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CHAPITRE I

La Turquie d'Asie

Considérations générales. — Les diverses régions de l'Asie Turque : l'Anatolie, l'Arménie, la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie, l'Irak arabique. — Etat de l'agriculture dans les provinces de l'Asie Turque. Les richesses agricoles de ces contrées. Possibilité de les remettre en valeur. — La question des irrigations en Mésopotamie. Le projet Willcooks. — Les richesses minérales. — Etat du Commerce et de l'Industrie. — Causes de la décadence de l'Asie Occidentale.

Considérations générales. — L'histoire de l'Asie Mineure repose sur les caractères géographiques du pays. Géographiquement et historiquement, l'Asie Mineure est un carrefour de nations. Elle a été le point de rencontre des Assyriens, des Egyptiens, des Grecs, des Perses ; plus tard, elle a été disputée entre les Romains et les Parthes, les Byzantins et les Sassanides, entre le monde occidental et le monde musulman. Aujourd'hui, sa grande importance tient encore à cette

situation géographique de zone de passage. Elle est restée la terre où se rejoignirent l'Orient et l'Occident. Par cela même qu'elle est un carrefour de nations, l'Asie Mineure est peuplée» depuis l'antiquité, des éléments les plus divers. Seulement, ces éléments ne se sont guère mélangés. La nature montagneuse du pays a comme conséquence son morcellement et l'Asie Mineure manque d'unité ethnographique et politique, comme elle manque d'unité géographique.

Les diverses Régions de VAsie turque. — Une imposante chaîne de montagnes, le Taurus, coupe l'Asie ottomane en son milieu et la divise en deux régions distinctes. Au nord, les vastes plateaux, i'Anatolie et l'Arménie, le royaume vraiment turc ; au sud, les grandes plaines brûlées ; la Mésopotamie et l'Irak arabique, le royaume, où prédomine l'élément arabe et qui s'étend jusqu'aux bords de l'Océan Indien ; le long de cette deuxième région, aujourd'hui désolée, entre la Méditerranée et l'Euphrate, un ruban plus fertile et plus riche, la Syrie et la Palestine.

Les différences profondes entre les régions situées de part et d'autre du Taurus (i), n'excluent pas les

( i ) Les différences entre les régions que sépare le Taurus sont même de nature telle, qu'on a pu, avec quelque apparence de raison, conseiller à la Turquie d'abandonner toutes les régions du Sud : a Se séparer de tous les territoires, qui ne sont pas (( intimement unis à l'Anatolie, écrit Hohrbach, serait pour la € Turquie le meilleur moyen d'avoir une existence sûre et stable « parmi les nations. L'Anatolie constitue presque exclusivement t tout son réservoir d'hommes et, avec de pareilles ressources,

contrastes qu'il est aisé d'observer au sein même de chacune d'elles. Nulle part, en fait, le pays n'est homogène (i). On cherche vainenement chez les divers peuples, qui se mêlent dans cette contrée légendaire de la Tour de Babel, une communauté d'origine, d'idées, de sentiments, de souvenirs ; on ne trouve chez eux

« il semble difficile de défendre un empire qui s'étend sur trois

« parties du monde Mais, ajoute Rohrbach, à quoi bon dis-

« eu ter cette question ? La Turquie, comme chacun sait ne (( consentira jamais à une pareille amputation. » D r Paul Rohrbach, Die Bagdadbahn, page 9, chez Wiegandt, Berlin, 191a. Conseil de suicide admirable, que de tous temps la Turquie ne manqua pas de recevoir de ses meilleurs amis ! Aujourd'hui, d'ailleurs, il n'est plus exact de dire que l'Anatolie doit fournir presque exclusivement tout le contingent de l'armée ottomane : Habdul-Hamid, déjà sur la fin de son règne, avait essayé d'enrôler les Kurdes dans des régiments d'une organisation analogue à celle des cosaques russes et la jeune Turquie, depuis, a astreint les sujets chrétiens au service militaire. Ils figuraient même toujours en première ligne dans les chocs furieux que l'empire ottoman eût à soutenir Tan dernier contre les Etats Balkaniques.

(1) Dans son rapport sur a la situation économique, commerciale, industrielle et agricole de la province de Bagdad en 1891 d, M. Jeannier, consul de France, écrit sous la rubrique « Populations-Métiers * (page 5 de son rapport) : « La province est une « mosaïque de races, de religions et de langues. Les musulmane « chiites (Persans arabisés), qui forment le fond de la population, « exercent dans les villes les métiers d'épiciers-droguistes, tisse-

« rands, marchands drapiers, teinturiers Les musulmans

« sunnites (Arabes) sont bergers, agriculteurs, fruitiers, graine- « tiers, boulangers. . . ; les Turcs, fonctionnaires et officiers ; « les Kurdes, qui se répartissent entre les deux sectes mahoc meta nés, sont gendarmes et portefaix ; les Juifs, répandus « partout, sont merciers, fripiers, usuriers, comptables., bijouce tiers et fabricants d'antiquités babyloniennes. Ils partagent ce

que croyances, aptitudes, aspirations opposées et ce heurt perpétuel de tendances ne constitue peut-être pas une des moindres causes de la décadence de l'Asie Occidentale. Minée par les conflits religieux, politiques et sociaux, cette terre d'élection, autrefois si prospère, cessa de bonne heure de se développer et ne tarda pas à tomber au rang des pays pauvres et déchus.

Etat de V Agriculture. — Dans toutes les provinces de l'Asie turque, l'agriculture n'offre plus en général que de médiocres ressources.

« Le faible rendement des cultures en Anatolie, dé- « clare une relation des plus autorisées, résulte du peu « de perméabilité du sol à la pluie, la terre étant pres- « que partout extrêmement fine et dure. La plus grande « partie de la pluie s'écoule presque immédiatement « dans les rivières ou s'évapore sous l'influence de la « chaleur et des vents, avant de pouvoir pénétrer le sol. « Il en résulte de longues périodes de sécheresse. On

a dernier monopole avec les Persans, qui y ajoutent les antiquités d sassanicles ; les Arméniens, catholiques ou schismatiques, en oc général, les chrétiens indigènes, Syriens ou Chaldéens, assez « nombreux dans la région de Mossoul, sont employés de comte merce, joailliers, tailleurs, cabaretiers... Les Tell-Keiffi, des- « cendants des Assyriens, sont mariniers, domestiques et vidan- « geurs ; les hérétiques Nestoriens, vanniers ; les Soubba, « disciples de St-Jean-Baptiste, orfèvres et émailleurs. Je ne « parle que pour mémoire des Turcomans, des Afghans et des « Indiens, qui constituent la population flottante. Ces derniers « sont concierges ou gardiens de nuit dans les maisons anglai- « ses... » (Moniteur officiel du Commerce du 6 octobre 4892). Ce mélange invraisemblable de nationalités se retrouve à de rares exceptions près, dans toutes les provinces de l'Asie Turque.

« pourrait cependant, semble-t-il, porter remède à cet « état de choses, en rendant le sous-sol un peu plus meute ble. Il suffirait pour cela d'introduire chez les paysans « la charrue ordinaire en usage dans l'Europe de l'Ouest « et qui creuse à i5 ou a5 centimètres, afin de remplacer a la pioche en bois, « le saban », employée actuellement « dans toute l'Ànatolie (i) ».

La situation de l'agriculture en Arménie ne paraît pas différente et notre représentait à Erzeroun, un des centres les plus importants de cette contrée, écrivait en 1891 : « L'agriculture ne saurait donner beaucoup, a tant à cause du peu de terrains arables qu'on rencon- « tre dans cette région montagneuse que des procédés « primitifs de culture et de la rigueur excessive du « climat. Avec une population tant soit peu dense, le « villayet d'Erzeroun ne pourrait pas se suffire. Le sol « en est léger et sablonneux et les rendements sont déri- « soir es. Aussi, les paysans végètent-ils dans la plus « grande misère. Les engrais chimiques sont inconnus « et, quant à ceux qu'on tire des animaux domestiques, « ils sont recueillis avec soin pour servir de combusti- « ble, qui est de toute première nécessité. La fertilité « des terres s'épuise donc peu à peu, de sorte que « l'agriculteur se considère heureux, quand au bout « d'une année de labeur, il peut acquitter la dlme et les « impôts et avoir un excédent sur sa consommation et

(1) Rapport annuel du service d'agriculture de la Société des Chemins de fer ottomans d'Aoatolie, Roscielski, Ànatolien,

<( ses semailles. Encore ne se nourrit-il que d'orge et de « seigle (i). »

Au point de vue agricole, la Mésopotamie n'est pas mieux partagée. En 1900, M. de Morgan, à son retour d'un voyage dans cette contrée, formulait les observations suivantes : « Nul n'ignore ce que fut la Chaldée, « ce présent du Tigre et de l'Euphrate, de même que « l'Egypte fut un don du Nil. A l'époque de sa splen- « deur, la Chaldée jouissait d'une abondance prodi- « gieuse : coupée en tous sens de canaux, largement « arrosée, couverte de villes et de villages, elle pouvait, « à juste titre, passer pour le paradis terrestre. Peu à « peu, la fertilité diminua par le comblement des canaux. « Enfin, arrivèrent les Musulmans qui avec leur impré- « voyance habituelle, donnèrent le coup de grâce à ce « grenier de l'Orient. Aussi aujourd'hui, ne compte-t-on « plus qu'environ 4 habitants par kilomètre carré, quand « les parties fertiles de la vallée du Nil possèdent plus « de 200 habitants par kilomètre carré.

« La Mésopotamie est donc bien déchue de la vieille « prospérité ehaldéenne. On ne reconnaîtrait plus ici ces « pays si riches, où le blé rendait au témoignage d'Hé- « rodote 200 et plus pour un. Dans la région inférieure « du Tigre et de l'Euphrate, qui a surtout souffert, les « terres sont maintenant presque entièrement stériles et « livrées aux incursions des nomades pillards. Un di- « xième de ce que fut la Chaldée est couvert uniquement

(1) Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France. Annexe du Moniteur officiel du Commerce du 12 mai 189a.

« de vastes marais et le désert s'avance jusqu'au fau- « bourg de la cité des Khalifes, Bagdad, qui est peut-être « aujourd'hui une des villes du monde les plus éloignées « des centres de la civilisation (i) ».

M. Jeannier, consul de France à Bagdad, ne nous présente pas le pays sous de plus riantes couleurs : « Le « sol semble avoir été nivelé, dit-il, par un déluge pré- « historique. Les bords de l'Euphrate et du Tigre, si « fertiles dans l'antiquité, ceux du Chalt-el-Haï, qui sert « de trait d'union à ces deux fleuves jumeaux et du « Chatt-el-Arab, leur déversoir commun, les rivières de « la Hindieh, affluent de la rive droite de l'Euphrate et « la région montagneuse, dont descendent les affluents « de la rive gauche du Tigre, sont les seules parties habi- « tées et relativement cultivées. Partout ailleurs, s'étend « le désert sans limites, dont les tribus originaires de « l'Arabie se disputent les maigres pâturages (2) ».

Les richesses agricoles. Possibilité de les mettre en valeur. — Dans tous ces pays cependant, les richesses naturelles sont loin de faire défaut. Tous les Allemands, qui ont parcouru l'Asie Turque, Kannenberg, Grothe, Herrmann, von Oppenheim, Sachau, Rohrbach, s'accordent à dire que partout l'on rencontre des terrains excellents, que les côtes d'Anatolie « sont d'une fertilité rare », que la Mésopotamie est « un pays bénit

( 1 ) Note sur la Basse Mésopotamie par J. de Morgan. Bulletin de la Société de Géographie. Tome II, 2 e semestre, 1900.

(2) Rappoits commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France. Annexe au Moniteur officiel du Commerce du 9 octobre 1892.

de la terre », que la Syrie demeure la « patrie des fruits ».

Nos représentants dans l'Asie Occidentale se montrent tout aussi affirmatifs.

M. Guillois, consul de France à Erzeroun, écrit : « Le cours très lent de l'Euphrate en Arménie, permet « d'établir sur ses bords des prairies naturelles, qui se- <c raient une ressource précieuse pour l'élevage des bes- « tiaux. Mais le manque de sécurité rend cette ressource « très aléatoire. Une nuit, les brigands kurdes enlè- « vent des troupeaux entiers que Ton ne revoit jamais « plus (i) ».

Pierre Durieux, interprète au Consulat de France à Jérusalem, affirme que l'agriculture en Palestine « peut se quintupler (?) », et M. Jullemier, notre représentant à Beyrouth, ajoute : « Malgré la nature « rocheuse de la plus grande partie du Liban, il existe « tout le long de la côte une vaste étendue de terrains <c très fertiles (3) ».

Ainsi donc, l'Asie Occidentale, autrefois le grenier ma gniQquede Rome, n'est pas encore épuisée. Seules, lesnié-

(t) Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France. Annexe au Moniteur officiel du Commerce du 12 mai 1892.

(2) Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France. Annexe au Moniteur officiel du Commerce du iô octobre 1908.

(3) Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France, année 1890. — Rapport de M. Jullemikh, consul de France, sur le mouvement commercial de Beyrouth.

thodes de culture employées dans le pays sont défectueuses et les races qui l'habitent, trop vieilles et trop usées.

Aussi bien, partout où les colons étrangers pénètrent, la prospérité semble devoir revenir. Sous l'impulsion des Français et des Anglais, la Syrie a retrouvé un peu de son ancienne splendeur. Le mûrier, le cotonnier et l'olivier refleurissent sur ses côtes et ses vignes don nent à nouveau son « célèbre vin d'or » (i).

De môme, sous l'effort allemand, la rénovation de FAnatolie est visible et en pleine croissance. Depuis une douzaine d'années, partout, la culture du blé, de l'orge , de la pomme de terre progresse et la population augmente.

La question des irrigations en Mésopotamie. —Le projet Willcooks. — L'Allemagne escompte de sa pénétration en Mésopotamie des résulats plus iéconds encore : « La plaine édésienne, dit Rohrbach, est toute in- « diquée pour la culture du grand blé. Mossoul et Bagdad « sont d'une importance exceptionnelle pour celle du

(i) Il convient d'ajouter, toutefois, que les grandes plantations n'ont pas encore reparu en Syrie. Les plateaux du Liban restent toujours dénudés et, sur ces hauteurs, on cherche en vain les cèdres séculaires dont parle la Légende. L'initiative française n'a pu remédier aux conséquences déplorables du déboisement. M . Jullemier, dans le rapport même, où il marque les conséquences heureuses de l'influence française en Syrie, déclare : « Un grand t obstacle au développement de l'agriculture dans cette région c est le déboisement systématique dont toutes les montagnes ont a été l'objet et la perturbation du régime des eaux, qui en a été la « conséquence ». — Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France, année 1895. — Rapport de M. Jullemikr, précité.

« coton.. .. La Mésopotamie, à elle seule, peutapprovi- « sionner l'Allemagne entière de blé et de coton (i) ».

« Lecotonde Mésopotamie, écrit de son côté le consul « allemand de Bagdad, ne saurait certainement être coince paré au coton égyptien ou américain. Mais il se confirme « que Ton trouvera des conditions favorables au point de

« vue du sol et de l'irrigation La nature du sol est en

« Mésopotamie extrêmement favorable à la culture du « coton. Mais il se produit, en été, un manque de con- « densation atmosphérique, et la question de l'irrigation « artificielle se pose pour les grandes plantations de Taie venir. C'est cette question de l'irrigation qui est la « grand obstacle et le grand problème à résoudre. Par « contre, il existe d'immenses régions le long du Tigre et « de l'Euphrate, qui ne sont pas cultivées actuellement, « mais qui offrent de grands avantages au point de vue « de l'irrigation, car il serait aisé de pourvoir ces pays « d'eau jusqu'à une certaine limite et de les utiliser « sans peine pour la culture du coton. »

11 semble que le consul allemand exagère quelque peu la facilité de la rénovation agricole de la Mésopotamie. On exagère aussi, d'ailleurs, d'une façon générale, les surfaces anciennement cultivées de la Chaldée et de la Babylonie. En 1886, l'orientaliste berlinois Sprenger (2) les évaluait à a5 millions d'hectares — 20 fois la superficie de la Souabe bavaroise, terres, monts

(l) ROHRBACH, Op. cit.

(2) Aloys Sprenger, Babylonien, das reichste Land in der Vorzeit und das lohnendste Kolonisationsfeld fur die Gegenwart, Ileidelberg.

et marais compris — Ce chiffre est encore bien souvent admis en Allemagne, comme dans les autres pays d'Eu* rope. On le trouve notamment, reproduit par Schneider, Sachau et le D r Paul Rohrbach lui-même.

De sérieuses études cependant sont venues réduire ce chiffre et de beaucoup. M. Wagner (i) ramène à une dizaine de millions d'hectares l'étendue des sillons que l'antiquité posséda et que la science moderne pourrait reconquérir. Il ajoute que la Terre-Noire (as-Savard, l'ancienne Chaldée) devait s'étendre sur a millions i/a d'hectares environ, soit un peu moins que la surface cultivable de l'Egypte.

Dans son ouvrage, l'auteur démontre aussi que dfe tous temps l'irrigation a été l'instrument indispensable de la richesse du pays. Les traces innombrables d'anciens canaux que Ton rencontre dans toute la Mésopotamie en sont la meilleure preuve. C'est du jour où elles ont été privées des bienfaits de l'irrigation que ces immenses plaines jadis les plus fertiles du monde se sont insensiblement transformées en désert, d'où toute vie véritable a bientôt disparu.

Ces faits, déjà connus depuis longtemps, viennent d'être particulièrement étudiés à nouveau par un homme d'une haute autorité Sir William Villcooks, le grand ingénieur hydrographe, dont la science est parvenue à rendre à l'Egypte sa fertilité passée.

(1) Hermann Wagner : Die Ueberschâtzung, der Anbauflache Babylonien und ihr Ursprung, Methodische Bedenken. Nachr, Ges. Wiss, Gôttingen, 19022, Heft 2, p. 224-298.

M. Willcooks a visité la Mésopotamie, pour y examiner la question de l'irrigation et a dressé tout un programme de travaux d'un intérêt considérable. Dans un opuscule (i) publié au Caire, il rapelle les paroles restées célèbres du fils d'Haroun-al-Raschid, jetant ses regards sur l'Egypte : « Maudit soit le Pharaon, qui, dans « son orgueil, disait : Ne suis-je pas Pharaon, roi d'E- « gypte ? S'il avait connu la Chaldée, il aurait parlé « avec humilité. »

Ces paroles, dit M. Willcooks, contiennent sans doute une part d'exagération. L'Egypte est par excellence le pays de l'irrigation. Mais, il ne s'en faut peut-être pas (Je beaucoup que la contrée, fécondée jadis par le Tigre et l'Euphrate, puisse lui être comparée. M. Willcooks examine ensuite les facteurs en présence et déclare qu'avec un capital de 200 millions de francs, on pourrait mettre en valeur le long du Tigre une étendue de 5oo mille hectares. Plus loin, il examine le pays entre Bagdad et Babylone et y trouve à mettre en valeur 600.000 hectares pour 3a5 millions de francs. En chiffre rond, on constituerait avec 5oo millions, une propriété cultivable d'environ un million d'hectares.

En tenant pour exactes les évaluations de M. Willcooks, nous sommes loin des 20 millions d'hectares dont parlent bon nombre de publicistes allemands.

(1) Sir William Willcooks : The irrigation of Mésopotamie, traduit par Gaston Legrand : rapport sur l'irrigation de la Mésopotamie, Le Caire, imprimerie nationale 191 1.

Les Richesses minérales. — Quoiqu'il en soit, d'ailleurs, de cette question, on est bien obligé de reconnaître qu'en Mésopotamie, comme dans la plupart des régions de l'Asie occidentale, les richesses agricoles demeurent encore toutes virtuelles. Latentes, sont aussi les richesses minérales. Chaque province en semble abondamment pourvue, mais les laisse inexploitées.

M. Vigoureux, notre consul à Erzeroun, en rendant compte de la situation économique déplorable de l'Arménie, fait les remarques suivantes : « Cette région, « dit-il, possède cependant des richesses considérables « et qui seraient inépuisables, si Ton voulait les « chercher sous le sol. Elle abonde en mines de toutes u sortes : la houille, le pétrole, le soufre, le fer, le cuivre, « le jais sont en quelque sorte à fleur de terre. Presque, « à chaque pas, on rencontre des sources minérales « chaudes ou froides qui n'ont jamais été analysées, « mais qui contiennent visiblement du fer, du soufre « et de la potasse... On pourrait avec les ressources « latentes de ce sol si riche en minerais, décupler a les ressources du Gouvernement et de la popula- « tion (i) ».

Notre représentant à Diarbékir, M. Guys, reconnaît également que la contrée détient « d'incalculables reste sources en minerai de toute nature , notamment

(i) Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France. Annexe du Moniteur officiel du Commerce du la mai 189a.

« la fameuse mine de cuivre d'Arghana-Maden, une des « plus riches du monde entier (i) ».

Le sous-sol de la Mésopotamie se révèle d'une richesse non moins remarquable. « En certains endroits, « la terre sue littéralement le pétrole, rapporte M. de « Morgan et Schneider dans la « Gazette de Cologne «, « accorde aux sources de pétrole de cette région autant « d'importance qu'à celles du Caucase (a). Le capitaine « anglais Maunsell estime également que les sources « de pétrole, qui s'alignent le long du Tigre entre Mos- « soûl et Bagdad, sont considérables. Un bassin s'éten- * drait de Mendeli à Mossoul sur une longueur de 220 « milles et une largeur de 60 (3). On rencontre aussi « de vastes gisements de charbon. Ceuxd'Eregli, d'après « Schneider, seraient les plus importants. »

Moins considérables peut-être en Anatolie, les ressources naturelles y semb'ent par contre d'une variété plus grande. Kannenberg y signale des mines d'argent, de cuivre, de plomb, d'antimoine, de houille, de borax, de mercure, des carrières de marbre, des gisements de magnésite ou écume de mer. M. Gustave Cyrilli, consul de France, rapporte de même qu'il existe dans toute l'étendue de cette province de nombreuses mines de

(1) Rapport de M. A. Guys sur le mouvement commercial de Diarbékir p. d. Tannée 1900, Moniteur officiel du Commerce du i5 mai 190a.

(a) Schneider, Das Petroleum in Vorder Asien, Gazette de Cologne, Mârz 1905.

(3) Maunsell (Capt. F. R.). The Mesopotamian petroleum Field (Géog. Journal IX), 1897, p. 5a8 à 53a.

LA TURQUIE D'ASIB 15

houille, de chrome, d'argent, de mercure. Il cite comme particulièrement intéressants les vastes gisements d'écume de mer au Sud-Est d'Eski-Cheïr et mentionne aussi d'une façon toute spéciale les belles carrières de marbre d'Erdeck et de Panderma (i). Toutes ces richesses, mieux exploitées que dans les autres provinces, ne donnent pourtant pas ce qu'on serait en droit d'espérer.

Pays plutôt agricole, la Syrie est de toutes les régions de l'Asie Occidentale, la moins favorisée au point de vue minier. Nos représentants dans cette région affirment pourtant que « son sol renferme des richesses cachées qu'il ne faut pas dédaigner (2) ». Us citent notamment la houille, l'émeri, le plomb argentifère.

Etat du Commerce et de l'Industrie. — En dépit de cet ensemble heureux de richesses naturelles, l'industrie végète et le commerce n'est guère florissant (3). Sans doute, l'activité règne dans beaucoup de villes du

(1) Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France. Annexe du Moniteur officiel du Commerce du 1 4 juin 1894.

(a) Rapport de Pierre Durieux, interprète au Consulat général de France à Jérusalem. Moniteur ofûciel du Commerce du i5 octobre 1908.

(3) (( On ne connaît dans la province de Bagdad, rapporte c notamment M. Jeannier, ni la production à outrance, ni par « contre les syndicats et les grèves. H n'y a pour ainsi dire pas « (Fateliers. Chacun opère pour son compte et s'improvise ousta, « -(maître en un art quelconque), dès qu'il a pu se monter une € échoppe au bazar. Les enfants du patron, ou à défaut quel- € ques apprentis, composent tout le personnel. M. Jeannier indi-

littoral. Smyrne et Brousse continuent de fabriquer des tapis, Damas de tremper des armes, Alep de tisser la soie. Sans doute, à l'intérieur môme du pays, sous l'influence étrangère, quelques permis d'exploitation de

que l'industrie du tissage comme la plus prospère : « On fabrique à Bagdad, dit-il :

€ i° Des izar (manteaux de femmes) en soie brochée d'argent « doré ;

« a Des aba (manteaux pour les deux sexes) en laine ou en a drap), avec ou sans ornements d'argent doré ;

« 3° Des keffieh (fichus pour la tête des hommes) généralei ment en soie et coton ;

« 4° Des kahm (toiles de coton), avec du fil anglais, pour « tentes, chemises, etc. ;

« 5° Des lenke (étoffes rayées en coton) pour tuniques d'hom- « mes ;

c 6° Et divers voiles pour femmes.

c Les autres industries à noter sont : la broderie, la bijou te- « rie, la maroquinerie, la chaudronnerie, la poterie, la briquete- « rie et l'armurerie, On distille aussi de l'eau de roses et de c fleurs d'oranger... »

« La province de Bagdad, dit encore M. Jeannier, fournit à i ses habitants tout ce qui est absolument nécessaire à leur sub- « sistance. Les sédentaires des villes et des campagnes n'ont « guère plus de besoins que les nomades ; les riches vivent chez (( eux d'une façon modeste et il faut que le superflu les tente « beaucoup et soit d'un extrême bon marché pour qu'ils se déci- « dent à l'acquérir ; sans le goût général pour ce qui brille, a l'Europe et les Indes n'auraient à peu près rien à importer ici, a en dehors des métaux usuels et de quelques denrées d'alimeni tation telles que le sucre et le café. * (Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires de France, annexe au Moniteur officiel du Commerce du 6 octobre 1892). Dans la majeure partie de l'Arménie, comme aussi à l'intérieur de l'Anatolie et de la Syrie, l'industrie, le commerce et les besoins des populations ne semblent pas plus développés.

mines ont été donnés (i), le commerce de plusieurs villes a reçu une vive impulsion (2) et, en plus d'un endroit quasi désert, une certaine population sédentaire vient peu à peu s'y fixer. Mais il est encore vrai de dire que, dans la majeure partie de l'Asie turque, les échanges avec l'étranger se limitent à bien peu de choses et que, le plus souvent les ressources du pays restent inutilisées. M. Guys rapporte notamment qu' « en Arménie, dans les environs de Diarbékir. comme chaque année la production en céréales dépasse la consommation locale, l'excédent est conservé dans des silos et de grands magasins où le plus souvent il pourrit (3).

Causes de la déchéance de VAsie Occidentale. — A quelles causes convient-il de rattacher la déchéance et l'appauvrissement de l'Asie Occidentale ?

Il y a d'abord des raisons physiques que l'on ne saurait nier. Nul n'ignore l'influence du climat sur la production agricole et l'on sait aussi comment l'homme peut exercer une action sur le régime des pluies et des

(1) Rohrbach (op. cit.) cite un certain nombre de permis d'exploitation de mines de manganèse, de chrome, de plomb argentifère et de mercure aux environs de Konia et d'Eregli.

(2) Le commerce d'Afioun-Karahissar, d'Alacheïr et de Konia a augmenté dans la proportion de 1 à 12 en 1 5 ans. De 1895 à 1908, la population d'Alacheïr a passé de i5 000 à 25.000 habitants, celle d'Afioum-Karohissar de 20.000 à 35, 000 ; celle de Konia de 45. 000 à 60.000.

(3) Rapport de M. Guys, gérant de vice- consulat de France, sur le mouvement commercial de Diarbékir pd. Tannée 1900, Moniteur officiel de Commerce du i5 mai 1902.

vents. Or, dans toutes les provinces de l'Asie turque, des déboisements successifs ont amené une lente et fâcheuse modification climatérique que la ruine des anciens travaux d'irrigation est venue accroître. La sécheresse est un des premiers maux qui ait diminué la productivité de la région.

Mais les causes d'ordre économique ont été peut-être plus déterminantes encore et ont développé une ruine que des raisons physiques rendaient doublement aisée. A la fin du XV e siècle, les routes commerciales étaient déplacées par la découverte du Cap de Bonne-Espérance, qui relevait à la mer le chemin de l'Extrême-Orient jusque là réservé aux pays compris entre la Méditerranée et la mer des Indes. Le grand trafic d'Extrême-Orient allait être détourné au loin et ce qui constituait un des éléments les plus appréciables de la prospérité de l'Asie occidentale allait nécessairement disparaître

On pourrait croire que le percement de l'isthme de Suez est venu rétablir l'équilibre en faveur de ces régions déshéritées, mais loin de leur, rendre l'activité et la fortune, il semble plutôt devoir accentuer leur décadence, car les bateaux ramenés près de l'Asie turque, ne font guère que la frôler et surtout « la route des caravanes n'est que plus facilement concurrencée par une voie si proche, plus aisée, plus sûre et moins coûteuse (i) ».

D'autres causes du même ordre sont venues exercer une action funeste sur la prospérité de l'Asie turque. On

(1) René Henry. Des monts de Bohême au golfe Persique, p. 49 1 -

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ne peut douter que les progrès de l'industrie dans l'Europe occidentale n'aient été préjudiciables aux intérêts asiatiques. Si, jadis, la production industrielle de l'Orient trouvait des débouchés en Occident, c'est l'inverse qui se produit aujourd'hui, car les progrès techniques, d'une part, la division du travail plus intense* ment pratique, d'autre part, permettent à l'Europe de livrer à meilleur compte ses produits et d'exercer ainsi une concurrence irrésistible même sur les marchés orientaux.

Comment ne pas mentionner enfin la cause politique qui a contribué à cette déchéance unanimement reconnue ? Depuis des siècles ces vastes contrées sont pliées sous la domination, certains disent le joug de la Turquie et il faut chercher dans le fatalisme et l'impéritie du gouvernement ottoman une des raisons de l'appauvrissement de ces provinces vassales (i). Le gouvernement

(i) Au retour d'un voyage en Perse, en Mésopotamie et dans les autres parties do l'Asie-Mineure, M. de Couhtellemont écrit : c Une anarchie administrative et financière presque cornet plète paralyse tout essor économique et décourage toute initia- (( tive. Les facultés d'achat des populations musulmanes des <( bassins du Tigre et de 1 Euphrate ne sont pas ce qu'elles « devraient être par suite de l'insécurité des biens et des person- « nés. )) Le Temps, a5 janvier 190a.

Dans son rapport sur le mouvement commercial de Beyrouth, M. Jullemier, consul de France, dit de son côté : * Si l'agriculc ture et l'industrie se trouvent dans un état très arriéré, il faut « voir là. d'une part, l'effet du déplorable système d'impôt fonce cier appliqué jusqu'à ce jour et qui n'est autre que la dîme et, € d'autre part, l'esprit d'inertie des habitants. » Moniteur officiel du Commerce du 26 juillet 1894.

turc écrivait à la fin du XVIII e siècle le baron de Tott, peut se considérer dans tous les temps comme une armée campée, dont le chef ordonne du centre de son quartier général de fourrager les environs (i). C'était le temps du régime féodal, qui pesait lourdement sur les individus, mais n'avait peut-être pas tous les inconvénients qu'on lui prête. 11 fût remplacé par le régime administratif à l'européenne, avec fonctionnaires envoyés de Constantinople, que Ton ne réussissait pas toujours à payer et qui, ainsi, se récupéraient impitoyablement sur l'indigène. On l'a justement appelé le régime de la mangerie. « Régime déplorable, dit Rohrbach. qui en- « tretient chez toutes les populations arabes dépendant « de Constantinople le mépris et la haine du Turc {a)».

Ainsi, tout a paru concourir à la ruine d'un pays dont le passé merveilleux fait doublement regretter la décadence actuelle et dont il est difficile de prédire avec certitude le relèvement prochain.

L'Europe occidentale avait une grande tâche économique et civilisatrice à remplir en Asie turque. Il lui appartenait de rendre à la vie cette terre, depuis des siècles endormie.

(i) L'observation du baron de Tott visait uniquement l'installation des Turcs en Europe. Mais on peut fort bien l'appliquer à l'établissement des Turcs en Asie.

(a) D r Paul Rohrbach. Ops. cit. page 12.

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