guerre que l'Allemagne met aux mains de la Turquie pour résister à la puissance russe. Et la presse de Pétersbourg s'élève avec vigueur contre les offres franco-allemandes ; ie gouvernement russe lui-même demande officieusement à ses sujets de se désintéresser financièrement du Bagdad et de consacrer leurs capitaux disponibles (( dans les chemins de fer nationaux, affaires plus utiles et plus sûres que les entreprises rivales de l'étranger. » (1)
L'opposition rujsse fit tomber l'accord. C'esf alors que l'on décida d'offrir à l'Angleterre la part que la Russie n'avait pas voulu accepter. Mais Londres refuse également.
Devant ce nouvel échec, les groupes français et allemands décidèrent de former un nouveau eondominium. La France, l'Angleterre et l'Allemagne seraient sur le même pied : 30 0/0 de capital serait réservé à chacune d'elles et les autres 10 0/0 reviendraient à de petits Etats, la Suisse, la Belgique ou la Hollande. En échange, on espérait que les financiers anglais interviendraient auprès de leur gouvernement et obtiendraient de lui :
1° Son consentement à l'élévation des droits de
(I) Revue de Géographie, mai 1902^ p. 293.
douane ottomane ; 2° ta promesse de faire passer la Malle des Indes par la future ligne de Bagdad.
Un moment, on put croire que l 'Angleterre allait adhérer à cette combinaison. Au mois d'avril 1903, M. Balfour, alors président du Conseil des ministres anglais, déclarait à la Chambre des Communes que « comme l'opposition de l'Angleterre ne serait pas un obstacle insurmontable à la réalisation du projet, il serait regrettable qu'une route aussi importante conduisant aux Indes fût ouverte exclusivement sous une direction étrangère et il avait annoncé que l'Angleterre y participerait si on lui offrait des garanties suffisantes » (1). Mais cette déclaration souleva une vive émotion dans le pays. Le Gouvernement est attaqué avec violence par la presse, on l'accuse de favoriser une entreprise entièrement germanique, on représente le chemin de fer de Bagdad comme un levier mis entre les mains de l'Allemagne, et dont celle-ci pourrait, selon les besoins de sa politique, faire constamment usage contre l'Angleterre et contre la Russie. Sous la pression de l'opinion publique, le marquis de Lansdownne à la Chambre des Lords, et M. Balfour, à la Chambre des Communes, reconnaissaient le mois suivant (mai 1903) « que les propositions faites à l'Angleterre ne présentaient pas des garanties suffisantes, et que dans ces conditions, le gouvernement britannique ne pouvait
(1) V. Journal Officiel, 20 novembre 1903. Discours de M. Deschane], p. 2797.
i r pa RtiE. — étude économique
prêter les mains à l'entreprise » (1). Pour la troisième fois, la tentative franco-allemande n'avait pu réussir !
Après cet échec, la France et l'Allemagne, non découragées, se mettent à l'étude d'un nouveau projet : 40 0/0 du capital sont encore attribués à la France et à l'Allemagne, les derniers 20 0/0 seront donnés à d'autres groupes. La parité des droits semble respectée : le Conseil d'Administration et le Comité directeur comprendront un nombre égal d'Allemands et de Français. Le Président serait choisi parmi les premiers ; le secrétaire général parmi les seconds. Le matériel serait acheté moitié en Allemagne, moitié en France. Il semblait donc que cette convention nous plaçait sur le même rang que l'Allemagne, sur le même pied d 'égalité.
Mais cette parité n'était qu'illusoire : les autres groupes qui détiendraient les 20 0/0 du capital, suisse, belge ou hollandais, risquaient fort d'être plutôt sympathiques à l'Allemagne, nous mettant toujours ainsi en minorité lorsqu'il s'agirait de prendre une décision. Les négociations, à peine terminées, avant même qu 'aucune offre ne fût faite à ces groupes étrangers, la Deutsche- Bank laissa comprendre qu'elle était disposée à ne pas tenir les promesses faites et à saisir la première occasion favorable pour accaparer à la fois la présidence du Conseil d'administration et la
Direction de la Société. En réponse à ces prétentions, au mois d'octobre 1903, le Gouvernement français refusa d'admettre à la cote sur le marché de Paris les titres de Bagdad.
Ce fut un rude coup pour la Deutsche Bank, d'autant plus pénible qu'il venait la frapper au moment où elle s'y attendait le moins. Mais c'était une leçon nécessaire à l'intransigeance allemande. Comment ! pour construire sa voie ferrée du Bosphore au Golfe, la Société Impériale a besoin de capitaux que seule l'épargne française pourra lui fournir, et en échange de ces capitaux elle ne nous offrait que des concessions tout à fait illusoires ! Bile voudrait diriger, exploiter à sa guise, considérant qu'elle aurait suffisamment payé les services rendus par les capitaux français en s 'acquittant envers eux d'un faible intérêt ! Mais le Bagdadbahn n'est pas indispensable aux capitalistes de France pour placer leur argent. D'autres voies leur sont ouvertes, d'autres sollicitations leur sont adressées. Et si nous consentions, en 1902-1903, à lier partie avec l'Allemagne, nous entendions que notre appui financier nous soit payé et nous voulions notre part dans la direction, l'administration et les bénéfices de l'œuvre, qui ne devait plus rester allemande, puisque les Allemands à eux seuls étaient incapables de la mener à bonne fin. (( Donnant, donnant» ; la Deutsche Bank n'a pas voulu adopter ce principe, et le Gouvernement français fit bien de lui fermer notre marché.
Comment expliquer l'exagération des préten
IIe FAUT TE. —
ÉTUDE ECONOMIQUE
lions allemandes '! La raison doit en être cherchée, croyons-nous, dans l'attitude de certaines banques privées françaises. Faisant passer leur intérêt personnel avant l'intérêt de leur pays, des banquiers parisiens n'hésitèrent pas à fournir à la Société Impériale, en 1902, après l'échec des premières propositions financières, une grande partie, 30 0/0, dit-on, du capital nécessaire à la construction de la section Koniah-Eregli. (( Le premier tronçon du Bagdad, écrit M. P. Imbert, a été construit, comme les lignes d'Anatolie, avec l'aide des capitaux français. Mais ce sont des maisons de Paris, en relations d'affaires avec la Deutsche Bank, qui ont apporté les fonds aux entrepreneurs allemands » (1). Ainsi, ces banquiers privés faisaient absolument le jeu de l'Allemagne. Pourquoi donc celle-ci aurait-elle consenti des concessions quelconques, puisqu'en sous-mains elle se procurait chez nous l'argent dont elle avait besoin ? Il est regrettable qu'en cette circonstance, les banquiers français n'aient pas cru devoir repousser les offres de la Deutsche Bank. Et depuis, il semble bien qu'ils ont toujours réservé bon accueil aux propositions allemandes, même au moment où les relations diplomatiques entre les deux pays étaient extrêmement tendues. C'est ce que soutient V Humanité du 22 avril 11)11, sous la signature de Lysis : <( D'une communication intéressante émanant d'un consul de France, écrit-elle, nous extrayons
(Ij ftevue des Deux-Mondes, !'" avril 1907, |>. 672.
le renseignement suivant : au moment du différend marocain, en avril 1905, alors que la situation entre la France et l'Allemagne était si critique, le marché allemand se trouvant très gêné, les banques allemandes tirèrent de fortes sommes sur les banques françaises et se procurèrent, grâce à l'assistance de ces dernières, l'argent dont elles avaient besoin. Le Mourir Economique, a constaté de même dans son numéro du 5 Décembre 1908 : « Nous savons que les relations étroites entre les banques françaises et allemandes n'ont été a aucun moment troublées sérieusement par les allures menaçantes de la politique allemande. Les banques françaises peuvent " placer à Berlin d'importants capitaux français, qui servent, aujourd'hui comme hier, à alimenter les entreprises allemandes à l'étranger " . Nous pourrions peut-être, au besoin, ne pas attacher une grande importance aux paroles de Lysis, ne les considérer que comme une information de journaliste, puisée à une source plus ou moins sérieuse, si M. A. Chéradame, avec la haute autorité que lui confèrent s%s connaissances sur les questions d'Orient, et particulièrement sur cette affaire de Bagdad, n'avait lui aussi, bien avant Lysis, signalé cette attitude des banques françaises. Dans une conférence par lui donnée à la Société Normande de Géographie, le 17 décembre 1906, il s'exprimait ainsi : (( Pour les hommes d'affaires informés, ce n'est point un mystère que les Allemands empruntent journellement en France les sommes quif leur sont nécessai-
°206 IIe PAKTIE. — ETUDE ÉCONOMIQUE
res au maintien de leur industrie... Les considérations qui précèdent expliquent pourquoi les Allemands ne peuvent trouver chez eux les quelque huit cent millions de francs nécessaires à cette entreprise et pourquoi, finalement, ils ont formé l'audacieux projet de trouver en France ces millions destinés à une entreprise exclusivement ailemande. » (1)
Oui, les manœuvres des banques privées françaises sont très condamnables. C'est à leur sympathie pour les entrepreneurs allemands que l'on doit la nouvelle tentative que la Deutsche Bank essaya en France en 1906. Un an à peine après le renvoi de M. Delcassé, alors que l'Allemagne avait pris une attitude si provocatrice à l'égard de la France, la Deutsche Bank ne craignit pas, au mois de juillet 1906, de revenir à la charge auprès du Gouvernement français et de présenter cette fois-ci l 'affaire de Bagdad comme exclusivement allemande. Et les banques parisiennes lui prêtèrent ouvertement leur appui, faisant distribuer des prospectus « où il était audacieusement affirmé que les titres du Chemin de fer de Bagdad allaient faire incessamment l'objet d'une émission publique et seraient admis en Bourse et cotés au Parquet » (2). En mars 1907, M. A. G-winner, directeur de la Deutsche Bank, et M. Zander, directeur
(l) Rapporté par M. R. Perraud. ft<!oue, Ie' mars 1909, P. 27.
(2; Revue, I" mars 1909, p. '>:>.
CHAP. IV
du chemin de fer d'Anatolie, vinrent à Paris ; mais leur voyage ne put vaincre les résistances du Gouvernement français qui, une fois encore, refusa de laisser coter les titres à la Bourse.
En résumé donc, la politique allemande a surtout consisté à former avec les banques françaises un consortium privé qui la dispenserait d'une entente avec le Gouvernement français. Si ce consortium avait pu réussir, l'entreprise de Bagdad conservait son caractère germanique ; la Deutsche Bank demeurait directrice et présidente : pour payer les services des capitaux étrangers, elle n'avait (|ii 'à leur fournir un simple intérêt... Il est à souhaiter que les banques françaises ne tombent pas dans le piège que leur tend la diplomatie allemande. Si elles savent refuser leur concours, le Chemin de fer de Bagdad ne pourra avancer, car l'appui financier de la France et de l'Angleterre lui est indispensable. Il y a quelques mois à peine, la Gazette rie Cologne écrivait : « Du côté allemand, on a toujours déclaré que nous ne repoussons nullement mais verrions au contraire, très volontiers la participation de l'argent -étranger. Les financiers français n'ont qu'à venir, ils recevront chez nous un bon accueil » (1). Oh ! nous n'en doutons pas ! mais il faut faire savoir aux Allemands que le bon accueil ne nous suffit pas, que nous voulons des avantages palpables et certains : qu'il leur est impossible de se procurer en sous-main
(1) 4 février 1911.
268 IIe PARTIE. — ÉTUDE ÉCONOMIQUE
les capitaux nécessaires, qu 'officiellement le gouvernement n'autorisera l'émission des titres du Bagdad que moyennant de sérieuses concessions. L'œuvre leur tient trop à cœur pour que, renonçant à leur intransigeance, ils ne consentent à donner à la France la place qu'elle doit occuper dans le Chemin de fer de Bagdad, en raison des services financiers rendus.
Mais le gouvernement français a-t-il toujours eu dans cette question de Bagdad une politique telle que la commandaient nos intérêts en Orient ? C'est ce que nous devons maintenant examiner.