I 0 III1' PARTIE
LA FRANCE ET LE BAGDADBAHN
Bank et de contribuer à la réalisation du Bagdad balm.
C'est lk diversion qu'essayait de tenter le journal La Liberté, lorsqu'il prétendait que le projet d'unification avait pour but « d'améliorer la situation des créanciers de la Turquie, pour la plupart Français )) (1). Chose curieuse et surprenante; ni à la Chambre, ni au Sénat, aucune interpellation ne fut adressée, aucune question ne fut posée sur le rôle du ministre des finances dans le projet d'unification de la Dette ottomane. Et cependant, la chose en valait la peine, et il aurait été intéressant de 'connaître la défense de M. Rouvier.
Donc, en 1902, les Allemands eurent en France un véritable collaborateur à leur Bagdad en notre ministre 4es Finances.
Puisque M. Delcassé ne protestait pas contre la politique financière de son collègue au ministère, c'était une preuve que notre politique extérieure était en parfait accord avec l'attiude de M. Rouvier. Tandis que celui-ci s'efforçait de procurer une base sérieuse et sûre à la garantie kilométrique du Bagdadbahn, M. Delcassé et notre diplomatie négociaient avec l'Allemagne plusieurs en tentes pour la participation financière de la France à l'entreprise allemande. Nous avons vu qu'en 1902 et 1903, les tentatives d'accord furent nombreuses et qu'elles échouèrent, par suite du refus des autres puissances sur lesquelles on comptait.
(I j G aoûl VMYl.
de donner leur assentiment aux diverses combinaisons préparées par les diplomaties française et allemande. Cependant, tout cela se passait dans l'ombre, tontes les conversations avaient lien dans les coulisses. La Russie et l'Angleterre déclinent successivement les parts qu'on leur offre, engagent leurs nationaux à ne pas donner un penny ou un rouble au Bagdad, et, chaque fois, la France et l'Allemagne établissent de concert une nouvelle combinaison. Par conséquent, M. Delcassé semblait tenir essentiellement à la collaboration de notre pays à l'entreprise de Bagdad ! Les Allemands reconnaissaient, dès cette époque, que sans l'appui de la France, ils ne pourraient construire leur ligne ; et voilà M. Delcassé qui s'ingénie à leur procurer cet appui ! Quel dévouement à ce Bagdad germanique !
Cependant, à la séance du 24 mars 1902, M. Delcassé eut l'occasion d'expliquer son attitude. M. Firmin Faure, député de Paris, ému par les bruits qui couraient au sujet de la participation éventuelle de la France à l'œuvre allemande en Turquie, déposa sur le bureau de la Chambre une proposition de loi ainsi conçue : a Les émissions de titres, action* ou obligations destinées à pei mettre la construction du chewivn de fer de Bagdad, ne pourront être autorisées sur le territoire français qu'après te vote d'une loi par les Chambres. »
Et M. Firmin Faure, en demandant la dis cussion immédiate de sa proposition de loi, disait :
3)2 IIIe pWeTIE. LA FRANCE ET LE BAGDADJtJAHJS'
« ...La proposition que je vous soumets n'est pas de nature à empêcher définitivement l'émission qui se prépare... Je ne vous demande pas d'interdire êe piano le lancement de l'émission ; je vous prie simplement de décider qu'elle ne pourra être autorisée qu'après un vote du Parlement. L'affaire sera soumise à la sanction de la nouvelle Chambre. A ce moment, elle sera mûre. Si elle est aussi bonne qu'on le prétend, si elle constitue un placement rémunérateur pour les capitalistes français, atos successeurs, ou vous-mêmes, mes chers collègues, si vous revenez sur ces bancs, pourrez voter la loi qui autorisera l'émission ; mais si on établit — et on établira — qu'elle ne présente aucune sécurité pour les porteurs de titres, la Chambre interdira purement et simplement cette émission et, en agissant ainsi, elle sauvegardera les intérêts de la petite épargne. » (1)
M. Delcassé monta alors à la tribune pour demander à la Chambre cle repousser la proposition de loi de M. Firmin Faure : <( Jamais, déclara-t-il, à aucun moment, ni officiellement, ni officieusement, d'une façon directe ou indirecte, la diplomatie française n'est intervenue dans cette affaire. » Et cette affirmation catégorique, M. Delcassé la soutenait encore à la séance du 19 novembre 1903 (2).
Ainsi, contre toute évidence, M. Delcassé sou
(1) Journal Officie/, 25 mnrs 1902, p. 1 1<>7 et suivantes.
(2) Journal Officiel, 20 novembre 1903, p. 279,8, colonne 1.
tient que le Gouvernement français était resté entièrement à l'écart dans cette qirestion de Bagdad. Mais l'ingérence de la diplomatie française, l'action de notre Gouvernement dans l 'affaire de Bagdad peut se prouver de plusieurs façons..
1° En avril 1901, par conséquent un an avant la déclaration de M. Delcassé, M. de Peyerimlioff écrit dans Je Bulletin du Comité de V Asie française : « Quant à l'ambassadeur de France, il trouva les groupes allemands tout préparés à l'idée que le marché de Paris, nvec l'abondance et le bon marché de ses disponibilités, offrait à leur entreprise des avantages de premier ordre et qu'on ne devait pas hésiter à s'assurer au prix de nombreuses concessions. » (1) Et plus loin, il ajoute : « L'autorité personnelle de notre ambassadeur et de son prédécesseur, l 'habileté de nos représentants financiers à C.onstantinople, l'esprit à la fois pratique et courtois de groupes allemands, encouragés par leur souverain et conscients d'une entente qui, peut-être, ne s'arrêtera pas là, ont transformé notre situation, un moment compromise. » (2) Ces lignes sont bien claires ; pas d'hésitation possible : M. Constans a agi à Constantinople, il a conversé avec les groupes allemands, une entente a été conclue, on en prévoit peut-être une autre plus complète, plus étendue. Mais de deux choses l'une : ou M. Delcassé ignorait les déni a r-
(1) Ihdletin Comité Asie française, avril t90i, p. 2">. (?) 1,1. , p. 28
3 I 4 IIIe PARTIE. LA FRANCE ET LE BAGDADBAHJSJ
ches de M. Cous tans, et c'est invraisemblable, ou il n'a pas voulu, à la Chambre, le 24 mars 1902, avouer l'intervention du Gouvernement français dans l'entreprise de Bagdad. Cette deuxième hypothèse semble la meilleure.
2° L'intervention officielle se prouve encore par la dépêche publiée par La Liberté, le 6 août 1902, laquelle contient cette phrase : (( A l'origine, les Allemands comptaient le (chemin de fer de Bagdad) construire avec des capitaux exclusivement allemands et en faire un chemin de fer allemand ; c'est alors que M. Constans est intervenu... » Confirmation de l'article de M. de Peyerimhofï ; nous revenons toujours à cette intervention de M. Constans, dès les premiers pourparlers entre l'Allemagne et la Turquie et nous y trouvons là un argument irréfutable de l'action de la diplomatie française dans la convention de Bagdad.
3° La présence de M. Bouvier, aux côtés de M. Delcassé, dans le ministère Combes, et les nouvelles démarches de M. Constans pour soutenir le projet d'unification de la Dette ottomane, démontrent bien que le Gouvernement français intervenait tout au moins d'une façon indirecte dans le Bagdad, puisqu'il aidait la Turquie à se procurer les ressources indispensables à la garantie des capitaux engagés dans la construction de la voie ferrée.
4° Le simple raisonnement suffisait à ne pas admettre l 'affirmât ion du ministre des Affaires Etrangères. C'est d'ailleurs ce que ne craignit
pas de lui dire M. Desehânel, quelques mois après, à la séance du 19 novembre 1903 : « Comment imaginer, déclarait-il, qu'un établissement tel que la Banque ottomane se fût engagé dans une entreprise d'une telle importance politique et militaire sans l'assentiment de notre diplomatie f... Comment la Banque ottomane s'est-elle engagée dans cette affaire et comment le Conseil d'administration du premier tronçon s'est-il constitué avec des éléments français sans qu'un mot du Gouvernement soit venu les avertir 1 » (1)
Donc, il est certain que le Gouvernement français, la diplomatie française, quoiqu'en dise M. Del cassé, sont intervenus dans l'affaire du Bagdad. Malheureusement, cette intervention a été surprenante : nos ministres de l'époque ont feint d'ignorer le but de l'entreprise allemande et, au lieu d'agir pour l'empêcher, pour l'arrêter, se sont au contraire préoccupés d'en assurer le succès. Quelle était donc «la pensée de M. Del cassé, en laissant les Allemands s'installer définitivement en Asie-Mineure avec leur Bagdad ? Pourquoi semble-t-il souhaiter (pie l'entreprise réussisse ? Ce n'est certes pas par sympathie pour l'Allemagne, sa politique ultérieure le prouvera. Peut-être a-t-il voulu prendre à son compte la politique de Bismark et, de même que le Chancellier prussien nous engageait à la conquête de la Tunisie et du Tonkin afin de nous détourner des Vos-
(1) Journal Officiel, 20 novembre 1903, p. 2798, col. ï.
31(3 IIIe PARTIR. LA FRANCE ET LE BAGDAD BAHN
ges, de même notre ministre des Affaires Etrangères aurait-il cru qu'en lançant l 'Allemagne dans l'affaire de Bagdad, il la détournerait de l'Afrique, plus particulièrement du Maroc, qu'il convoitait ?
Quoi qu'il en soit, il est évident que notre ambassadeur à Constantinople, M. Constans, a joué un rôle très actif dans cette affaire de Bagdad ! Il prend possession de l'ambassade en décembre 1898 ; dès 1899, il soutient les menées allemandes et appuie les propositions de la Deutsche Bank auprès du sultan. Et son intervention en faveur des Allemands a dû être très énergique. En effet, la concession accordée en principe, en cette même année 1899, le baron de Marschall, ambassadeur de Guillaume II en Turquie, se croit obligé d'adresser des remerciements à M. Constans lui-même (1). En 1902, il agit encore pour soutenir le projet Bouvier ; il sert d'intermédiaire entre les banques françaises et la Deutsclie Bank ; c'est lui qui discute les conditions moyennant lesquelles les capitaux français participeront à l'entreprise du Bagdad ; c'est toujours lui qui, après le refus de la Russie, prépare, de concert avec la banque allemande, une combinaison dont fera partie l 'Angle terre ; c'est encore lui qui demande aux Allemands de racheter la ligne Mersina-Adana, se contentant d'une simple indemnité, au lieu d'exiger des compensations en rapport avec les services
(\) Y. André Ghéradams, |>. %7'S. Ouvrage cité
que cette ligne allait rendre à la Compagnie concessionnaire.
Notre ambassadeur fut donc en somme un auxiliaire précieux pour l'Allemagne. Son attitude paraît d'autant plus extraordinaire, qu'en soutenant le projet allemand, il allait à rencontre des intérêts de la Russie, notre alliée. Comment, dès lors, expliquer la politique de M. Constans auprès du sultan. Quelles justifications peut-on en donner ?
Les uns prétendent que M. Constans a agi uniquement pour satisfaire les banques privées françaises, qui comptaient sur l'émission des titres, actions ou obligations du Bagdad, pour effectuer de fructueuses opérations. Cela paraît être l'avis de M. V. Bérard, pour qui l'arrivée de M. Constans à Constahtinople marque (( la prise de possession de notre ambassade par nos financiers. » (1) Et tout récemment encore, certain journal soutenait que ce diplomate « correspondait avec la haute banque et mettait l'influence officielle dont il disposait au service de ses combinaisons. » (2)
Nous ne croyons pas que l'attitude de M. Constans puisse s'expliquer par le désir de plaire à la haute finance. S'il a agi ainsi, il devait avoir des motifs plus sérieux, car il représentait auprès du sultan non pas une catégorie de Français seule
(1) Victor Bérard. Ouvrage cité, p. 230.
(2) L'Humanité, 22 avril 1911 sous la signature de Lysis.
ft|8 EU6 PARTIE. - hA FRANCE ET LE BAGDADBAHN
ment, mais la France entière, et l'appui qu 'il a prête à la Deutsche Bank devait lui être inspiré par de plus nobles raisons.
M. A. Chéradame à donné de la politique de notre ambassadeur plusieurs explications qui paraissent, pour la plupart, fort acceptables : (1)
Première explication. — Lorsque M. Cambon quitta l'ambassade de Constantinople, les Allemands étaient déjà tout-puissants auprès du Sultan, dont l'Empereur, lors de son voyage de 1898, s'était proclamé le protecteur et l'ami. Le meilleur moyen, pour le représentant de la France, d'obtenir les bonnes grâces d'Abd-ul-Hamid, était de vivre en parfaite intelligence avec les Allemands. Ce serait donc pour acquérir les faveurs du Sultan, pour prendre, dès son arrivée, une place prépondérante à Yildiz-Kiok, que M. Constans appuya la demande de concession de la Deutsche Bank.
Si c'est là la véritable raison qui dicta la conduite de M. Constans, nous ferons simplement remarquer que le procédé eût été très habile si la concession de Bagdad avait été moins importante pour nous, si nous ne risquions pas, plus tard, d'en supporter les funestes effets. Si nous devons un jour nous repentir de rétablissement du rail» allemand en Turquie d'Asie, nous regretterons que M. Constans ait payé si cher l'amitié du Sultan !
Deuxième explication. — Les Allemands devant fatalement obtenir la concession du Bagdad,
(I) A. Chéfadamè. Ouvrage cité, p. 319 el suivantes.