CHAPITRE XI
Le Bilan du Bagdad
A. — Pour l'Allemagne.
a/ Ce que devient le rêve de la colonisation. — L'échec des Allemands en Syrie, en Palestine, en Anatolie. — Les raisons de leur échec probable en Mésopotamie : manque de sécurité, manque de population, manque d'eau.
b/ Ce que devient le rêve de raffermissement de la Turquie. c/ Les avantages certains du chemin de fer.
B. — Pour l'Anglkterre.
C — Pour la Russie.
D. — Pour la Franck.
A. — Les conséquences du Bagdad pour l'Allemagne. — Ainsi, l'Allemagne aura, d'ici peu, réalisé sa grande entreprise et elle y sera parvenue par ses propres moyens, sans le concours de personne. Seuls concessionnaires nominaux de la ligne, en eflet, les Allemands, après en avoir été les seuls constructeurs, en resteront aussi les seuls exploitants. Ce résultat exige qu'on rende hommage à leur souplesse d'esprit comme à leur ténacité. Aux prises
avec une foule de difficultés, techniques, financières,
diplomatiques, ils sont venus à bout de toutes les résistances, ont écarté tous les obstacles, levé toutes les hypothèques. Ils sortent grandis d'un tel effort.
Dès maintenant, que le chemin de fer est établi ou presque, on peut envisager ses résultats et se demander si la perspective de son établissement légitimait les espoirs des uns et les craintes des autres.
a) Ce que devient le rfive de la colonisation.— Il semble que l'on ait exagéré les avantages coloniaux de cette voie ferrée. Nous savons les ambitions de ses promoteurs : Leur rêve était de s'implanter en Turquie d'Asie, d'en devenir pratiquement les maîtres, de peupler et d'exploiter les régions riches et encore désertes de ce pays. Au cours des chapitres précédents, nous avons rapporté l'aveu d'un grand nombre d'orientalistes allemands, qui, dans les journaux, les revues ou les livres, affirmaient leurs projets sans détour. Ces affirmations répétées avaient fini par convaincre l'opinion, que l'Allemagne au moyen de son chemin de fer. coloniserait un jour l'Asie Turque. En Angleterre, Lynch, Fraser, Bowles, Sarolea, Edmond Fitzmaurice, en France, René Henry, Victor Bérard, Pinon, Chéradame, parlaient de la « mainmise de l'Allemagne sur l'Asie Mineure ». « L'aigle germanique, écrivait René Pinon, a posé sa serre puissante « sur l'empire ottoman ; la force seule pourrait l'obli- « ger à desserrer son étreinte. . . Un réseau d'entrepri- « ses allemandes enveloppe la Turquie (i). — « Peu à
(i) René Pinon, l'Europe et l'Empire ottoman, op. cit.
« peu, disait de son côté M. Dubief, le réseau des ban- « ques germaniques s'étend sur tout l'Empire ottoman, a soutenant les industries, accaparant les moyens de « transport, concurrençant les établissements financiers « étrangers par leur hardiesse et leur esprit d'entreprise. « Grâce à leurs puissants appuis politiques, ces banques « travaillent à asseoir définitivement l'influence allemande de dans tout le Levant (i) ». — M. Chéradame allait plus loin : « Le chemin de fer de Bagdad, lit-on dans « son ouvrage, sera gros de conséquences . . . On peut « dire que Y établissement de ce chemin de fer par VAU « lemagne, est peut-être le fait le plus important qui « se soit passé dans le Vieux-Monde depuis la guerre « franco-allemande ».
L échec des Allemands en Syrie, en Palestine, enAnalolie. — Cependant, depuis le jour où l'Allemagne a pénétré en Asie Turque et conçu le rêve d'étendre son influence du Bosphore au golfe persique, en colonisant ces diverses régions, elle a dû restreindre singulièrement ses prétentions. Du côté de la Syrie, de la Palestine et de l'Ànatolie, toutes ses tentatives échouèrent et bientôt, elle se rendit compte qu'elle devait concentrer ses efforts exclusivement sur la Mésopotamie.
En Syrie comme en Palestine, les chemins de fer, les Etablissements de crédit, les maisons de commerce, toutes les affaires en un mot, se trouvaient entièrement aux mains des Anglais et des Français. Pour s'établir à
(i) F. Dubief, Le Chemin de fer de Bagdad, dans la Revue économique internationale d'avril 191 a.
côté d'eux, les Allemands se firent concéder, comme on sait, la ligne de Khaifa-Deraa ; mais, si la direction des travaux et, plus tard, l'exploitation de ce chemin de fer fut confiée à des ingénieurs allemands, l'industrie et le capital pllemand n'y prirent pourtant aucune part et l'œuvre, en fait, demeura surtout anglo-française. De même, la Palestina-Bank, que les Allemands fondèrent à Jérusalem au capital de 800.000 de marks et dont des succursales s'ouvrirent à Jafla et à Khaifa, ne fut jamais à même de lutter avec la Banque ottomane, qui, depuis près d'un siècle, réglait le mouvement financier du pays. L'Allemagne comprit vite l'inutilité de son effort et renonça à pénétrer une région, qu'elle sentait inaccessible à son influence.
Les essais de colonisation germanique rencontrèrent en Anatolie des difficultés plus grandes encore. L'Anatolie était le berceau de la race turque. On ne pouvait songer dans ce pays à lutter contre la toutepuissance de l'Islam et, d'autre part, la feitilité très relative du plateau d'Asie-Mineure attirait peu les paysans allemands. Là, comme en Palestine, les espoirs de l'Allemagne ne tardèrent pas à être déçus : M. Hermann, inspecteur de l'agriculture en Anatolie, osa parler « de la chimère de la colonisation (1) ». On dût reconnaître, en effet, que l'Anatolie n'était pas, pour la colonisation allemande, le champ que l'on avait rêvé, que « dans « cette contrée, le Michel allemand rencontrait d'insur-
(1) Rich. Hermann. Anatolische Landwirtschaft. Leipzig chez W. Grunow.
tt stables obstacles, qu il fallait se borner à Tachât, *m transport, à l'exportation des produits agricoles ou « miniers, bref aux affaires (i) ».
Les raisons de leur échec probable en Mésopotamie, — C'est alors que l'Allemagne tourna les yeux vers la Babylonie et la Chaldée et y mit tout son espoir. On ne pouvait exagérer la signification économique de ces régions, ni les chances de réussite qu'elles offraient : Là, l'Allemagne referait à son profit le paradis de la Bible; là, était l'avenir de l'exportation allemande, de l'émigration allemande ; et d'innombrables publicistes vantèrent aussitôt les richesses de la Mésopotamie. — Cette terre, jadis si fertile, comblera-t-elle un jour le rêve germain ? Il est permis d'en douter.
De nombreux obstacles, en effet, paraissent s'opposer à l'exploitation du pays des Khalifes. Sans doute, la renaissance d'une contrée, qui n'est plus aujourd'hui glorieuse que par les souvenirs du passé, n'est pas chose impossible. Quelle que soit sa décadence actuelle, les conditions naturelles subsistent On ne peut oublier qu'il y avait là jadis une grande prospérité. Elle pourrait refleurir ; elle refleurira un jour peut-être. Toutefois, il est permis de douter que ce jour soit proche et que, si jamais il arrive, ce soit pour la seule gloire et le seul profit de l'empire allemand. Nous avons dit quelles difficultés semblent s'opposer à une restauration immédiate du pays. Les trois principales sont le manque de sécurité, le manque de population et surtout le manque d'eau.
(i) Victor BéRard. Revue de Paris, i5 décembre 1906.
Manque de sécurité. — Le défaut de sécurité n'est pas moins sensible pour les propriétés que pour les personnes. M. Duckcrts, consul général de Belgique, indique dans un de ses rapports, combien est encore précaire le régime de la propriété en Turquie d'Asie, « L'autorité « du Sultan, dit-il, est le plus souvent nominale. Elle y « est, en fait, remplacée par celle de quelque chef de « bande moitié fonctionnaire, — chargé de la percep- « tion à forfait des impôts, — moitié brigand et qui, « en cette double qualité, répand la terreur -dans les « populations L'étranger, d'ailleurs, ajoute M. Ducce kerts, ne peut s'établir dans les campagnes turques « sans une autorisation spéciale et le gouvernement « interdit l'émigration en masse des agriculteurs aussi « bien que des ouvriers pour les mines et les indus- « tries ... Tant que le régime actuel n'aura pas changé, « il ne sera pas possible d'engager l'étranger à immobile liser ses capitaux en Turquie d'Asie pour des entrece prises agricoles. Si bien que l'on prenne ses précau- « tions, on peut être inquiété dans ses droits de pro- « priétaire ..»(i) Un pareil régime n'encourage guère la colonisation.
M. Hermann, auquel seize ans de missions en Turquie d'Asie pour le compte du ministère de l'agriculture, des forêts et des mines, ont donné une connaissance approfondie du pays et des habitants, ajoute : « Le gouvernement turc ne favoriserait jamais une émi- « gration allemande. Il multiplierait les conflits admi-
(i) Rapports consulaires belge, année 1905. Rapport de M. J. Duckerts sur la Turquie d'Asie.
« nistratifs, les ferait traîner en longueur et pendant ce « temps, les colons épuiseraient leurs ressources (i) ». Si Ton veut, pourtant, faire renaître la prospérité locale, il faut d'abord assurer aux habitants la sécurité de leurs personnes et de leurs biens. Ce ne sera peut-être pas chose facile.
Manque de population. — A ce premier inconvénient» vient se joindre celui qui résulte du défaut de population. Il est impossible pour l'exploitation du pays de compter sur la main-d'œuvre indigène. La population, qui, d'une manière générale est très clairsemée en Turquie d'Asie, Test en Mésopotamie, plus que partout ailleurs. Elle ne dépasse pas 9 habitants par kilomètre carré. Et il est permis de penser que, de longtemps, même avec ses excédents de population, l'Allemagne ne pourra pas envoyer dans cette contrée la maind'œuvre indispensable pour remettre en valeur ces milliers d'hectares, d'autant qu'il faut compter, en outre, avec le brigandage Kurde et le fanatisme musulman.
Bon nombre d'Allemands entrevoient d'ailleurs les difficultés de la colonisation : « Reste à savoir, écrit le « lieutenant-colonel von Bieberstein, si les Musulmans « toléreraient le développement de l'élément chrétien « parmi eux. Un voyageur, qui connaît bien l'Orient, « M. Lindenberg pense lui aussi, que la Turqui en eper- « mettrait pas chez elle l'établissement d'un Etat dans « l'Etat. » De son côté, le docteur During Pacha écrit : « Qu'aucun homme d'Etat turc ne se prêterait à l'enva-
(1) RlCH. Hkrmann. Anatolische Laudwirtschaft. op. cit.
« hissement de la Turquie d'Asie par la main d'œuvre « étrangère. »
Ainsi, à vouloir coloniser la Mésopotamie, il est possible que l'Allemagne éprouve quelque déception. Sans doute, elle est aujourd'hui en faveur à Constantinople. C'est elle qui est encore chargée du soin d'instruire l'armée turque. Au général von del Golz a succédé le général Sanders. Mais, rien ne prouve que, le jour où la Turquie sera persuadée que l'Allemagne cherche à coloniser la Mésopotamie, l'amitié d'aujourd'hui ne se changeât en haine. C'est ce que signalait déjà le D r Rohrbach : « Ce qu'il y a de sûr, dit-il, c'est que si les « maîtres de la puissance à Constantinople pouvaient « voir derrière nos efforts, la possibilité d'envoyer des « centaines de mille ou même seulement quelques di- « zaines de mille de nos paysans s'établir sur le terri- « toire ottoman, c'en serait fait à l'instant de toutes nos « espérances en Orient » (i).
Manque (Veau. — Aux difficultés précédentes, s'ajoute un inconvénient qui n'est pas le moindre et qui risque d'entraver particulièrement l'œuvre allemande en Mésopotamie. Pour que le pays puisse se développer, il importe de lui rendre ce qui faisait autrefois sa richesse en favorisant sa fertilité, c'est-à-dire l'eau.
On sait que cette question de l'irrigation a été jusqu'à ce jour principalement étudiée par les Anglais, qui, du reste, ont de beaucoup la plus grande expérience de ce genre d'entreprises, qui ont dressé le programme des travaux possibles et qui commencent à les exécuter.
(i) D r Rohrbach. — Le chemin de fer Bagdad, op. cit.
Ces considérations permettent de douter que l'Allemagne ait de grandes chances d'obtenir la concession de cette œuvre considérable, indispensable pourtant à la mise en valeur du pays. Or, il est à penser que la nation qui irriguera la Mésopotamie, aura sur le développement du pays une action infiniment plus grande que n'en aura la nation qui se sera contentée d'y jeter une voie ferrée.
Ainsi, des difficultés nombreuses viennent contrarier l'effort de l'Allemagne et gêner son œuvre colonisatrice. Elle a beau affirmer sa confiance dans l'avenir ; elle ne parvient pas à nous la faire partager. Nous avons peine à croire que l'Allemagne, dans les conditions actuelles, puisse coloniser la Mésopotamie.
b) Ce que devient le rêçe de l'affermissement de la Turquie. — Si, à cet égard, le rêve allemand parait avoir échoué, il semble aussi s'être bien réduit, en ce qui concerne l'affermissement de la Turquie. La guerre balkanique est venue démentir les prévisions de Berlin. La Turquie en est sortie diminuée. Désormais, entre l'empire germain et l'empire ottoman, se B déroule un ruban de Slaves, qui contrarie les projets d'expansion et de conquête. La voie de l'Orient, n'est plus libre et, en cas de conflit, les frontières allemandes ne seraient vraisemblablement plus protégées par ces nouveaux voisins , comme elles l'eussent été par les anciens (i). Les projets d'alliance
(i) A vrai dire, on ne peut prévoir ce que feraient les Grecs, les Serbes et les Bulgares. Ils agiraient sans doute suivant l'intérêt du moment. Leur faiblesse ne peut les rendre fermes, ni dans leurs amitiés, ni dans leurs alliances.
avec le grand Turc s'évanouissent. Robrbach lui-même aujourd'hui ne doit plus en espérer pour son pay6 de très grands bénéfices.
c) Les avantage* certains du chemin de fer. — Ce n'est pas à dire que l'Allemagne ne trouvera pas dans le chemin de fer de Bagdad, la juste récompense de ses efforts et de ses sacrifices. La voie nouvelle, qui facilite et encourage le relèvement de la Turquie vaincue, contribue, de ce chef, à accroître singulièrement la situation morale et matérielle de l'Allemagne en Orient. Le développement de son influence, du reste, semble lié au développement de son chemin de fer. Les deux marchent de pair. Il y a trente ans, l'Allemagne ne possédait pas un pouce de voie ferrée en Asie turque et sa situation dans l'Asie ottomane était pour ainsi dire nulle. Aujourd'hui, elle détient un peu plus de la moitié du réseau construit et elle a pris une place prépondérante dans la pénétration de ce pays Grâce à son chemin de fer, elle s'est imposée dans la région anatolienne, elle gagne maintenant la Haute Mésopotamie et s'établit aussi dans le Nord de la Syrie. Sans doute, elle n'a pas encore réussi à prendre Smyrne, qui, au point de vue commercial, est la porte de l'Asie Mineure ; mais, par contre, elle est parvenue à construire et à aménager le port d'Haïdar Pacha, sa tète de ligne, puis à s'emparer de Mersina, sur la Méditerranée, enfin, à s'installer à Alexandrette, jadis golfe français et point de mire de la Russie.
Au point de vue économique, le chemin de fer de Bagdad sert aussi à merveille les intérêts de l'Allema-
raj| * *1 a ouvert, en effet, un débouché important au tra-
l, * k l'industrie et au commerce germaniques. A cet
***ii, on doit reconnaître que les espoirs qu'avaient
**rt naître la construction de la ligne, n'ont pas été déçus.
Ces résultats, considérables évidemment, sont peut-
èlr e exagérés encore par l'opinion française et par l'opi-
^ n européenne. En Europe, en France surtout, on se
le v o Ion tiers aux affirmations, souvent fantaisistes de la
, es «e allemande. Or, celle-ci, comme on sait, depuis /a c .
^ °ncession du Bagdad, ne cesse de chanter victoire
A* écouter toujours, les voisins, parfois, s'inquiètent ^vV y^u et se lamentent. Rien de plus naturel. Un examen plus minutieux cependant, pourrait atténuer sensiblement dans certains cas les rêves des uns et les cauchemars des autres. Il arrive ainsi que des Allemands, attentifs aux affaires d Asie-Mineure, ne se déclarent pas satisfaits. Qu'on nous permette, à titre d'exemple, de rappeler ce que le consul de Bagdad écrivait en 1909 : « Nos cercles commerciaux, disait-il, en parlant « de ses compatriotes, ne témoignent guère jusqu'à a présent d'un intérêt sérieux pour la Mésopotamie. Cet « esprit d'entreprise, si étranger à notre monde com- « mercial et financier, inspire depuis longtemps au con- « traire, les Anglais, les Français et même les Russes. « C'est grâce à lui, que nos rivaux sont parvenus à obte- « nir bien des avantages au point de vue national... Il «serait extrêmement désirable de voir grandir dans nos « milieux commerciaux et financiers un intérêt plus « marqué en faveur de la pénétration en Mésopotamie, ■ « ce pays si riche, si plein d'avenir ».
De telles paroles suffisent à montrer que l'Allemagne ne parviendra pas de sitôt à évincer de l'Asie turque ses vieilles rivales, l'Angleterre, la France et la Russie.
B) Les conséquences du Bagdad pour l'Angleterre. — L'Angleterre, fidèle à ses traditions de prudence et d'habileté, a su parer aux dangers qui résultaient pour ele de l'installation d'une nouvelle puissance en Asie ottomane et, de sa lutte avec l'Allemagne, elle ne semble pas sortir amoindrie.
Sans doute, le rail allemand vient menacer sa situation économique; il va s'avancer jusqu'à Bassorah, au cœur même de la Basse-Mésopotamie, où les intérêts anglais sont aussi anciens que vitaux. Sans doute, le commerce allemand cherche à acquérir dans les vallées du Tigre et de TEuphrate une place hors de pair. Mais, nous avons vu qu'il était encore loin de ce résultat. Le consul allemand de Bagdad, qui nous l'indique, est mieux placé que quiconque pour juger la situation de ses compatriotes et le succès de leurs efforts.
Depuis ces vingt dernières années, au contraire, les affaires conduites par l'élément britannique, ne cessent de croître et de se multiplier. A l'aide des statistiques publiées chaque année par les consuls, on pourrait presque soutenir, semble-t-il, que l'Angleterre détient tout le commerce du pays. D'après M. David Fraser(i), 90 °/o du commerce de Bassorah et de Bagdad serait entre les mains de l'Angleterre et dès 1900, M. Lynch
(1) David Fraser. The Short Gut to lndia, 1909.
LE BILAN DU BAGDAD l<Jo
estimait, à 5o millions de francs, les capitaux anglais placés dans la seule vallée du Karoun.
Mieux encore peut-être que ses intérêts commerciaux, l'Ang'elerre a su sauvegarder sa situation politique. Devant ses prétentions sur le golfe Persique, la Turquie s'est inclinée ; elle reconnaît la prédominance de fait acquise par la vieille nation sur les régions du Golfe et du Chatt-el-Arab. Plus que jamais celle-ci est la maîtresse de la navigation entre Bassorah et la mer ; plus que jamais, elle maintient et défend la route et les abords de son Inde.
Les questions politiques et les questions économiques ont aujourd'hui une tendance à se pénétrer et à se confondre. Une situation commerciale prospère devient souvent la base dune action politique féconde, surtout dans ces régions de l'Asie ottomane. La Grande-Bretagne ne l'oublie pas. C'est la raison qui la pousse à tenir en échec les progrès commerciaux de l'Allemagne en Mésopotamie. En s'occupant activement de la régénération du pays, en s'eflbrçant d'obtenir les concessions de travaux d'irrigation, l'Angleterre confirme son rôle prépondérant dans ces régions et suscite de sérieux obstacles à l'invasion germanique.
C) Les conséquences du Bagdad pour la Russie. — Mais l'Angleterre est la seule puissance, qui ait su résister aussi victorieusement à la pénétration allemande. La Russie ne paraît pas avoir été aussi heureuse dans sa défense commerciale et politique. La construction du chemin de fer de Bagdad semble l'atteindre pius directement à tous points de vue.
Sans doute, le jour n'est pas proche, où les blés, les charbons et les pétroles de la Mésopotamie viendront concurrencer les blés, les charbons, et les pétroles du Caucase : mais enfin, dans un avenir plus ou moins lointain, celte concurrence peut devenir possible et la Russie, sans s'inquiéter aujourd'hui d'une situation encore indécise, peut envisager avec une certaine crainte, l'affaiblissement de son rôle économique, résultat probable de la régénération de la Mésopotamie.
Au point de vue militaire, elle aurait peut-être aussi quelques raisons de s'alarmer. Il ne faut pas évidemment exagérer le danger du Bagdad à cet égard : quelles que soient les facilités de concentration données aux troupes ottomanes, la puissance militaire russe, en cas de conflit, ne redoutera jamais beaucoup les Osmanlis. Il n'empêche que la situation de la Russie était à coup sûr plus forte, avant l'établissement du chemin de fer de Bagdad.
L'aspect de l'entreprise allemande de beaucoup le plus important pour les slaves est l'aspect politique. D'abord le rêve de Pierre le Grand et de Catherine s'évanouit. Leurs successeurs ne peuvent plus compter atteindre la libre mer du côté de l'Asie Mineure. La route est désormais barrée par le rail allemand qui empêche toute tentative d'installation d'un rail russe vers la Méditerranée.
De plus, la Russie ne voulait à aucun prix que l'on réorganisât l'Arménie turque. Elle s était toujours opposée, dans ces régions, à la création de lignes de chemins de fer et avait fait échouer les projets allemands, qui
visaient à relier Sivas à Diarbékir, Sivas à Césarée. Elle accepte aujourd'hui la création de ces lignes. Sans doute, ce n'est plus l'Allemagne, c'est maintenant la France qui doit procéder à leur établissement. Mais au point de vue slave, qu'importe la nationalité du pays constructeur ? Le rail, dans toute hypothèse, est appelé à desservir la région arménienne, à faciliter sa régénération, à éveiller peut-être le sentiment particulariste des Arméniens turcs, auxquels en cas de révolte, n'hésiteraient pas à se joindre leurs frères du Caucase.
Enfin, môme en Perse, son œuvre n'a peut-être pas été sauvegardée comme elle le méritait. La presse slave s'en plaignait, du moins, au moment de l'accord de Postdam : Elle regrettait, que l'article a de cet accord parût reconnaître à l'Allemagne le droit de discuter le tracé de la ligne à établir par la Russie entre Téhéran et Khanékine. Elle prétendait aussi que les intérêts du commerce et de l'industrie russe se trouveraient sacrifiés, car, disait-elle, le raccordement de la ligne de Téhéran au chemin de fer de Bagdad ouvrirait aux marchandises allemandes le marché persan, dont jusqu'alors les Russes pouvaient espérer garder le monopole.
De ces considérations, il semble résulter que la Russie dans l'affaire de Bagdad, n'ait pas toujours manœuvré dans le sens de ses intérêts. Tantôt trop prompte et tantôt trop hésitante, c'est peut-être un peu sa faute, si dans ces vingt dernières années, elle a vu s'évanouir en Asie Mineure quelques-unes de ses plus chères espérances.
D) Les conséquences du Bagdad pour la France. — Du Bagdad, résulte aussi pour la France un affaiblissement certain. L'entreprise allemande marque un recul sensible de notre situation levantine, qui décline malheureusement depuis près d'un siècle
Depuis près d'un siècle, en effet, noire influence en Orient se trouve de plus en plus menacée et tend de plus en plus à décroître. Déjà, vers le milieu du siècle dernier, l'installation de l'Angleterre en Syrie était venue y porter la plus sérieuse atteinte. Aujourd'hui, l'arrivée de l'Allemagne nous frappe d'un coup nouveau. Et il convient de reconnaître que nous avons contribué cette fois à compromettre notre situation, à ébranler notre prestige.
Loin de nous opposer à la pénétration germanique, on dirait que nous avons cherché plutôt à la faciliter. Sans notre concours, jamais l'Allemagne, à l'origine ne serait parvenue à s'ouvrir aussi vite la route de Bagdad. En travaillant alors pour elle, il est vrai, nous croyions bien aussi travailler pour nous. Malgré tout, ce ne peut nous être une excuse. Il ne nous était pas défendu, certes, de coopérer à une entreprise que d'autres avaient déjà conçue. On nous offrait d'y participer ; nous pouvions y consentir. Mais, il fallait dans ce cas, exiger des gages sûrs, des garanties non douteuses et ne pas se contenter de promesses que l'on savait trompeuses. Nous voulons croire que les groupes financiers français, qui traitèrent avec la Deutsche Bank et la Compagnie d'Anatolie en 1899 et 1903, étaient de bonne foi ; qu'ils croyaient servir vraiment
les intérêts des Compagnies françaises de chemin de fer dont ils avaient la garde, en facilitant tout près de nos lignes rétablissement du rail germain et en renonçant au profit de celui-ci, à la construction de divers tronçons qui nous étaient concédés ; qu'ils ne se doutaient pas enfin, que l'Allemagne, une fois installée dans ces régions éminemment françaises, parviendrait quelque jour à nous en chasser. N'empêche qu'ils se trompaient et que leurs erreurs ont eu pour nous de déplorables conséquences.
Plus fautive encore nous semble notre diplomatie. Les abandons de 1898 et de 1899 ne se firent pas sans elle. Il lui était commandé alors de se montrer vigilante, de prévoir les événements el de ne pas ratifier les yeux fermés des arrangements, à l'élaboration desquels, elle n'avait point participé.
Le mal, une fois fait, était irréparable. Devenus concessionnaires du Bagdad, les Allemands devaient nécessairement mener leur œuvre à bonne fin. Aucune puissance ne pouvait les en empêcher. Libres de construire leur chemin de fer, section par section, ils avaient tout le temps devant eux. Rien ne les pressait Contraints d'agir seuls, ils procéderaient par étapes, au fur et à mesure de leurs disponibilités financières. Les divers gouvernements, à refuser leur concours financier, risquaient donc tout au plus de retarder l'exécution de la voie projetée.
Sans doute, la France, ces temps derniers, a obtenu certains avantages. Mais, ces avantages ne sauraient compenser les pertes subies. Les lignes, qu'on lui a
concédées en Arménie, se trouvant dans une zone d'influence russe, sont exclusivement des lignes d'affaires et si, dans le Sud de la Syrie, son influence, aux termes des accords du mois d'avril dernier, se trouve nettement reconnue, par contre, dans la Syrie du Nord, ses intérêts demeurent désormais compromis.
Et cependant, on est enclin à reconnaître que, malgré nos imprudences anciennes et nos fautes récentes, notre situation en Asie Occidentale demeure toujours privilégiée. Dans ce pays, où nous avons de si profondes attaches, nos intérêts continuent de primer ceux de n'importe quelle nation. Notre commerce dépasse encore et de beaucoup le commerce allemand. Les échanges, conclus à Smyrne, représentent à peu près la moitié du trafic de toute la Turquie d'Asie : or, ils sont presque exclusivement entre nos mains. Beyrouth est la cité la plus peuplée du littoral syrien et c'est Télément français qui y domine. Les capitaux français engagés en Turquie, se chiffrent par plus de deux milliards 1/2, dont près d'un millard en Turquie d'Asie. A la tête des grandes entreprises commerciales et industrielles, se trouvent le plus souvent des Français. Les mines de charbon d'Heraclée (1). les mines de plomb et de zinc de Balia-Karaïdin (2), les mines de
(1) Parmi les Français qui dirigent la Société ottomane d'Heraclée se trouvent MM. J. De (Tes, Auboyneau, d'Arnoux et Naville. — En dépit de toutes les difficultés soulevées par les Allemands, la production de ce bassin ne cesse de progresser : de 1 884 à 1908, «lie est passée de 80.000 à 771.000 tonnes. Cf. c Messager de Paris >), 12 septembre 1913.
(a) Le groupe français qui exploite les mines de Balia Karai-
borate d'Azigée, les mines de bitume d'Hasbeya au pied de l'Hermon et d'Hin-Geddi, 'sur la mer Morte, sont concédées à des Français et ce sont encore des Français qui ont construit et qui exploitent les quais de Smyrne, de Beyrouth et de Panderna.
Au point de vue économique, l'influence française n'est donc pas morte dans le Levant. Elle s'affirme infiniment mieux encore dans le domaine intellectuel et moral. L'enseignement est donné là-bas par des maîtres irançais dans plus de cinq mille écoles. Les missionnaires qui parcourent l'Asie turque sont presque tous des Français. Plus de trois mille religieux ou religieuses de nationalité française y secourent cent mille malades ou indigents. Le peuple ne s'y trompe pas et aujourd'hui, comme au lendemain des croisades, il persiste à donner le nom de « Franc » à tout ce qui est étranger. En dépit des efforts anglais, des efforts allemands, on continue dans toute l'Asie occidentale à garder nos traditions, à aimer notre génie, à parler notre langue. 11 nous revient (i) même que sur le rail allemand de Bagdad, le nom des gares est écrit en français et que, sur la partie de la ligne déjà en exploitation, la langue couramment employée est toujours notre vieille langue. C'est pourquoi malgré les diminutions, malgré les fautes, malgré les invasions, nous voulons croire à
din, a, à sa tête M. J. Rostand. La production de ces mines, qui était de 4o.ooo tonnes en 1897 arrivait à 1 i3.ooo tonnes en 1908. Cf. u Messager de Paris », 12 septembre 1913.
(1) Henri Vimard. Le chemin de fer de Bagdad, dans « l'Illustration > du 29 novembre 1 9 1 3.
l'avenir de la France en Turquie d'Asie, et nous faisons nôtres les paroles que traçait naguère M. René Pinon : « Dans cet Orient, disait-il, où le passé et les traditions « sont si vivaces, notre situation est encore unique : La « vieille France des Capitulations, Bonaparte, Méhe- « met-Ali, les soldats de Crimée et du Liban continuent « à lutter pour nous. »
Vu : Le Doyen,
HAURIOU.
Vu : Le Président de la Thèse le 2 juin 1914
HAURIOU
Vu et permis d'imprimer :
Toulouse, le 3 juin 1914
Le Recteur, Président du Conseil de V Université