LES PERTES FRANÇAISES DANS LE BAGDADRARN
Pour être à même d'apprécier les pertes que le Chemin de fer de Bagdad fera subir aux intérêts français en Orient, il est nécessaire d'exposer rapidement quels sont ces intérêts. On peut les classer en deux catégories :
1° Les intérêts économiques et commerciaux ;
2° Les intérêts religieux et moraux.
A la séance du 23 janvier 1902, M. Delcassé, alors ministre des Affaires Etrangères, affirmait que nous avions la seconde place en Orient, après l'Angleterre. A cette époque notre commerce dépassait 150 millions ; des sociétés françaises exploitaient 1.400 kilomètres de voies ferrées, avec les lignes Moudania-Brousse, Smyrne-Cassaba, Mersina-Adana, Beyrouth-Damas, Damas-Hauran,
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auxquelles s'est ajoutée en 1905 l'a ligne Damas- Homs-Hama, que l'on se propose de prolonger jusqu'à Alep et Biredjick ; est encore soumis à notre influence le chemin de fer de Jaffa à Jérusalem ; les ports de Beyrouth, de Smyrne qui représentent ensemble 20.500.000 frcs. de capital français, les quais de Oonstantinople, les mines de charbon d'Héraelée, diverses usines et manufactures sont administrées par des Compagnies françaises. En somme, nous avons près de 354 millions engagés en Turquie d'Asie et 318 en Turquie d 'Europe, et si nous ajoutons à cela les 60 0/0 de la Dette publique ottomane, soit 1.764 millions représentant les créances de la France vis-à-vis du gouvernement turc, nous voyons que nos intérêts forment un total de 2 milliards et demi de francs (1).
A ces intérêts purement économiques viennent s'ajouter ce que j'appellerai des intérêts moraux. J'entends par là toutes les écoles et les Facultés, les établissements hospitaliers et de bienfaisance que la France a créés en Orient. Ce sont les hôpitaux de Saint- Antoine et de Saint-Roeh à Smyrne ; de Saint-Louis à Jaffa ; de Saint-Joseph à Jérusalem ; ce sont les dispensaires de Smyrne, de Brousse, de Tripoli, de Jérusalem encore, de Bethléem et de Nazareth, d'ismidt et de Mossoul ; et la grande quantité d'hospices pour pèlerins, construits en Terre-Sainte ; ce sont les orphelinats
(1) Henri Bohler. Questions diplomatiques <•! coloniales, ]'■'■ mars 1903, article cité, p. 284-285.
CIT. IPr. INTERETS FRANÇAIS DANS LE BAGDAD 273
français de Beyrouth, de Brousse, de Tripoli, dé Siiryrne, de Jérusalem, de Tyr et de Bagdad. Et je n'ai énuméré que les plus importants. Il y en a plus de 300 pouvant abriter 100.000 malades ou indigents. Nos écoles ne sont pas moins nombreuses. « Il y a quelques années, disait M. Delcassé à la séance précitée, le nombre des élèves fréquentant les établissements et les écoles où on parle français, n'atteignait pas tout à fait 50.000 ; au printemps dernier, ce nombre atteignait 90.000 et je sais qu'il a augmenté depuis » (1). Et notre langue se répand ainsi dans toute la Turquie d'Asie. « Aucun Français n'est établi à Bagdad, écrivent MM. Verney et Dambmann, et cependant notre langue est parlée partout. A l'hôpital militaire d'Alep, les registres et les feuilles d'observations sont rédigés en Français, la méthode française y est employée et tout le personnel de cet hospice fait usage de notre langue. Le Français est exigé pour entrer dans les grandes administrations de Grèce et de Turquie » (2).
Ce qui a contribué le plus à développer en Orient nos intérêts économiques, ce qui a propagé notre langue, ce qui nous a aidés à créer les œuvres charitables, c'est le protectorat religieux de la France sur les chrétiens d'Orient, protectorat dont l'origine remonte à Charlemagne, consacré par les Capitulations et, plus récemment encore, par l'alinéa
(1) Journal Officiel, 24 janvier 1902, p. 145. (•2) Verney et Dambmann. Ouvrage cité, p. 86.
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7 de l'article 62 du Traité dé Merlin de 1878. il s'étend sur pins de 700.000 chrétiens habitant l'empire du sultan.
L'influence française en Orient s'exerce donc d'une façon prédominante : nos intérêts y sont considérables et le préjudice que pourra leur causer le Chemin de fer de Bagdad n'en sera que plus sensible. Il est du devoir du gouvernement français de veiller avec un soin jaloux à la protection de ces intérêts, sinon nous ne tarderons pas à sentir les funestes effets du Bagdad allemand.
Déjà la construction de la future voie ferrée allemande menace de ruiner la plupart des Chemins de fer français établis en Turquie d'Asie. La Deutsche Bank a réussi à conclure avec la Société Smyrne-Cassaba un accord aux termes duquel deux Allemands feraient désormais partie du Conseil d'Administration de cette Société, et deux Français entreraient dans celui de la Compagnie d'Anatolie. Au premier abord il semble qu'il n'y ait là rien de compromettant pour la Société française, a En réalité, écrit M. Chéradame, la situation est la même comme disproportion des forces que si une année de 10.000 hommes et une de 100.000 échangeaient entre elles deux soldats. Llles n'en garderaient pas moins leur puissance respective » (1). Mais le raisonnement change si l'on considère que la Deutsdhe Bank a eu l'habileté d'ac-
(I) André Chéradame Ouvrage cité^ j>. 17.
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ea parer la plupart des titres de In Société Smyrne- Oassaba. Ainsi, cette voie ferrée qui aurait pu devenir une entreprise française très prospère après l'achèvement du Bagdadbahn parce qu'elle détournera une grande partie du trafic et fera du port de Smyrne un concurrent dangereux de celui d'Haïdar-Paeka, est sur le point d'être absorbée par la convoitise allemande et d'être englobée dans le réseau d'Anatolie dont elle ne sera plus qu'une utile dépendance.
Situation identique pour la ligne Mersina-Adana. Mêmes manœuvres allemandes, même diminution de l'influence française. Par l'article 12 de Tirade de 1902, le gouvernement ottoman a concédé à la Société d'Anatolie « la construction et l'exploitation de tout nouvel embranchement qui aboutirait à la Médierr aînée entre le port de Mersina et celui de Tripoli de Syrie ». Après la signature de cet iradé, les Allemands laissèrent sous-entendre que cette clause serait la ruine de la Compagnie française Mersina-Adana, Ils allaient, eux, construire une ligne nouvelle, se détachant du Koniah-Bagdad pour aboutir au Golfe d'Alexandrette, absorbant ainsi tout le trafic de la future voie de Bagdad. Evidemment la Compagnie Mersina-Adana ne se sentit pas capable de lutter victorieusement contre la puissante Société allemande. Elle entrevit la ruine à bref délai et supplia Le gouvernement français d'intervenir auprès de la Deutsche Bank pour que celle-ci rachète les titres. La Banque allemande s'empressa d'opérer ce rachat : Le but
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qu'elle visait était atteint : elle devenait la maîtresse d'une ligne qui lui rendrait les plus grands services pour la construction et l'exploitation d ! son Bagdad.
Enfin, tout récemment on prétendait que les Allemands feraient subir au tracé adopté du Bagdad bahn une légère modification, le détournant (de quelques kilomètres vers le sud afin de passer pap Alep. Et l'on disait également qu'ils avaient obtenu la concession d'un chemin de fer à voie étroit • destiné à relier Alep à Alexandrette par Antioche. — La conclusion de tous ces empiétements successifs de la Compagnie allemande en Turquie d'Asie est que « notre réseau de Syrie sera, pour ainsi dire, décapité au nord » (1). Et c'est là une des conséquences du Bagdad allemand !
Malheureusement, ce n'est pas la seule ! Après avoir accaparé nos chemins de fer, les Allemands s'efforcent de mettre la main sur nos ports et nos quais. Du jour où la ligne Smyrne-Cassaba sera sous la dépendance complète de la Société d'Anatolie, la Compagnie française qui exploite les quais de Smyrne sera gravement compromise. Sans doute sa concession ne doit prendre fin que le 1er janvier 1953, mais le gouvernement turc s'est réservé le droit de rachat des quais, magasins, etc., pour les exploiter directement. Eh bien ! ne peut-on pas préstimer que la Deutsche Bank tentera vis-à-vis
(1) Robert <le Gaix. Questions diplomatiques ri coloniales, \" mars 1!)H , p. 277.
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d'eux la même manœuvre qui lui a si bien réussi en 1888, contre la Compagnie anglaise Ludwig Seefelder, W. J. Alt et C°. A cette époque elle poussa le gouvernement turc à racheter à ladite Compagnie la ligne Haïdar-Pacha-Ismidt et se la fit rétrocéder. Qui nous dit que dans un temps plus ou moins long, elle ne fournira pas au sultan, en sousmain, l'argent nécessaire pour acquérir ces quais et se les faire concéder.
Nous sommes d'autant plus fondés à émettre cette opinion qu'en 1899, les Allemands conçurent le projet audacieux d'expulser M. Granet et la Compagnie française qui exploitait les quais de Constantinople pour s'installer à leur place. En octobre 1899, en effet, le sultan nomma une commission chargée d'étudier cette portion du rachat. Et l'indemnité à payer fut fixée à 41.000.000 de francs. Qui devait les fournir ! Nous n'avons qu'à lire l'article que la Deutsche Zeitung publia en décembre 1889 pour connaître le fin mot de l 'affaire : « lie gouvernement turc, écrivit-elle, n'a pas actuellement l'argent nécessaire au rachat et ne saurait se charger lui-même de l'administration des quais. Il devrait donc se trouver quelqu'un qui fournît les fonds et se chargeât de l'exploitation. Ce serait la Compagnie des Chemins de fer Orientaux ou d'Anatolie. Comme la Deutsche Bank est derrière l'une et l'autre, ce serait la Banque allemande elle-même. Par conséquent, si les quais devenaient possession allemande ne fût-ce qu'à bail, tous les transports et les c ommu n i-ca t i o ns seraient
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aux mains des Allemands. Les conséquences économiques et politiques seraient incalculables. » En novembre 1902, le même journal reprenait encore cette idée. « Nous grouperons tous les chemins de fer et les quais (Constantinople et Haïdar-Pacha) en un grand trust allemand, placé sous le contrôle de la Deutsche Bank ». En 1902, la banque allemande n'eut pas les 41.000.000 demandes par la Compagnie française ; mais lorsque le Bagdad sci a terminé, nul doute qu'elle ne fasse un nouveau sacrifice pour détrôner les Sociétés exploitantes actuelles de Constantinople et de Smyrne, afin d'englober ces ports et quais dans « le trust allemand ».
Nos intérêts commerciaux paraissent, eux aussi, singulièrement compromis. « Les efforts persévérants que font tous les Allemands pour accaparer tout le commerce d'importation en Turquie, ainsi qu'ils sont parvenus à le faire en Egypte, soin inouis », écrivait notre Consul à Adana en 1905. « Les négociants du pays ne doutent pas que bientôt ils achèteront tout à l 'Allemagne, excepté ce que son sol ne produit pas et qu'elle ne peut créer... A Mersina, il y a dix ou douze ans à peine, les seuls produits français étaient connus ;.en 1903, nos importations n'atteignaient que le septième rang ; en 1904 elles descendaient au huitième, avec Je modeste total d'un demi-million de francs » (1). Du jour on ils auront construit leur Bagdad, où, pa r l 'accomplissement de celle œuvre colossale, non
(I) Victor Bérard. Ouvrage cité, pf 263-264;
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seulement ils auront entouré d'une auréole le mot d' (( Allemand », mais aussi se seront créé un moyen de pénétration puissant et efficace, leur commerce s 'accroîtra toujours davantage, nous ravissant la seconde place, qu'en 1902, suivant M. Delcassé, nous détenions encore ! La locomotive allemande, concurrent redoutable pour le commerce français en Orient, sera, en même temps, un danger permanent pour notre protectorat religieux. Les Allemands connaissant fort bien les services incontestables que ce protectorat a rendus à la France dans le Levant, le convoitent depuis longtemps. Dès 1890, la Wolkszeitung de Cologne écrivait : « Nous ferons comprendre aux Français que nous avons assez de leur protectorat pour les œuvres de Terre-Sainte » (1). En 1898, La Germ'ania déclarait : « Nous ne nions pas les mérites de la France, mais ces mérites appartiennent au passé » (2) ; et l'année suivante, après le voyage de Guillaume a Constantinople et en Palestine, le même journal était plus catégorique encore : (( Le protectorat de la France n'est plus qu'une chimère » (3), parole reprise, d'une façon moins brutale, peut-être, mais non moins significative par le lieutenant-colonel von Bieberstein, lorsqu'il écrit : « La France a plutôt à reconquérir qu'à maintenir une situation dominante dans le Levant et dans le reste de l'Orient,
(1-2-3) Revue de Géographie, avril 1902. Citations rapportées par André B risse, p. oOl .
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notamment en Syrie » (1). Et l'un des buts du voyage de Guillaume II à Jérusalem, en 1898, était précisément d'essayer de faire reconnaître par Léon XIII ce protectorat que la presse germanique proclamait déchu des mains de la France.
Solidement installée en Asie-Mineure avec son Bagdad, l'Allemagne travaillera à émietter de plus en plus les droits séculaires de la France ! Oui, le Chemin de fer de Bagdad sera une continuelle menace contre notre protectorat, parce qu'il amènera avec lui multitude d'employés et de colons, qui répandront la domination alfemande sur la terre d'Asie. Et si l'Allemagne parvenait à réduire à néant ce protectorat, si elle lui enlevait son efficacité et son universalité, que deviendrait la situation de la France en Orient ? La réponse se trouve dans ce passage du discours que M. Raiberti prononçait à la Chambre des députés, à la séance du 23 janvier 1902 : « S'il était, disait-il, un autre moyen pour la France de maintenir son influence en Orient, que le protectorat religieux, la question pourrait se poser entre ce protectorat religieux et cet autre moyen. Mais cet autre moyen n'existe pas. Renoncer à ce protectorat religieux, c'est renoncer à l'influence française en Orient. » (2)
Peu importe que cette renonciation soit volontaire ou non, peu importe que la France abandonne ses droits ou qu'on les lui détruise. Du jour
fi) llevilêdn cercle militaire, '22 mars [902, |>. 3$3 (2) Journal officiel, '31 janvier 1992, p. I 11), col. I.
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où les Allemands auront conquis une partie du protectorat que nous détenons en Orient, ils auront porté à l'influence française dans ce pays un coup terrible dont elle aura grand peine à se relever !
Le Bagdadbahn constituera pour la pénétration allemande en Turquie d'Asie un puissant levier. Avec lui et par lui, nos intérêts économiques, commerciaux et religieux ne peuvent que subir de nouveaux assauts. Avant même qu'il soit construit, il a eu pour conséquence immédiate la décapitation de notre réseau ferré d'Asie ; lors de son entier achèvement, il constituera une artère précieuse, d'où l'influence allemande rayonnera au détriment de l'influence française. « Notre puissance dans le Levant, s'écrie Etienne Lamy, ressemble à une place investie par un siège long et habile, ses remparts sont partout menacés ; en maints endroits, les brèches s'ouvrent. Rien, néanmoins, n'est perdu si nous n'abandonnons pas nos défenses et nous-mêmes » (1). Le Bagdadbahn sera une nouvelle brèche, plus importante encore que les précédentes. Prenons garde que ce ne soit la trouée définitive qui permette l'invasion de la place par l'ennemi.
Et les funestes effets de l'entreprise allemande se feront même sentir jusqu'en France. Au début, sans doute, le Bagdadbahn ne réussira pas à dé-
fi) Rapporte par André Brisse, Revue <le Géographie, juin I0()?, p. 497.
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tourner le trafic du canal de Suez. Mais plus tard, lorsque la sécurité sera revenue dans le pays qu'il traversera, lorsque son service sera régulier, La grande voie de communication entre Londres et les Indes ne sera plus Calais, Marseille et Suez, mais bien Calais, Ostende, Cologne, Munich et Vienne. Par conséquent, le trafic anglais n'empruntera plus notre territoire que sur quelques kilomètres seulement, de Calais à Jeumont, Ce sera une perte sensible pour la ligne Calais-Marseille et, contrairement à ce que pense M. Maurice Lair, notre grand port de la Méditer rante supportera définitivement les conséquences de la construction du Bagdadbahn (1).
De l'exposé que nous venons de faire, il résulte ({ne l'entreprise allemande menace de léser nos intérêts, non seulement en Orient, mais encore en France même : « Je vois, disait M. Firmin Faure à la Chambre, à la construction de ce chemin de fer une foule d'inconvénients pour la France et pas un seul avantage » (2). Il semble bien que l'honorable député de Paris avait en partie raison. Oui, les inconvénients sont nombreux et graves ; oui, ce chemin de fer peut ruiner l'influence française, mais s'il cessait d'être exclusivement allemand, si la France devait participer â sa construction, à son administration et à son exploita -
(1) Revue Bleue. Le Chemin de Fer de Bagdad, > avril 1907, p. 429.
(2) Journal Officiel, 24 mars 1902, j>. 1467, col
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tion, est-ce qu'il n'aurait pas pour nous, malgré ce qu'en pensait M. Firmin Fàure, quelques avantages ! Nous allons essayer de les rechercher;
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