‹ Le chemin de fer de Bagdad (volume 2)Chapitre 35 sur 67 · LA POLITIQUE FRANÇAISE DANS LA QUESTION DU BAGDAD · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE FRANÇAISE DANS LA QUESTION DU BAGDAD

Section I. - L'attitude île lu France. — I. Les fautes commises. — II. Le rôle < I o M Rouvier. — III. La politique de M. Delcassé — l\'. La diplomatie de M. <:oii>tan<. — \'. L'explication de cette diplomatie.

Section II. — Les répercussions extérieures de no/ré politiqu,e. — I. L'irritation de la Russie contre la politique française - II. L'opinion de la presse française sur l'attitude de la Russie. — III. L'Angleterre et notre politique au sujet du Bagdad.

La politique que la France devait suivre dans la question du Bagdad était particulièrement délicate. Non seulement ce chemin de fer touchait de près à nos intérêts, mais encore il constituait une arme mise par l'Allemagne aux mains de la Turquie et dirigée contre les Russes, nos alliés. Il fallait donc que notre politique soit à la fois conforme à nos intérêts et à nos alliances, et la tâche du Gouvernemeut français paraissait difficile. Sauvegarder les premiers, ne pas froisser les secondes : voilà à quoi devaient tendre les efforts de nos dirigeants et quels étaient les principes qui devaient les inspirer.

La Russie voyait d'un trop mauvais œil la cou-

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cession allemande pour ne pas se préoccuper de la politique française an sujet du Bagdad, et elle observait d'autant plus notre attitude, que c'était nous qui tenions la clef de l'entreprise, notre concours financier étant indispensable pour la construction de la voie ferrée asiatique. Il était donc évident que les paroles et les actes du Gouvernement français devaient se répercuter dans l'empire des Tsars et y recevraient un accueil pins ou moins sympathique, selon qu'ils paraîtraient contrarier les projets de la Deutsche Bank ou, au contraire, les favoriser.

Nous ne saurions donc étudier la politique de la France dans la question du Bagdad sans examiner également les répercussions extérieures de cette poli tique.

Section Première

l'attitude De la frange

M. A. Chéradame la résume ainsi : « Cette opération prodigieuse, la mainmise allemande sur le Chemin de fer de Bagdad, constatée par toute la grande presse du continent, n'a été possible que grâ;ce au concours énergique donné pendant les trois dernières années par les agents officiels français aux agents du Gouvernement de Berlin auprès vin sultan. » (1)

(1) André Chéradame. L<> Chemin do, fer (h Bagdad, p. 267.

Le Gouvernement français devait bien être au courant des agissements et des intrigues de la diplomatie allemande à Yildiz-Kiosk, il n'ignorait pas que depuis 1870, notre influence était continuellement battue en brèche en Orient et que l'intérêt de La France lui commandait de déjouer pareilles manœuvres. Or, depuis 1870, nos dirigeants et notre diplomatie ont assisté, impuissants, à toutes les concessions successives que l 'Allemagne a su obtenir du sultan ; et en 1899, lorsque la Deutsche Bank se fit accorder en principe le droit de prolonger le rail de Koniah Jusqu'à Bagdad et au Golfe, il a suffi de quelques vagues promesses de participation pour étouffer, avant même qu'elles se produisent, les protestations de la France.

Ce fut là une grande faute que commit le Gouvernement français de ne pas opposer, dès le début, son veto à la pénétration du rail allemand dans la Turquie d'Asie. Nul doute que la Russie, si nous avions adopté une attitude énergique, ne nous ait vivement secondés, et le sultan Abd-ul-Hamid, homme faible et poltron, impressionné par l'opposition russe et française, aurait cédé moins facilement aux sollicitations germaniques.

Nos réclamations auraient reposé sur des bases sérieuses et légitimes : il fallait faire valoir nos intérêts en Orient, menacés par l'entreprise de la Deutsche Bank ; il fallait s'appuyer sur les concessions de voies ferrées déjà obtenues par nous, telles la ligne Smyrne-Cassaba, qu'un syndicat français avait acquise depuis six ans à peine d'un

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syndicat anglais, et la Ligne Mersina-Adana, auxquelles le rail allemand allait désormais barrer la route vers l'intérieur. Au lieu de faire entendre de justes protestations, faisant preuve d'une blâmable imprévoyance, n'ayant pas su en cette affaire deviner le jeu de la Société allemande, notre diplomatie elle-même, par l'intermédiaire de M. Constans. notre ambassadeur à Constantinople, agit vigoureusement auprès des Allemands afin qu'ils procèdent au rachat de la ligne Mersina-Adana, à Laquelle l'iradé de 1902 enlevait tout espoir d'extension à l'intérieur de la Turquie d'Asie et qui était fatalement destinée à disparaître ou plutôt à être englobée dans le réseau de Bagdad.

Ouï, le Gouvernement et la diplomatie française agirent bien à la légère en laissant le sultan gratifier l'Allemagne de concessions nombreuses et importantes. Ce fut une faute que de permettre à la Porte de rétrocéder, en 1888, à une Société allemande la concession de la ligne Haïdar-Pacha- Ismidt, après qu'elle eut prononcé la déchéance de la Compagnie anglaise qui l'exploitait. Ce fut une nouvelle faute que de ne pas avoir protesté, en 1893, lorsque la Société d'Anatolie eut- obtenu la Faculté de prolonger ses voies ferrées jusqu'à Koniah. Troisième erreur encore en 1899, lors des premiers pourparlers entre l'Allemagne et la Turc) nie au sujet du Bagdad, que de n'avoir pas, d'accord avec la Iiussie, nettement signifié au Gouvernement turc qu'on ne tolérerait pas une pareille concession à une seule puissance. Nouvelle

erreur enfin ,en 1902, d'avoir, après la signature de i'iradé définitif, supplié les Allemands de racheter la petite ligne eôtière- du golfe d'Alexandrette, ligne qu'ils convoitaient, qui leur était indispensable, tant pour Je percement du Taurus que pour l'écoulement des marchandises qui, plus tard, circuleraient sur le Bagdad.

Sir Edward Grey reprochait, au mois de mars dernier, à M. Balfour, de ne s'être pas opposé au Bagdadbahn ; maintenant, il était trop tard. Le même reproche, la même critique peut-être adressée à notre Gouvernement et à notre diplomatie ; dès le début, ils auraient dû empêcher la mainmise de l'Allemagne sur les railways de Turquie d'Asie et soutenir énergiquement les Sociétés privées françaises qui luttaient pour arra cher au sultan des concessions qui, toujours, allaient aux Allemands !

Ainsi donc, durant cette période, (( des abandons déplorables furent consentis à la Compagnie d'Anatolie, qui repassa ses droits à la Compagnie du Bagdad. » (1) Dans les années 1899 à 1903, époques où la Deutsche Bank faisait les suprêmes efforts pour obtenir l'iradé définitif de concession, trois hommes ont joué en France un rôle prépondérant au sujet de la question de Bagdad, guidant notre politique, représentant à eux trois l'attitude

(1) Robert de Caix. « La Question du Bagdad après Postdam » ; Questions diplomatiques et coloniales, lep mars 1911, p 277.

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officielle du Gouvernement français vis-à-vis de l'Allemagne : je veux parler de MM. Bouvier, Déliassé et Constans.

Nous ne dirons que quelques mots de l'attitude de M. Bouvier. Nous avons déjà vu que ce grand financier avait continué, alors qu'il était membre du Gouvernement, à agir comme simple directeur de banque privée. C'est de lui qu'émanait le projet d'unification de la Dette ottomane, lequel devait permettre au sultan, de se procurer les ressources suffisantes pour la garantie kilométrique du Bagdad. Ce projet, qu'il avait préparé avant d'être ministre, d'acord avec la Deutsche Bank, avec laquelle l'établissement financier qu'il gérait avait eu des relations d'affaires, il en poursuivit la réalisation lorsqu'il fut au pouvoir. Il continua, ministre des finances français, à être le collaborateur de la Banque allemande et le Gouvernement de Berlin lui prêta ouvertement son appui pour faire adopter ses propositions par le sultan et les autres puissances. Aindi donc, en 1902, M. Rouvier, membre du Gouvernement, intrigue dans les coulisses avec les financiers allemands ; il les aide à trouver l'argent pour le succès de leur œuvre. En agissant ainsi, M. Rouvier ne faisait pas acte personnel. Il devait bien avoir mis au courant de ses démarches ses collègues du ministère et ceux-ci avaient dû approuver son projet, sans quoi on ne s'expliquerait pas sa présence au sein d'un cabinet dont les autres membres penseraient différemment sur cette importante question.

D'ailleurs, notre ambassadeur à Constantinople a servi d'intermédiaire entre M. Bouvier et le sultan, ainsi que le prouve la dépêche suivante, publiée par un grand quotidien de Paris, le 4 août 1902 : (( Le projet Bouvier, relatif à l'unification de la Dette, a été approuvé par un iradé... L'iradé accepte toutes les propositions du projet Bouvier et le sultan en informera aujourd'hui M. Constans d'une manière officielle au cours d'une audience. » (1) Donc, si M. Constans intervient dans cette affaire de l'unification de la Dette ottomane, c'est une preuve qu'il a reçu des instructions à ce sujet. Et qui les lui a données ? Son chef direct, M. Delcassé, ou bien M. Bouvier, avec l'assentiment de M. Delcassé, car on ne saurait admettre que notre ambassadeur doive être informé (( officiellement au cours d'une audience )) de l 'acceptation par le sultan du projet d'unification, sans que le Gouvernement soit intervenu officiellement lui aussi au sujet de ce projet. D'une façon comme de l'autre, le Gouvernement français, en soutenant le projet Bouvier, et M. Constans en l'appuyant auprès du sultan, donnaient ouvertement leur collaboration à l 'entreprise allemande.

Sans doute, le Chemin de fer de Bagdad n'était pas le but avoué de ces réformes que l'on voulait introduire clans les finances ottomanes, et M. Bouvier, interpellé à la Chambre, aurait certainement repoussé l'accusation de faire le jeu de la Deutsche

(1) La Liberté, 4 août 1902.

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