CH< LA QUESTION DU BAGDAD
40 0/0 non libérés/ la Deutsche Bank redoutait que les actionnaires de la Compagnie d'Anatolie n'en déduisent que les affaires sont mauvaises, que la Société périclite et qu'il est temps de se débarrasser des titres dont ils sont en possession ! Mais que vont penser ces mêmes actionnaires lorsque la Société essaiera de doubler son capital ?
Et d'ailleurs, est-on sûr de trouver des souscripteurs ? Les capitalistes qui ne sont pas encore intéressés aux Chemins de fer anatoliens seront-ils pins hardis que ceux qui sont déjà actionnaires, et n'hésiteront-ils pas à engager leurs fonds dans une entreprise qui, pour se procurer de l'argent, préfère, à La libération entière des titres émis, Je lancement d'un nouvel emprunt % Il est vrai que la Deutsche Bank va inaugurer un moyen tout à l'ait original pour que la souscription des nouveaux titres soit certaine. Elle ne fera pas appel an public, ele ne s'adressera pas aux capitalistes rt'Alemagne pour trouver les fonds dont la Société d'Anatolie a besoin ; ce sera e'ile-même qui absorbera la totalité des actions, qui fournira les capitaux. Mais elle est donc bien riche, cette Deutsche Bank ? et nous l'avons bien mal jugée en supposant qu'elle ne pouvait résister à un affaissement des cours ? Elle a donc à sa disposition immédiate 67 millions et demi de francs qu'elle va engager en Asie-Mineure ? Oui, elle sera propriétaire de tous les titres nouveaux qui seront émis, seulement... elle n'en souscrira que le 10 0/0 lors de l'émission.
Îi70 IVe PABTIE. — l'eNTRBVUE DE POTSDAM
II y aura donc 90 Ô/0 non libérés, et quand le seront-ils ? Nous ne le savons pas, aucune date n'est fixée : lorsque la Société d'Anatolie aura besoin de fonds, elle s'adressera à la Deutsche Bank, qui lui en donnera. Or, comme la Société d'Anatplie et la Deutsche Bank c'est la même chose, comme l'une n'est qu'une émanation de l'autre, il est probable que les affaires seront toujours assez prospères pour permettre à la Compagnie de ne pas faire appel à la Banque et de lui demander de tenir ses engagements.
Ce doublement du capital social se réduit donc à peu de chose ! C'est plutôt une comédie (pi 'uni1 opération financière sérieuse. C'est en somme la Deutsche Bank elle seule qui prend l'engagement de fournir à la Société d'Anatolie l'argent nécessaire à ses travaux. Quel était alors le but de cette convention du 23 décembre 1907 ? On ne peut l'expliquer (pie par la situation politique de la Turquie à cette époque. A la fin de 1907, on prévoyait que le trône chancelant d'Abd-ul-Hamid ne tarderait pas à s'écrouler. En gens prévoyants, les Allemands ont voulu obtenir du Sultan ami. avant sa disparition, le plus de concessions possibles : l'émission de nouveaux titres, qui devenaient de par leur souscription la propriété exclusive de la Deutsche Bank, fortifiait sa position dans le réseau ferré d'Àsie-Minéure, et le futur régime, alors même qu'il serait, hostile aux Allemands, ne saurait trouver des Ponds suffisants pour racheter à la Deutsche Bank les actions qu'elle possédait
CH. IPI'. LA QUESTION DU BAGDAD 1902-1910 37 l
(huis la Compagnie d'Anatolie et ne pourrait chasser la banque allemande d'une entreprise où elle continuerait à rester souveraine.
Cette convention était à peine annoncée, que l'on apprenait (pie de nouvelles négociations étaient engagées entre la Deutsche Bank et le Sultan, en vue d'aboutir à une convention concernant directement le Bagdadbann. Le 25 mai 1908, les négociations étaient terminées, l'accord signé, et le 22 juin suivant, Je Sultan approuvait officiellement la convention de décembre et celle de mai.
Quelles étaient les principales dispositions de cette convention du 25 mai 1908 ?
1° La Compagnie de Bagdad obtenait l'autorisation de commencer, la construction de quatre nouvelles sections depuis Bonlgourlou jusqu'à El-LIélif dans la Hante Mésopotamie, soit une longueur de voie ferrée de 818 kilomètres. Elle recevait, en outre, le droit de construire l 'embranchement sur Aie]), ville qui devait être la tête de ligne du réseau du Iledjaz.
C'était donc un grand pas que les Allemands allaient faire vers Bagdad ! Une fois ces quatre sections construites, le rail ne serait plus qu'à quelques kilomètres de Mossoul et il ne tarderait pas à atteindre Bagdad, car les parties les plus ardues de la ligne auraient été établies, les travaux les plus longs et les pins coûteux auraient été effectués. Mais pour arriver jusqu'à Kl-Hélif, l'autorisation dn sultan ne suffisait pas. laie chose essentielle faisait défaut : c'étaient les fonds. La Convention de 1908 essayait, du moins en appa-
1)12 [Ve PARTIE. - - L'ENTREVUE DE P0TSDAM
ronce, de remédier à ce grave inconvénient qui était le seul cause que, depuis 1904, Boulgourlou n'avait pas été dépassé.
2° La Compagnie était en effet autorisée à émettre divers emprunts pour couvrir les frais de la construction de chaque section ! Il y aurait deux emprunts : l'un de 108 millions de francs nominal et l'autre de 119 millions. Ces emprunts seraient réalisés par des obligations de 4 0/0 au taux mi nimum de 81,5. Mais l'émission serait partielle, et elle n'aurait lieu qu'au fur et à mesure de la mise en exploitation de chaque tronçon de 200 kilomètres, et pour la construction de la section suivante.
Ces diverses dispositions étaient prises pour allécher les capitalistes :
a) Emettre des obligations 4 0/0 au taux de 81,5, c'est payer un intérêt de 5 0/0. Le placement paraissait donc au premier abord très avantageux, car les sociétés d'un crédit sérieux, offrant de sûres garanties qui paient 5 0/0 à leurs bailleurs de fonds sont encore assez rares.
b) L'émission partielle de l'emprunt avait un double but. D'abord elle permettrait à la Société de n'emprunter que les fonds qui lui seraient strictement nécessaires pour la construction de chaque section. Elle n'aurait pas ainsi à payer dès le début l'intérêt pour des capitaux qu'elle ne pourrait entièrement utiliser à la fois. Ce serait seulement lorsqu'il s'agirait d'établir le dernier tronçon que l'emprunl devrait être totalement souscrit. Ce ne serail qu'à ce moment là qu'elle serait obligée de
CH. Ier. — LA QUESTION DU BAGDAD 1902-1910
payer l'intérêt des 227 millions progressivement donnés par les capitalistes.
Par ce système d'emprunts successifs, la Société de Bagdad réaliserait une économie. Mais la Deuts che Bank avait pensé ainsi qu'en ne jetant pas tout d'un coup sur le marché 227 millions de titres, qu'en les émettant au fur et à mesure des besoins, on faciliterait leur souscription. Le raisonnement était juste ; il valait mieux diviser l'emprunt, s'y prendre a plusieurs reprises, il avait plus de chance de succès et qui sait ? peut-être, dans deux ou trois ans, lorsque les travaux de construction seraient assez avancés, les capitalistes se passionneraient pour cette entreprise et le taux de l'émission augmenterait dépassant le minimum de 81,5 prévu par la Convention de 1908.
3° La Convention de mai 1908 a tenté de faire disparaître le caractère purement illusoire de la garantie kilométrique prévue par l'iradé de 1902 et de la rendre au contraire effective et réelle. Désormais, la Porte affectera à cette garantie « les excédents de recettes nettes de la Dette publique ottomane revenant au Gouvernement ottoman. » En outre, le produit de la dîme des moutons dans certains vilayets recevait la même affectation. C'était, semble-t-il, une garantie de premier ordre, de nature à rasfsurer les capitalistes indécis. Ces excédents libres des revenus de la Dette publique ottomane suffisaient pour garantir les emprunts que la Deutsche Bank se proposait d'émettre. Mais comme ces emprunts ne devaient servir
37 i !Yr PARTIE. — l'eOTREVTJE DE POTÔDAM
qu'à construire quatre sections du Bagdaidbahn, il allait en résulter une anomalie. Les fonds prêtée pouf rétablissement des 848 kilom. de voie ferrée entre Boulgourlou et El-Hélif auraient une caution sérieuse. Et les autres capitaux qui avaient été donnés pour la construction du premier trou çon Koni ah- Boulgourlou, et ceux qui seraient ultérieurement prêtés pour les sections suivantes d 'El- Hélif à Mo s s oui et Bagdad, ne pourrai eut pas jouir de la garantie prévue par fa Convention du 25 mai 1908.
La Deutsche Bank ne voulut pas qu'il existât une pareille anomalie, et d'après un article de cette même Convention, « la Compagnie était autorisée à faire masse de l'ensemble de ses recettes sur tout le réseau pour calculer le produit net des premières sections, de sorte que la garantie devait effectivement jouer aussi longtemps que la moyenne des recettes n'aurait pas atteint sur tout le réseau le chiffre prévu, C'est là un des nombreux artifices de rédaction auxquels les représentants d'Abd-ul-Hamid eurent recours pour dissimuler l'importance des sacrifices consentis à la Compagnie patronnée par la Deutsche Bank » (1). ' Il semblait que les Allemands avaient enfin trouvé la garantie nécessaire et sérieuse à offrir aux capitalistes étrangers en échange de leur argent. Il semblait qu'ils avaient vaincu la difficulté que nous avons signalée au cours de notre étude.
(1) Journal d<ls Débats, 10 février 1911.
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à savoir : que le Gouvernement turc ne disposant d'aucun revenu important, il ne pourrait, sans l'assentiment des nations étrangères, se procurer des ressources suffisantes pour payer la garantie promise à la Société de Bagdad par l'iradé de 1902. La Deutsche Bank et son éloquent avocat, le baron Marscliall von Bieberstein, avaient donc habilement manœuvré. En faisant abandon de la part qui lui revenait dans les excédents de la Dette publique ottomane, la Porte concédait à la Société Impériale une garantie qui avait le double avantage de ne pas nécessiter le 'consentement des autres nations et de présenter en même temps une certaine stabilité et sûreté. La Deutsche Bank, en négociant cette convention, avait ainsi espéré « attirer les capitaux européens, en évitant de subir les conditions de gouvernements hostiles » (1).
("était là de pures illusions :
1" Le Chenrin de fer de Bagdad ne pourrait jamais être définitivement construit sans ] 'assentiment des nations intéressées, la Eussie, l'Angleterre et la France. Si la Deutsche Bank croyait avoir, par cette habile manœuvre, résolu le problème financier du Bagdad, elle n'avait nullement fait disparaître les difficultés di plomatiques que cette colossale entreprise soulevait.
2° La solution que la Deutsche Bank avait trouvé du problème financier n'était qu'apparente. Les excédents de la Dette publique ottomane
(1) Pierre Khora t. Larousse-Stipptém&nt, avril 1911.
376 £Ve PARTIE. t/eXTIÏEVUK DE T'OTSDAM
revenant à la Porte et que l'on prétendait disponibles, avaient déjà reçu une affectation : ils étaient consacrés au remboursement, par annuités, d'avances consenties au gouvernement turc par la Deutsche Bank elle-même ! Et ainsi nous assistons à cette situation bizarre : la Porte, sur les instances même de sa créancière, va cesser de s'acquitter de sa dette et affecter ses revenus à la garantie d'une obligation plus récente. En effet, « la Deutsche Bank, grande et généreuse, consent à accorder de nouveaux délais de remboursement, de manière à permettre l'affectation desdits excédents à la garantie du Bagdadbahn. » (1)
Par conséquent, les garanties nouvelles que paraissait contenir la Convention de 1906 sont purement fictives, artificielles. (( La Deutsche Bank les possédait déjà et elle rend d'une main ce qu'elle reprend de d 'autre ». (2) Cette convention n'avait tranché la difficulté qu'en apparence ; dans la réalité, elle subsistait toujours aussi délicate, aussi embrouillée. Un fait cependant était désormais acquis, l'autorisation donnée à la Société de Bagdad de construire quatre nouvelles sections.
En ratifiant les conventions du 23 décembre L907 et dn 25 mai 1908? Ald-ul-Hamid avait une fois de plus manifesté son dévouement à l'AUemagne. 13 persistait à servir les intérêts allemands en Orient ; c'était donc un ami précieux pour Gnil-
(1) Revue, I*rmars 1909, article .cité, |» 26.
(2) lé , p 2G.
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In unie II et peut-être si la Révolution Jeune-Tur- <|iie ne l'avait pas chassé d'Yildiz-Kiosk, aurionsnous vu se produire une alliance turco-allemande. Le bruit s'en était déjà répandu au mois de juin 1908. Certains journaux anglais s'en étaient fait l'écho en publiant la dépêche suivante : « Le sultan et l'Empereur d'Allemagne échangèrent ces temps derniers plusieurs lettres autographes. On annonce de bonne source que Guillaume II se rendra a Constantinople au mois de septembre. — L'Ambassadeur d'Allemagne vient de partir pour Berlin afin de conférer avec l'Empereur à ce sujet, — Dans les cercles diplomatiques, on croit que Guillaume II désirerait que la Turquie fasse partie de la Triple- Alliance ». (1). Les lettres que Guillaume II écrivit au Sultan au moment des négociations entre la Deutsche Bank et la Porte au sujet du Bagdadbahn devaient s'occuper de ces négociations. Il semble donc que le Kaiser soit intervenu personnellement pour soutenir la banque allemande et c'était probablement pour remercier le sultan de sa docilité que Guillaume II se rendait à Constantinople quelques mois après et qu'il voulait prendre la Turquie sous sa protection en l'englobant dans la Triple-Alliance.
Mais les événements qui survinrent quelques jours plus tard ne permirent pas la réalisation de ce projet. Le 2-1- juillet 1908, la Révolution Jeune- Turque éclatait. Abd-ul-Hamid était fait prison-
(1) Le Petit Méridional, 16 juin 1908.
378 ive partie. — l'entrevue de potsdam
nier et Mohamed était proclamé sultan de Cons tantinople.
Section III
LA SITUATION ALLEMANDE EN TURQUIE APRÈS LÀ RÉVOLt TION JEUNE-TURQUE
Lorsque la Révolution Jeune-Turque eut triomphé de l^ncien régime, la presse anglo-française exulta. Le nouveau gouvernement saurait se libérer du joug germanique et cesserait de puiser l'inspiration de sa politique dans les conseils de l'Allemagne. Dès le début, en effet, le sultan né cacha pas ses sentiments d'amitié pour la France et l'Angleterre, et recevant, le 28 avril 1909, un rédacteur du Daily Chroniçle, Mohamed déclarait : « Je suis content de vous voir. Les Anglais ont toujours été mes amis » (1).
Devant les manifestations de sympathie de la part des Jeunes-Turcs pour l'Entente cordiale, la situation de l'Allemagne était particulièrement délicate. Si elle ne conservait pas à Constantinople l'influence qu'elle avait acquise sons l'ancien régime, si elle laissait la France et l'Angleterre prendre auprès de Mohamed l'ascendant qu'elle avait autrefois auprès d 'Abd-ul-Hamid, c'en était l'ait de toutes concessions futures, et si le Gouvernement turc, secrètement poussé par les puissances qui voyaient d'un mauvais cei] le dévéloppe-
(\) U Eclair, 29 avril 1909.
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ment de l'influence germanique en Asie, résistait aux prétentions allemandes, la construction du Bagdadbalm se trouverait compromise ou tout au. moins fort reculée.
L'Allemagne devait donc, avant tout, maintenir les positions acquises et conserver à Yildiz- Kiosk la place prépondérante qu'elle occupait : c Ce que veut avant tout Berlin, c'est garder le contact avec le Gouvernement de Constantinople, quel qu'il soit, puisque tant qu'il y a une Turquie, c'est le Gouvernement qui dispose des concessions d'affaires qui constituent un élément nouveau pour l'activité germanique. » (1)
Ce fut précisément le mérite du baron A*on Bieberstein d'avoir su maintenir ce contact. Avec beaucoup d'habileté, il sut tirer parti de tout ce (pii pouvait rapprocher la Turquie de l'Allemagne, exploitant au contraire tout ce qui était susceptible de l'éloigner de l 'Entente-Cordiale. Sous le nouveau régime, l'armée turque était toute puissante. C'était elle qui avait fait la Révolution et elle restait maîtresse de la situation et du Gouvernement. Or, cette armée turque éprouvait une profonde admiration pour l'armée allemande : les officiers prussiens ne l 'avaient-elle pas formée et instruite ? M. de Bieberstein profita de ces sentiments de l'armée turque à l'égard de l'Allemagne, et ce fut là en quelque sorte une des
(1) F.e Corvpspoyidant . La France cl l'Empire ottoman, pair André Ghéradame, 10 a vril 1911, p 181.
38 0 ive partie. — l'entbevue de potsdam
partes dont se servit l'ambassadeur allemand pour rentrer en grâces auprès du nouveau sultan.
L'annexion par l'Autriche de la Bosnie-Herzégovine, affaire dans laquelle Guillaume II trahit les intérêts de la Turquie au profit de son allié François- Joseph, n'empêcha pas de se produire le revirement des sentiments des Jeunes-Turcs en faveur de l'Allemagne.
D'ailleurs, les maladresses de la France et de l'Angleterre facilitaient la tâche de M. de Bieberstein. Les Jeunes-Turcs, comme tous les Musulmans, ne sont sensibles qu'à la force, et la retraite de la diplomatie anglaise, qui après avoir paru tout d'abord vouloir s'opposer à l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, laissa néanmoins l'Autriche s'approprier ces provinces, produisit un effet déplorable à Constantinople.
Puis ce fut l'affaire Lynch qui menaça de brouiller définitivement Angleterre et Turquie. Le Comité Union et Progrès renversa le ministère d'Hilmi-Pacha, qui avait accordé le monopole de la navigation sur le Tigre et l'Euphrate à une Compagnie anglo-turquje. Une agitation anglophobe se produisit dans la région de Bassorah, dont la garnison déclarait : « qu'elle ne tolérera pas le monopole et la mainmise des Anglais sur PIrack. » (1) L'Angleterre concentra alors des navires dans le Golfe Persique et menaça de débarquer des troupes. L'armée turque était résolu-
(1 Les Nouvelles, 26 el Il janvier 1910.
CH. Ie'.— LA QUESTION DU BAGDAD 1902-1910 381
nient hostile ; le Gouvernement dut faire de gros efforts pour calmer l'excitation qui se manifestait parmi les soldats.
L'Allemagne, au contraire, continuait, comme par le temps passé, à prodiguer aux Jeunes-Turcs des paroles flatteuses et à les assurer de son amitié sincère et désintéressée. Djavid-Bey, ministre des Finances, eut, à la fin du mois d'août 1910, une entente à Marienbad avec M. de Kiderlen-Waechter, et à un journaliste qui l'interviewait, il répondit : « J'ai gardé de cette entrevue le sentiment qu'il (M. de Kiderlen) est un ami de ma patrie. » (1) De son côté, le grand-vizir Hakki-Pacha rencontrait également à Marienbad M. d'Aerenthal, et, dans cette entrevue, il fut question, paraît-il, sur Pinitative de l'Empereur d 'Alterna gne, d'un projet d'alliance austro-turco-allemande ('2). Quelques jours après, ces deux ministres ottomans se rendirent à Paris pour y négocier un emprunt.
Le Gouvernement français allait se trouver en présence d'une situation embarrassante. Prêter de l'argent à la Turquie était le seul moyen de l'empêcher de tomber définitivement dans les bras de l'Allemagne, mais, d'un autre côté, nous ne pouvions autoriser la cote des titres turcs au marché
(1) Rapporté par André Ghéradame. Corr. spondant , 10 avril 1911, article cité, p. 132.
(2) L'Eclair, 13 septembre 1910.
382 IVe PARTIE. L'ENTREVUE DE PÔTSDAM^
de Paris sans avoir pris de sérieuses précautions pour Ja sûreté de notre argent.
Nous n'avons pas ici à faire l'histoire de cet emprunt turc de 1910. Disons seulement que parmi les conditions mises par le Gouvernement de Paris à son consentement, figurait en première ligne : « l'organisation d'un service de trésorerie garantissant la situation financière de la Turquie contre les dépenses ir régulières ou excessives et assurant l'affecta tion exacte des sommes per» eues ». La Banque ottomane serait chargée de ce service. Mais Djavid-Beyj après avoir accepté cette combinaison, la repoussa, subissant peut-être des influences occultes. Les Jeunes-Turcs se montrèrent indignés d'une pareille prétention de notre part. (( Ils répondirent en nous menaçant d'un boycottage économique et en manifestant l'intention de passer dans le camp de l'a Triple-Alliance. » (2) Et de grands organes, comme le Tanin. menèrent une violente campagne contre la France.
L'échec de l'emprunt turc en France marqua l'orientation de la Jeune-Turquie vers les anciens amis et protecteurs d 'Abid-ul-Hamid et la poussa • à reprendre ta politique extérieure du sultan détrôné. Le 23 octobre 1910, en effet, un meeting furco-persan eut lieu à Constantin ople, Guillaume II y était acclamé comme protecteur de tous les Musulmans. Le lendemain, 24 octobre, l'ambassadeur de France, M. Revoil, recevait du Gouver-
(1) L'Bclaiv, 23 septembre 1910
CH. Ier. — LA QUESTION DTJ BAGDAD 1.902-1910 383
heniënt français Tordre de déclarer à la Porte (( que les négociations au sujet de ] 'emprunt turc étaient terminées. » *(3)
Aussitôt, le bruit se répandit que la Deutsche Bank et l'Allemagne étaient disposées à prêter aux Turcs les 150 millions que la France venait de leur refuser. La Banque allemande et le Gouvernement de Berlin avaient parfaitement compris qu'en mettant leurs ressources financières à la disposition des Turcs, qu'en accueillant leur demande d'emprunt après le refus de la France, c'était le meilleur moyen de s'attacher définitivement le nouveau régime et de reprendre à Yildiz- Kiosk une autorité incontestable.
On fit doue sacoir à la Porte qu'elle n'avait qu'à s'adresser à l'Allemagne ! C'est ce qu'elle s'empressa de faire, et la Deutsche Bank ne mit pas moins de diligence à accepter sa demande.
Mais consciente du service qu'elle lui rendait, la Deutsche Bank exigea une grasse rémunération : les conditions de prêt étaient bien plus lourdes que celles posées précédemment par le groupe de Paris. La différence atteignait 200.000 livres au détriment de la Porte. Le Gouvernement turc avait un pressant besoin d'argent ; il ne vit qu'une chose : c'est qu'on allait lui prêter des fonds, et il ne s'attacha nullement aux conditions onéreuses qui acompagnaient ce prêt.
Les Jeuues-Tures estimèrent, au contraire, que
(?) Lp Prtif Méridional, 25 octobre 1910.
38 'i iv" pàrtié. — l'entrevue de potsdam
l'Allemagne leur avait rendu un service inappréciable et se considéraient comme les obligés de Berlin. Ils ne surent pas ou ne voulurent pas dévoiler le but véritable de l'Allemagne ; ils se persuadèrent qu'elle agissait en amie tout à fait désintéressée et lui en furent d'autant plus reconnaissants. (( Le Tanin » qui, entre tous les journaux ottomans, s'était montré le plus violent contre la France lors de l'échec des négociations de septembre et d'octobre, fut rempli de louantes en faveur de l'Allemagne. « Enfin, s'écrie-t-il, la Jeune-Turquie a trouvé ses vrais amis », et il conclut : « Cette leçon vaut bien... un emprunt, sans doute. » (1) (( Elle ne nous a consenti cet emprunt, écrivait-il encore, que par pure amitié ». Le 26/8 novembre 1910, nous y lisons : (( Nous n'oublierons certes pas cette marque de pure amitié, ce service qui nous est rendu dans un moment de gêne ». Et quelques jours plus tard, ce même journal ajoute : (( Si la diplomatie allemande réussit à Constantinople, c'est qu'elle ne fait pas commerce de son amitié, comme un marchand dans sa boutique, contre des avantages compensateurs Non, elle attire à elle les cœurs par l'aménité de ses paroles et les bons procédés. » ('2)
(1) Y. Discours de M. Lucien Hubert à la Chambre des Députés. Jour nal Officiel, 18 janvier I9M, p. 14, col. \ .
{% Le Tanin, cité par le Stamboul, Pr février 4911, r; 1 1 > — porté par M. Chéradame dans le Correspondait^ H) niai KHI, p. 132.
CIT. Ier.- — LA QUESTION DU BAGDAD 1902-1910 385
L'aménité des paroles allemandes ! les bons procédés de sa diplomatie ? Nous les connaissons, nous avons vu les heureux résultats auxquels ils ont abouti et les concessions considérables dont la Turquie les a payés à l'Allemagne. Mais nous avions cru jusqu'à ce jour que cette amitié allemande, que ces attentions délicates de l'Empereur et du Gouvernement de Berlin pour le Sultan et son entourage n'avaient qu'un but : obtenir des avantages et des privilèges de plus en plus nombreux ! Et voici que le plus grand organe de la presse ottomane voudrait maintenant essayer de nous persuader que la source de la générosité allemande réside uniquement dans l'amitié de l'Allemagne pour La Turquie ! Vains efforts ! Dans cet emprunt, où le Tau lu ne voit qu'une nouvelle preuve de l'amitié germanique, nous n'y apercevons, nous, qu'une suite logique de la politique allemande en Turquie depuis 1870, de cette politique qui consiste à conquérir le cœur d'un peuple pour mieux le dépouiller.
La Révolution Jeune-Turque avait paru un moment vouloir se libérer du joug allemand. Mais pour maintenir son influence et pour reconquérir le terrain perdu en Turquie, l'Allemagne attendait une occasion favorable, guettait le moment propice. L'affaire de l'emprunt lui parut un excellent moyen pour rentrer définitivement en grâce et elle s'empressa de la saisir. Et ce faisant, elle atteignit son but : (( Personne ne conteste, écrit M. Maurice Pernot, que dans ces derniers temps,
è>8() IVe PARTIE. — L'ENTREVUE DE POTSDAM
l'influence allemande n'ait reconquis à Constantin nople la prépondérance dont elle avait joui pendant les dernières années de l'ancien régime et que, lors de' la chiite d'Abd-ul-Hamid, elle semblait avoir perdu pour longtemps...
La diplomatie allemande à Constantinople est redevenue aussi puissante, aussi sûre d'elle-même qu'elle l'était au temps d'Abd-ul-Hamid. M. de Marschall pratique avec une maîtrise incontestable l'art qui consiste non point à réserver ou à affirmer des droits et des privilèges, mais à les exercer et à tirer profit de son influence plutôt que d'en tirer vanité. » (1)
L'Allemagne a donc gagné la partie ! Elle a su s'attirer les sympathies du nouveau régime comme elle avait réussi à accaparer celles de l'ancien. Et le 19 février 1911, le Jeune-Turc traduisait l'état d'esprit des sphères gouvernementales lorsqu'il déclarait : (( Notre politique est compatible avec celle pratiquée par la combinaison politique qui s'apele la Triplice. » (2) Par conséquent, la Révolution du 24 juillet 1908 n'avait diminué en rien la situation allemande en Turquie ; les concessions précédemment obtenues par l'Allemagne restaient toujours valables et le Gouvernement de Constantinople ne chercherait ni à les restreindre, ni à en empêcher leur réalisation ! Le Bagdad alle-
(1) Grande Jievue, Politique Etrangère, 10 mai 11)11, p. 186 cl 487.
(2) Jeune Turc, 19 février 1911.
CH. Ier. LA QUESTION DU BAGDAD 1902-1910 387
mand, qui avait paru, au début de la Révolution, sérieusement compromis, ne rencontrerait aucune difficulté de la part du nouveau Gouvernement ; au contraire, Mahmoud Ohefket, le chef de l'armée turque, le personnage le plus éminent du régime actuel, un de ceux qui avaient le plus aidé à la chute du « Sultan-Rouge », et Ismaël-Hakki- Babanzadé, l'un des chefs du parti arabo -kurde, membre influent du ministère, sont d'accord pour « mettre au service du Bagdad allemand toutes les ressources disponibles de l'empire. » (1)
La complaisance turque n'était pas suffisante pour mener à bien le Chemin de fer de Bagdad ; cette entreprise soulevait des questions diplomatiques auxquelles il était urgent de donner une solution, si l'on voulait enfin faire sortir la Société Impériale de l'inaction à laquelle elle était condamnée depuis 1904. Une entente devait se produire entre le Tsar et le Kaiser ; en diplomate habile et avisé, M. de Kiderlen-Waechter sut profiter de la rencontre des deux empereurs pour obtenir de la Russie son désintéressement au Bagdad. Réussissant à vaincre l'opposition russe, le ministre de la Wilhemstrasse faisait faire au Transmésopotamien un énorme pas en avant dans la voie de la réalisation.
(1) Victor Bérard. Offres allemandes, Hevue de Paris, lPr avril 1911, p. 653.