‹ Le chemin de fer de Bagdad (volume 2)Chapitre 42 sur 67 · LE TROC BAGDAD-MAROC KST-IL ACCEPTABLE · texte numérisé non relu

LE TROC BAGDAD-MAROC KST-IL ACCEPTABLE

Après le discours de Tanger, lorsqu'on eut compris, en France, que Gruillaume II était décidé à barrer la route à l'influence française et menaçait, par son intervention, d'enlever h la France le bénéfice des accords qu'elle avait successivement conclus avec l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie, certains journaux français, notamment le Temps et la Dépêche Coloniale, préconisèrent, avant même la réunion de la conférence d'Algésiras, le troc Bagdad-Maroc, pour vaincre la mauvaise humeur du kaiser et de son chancelier. Puisque l'Allemagne avait surtout des vues dans le bassin est de la Méditerranée, la pins rapide solution du conflit ma-

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roeain serait de faciliter la réalisation des projets allemands en Asie-Mineure.

Ainsi, avant même que M. de Bulow ait discrètement laissé comprendre, par son discours du lô novembre 1906, que la collaboration financière française aux entreprises allemandes pourrait amener entre les deux pays l'existence de relations pacifiques et cordiales, les journaux français émettaient une solution qui aurait comblé certainement les vœux du Gouvernement Impérial.

Les articles du Temps et de la Dépêche Coloniale trouvèrent un écho en novembre 1906, lorsque certaines banques parisiennes, voulant essayer de placer dans l'entreprise du Bagdad leurs disponibilités, reprirent le troc Bagdad contre Maroc et firent répandre le bruit qu'en échange du concours financier et désintéressé de la France au Bagdadbahn, l'Allemagne nous laisserait les mains libres au Maroc. En propageant cette rumeur, les financiers français espéraient vaincre l'opposition du Gouvernement à l'admission des titres allemands an Marché de Paris. Ils n'envisageaient que leui intérêt personnel et ne considéraient l 'affaire que comme une opération fructueuse et rémunératrice pour eux-mêmes.

Mais c'est, en ne considérant que le troc en luimême, que M. André Tardieu, soutient lui aussi que nous avons tout avantage à donner notre argent aux Allemands pour leur Bagdad, s'ils veulent nous laisser notre liberté d'action au Maroc. Dans une conférence faite le 22 fé-

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vrîer 11)07 à La Société des anciens élèves et élèves de l'Ecole Libre des sciences politiques, M. André Tardieu s'exprimait ainsi : « L 'Allemagne a le Hrman. Elle a commencé les lignes-. Mais tontes les sections où se trouvent les travaux d'art sont à faire, et elle n'a pas d'argent pour les faire...

» A cet égard, et sous la condition expresse que nous soyons, au préalable, d'accord avec l'Angleterre et la Russie, que l'arrangement à conclure soit équitable, qu'il n'impose ni à nous ni à nos alliés un préjudice ni matériel', ni moral, ni local, ni général, nous n'avons aucune raison de nous refuser à cet arrangement, pourvu, bien entendu, que nos concessions soient compensées par ailleurs.

» Où faut-il chercher cette compensation ? Je crois qu'il n'y a pas d'hésitation à avoir sur ce point et que c'est au Maroc...

» Cet accord est-il probable 1 Je n'en sais rien. Je dis seulement qu'il est théoriquement possible et qu'il est désirable » (1).

Le troc Bagdad-Maroc présente-t-il donc pour nous de sérieux avantages 1 Sans doute, l'interven tion allemande dans les affaires marocaines a contrarié la politique française, a diminué l'efficacité de sa pénétration, en la réduisant et en la plaçant sons nnc sorte de contrôle international ; sans doute, tant que l'Allemagne fera valoir des droits au Maroc, l'action de la France sera forcément res-

(lj Questions actuelles de politique tir an gère çn Europet Alcan.

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treinte, et il y aura là une source latente de difficultés et de conflits, surtout en présence de la mauvaise foi allemande. En 1905, l'entente s'était faite à la conférence d'Algésiras, et cependant, en 1908, le Maroc fut encore une source de tension entre les gouvernements de Paris et de Berlin. Le 9 février 1909, les deux diplomaties signaient un accord qui, cette fois-ci, semblait être complet et définitif. Et cependant, en 1911, l'Allemagne a brusquement rompu l'accord par l'envoi de la « Faut lier )) à Agadir. Et maintenant, des pourparlers sont encore engagés. Tout porte à croire qu'ils aboutiront à une entente. Mais celle-ci sera-t-elle stable ? Nous le souhaitons, non toutefois sans quelque septieisme, les précédents nous autorisant à n'avoir pas une confiance absolue dans la parole allemande.

Il y aurait donc intérêt pour la France, semblet-il, à occuper l'Allemagne ailleurs afin qu'elle détourne ses yeux de l'ouest du bassin méditerranéen. En lui facilitant la construction de son Bagdad, on ouvrirait à l'industrie et au commerce allemands un débouché qui ne s'épuiserait pas de longtemps. L'Allemagne, en Asie-Mineure, le Bagdad construit, ce serait un siècle de paix pour l 'Europe, ce serait tout au moins la solution du différend francoallemand au sujet du Maroc. Un débiteur a toujours en effet, intérêt à ménager son créancier. Nul doute que l'argent français donné pour le Bagdad, l'Allemagne ne nous abandonne toute liberté au Maroc et renonce à toute querelle. N'avons-nous pas assisté dernièrement à l'émotion mal dissimulée que

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souleva, dans la presse germanique, le bruit que les banquiers français, redoutant la rupture des négociations entre Berlin et Paris, allaient réclamer le remboursement 'de l'argent par eux engafgé dans des entr éprises d'Allemagne ? Combien plus grande aurait été cette émotion, si notre concours financier, faisant vivre le Bagdad, devait cesser, et si les porteurs de titres, inquiétés par une tension diplomatique entre les deux pays, réclamaient tons ensemble le retrait de leurs fonds ! Ce serait la paniqué, ce serait la faillite de la Compagnie allemande !

M. A. Tardieu, séduit par la pensée d'être débarrassé de l'Allemagne, estime donc que nous devrions acheter notre liberté au Maroc, en aidant la Société Impériale dans l'accomplissement de son œuvre. Il ne propose pas un échange pur et simple, sans condition. Il ne s'agit pas de dire aux Allemands : c Voici notre argent, faites ce qu'il vous plaira en Mésopotamie, et nous agirons comme il nous conviendra au Maroc ! )) Non, à cet éebange, M., Tardieu met plusieurs conditions :

1° l'adhésion de l 'Angleterre et de la Russie ;

2° la promesse que l'œuvre allemande ne nous causera aucun préjudice, ni moral, ni local, ni général. »

Malgré ces restriction®, le troc Bagdad-Maroc ne nous semble pas admissible au point de vue des intérêts français.

Le che-miri de fer do Bagdad, consacrant l'installation définitive dé l'Allemagne en Asie-Mineure,

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serait une menace permanente pour notre influence en Orient. En 1902-1903, alors que le conflit marocain n'avait pas encore surgi, les prétentions excessives de l'Allemagne ont fait échouer toute combinaison financière.

N'est-il donc pas évident que si, en échange de notre concours pécuniaire, elle renonce à sa politique marocaine, elle émettra des prétentions encore plus élevées et réclamera le prix de son désintéressement au Maroc.

Si, en 1902-1903, nous n'avons pu, l'Allemagne ne nous faisant aucune concession, obtenir dans l'affaire du Bagdad une place en rapport avec nos intérêts en Turquie d'Asie, si nous n'avons pas réussi à nous faire réserver dans la Société une part correspondante à nos apports pécuniaires, comment espérer maintenant qu'une part, je ne dis pas meilleure, mais même égale à celle de 1903, nous serait cédée par l'Allemagne, puisqu'elle serait considérée comme nous donnant une compensation au Maroc ? Evidemment, les conditions du troc Bagdad- Maroc seraient à débattre. Mais, d'ores et déjà, en nous basant sur les prétentions germaniques de 1902, ne pouvons -nous pas affirmer, que plus que jamais, l'Allemagne exigera la prépondérance dans la Société du Bagdad, plus que jamais, elle voudra faire de ce chemin de fer une œuvre exclusivement allemande !

Elle n'est pas puissance à se contenter de bénéfices vagues et incertains. Elle ne cessera pas sa polifiquH marocaine sans avoir obtenu par ailleurs

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des avantages sérieux, et sans s'être t'ait chèrement payer son désintéressent.

Le troc Bagdad-Maroc, ce serait en somme la reconnaissance officielle par la France de la pénétration germanique en Turquie d'Asie ; ce serait cesser la lutte sur le continent africain, pour engager à nouveau la bataille économique et commerciale en terre d'Asie, dans une région où jusqu'à ce jour notre influence était incontestable et incontestée.

Mais, dira-t-on, les avantages que nous cédons ainsi aux Allemands ne sont pas gratuits. Si l'Allemagne s'établit en Asie-Mineure et en Mésopotamie, la France s'établira, elle de son côté, au Ma roc ! Les concessions que nous donnons en Asie, noms les récupérons en Afrique. L'étude que nous avons faite des intérêts français dans le chemin de fer de Bagdad, nous permet de mesurer l'étendue des concessions que nous céderions aux Allemands en consentant le troc Bagdad-Maroc. Et il s'agit maintenant de savoir ce qu'en échange les Allemands nous abandonneraient au Maroc. Les avantages cédés et ceux obtenus se compensentils ? Dès le début, nous répondons : Non ! Le marché n'est pas égal, la France perdra plus dans ce troc qu'elle n'y gagnera.

Que nous céderaient en effet les Allemands dans l'Empire Chérifien ? — Ils n'ont aucune conces-si on territoriale à nous remettre, aucun droit de préemption à nous accorder, ils ne jouissent d'aucune situation privilégiée dont ils puissent nous faire bénéficier. Ce qu'ils nous reconnaîtraient, ce serait le droit de faire la police, d'instruire l'armée

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du sultan, de réorganiser le système d'impôts, de nous faire octroyer des concessions de voies ferrées, de ports, de travaux publics. Mais il ne faut pas oublier que, dans tous ses accords relatifs au Maroc, la France s'est engagée à respecter le principe de la porte ouverte, à laisser une liberté économique absolue à toutes les puissances. Par conséquent, après le troc comme avant, les Allemands pourraient agir économiquement au Maroc.

Ils nous laisseraient notre liberté d'action ! Et pourquoi f Pour maintenir l'ordre ! L'Europe nous en a déjà donné mission. Nous ne pouvons, en effet, espérer la « tuvdsificati'on du Maroc ». Poursuivre ce but, ce serait aller au devant d'un conflit avec l'Espagne ; l'Angleterre, d'ailleurs, qui cependant soutient notre politique marocaine, protesterait certainement si une puissance quelconque, serait-ce même la France, s'établissait définitivement et militairement sur la côte méditerranéenne en face de Gibraltar.

Quel préjudice subira donc l'Allemagne en nous laisant carte blanche au Maroc, le principe de la porte ouverte étant admis !

En résumé, elle s'engagerait uniquement à ne pas nous <( mettre des bâtons dans les roues )), à ne pas chercher à chaque instant un prétexte à querelle et à désaccord. Elle ne nous donnerait rien : ses concessions se borneraient à nous laisser tranquilles. Si pour obtenir cette tranquillité, si pour avoir la paix avec l'Allemagne au sujet du Maroc nous devons lui donner noire argent H lui permettre de s'installer dans une région où elle

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s'efforcera de détrôner l'influence française, jus qu'à ce jour prépondérante, c'est véritablement payer trop cher cette tranquillité, c'est consentir de trop gros sacrifices.

Et c'est pour cela que la majeure partie de la presse française, loin d'emboîter Je pas derrière le Temps et la Dépêche Coloniale, dénonça, au contraire, le troc Bagdad-Maroc comme une duperie pour la France. Dès 1905, le Bulletin du Comité de l'Asie Française proteste avec force contre pareille transaction (1) et demande au Gouvernement de ne pas discuter la proposition qu'on pourrait lui faire relativement à ce troc.

Plus tard, en 1909, lorsqu'un accord f ranco-allemand fut signé touchant le Maroc, le bruit courut que l'entente était plus étendue qu'on ne voulait l'avouer et qu'on avait causé du Bagdad ! M. Pichou, alors ministre des Affaires Etrangères, pour calmer l'inquiétude soulevée par cette rumeur, affirma dans plusieurs interviews « que les pourparlers n'avaient pas un seul instant porté sur d'autres questions que celles qui font l'objet propre de l'accord », et que celui-ci « ne se lie à aucune affaire étrangère au Maroc ». Et notre diplomatie eut ainsi raison de ne pas prendre au sérieux une telle combinaison, dont la France ne sau 1-ait retirer aucun bénéfice réel : c L'Allemagne, écrit M. B.érard, sait exactement quelle œuvre nous poursuivons à Tanger et que L'humanité tôut entière, y compris les industriels allemands, profit

(1) Numéro (te septembre 1905, |>. lf)7.

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tera d'un travail dont nous ferons tous les frais. A Bagdad, Berlin nous demande de faire aussi les frais pour une entreprise spécialement allemande : encore faut-il que cette entreprise, si elle ne doit nous valoir aucun bénéfice particulier, ne nous; cause aucun préjudice matériel ou moral. » (1) Or, nous savons que le Bagdadbahn nuira à nos intérêts économiques, commerciaux et religieux en Asie-Mineure : ne faisons donc pas « les frais » de cette entreprise, dussions-nous en retirer la tranquillité au Maroc, à moins de vouloir consentir « un humiliant marché de dupes » (2).

Le troc Bagdad-Maroc serait donc une mauvaise opération pour là France : « On ne saurait trop mettre en garde ] 'opinion française contre les inconvénients d'une combinaison qui consisterait à lier à l'affaire de Bagdad l'affaire marocaine et à Sacrifier des intérêts très réels, à l'espoir imaginaire de se débarrasser au Maroc des entraves étrangères, c'est-à-dire surtout des entraves allemandes. Certes, on ne s'est pas fait faute, à Berlin, dans ces derniers temps, de nous rappeler que nous devions la situation privilégiée dont nous jouissons au Maroc à l'on ne sait quelle complaisance du . Gouvernement impérial, et que de cette complaisance, nous devions bien nous garder d'abuser. C'est faire une confusion assez étrange et émettre, vaguement, une prétention hardie et

(1) Victor Bérard. Le Discours du chancelier, /invite de Paris, 15 décembre 1006, p. 873.

{'1) Raymond Perraud. L'Allemagne et le Bagdadbahn. t{evue, lor mars 1909, [>. 28.

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inqualifiable. Notre situation au Maroc résulte de l'acte d'Algésiras et de l'accord franco-allemand du 9 février 1909. Nous sommes tenus de rester dans les limites que ces traités nous imposent. Mais pourquoi veut-on profiter de chaque moment d'inquiétude ou d'embarras pour nous proposer indirectement, en échange de sacrifices certains et définitifs, un appui provisoire et peutêtre contestable ? Quand un marché a été conclu, on n'en paie pas le prix" deux fois. » Ainsi s'expri me M. Maurice Pernot, dans sa « Critique de la politique étrangère », dans la « Grande Revue )) (1), résumant admirablement la situation de la France dans le troc Bagdad-Maroc. Sans doute, l'accord du 9 février 1909 a été rompu par la mauvaise foi allemande, mais l'acte d'Algésiras subsiste toujours aux yeux de l'Europe et il ne dépend pas de la volonté de l'Allemagne de le faire disparaître pour nous concéder au Maroc une situation plus privilégiée que celle à nous accordée par cette Conférence européenne.

Disons donc pour nous résumer que les intérêts, allemands au Maroc ne peuvent se comparer aux intérêts français dans l'entreprise de Bagdad. L'échange des uns contre les autres serait déjà une détestable affaire pour la France ; combien plus regrettable encore serait ce troc, si nous devions, en outre, le payer de quelques centaines de millions !

(1) Grandn faune, lu avril 191 I, |> 639

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