t IVe PARTIE. — L'ENTREVUE DE POTSDAM
miner « en particulier » les intérêts russes et allemands, dans les Balkans et eu Orient, c'est que la conversation avait été plus générale. Et d'ailleurs, M. de Bethmann-Holweg, avant de nous apprendre que le statu quo eu Turquie et en Asie sera observé et maintenu par les deux pays, n'at-il pas eu le soin de déclarer que ni la Russie, ni l'Allemagne ne consentiraient à agir l'une contre l'autre ! L'entente est-elle donc plus générale qu'on ne le supposait jusqu'à ce jour ? La politique de la Russie va-t-elle se trouver modifiée ? Abandonnera-t-elle la Triple-Entente pour regarder d'un œil bienveillant vers la Triple- Alliance ?
Ce qui contribua aussi à inquiéter la presse anglaise et française, c'est que les journaux d'Allemagne ne contenaient pas leur joie, redoublaient d'enthousiasme. « Finis, les rêves fleuris de l'entente franco-russe ! s'écriait la Gazette de Voss, Aux fleurs du début, ont succédé les fruits amers, et la France peut frapper désormais sur son sac d'écus ; nous n'avons qu'à laisser faire )) (1).
Pour dissiper l'émotion qui se manifestait en France et en Angleterre, la Novoïe Vrémia publia quelques jours plus tard un article auquel on voulut attribuer une inspiration officielle ! Ni l 'Allemagne, ni La Russie, disait ce journal, n'ont oublié (( les constellations politiques auxquelles elles appartiennent. Elles ont déjà pris des arrange-
Il) V. Journal Officiel, 13 janvier Discours de
M. Lucien Huberl à la Chambre des Députés, p. 13.
ments réciproques avec ces constellations. Elles décident seulement qu'à l'avenir, les arrangements qu'elles prendront, toujours à propos des affaires d'Asie, n'auront pas de conséquences désagréables l'une pour l'autre. » (1) Et les autres journaux i-usses donnaient une note semblable !
Mais, malgré tout, on ne savait pas encore, du moins l'opinion publique, ne connaissait pas exactement la teneur de cet accord ! Qui devait-on croire ? Fallait-il se montrer rassurés par l'article de la Novqïe Vrémia, ou bien, au contraire, le pessimisme devait-il persister, en présence des manifestations bruyantes de la presse germanique ? Avant même d'être définitivement renseigné sur cette entente, on apprit les conditions extraordinaires dans lesquelles les bases en avaient été jetées. Le 3 janvier 1911, le Temps publiait, en effet, une longue dépêche que lui adressait son correspondant de Berlin ! C'était par ruse que le chancelier et le ministre des Affaires étrangères allemands avaient obtenu le consentement du ministre russe (2).
Les choses s'étaient-elles passées comme le prétend le Temps ? On ne le sait au juste ; mais le journal qui donne ces renseignements est digne de foi, et d'ailleurs, l'absence de tout démenti officiel dans la presse d'Allemagne ou de Russie porte à
(l i V. Journal Officiel. Discours de M. Denys Caçhi.n, p. 17.
(2) V le récit du Temps, 3 janvier 10L I .
40 (S IV" PAlîTIE.
L 'ENTE E VU E l ) E 1 >OTS I )A M
en admettre le bien-fondé. M. de Kiderlen avait donc roulé M. Sâsspnof. Trois jours après cet article du Temps, un journal anglais, VEvenuuj Times, le 6 janvier 1911, publia une dépêche de Saint-Pétersbourg, qui affirmait donner le texte exact de la note de la Russie à l 'Allemagne. L'indiscrétion d'un diplomate, les démarches habiles d'un journaliste permettaient enfin d'être fixé sur l'accord russo-allemand. Si le texte publié n'était pas littéralement le même que celui qui était établi par les deux Gouvernements, il en donnait bien les dispositions générales, les points essentiels.
On savait maintenant que l'entente entre la Russie et l 'Allemagne ne concernait aucune question étrangère aux affaires persanes, restait strictement limitée à l'Asie et était sans conséquence sur l'orientation de la politique européenne.
D'après le texte publié par VEvening Times, Taccord portait, en effet, sur les points suivants :
1° La Russie consent à la construction du Bagdadbahn, elle ne s'opposera pas à la participation des capitaux étrangers à cette entreprise, mais elle n'en fournira aucun ;
2° La Russie s'engage à raccorder les chemins de fer de Perse à la ligne de Bagdad, à Kanikin, sur la frontière persane ;
3° Le Gouvernement allemand ne construira aucune voie ferrée dans une zone autre que la ligue de Bagdad et frontière russe et Perse-nord Kanikin ;
\" ! /Allemagne se désintéresse de la Perse à
condition que la Russie continue à y laisser subsister le principe de la porte ouverte.
En établi saut cet accord, la Russie avait donc uniquement en vue la question persane. C'est, en effet, pour le Gouvernement de Pétersbonrg, une question épineuse qu'il tenait à régler définitivement. Et d'un autre côté, l'Allemagne s'était préoccupée surtout du Chemin de fer de Bagdad, qui ne pouvait être entièrement construit sans l'assentiment russe. Cependant, l'accord n'était pas encore complet à Potsdam, les grandes lignes seulement en avaient été tracées, mais des questions secondairest restaient encore à trancher qui en retardaient la signature. L'Allemagne, notamment, désirait que la Russie spécifiât dans Je texte de l'accord « le délai précis aux termes duquel elle s'engageait à raccorder les lignes persanes à l'embranchement de Khanikin. Elle alléguait à cet égard une prétendue promesse verbale que M. Sassonoff aurait faite à M. de Kiderlen au cours des premiers pourparlers. La Russie ne pouvait, bien entendu, que résister à cette exigence, qui l'eût compromise vis-à-vis des autres Gouvernements. (1)
Après Potsdam donc , les négociations russoallemandes continuent lentement, par l'intermédiaire de l'ambassade à Saint-Pétersbourg. On annonce bientôt qu'elles sont en progrès et qu'il suffira d'un voyage de M. Kiderlen- Waechter à
(1) Temps, 10 août 1911,