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LES PROFITS FRANÇAIS DANS LA CONSTRUCTION DU CHEMIN DIS FER DE BAGDAD

« Il est incontestable, écrit M. Chéradame, qu'un certain nombre de Français gagneront et même beaucoup à l 'exécution du railway de Turquie d'Asie » (1). Et les bénéficiaires français de la future entreprise seraient : 1° Les banquiers, qui gagneraient à l'émission financière ;

2° Les industriels, qui tireraient profit de la construction et de l'exploitation ;

3° Les porteurs de titres, qui participeraient aux bénéfices pécuniaires.

Examinons successivement chacun de ces avantages :

Et d'abord, les banquiers. La participation de la France au Bagdad se fera en fournissant une partie des fonds nécessaires à l'établissement de la voie ferrée. Les banquiers seront chargés d'effectuer le placement des titres devant être souscrits en France. Ces maisons de banque toucheront les frais de commission et de courtage qui accompagnent toute opération financière. Pour elles, les

(1) André Chéradame. Ouvrage cité, p. 291.

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bénéfices sont certains, elles ne courent aucun risque, puisque sur l'argent qu'elles encaisseront, elles retiendront la part qui leur revient pour leur concours et leur intervention. Mais ce sera une intime catégorie de citoyens qui tireront ainsi profit de la participation de la France au Bagdad. Ils ne sauraient donc peser d'un gros poids dans .la balance et faire incliner sérieusement le Gouvernement français vers l'entreprise allemande !

2° Un autre groupe de Français semble devoir bénéficier de la construction du Bagdad ! Ce sont les industriels. Si notre Gouvernement obtenait, comme il paraît vouloir l'exiger, de la Deutsche Bank, que La moitié du matériel soit commandé à l'industrie française, l'établissement de ce railway serait un débouché sérieux pour les fabricants de notre pays qui, pendant une quinzaine d'années, expédieraient en Orient des rails, des wagons, des locomotives, etc..

Ce ne sera peut-être pas chose facile de nous faire concéder ainsi une part dans la fourniture des matériaux. Le Bagtdadbahn est, en effet, ardemment désiré par l'industrie allemande, qui a un impérieux besoin de trouver des débouchés. Là Deutsche Bank résistera tout d'abord à la demande française, la presse germanique l'y convie. C'est le docteur liasse qui, parlant du Bagdad, déclare que « l'industrie allemande doit seule en tirer profit >>• C'est l'ingénieur Schneider, qui veut que l'entreprise « soit réalisée avec un matériel aile maud ». Cependant, si la France ne tolère la cote

CH. I°r. INTERETS FRANÇAIS DANS LÉ BAGDAD 3 S")

des litres de Bagdad à la Bourse de Paris que sous cette condition, les Allemands, poussés par leurs besoins financiers, consentiront à admettre la participation de la France dans les fournitures de matériel. Dès lors, les industriels et fabricants français ne pourront que retirer des bénéfices de ce nouveau débouché. Mais ce groupe sera encore forcément restreint. Seules, les grandes Sociétés métallurgiques, les forges et les aciéries importantes seront à même de satisfaire les commandes du Bagdad et, par conséquent, ici encore, comme pour les banquiers, l 'établisement du railway ne profitera qu'à quelques douzaines de Français.

:>° Il y a cependant une troisième catégorie de citoyens, plus nombreuse celle-là, et à qui l'entreprise du Bagdad semble devoir réserver des avantages plus durables. Je veux parler des porteurs de titres. Si la Deutsche Bank est autorisée à émettre une partie de ses titres en France, nul doute que l'émission ne soit rapidement couverte. Il y aura certainement beaucoup de nos concitoyens qui, alléchés par les gains à venir, pensant peut-être que le Bagdad sera un second Suez, et qu'il leur sera payé, dans un temps plus ou moins long, des revenus considérables, s'empresseront d'engager leurs capitaux dans ce railway d'Asie. Pour ceux-là, la participation de la France à l'entreprise allemande semble, au premier abord, devoir être fructueuse. Mais lorsque nous avons étudié les recettes probables du Chemin de fer de Bagdad, nous avons conclu que cette entreprise ne

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pourrait procurer des bénéfices qu'au boni d'une assez longue période. Pendant ce temps, les capitalistes engagés dans le Bagdad n'auront pour toute sûreté que la garantie kilométrique payée par le Gouvernement turc ; ils devront donc se contenter, pendant plusieurs années, d'un intérêt qui ne sera peut-être pas en proportion du caractère aléatoire de l'entreprise.

En résumé, les souscripteurs, c'est-à-dire le groupe le plus nombreux de Français à qui le Bagdad doit profiter, risquent fort d'être déçus dans leurs espérances. « Quant à la masse des porteurs de titres, écrit M. Chéradame, petits employés ou commerçants, bourgeois ou cultivateurs, ce sont eux qui auront à supporter tout le poids de l'affaire, une attente longue et pleine d'incertitude, pour n'aboutir, en fin de compte et en mettant les choses au mieux, qu'à toucher des dividendes plutôt modestes. » (1)

Si maintenant nous essayons de réunir les inconvénients d'un côté, les avantages de l'autre, nous voyons que les premiers sont de beaucoup supérieurs aux seconds. Ne classant, si l 'on veut, les porteurs de titres ni dans les gains, ni dans les pertes, nous pourrons établir la balance de la façon suivante :

(1) Ouvrage cité, j>. 295-296

CH. Ier. — INTERETS FRANÇAIS DANS LE BAGDAD W2S7

Pertes. — Kilos concernent à la fois :

1° Nos Chemins de fer, 2° Nos intérêts commerciaux, 3° Noire protectorat religieux, 4° Notre influence en Orient ; 5° Notre port de Marseille, 6° Notre ligne Marseille Calais.

Avantages. — Ils se réduiront :

1° Aux banquiers pour l'émission ;

2U Aux industriels pour la construction.

Et si Ton ajoute que les pertes seront définitives et les avantages uniquement temporaires, nous voyons que ceux-ci ne sauraient compenser celles-là.

Dans ces conditions, devons-nous permettre aux capitaux français d'aider à la réalisation de l'entreprise de Bagdad ? Il semble qu'il devrait y avoir unanimité sur ce point. Puisque nous avons plus à y perdre qu'à y gagner, nous devons non seulement repousser les offres allemandes, mais encore nous opposer énergiquement, dans la mesure du possible, à ce que la Deutsche Bank achève la construction de son railway. Cependant, les avis sont partagés :

Les uns estiment que les capitaux français doivent alimenter des œuvres plus utiles pour notre pays et (pie le Gouvernement a le devoir d'empêcher leur exocle à l'étranger, surtout lorsqu'il s'agit d'entreprises anti-françaises comme le Chemin de fer de Bagdad.

Les autres pensent, au contraire, qu'il est avan-

En Asie;

En France.

3<S8 ITIe PARTIE.

LA FRANCE ET LE BAGDAD P> AI IX

tageux pour nous de collaborer an Bagdad, d'aider à le construire.

Entre ces deux opinions extrêmes, il y en a une troisième qui, tout en reconnaissant le ma] que le Bagdad peut causer aux intérêts français, est néammoins d'avis de ne pas refuser notre concours financier. Ceux qui soutiennent eette opinion se placent à des points de vue différents pour la défendre. Nous les exposerons en étudiant les arguments que les uns et les autres font valoir en faveur de leur théorie.

Section III

DEVONS-NOUS ENGAGER NOS CAPITAUX DANS LE BAGDAliB ADN ?

Examinons tout d'abord l'opinion qui consiste à soutenir que nous avons intérêt à marcher avec les Allemands dans cette affaire du Bagdad. Un des auteurs français les plus enthousiastes pour le Chemin de fer de Bagdad, M. de Peyerimhoff, vante l'accord financier qui, en 1901, est sur le point de se conclure entre la France et l'Allemagne. Il estime qu'il suffit de notre présence dans la combinaison pour que « rien ne soit tenté contre nos intérêts », et il considérerait comme infiniment regrettable que nous refusions la part que les Allemands veulent bien nous offrir. Bien plus, M. de Peyerimhoff soutient que cette entreprisé (( vaut pour nous, tant comme ressort d'un développement commercial auquel, malgré lb peu d'importance de nos intérêts actuels dans ces régions,

CTT. I,r. — INTERETS FRANÇAIS DANS LE BAGDAD 289

nous ne pouvons manquer- d'être associés, que conie instrument d 'expansion pour notre influence politique et économique » (1). Ainsi donc, voilà un désaccord complet avec la théorie que nous soutenons plus haut, à savoir, que le Chemin de fer de Bagdad serait ruineux pour l'influence française en Orient. D'un avis diamétralement opposé, M. de Peyerimhoff le considère, an contraire, « comme un instrument d'expansion » pour cette même influence. Si le Bagdad doit nous permettre d'étendre notre influence, nous n'avons pas à nous préoccuper des articles de la presse germanique proclamant la déchéance de notre protectorat et nous devons oublier le voyage de, Guillaume H à Jérusalem. Il est vrai que, d'après M. de Peyerimhofï, nous n'avons que peu d'intérêts dans ces régions. En Mésopotamie et sur les bords du Golfe Persierue, l'influence française n'est pas prédominante comme en Asie-Mineure, en Syrie et en Palestine.

Mais si les pertes que le Bagdadbalm pourrait nous faire subir dans le Pays des Fleuves ou sur les rives du Golfe sont peu conséquentes, il n'en sera pas de même dans tout l'Orient, et déjà, ne commençons-nous pas à regretter l'arrivée de l'Allemagne, cette rivale politique et cette concurrente commerciale !

Malgré M. de Peyerimhofï, nous maintenons donc que le Bagdadbalm ne sera pour nous ni un

(1) Bulletin du Comité de l'Asie française, avrij i(.)0l, p. 27-28.

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moyen de pénétration politique, ni un instrument d'expansion économique.

Cette opinion que la France a tout intérêt dans la question de Bagdad, d'agir de concert avec l'Allemagne, a été à un moment donné celle du Gouvernement français lui-même.

Combattant une proposition de loi relative au Bagdad, déposée sur le bureau de la Chambre par M. Firmin Faure, M. Delcassé, alors ministre des Affaires étrangères, s'exprimait ainsi à la séance du 24 mars 1902 : « Les Français auxquels on s'est adressé (pour obtenir leur appui financier) ont jugé qu'ils avaient tout avantage à ne pas refuser leur concours ; la question est de savoir à quelles conditions ils le donneront. Messieurs, si une solution était trouvée, en vertu de laquelle la Société d'Anatolie, concessionnaire de la ligne de Bagdad, disparaîtrait d'abord devant une Société d'études — car on n'en est que là,... — laquelle céderait ensuite le pas à une Société définitive, où l'élément russe aurait pleine faculté d'entrer et où l'élément français aurait, et dans la construction, dans l'exploitation et dans la direction générale de l'entreprise, une part absolument égale à celle de l'élément étranger le plus favorisé, je demande à la Chambre s'il n'y aurait pas plutôt lieu de se féliciter de cette participation...

» Je laisse maintenant à la Chambre le soin de dire si, par une loi et d'avance, elle entend signifier à ces Français qui, faisant acte d'initiative, travailleni à développer les intérêts français et,

CIT. Ier. INTÉRÊTS FRANÇAIS DANS lÀ BAGDAD °29 1

par conséquent, l'influence française en Orient, qu'ils auront le droit de rechercher des concours partout, excepté dans leur propre pays. » (1)

Ainsi donc, M. Delcassé, lui aussi, considère que le Chemin de fer de Bagdad sera une œuvre utile pour la France en Orient. Ainsi, la Deutsche Bank, en travaillant pour elle, fait également notre jeu à nous ! Et voilà la France qui va bénéficier de L'amitié du sultan pour Guillaume ! Mais les catégoriques affirmations de M. Delcassé ne purent convaincre M. Firmin Faure : « On ne peut pas laisser dire sans protester, s'écria-t-il, que l'œuvre du Chemin de fer de Bagdad sera une œuvre destinée à favoriser les intérêts de la France en Asie-Miueure... Si vous laissez faire ce chemin de fer, l'influence allemande, déjà si considérable en Asie- Mineure, nous chassera à jamais de ces régions, sur lesquelles nous ne pourrons plus exercer aucune action. » (2)

Pourquoi M. Delcassé tenait-il un pareil langage ? Pensait-il que l'argent français, dans l'entreprise de la Deutsche Bank, empêcherait celle-ci de faire du Chemin de fer de Bagdad une œuvre destinée surtout à servir les intérêts allemands ? En adoptant le raisonnement du ministre des Affaires Etrangères, si les capitaux français dans le Bagdad doivent développer notre influence en Orient, nous devons souhaiter qu'ils y aillent

(1) Journal Officiel, 25 mars 190?. p. J468, colonne

(2) Jd. id. ici.

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nombreux et nous devons nous réjouir des paroles que, deux mois auparavant, à la séance du 21 jan vier, M. Etienne prononçait : « On dit que nous aurons à fournir 40 0/0 du capital ; je suis. convaincu que ce sera encore 80 0/0. »

D'autres auteurs, au contraire, estiment que lions ferons une très mauvaise affaire de nous engager à la suite de l'Allemagne dans le Bagdadbahn et que nous devons opposer une tin absolue de non-recevoir aux offres germaniques. Et ces auteurs soutiennent que les capitalistes français doivent prêter leur argent à des entreprises plus utiles pour la France et tout aussi rémunératrices, pour ne pas dire plus. C'est, notamment, l'opinion de M. A. B risse : « Il serait évidemment préférable, écrit-il, que nos disponibilités soient employées dans des œuvres exclusivement françaises, à la mise en valeur de notre empire colonial, par exemple ; mais, par suite d'une aberration mentale, du manque de confiance en nous-mêmes, nos capitaux ont une tendance marquée à s'employer dans des œuvres étrangères. Nous allons fournir de l'argent à l'Allemagne, mais nous refusons, par contre. 3 à 4 millions à l'entreprise éminemment française des chemins de fer éthiopiens, dont l'avenir est indiscutable, et qui est déjà à demi hypothéquée par un syndicat anglais. » (1) Si M. Brisse nous signale

(1) Revue de Géographie. Les Intérêts de l'Allemagne dans l'Empire ottoman, mai 1H02, p. 394.

CH. Ier.— INTÉRÊTS FRANÇAIS DANS LE BAGDAD 293

les chemins de fer éthiopiens comme œuvre pins utile que le Bagdad, M. Georges Caulis, dans l'Opinion, est également d'avis, lui aussi, que nos capitaux désertent l'entreprise de la Deutsche Bank et recommande plus spécialement la construction de la ligne de Samsoun à Sivas et à Erzeroum, que le sultan « juge opportune », et qu'il ne peut concéder à aucune puissance, par suite de l'accord du 31 mars 1900 avec la Russie. Mais pour établir cette ligne, le sultan s'adressera aux capitaux français, et M. Georges Caulis voudrait que notre collaboration financière lui soit acquise, que « nous détournions les yeux de ce chemin de fer des Mille et Une Nuits, dont le mirage a trop souvent détourné, nos hommes d 'affaires de notre besogne, moins romantique, mais tout aussi noble, et dont nous avons tant hâté la réalisation par toute sorte d'actes de faiblesse. » « Nous n'avons pas le droit, déclare- t-il, de mal juger l'œuvre allemande, qui estbelle de méthode et d'énergie. Mais nous devons entamer une œuvre à nous et lui réserver nos ressources. » (1) Evidemment, l'idée émise par M. Georges Caulis est séduisante, et si nous n'avons pas ici à examiner la possibilité de la réalisation du chemin de fer préconisé par M. Caulis ; si nous n'avons pas à étudier les problèmes qu'il soulève, nous retiendrons seulement, c'est ce qui nous intéresse, que l'auteur est fermement opposé à la participation de l'argent français au

(1) Opinion, rr avril 19U, p. 387

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Bagdad ! En termes tout aussi catégoriques se prononce encore M. Pierre Khorat : « Nous n'avons plus le droit, écrit-il, d'espérer le rétablissement de notre prestige, en allant à Bagdad à la remorque des Allemands. Si les groupes industriels et financiers de France ont des capitaux et du matériel en excès, ils en feront un placement aussi bon et plus utile dans nos colonies, telles que l'Afrique équatoriale ou occidentale, l 'Indo-Chine ou Madagascar. (1)

M. R. Perraud, lui aussi, affirme que la France « ne doit pas se laisser faire ». <( De l'avis de tous les gens compétents, elle (l'entreprise de Bagdad) est médiocre, pour ne pas dire franchement mauvaise... Les capitalistes français, pas plus que les anglais, ne joueront un rôle de dupes en fournissant au Pangermanisme les millions qu'il attend d'eux. )> (2) M. Dubief lui-même, qui approuva cependant par son vote les déclarations de M. Delcassé à la séance du 2-1- mars 1902, semble maintenant avoir modifié son opinion. Il reconnaît que (( nous donnerions beaucup » en accordant l'inscription à la cote de l'emprunt nécessaire au Bagdad et se demande, sans toutefois y répondre^ quelle sera la (( contrepartie de notre concours », quels sont les avantages <(ne nous en retirerons en échange (3).

(1) Larousse-Supplément illustré. Lie Chemin de fer de Bagdad, avril 1911,

(2) Revue, 1er mars 1909. L'Allemagne cl le Bagdadbahn, p. 29.

(3j lievue bleue, 15 , juin 1907, p.

CH. Ier. INTÉRÊTS FRANÇAIS DANS LE BAGDAD 29o

La réponse avait déjà été faite quelques années auparavant par M. A. Chéradame. Après avoir étudié la question de Bagdad dans tous ses détails, après avoir fait preuve d'une connaissance érudite de cette affaire, M. Chéradame est encore le plus affirmatif de tous : « La France a-t-elle intérêt à la création du Chemin de fer de Bagdad 1 Son influence en Orient profitera-t-elle de cette entreprise en proportion de l'apport de ses capitaux ? Nous répondrons résolument non. » (1)

Ainsi donc, de l'avis d'hommes compétents, nous devons fermer les portes de notre marché aux offres allemandes ; nous devons, l'intérêt de la France l'exige, empêcher les banques privées de donner en sous-mains les capitaux qui manquent à la Deutsche Bank pour mener à bien une œuvre qui doit ruiner notre influence dans le Levant. La théorie contraire qu'exposait M. Delcassé à la tribune de la Chambre dans la séance précitée, et qui, par conséquent, était en quelque sorte la théorie officielle du gouvernement français, rencontre donc de nombreux et compétents adversaires. Les arguments qu'ils font valoir semblent irréfutables, car ils s'appuient sur les écrits des auteurs allemands, sur les articles de la presse germanique, sur l'es manœuvres et les intrigues des hommes d'Etat qui, tous, représentent le Bagdad comme une œuvre destinée à accroître l'influence allemande au détriment des intérêts français.

(1) Ouvrage cité,, p. 21)9

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Entre ces deux opinions extrêmes, consistant à soutenir, l'une que nous devons nous engager dans ]e Bagdadbalm parce que l'affaire est avantageuse, l'autre que nous devons, au contraire, nous abstenir sans hésitation aucune, car nous n'avons qu'à perdre dans une pareille entreprise et que d'ailleurs nos capitaux peuvent trouver des débouchés d'une plus grande utilité pour notre pays, se place une troisième opinion. Elle émane de gens qui, sans méconnaître les inconvénients du Chemin de fer de Bagdad pour les intérêts français en Orient, estiment néanmoins que nous ne devons pas refuser notre concours financier à l'entreprise allemande. Et les raisons qu'ils apportent à l'appui de leur théorie varient plus ou moins : Pour les uns, les Allemands devant malgré tout arriver à constituer, petit à petit, à eux seuls la somme de 600 millions nécessaire au Bagdad, il est préférable qu'un accord soit signé afin de réserver une part aux capitaux français ; pour les autres, il faut empêcher que ce chemin de fer ne soit œuvre exclusivement germanique si nous ne voulons pas perdre notre prestige en Orient ; pour d'autres enfin, notre dignité exige (pie nous ne laissions pas l'Allemagne accomplir à elle seule une entreprise de pareille envergure.

C'est pourquoi ces auteurs soutiennent que puisqu'on ne peut arrêter le Dràng allemand en Turquie d'Asie, mieux vaut le suivre, pour l 'endiguer, si possible, on tout au moins en atténuer les funestes effets.

CH. Ier. — INTERETS FRANÇAIS DANS LE BAGDAD t2î)7

Examinons le bien-fondé de ces opinions : « C'est bien à tort et avec une légèreté imprudente, écrit M. Robert de Caix, que l'on a contesté la possibilité d'émettre aucun emprunt d'Etat sur Je marché allemand. La question ne porte que sur la rapidité avec laquelle ce marché peut fournir les capitaux aécessaires mu Bagdad. » (1) L'auteur déclare qu'une fortune consolidée commence à se crée]- en Allemagne » et que les concessionnaires pourraient peu à peu placer dans leur propre pays les emprunts nécessaires à l 'exécution de l'entreprise. » Et alors M< Robert de Caix conclut qu'il serait (( absurde de bouder devant une œuvre qui doit s'accomplir plus ou moins vite, mais s'accomplir quand même, avec ou sans notre concours. )> (2) Mais nous nous demandons jusqu'à quel point ce raisonnement est juste. Nous ne croyons pas (pie l'Allemagne soit à même, et de longtemps, de fournir des capitaux suffisants pour continuer le Bagdad. N'oublions pas que la première section (pie maintenant l'on devra construire, comporte la traversée du Taurus, c'est-à-dire la région la plus difficile de la ligne, celle qui exigera, pour son exécution, des sommes considérables. Quelques semaines avant que paraisse l'article de M. Robert de Caix, un parlementaire très au courant des questions extérieures, M. Denys Cochin,

(1) Questions jdipioMt tiques ci coloniales, [>. 271, 1er mars VM l : La Question du Bagdad après Potsdàrn.

(2) Id , p °27r>.

298 IIIe PARTIE. —

LA FRANCE ET LE BAGDADBAHN

répétait encore à la tribune de la CHambre, lors de la discussion du budget des Affaires Etrangères : (( Le Chemin de fer de J3ai>'(la(l se fera quand l'épargne française voudra bien y consentir. » (1) Donc, M. Denys Oochin ne croit pas que, sans notre aide, le Bagdad puisse être terminé. Il semble bien, en effet, que cette consolidation de la fortune allemande, dont parle M. Robert de Caix, ne soit encore que très faible. Non, il n'y a pas à s'alarmer. Livrée à ses seules forces pécuniaires, l'Allemagne ne réalisera pas de sitôt sa tâche. D'ailleurs, on peut se demander si les Allemands voudraient tout seuls s'aventurer dans une pareille entreprise. « Il est clair, écrivait M. A Brisse, que la Compagnie allemande cherche à se débarrasser des frais d'une affaire dont elle prétend se réserver la direction exclusive et tous les avantages politiques. » (2) Si elle marche seule, la Compagnie devra seule supporter tous les frais. Elle ne trouvera pas de longtemps, dans son pays, l'argent indispensable, tant \)0\\v le Bagdad que pour la renaissance économique de l'Asie-Mineure, conditions sine quà non du succès de l'œuvre allemande. En résumé, l'opinion qui demande que nous suivions l'Allemagne dans cette affaire du Bagdad parce qu'elle sera à même, un jour ou l'autre, de se passer de nous, ne doit pas nous convaincre de l'utilité de ce concours pour les intérêts français.

(I) Journal Officiel, 12 janvier 1911, |>. 18, «col. 1. 2) Revue de Géographie, mai 19Q2, j>. 393.

CH. Ier. INTÉRÊTS FRANÇAIS DAMS LE BAGDAD ^299

Ne nous paraît pas non plus devoir être admise l'opinion qui soutient que nous devons participer au Bagdad pour sauver notre prestige en Orient. Cette participation est considérée, en effet, par M. -H. Boliler : « comme le seul moyen de ne pas a paraître diminués dans un région où notre prestige est jusqu'ici prépondérant et où notre abstention serait, interprétée comme une déchéance dans l'Orient tout entier. » (1) Et M. P. Imbert se demai] de, lui aussi : « ce que devient notre prestige si nous nous désintéressons de l'affaire de Bagdad. » (2) M. Boliler et M. Imbert pensent-ils que notre situation sera plus brillante, que nous n'apparaîtrons pas moins diminués aux yeux des peuples d'Orient, si nous secondons l'œuvre allemande et que nous soyons lésés par elle dans nos intérêts économiques, religieux et moraux ? Ne seronsnous pas considérés, au contraire, comme n'ayant pas su prévoir le jeu de l'Allemagne et nous étant laissé duper par elle 1 Non, ce ne sera pas parce que nous irons à Bagdad à la remorque des Allemands, que le nom Français aura plus d'éclat en Orient et (pie nous pourrons conserver notre ascendant dans ces pays ! Pour maintenir notre prestige, préalablement à la concession de 1902, le Gouvernement aurait dû provoquer un accord entre

(1) Questions diplomatiques et coloniales, Tl mars 1903-, p °293.

(2) Revue des Deux-Mondes. « Le Chemin dr fer de Bagdad )/, Ier avril 1907, I» 681 .

300 IIIe PARTIE. — LA FRANCE ET LE BAGDAD BAHM

toutes les puissances ayant des intérêts en Orient, pour essayer de barre la route à l'Allemagne. Maintenant, la voie est ouverte, et l'étoile française a déjà pâli devant l'étoile allemande !

Enfin, avons-nous dit, certains auteurs voient dans la participation de la France au Bagdad le meilleur moyen pour restreindre les conséquences de la pénétration allemande en Turquie d'Asie. L'entreprise ne sera pins, disent-ils, èxlusivement germanique, mais en quelque sorte internationale. En même temps que le rail introduira dans les pays traversés l'influence allemande, si la France a dans le Bagdad des droits égaux à ceux de l'Allemagne, il permettra a notre influence de s'y faire sentir dans les mêmes proportions. Mais rien ne prouve que la participation de nos capitaux à la construction et à l'exploitation de cette voie ferrée ne soit de nature à empêcher la mainmise allemande sur ces régions. Il est même à prévoir que la période d'hésitation passée, lorsque le Bagdadbahn commencera à rapporter des bénéfices, la Deutsche Bank s'efforcera, comme elle a fait d'ailleurs pour c les lots turcs », de racheter peu à peu la plus grande partie des titres français, afin de réduire à néant les droits de la France dans l'entreprise.

En résumé, il semble donc que nous devrions nous abstenir, conserver notre argent pour des oeuvres françaises, on devant servir les intérêts de la France. Puisque ce chemin de fer ne saurait

CH. Ier. — INTERETS FRANÇAIS DANS LE BAGDAD 1)0 I

accroître notre prestige, puisque ce que nous avons à y perdre l'emporte de beaucoup sur le gain que l'on peut en espérer, il vaut mieux que la France laisse les Allemands s'aventurer tout seuls. C'était le sage conseil que donnait M. Denys Cochin dans le discours que nous avons précédemment cité : a Lorsque vous autorisez notre épargne à sortir de France, disait-il en s 'adressant au ministre des Affaires Etrangères, il faut vous préoccuper de savoir si elle sera garantie ; mais il faut aussi vous préoccuper de savoir si cette bonne épargne française, conquise par le labeur français, faite d'économies françaises, servira la politique française. Si vous n'en êtes pas convaincus, il faut laisser Flianikin, le Chemin de fer de Bagdad et tout le reste siarranger comme ils le pourront. » (1) Si cependant <le Gouvernement, admettant la thèse que soutenait M. Del cassé à la séance du 24 mai s 1902, estime que les capitalistes français qui seconderont l'œuvre allemande travailleront « à développer les intérêts français et, par conséquent, l'influence française en Orient », il doit toutefois exiger que notre concours, si précieux, soit payé proportionnellement aux services rendus. Il ne doit l'accorder qu'à la condition, comme le demandait M. François Delonele, qu' « une portion convenable du personnel de l'exploitation et surtout une participation utile, sérieuse et garantie au Conseil et à la direction de la Compagnie » nous soit réser-

(1) Journal Officiel, 13 janvier 1911, p. 18, col. 2.

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vée (1). Et une part égale doit nous être donnée dans le matériel ; « à un boulon allemand, doit correspondre un boulon français » (2). Si nous consentons à aider les Allemands à entrer dans leur Bagdad, il faut que nous y entrions, nous aussi, au même rang, dans les mêmes conditions. Notre Gouvernement devra faire en sorte que le Bagdad ne soit pas une entreprise allemande construite avec des capitaux français. La Société a obtenu le droit de construire et d'exploiter diverses entreprises (3). Là aussi la France devra réclamer sa part. Puisqu'elle court des risques, il est naturel qu'elle soit comprise dans les bénéfices.

C'était bien, semble-t-il, la pensée de M. Delcassé, lorsqu'il disait (( qu'une part absolument égale à celle de l'élément étranger le plus favorisé » nous serait réservée. Mais encore une fois, nous devons prendre garde de ne pas conclure un marché de dupes et nous devons entrer dans l'entreprise avec des conditions telles que l'on ne puisse pas, par des manoeuvres plus ou moins habiles, nous en faire sortir lorsque nos capitaux ne seront plus nécessaires pour assurer le succès et le développement de la voie ferrée. Connaissant les intérêts français dans la question de Bagdad, demandons-nous maintenant si la politique française a été telle que l'exigeait la sauvegarde de ces intérêts.

(1) Journal Officiel, 12 mars 1903, |>. MOI» col .^3.

(2) Revue de Géographie, mai 1902, p. 394.

(3) Article 13.

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