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LE CHEMIN DE FER DE VERA-GRUZ A MEXICO

La ligne mesure 280 kilomètres, — ce qui est précisément la ongueur du chemin de fer projeté le long de la rive méridionale du Congo. Elle part du port de la Vera-Cruz, sur le golfe du Mexique, et s'élève, à travers la Cordillère, jusqu'au plateau d'Anahuac, où se trouve, à 2,277 mètres d'altitude, la ville de Mexico. Le point le plus élevé de la ligne se trouve entre Apizaco et Huamantla, à 2,550 mètres au-dessus de la mer. Entre deux stations consécutives, Maltrata et Boca del Monte, distantes de moins de 40 kilomètres, la différence de niveau est de 800 mètres.

Qu'est-ce, à côté de ces chiffres formidables, la petite rampe de 260 mètres de différence qu'il s'agit de gravir entre Matadi et le Stanley-Pool?

En deux heures, la ligne de la Vera-Cruz monte des tropiques à la Sibérie.

« Pour opérer ce miracle, dit M. Jules Leclercq, elle franchit vallées et barrancas sur des viaducs aériens, elle escalade les pentes des montagnes, elle enlace leurs flancs, elle s'enfonce dans leur sein. Jamais chemin de fer ne rencontra tant d'obstacles... »»

On en jugera par le passage suivant de la relation du voyageur; c'est la description de la fameuse descente de Boca del Monte à Maltrata :

« A Boca del Monte, situé à 2,415 mètres d'altitude, commencent les émotions de la route, les vallées, les gorges, les précipices, les rampes, les lacets, les courbes, les tunnels, les tranchées, les ponts aériens. Ce n'est plus une voie, c'est une série de montagnes russes, sur lesquelles s'engage une machine du système Fairlie, douée à la fois d'une force de traction suffisante pour gravir les pentes, et d'une force de résistance capable de modérer la vitesse des descentes.

K Suspendu aux flancs de montagnes plus hautes que les nuages, le train côtoie des abîmes vertigineux, des vallées si profondes que les villages y semblent des jouets d'enfants à peine perceptibles.

« Je me rappelle surtout le Barranca del Infernillo, le « Ravin de l'Enfer », où j'ai vu des voyageurs se signer et se

cacher la tète dans leurs zarapes. C'est une effrajable entaille entre deux montagnes; pas la moindre trace de végétation sur ces parois à pic, auxquelles on a osé accrocher des rails : rien que le roc nu, pelé, s'élançant dans les régions du vettige. Un ruisselet se précipite du haut d*une corniche dans de noires profondeurs où jamais ne pénètre un rayon de soleil. Au passage du train, de petites pierres se détachent des rochers et roulent dans VInfemillo. Qu'une cheville ou une vis vienne à se déranger, et nous suivons le chemin de ces petites pierres !

« Le train court presque constamment sur des ponts jetés dans le vide ou dans des tunnels percés à travers des promontoires rocheux ; on éprouve un véritable soulagement quand, après tant d'horreurs, on voit s'ouvrir la haute vallée de Maltrata, où apparaissent les premiers bananiers. En levant les yeux, on voit planer à quelques mille mètres de hauteur les nuages d'où Ton vient de descendre. »

Les audaces, les travaux d'art, les difficultés vaincues, les émotions, se succèdent ainsi jusqu'à ce qu'on soit arrivé dans les terres chaudes de la zone maritime. M. Leclercq cite encore, sur le parcours entre Orizaba et Cordova, le passage de la Barranca de Metlac comme un des tours de force de cette ligne diabolique :

•» Qu'on s'imagine, dit-il. une gorge s'ouvrant à pic ; sa profondeur est de 200 mètres, sa moindre largeur de 300 mètres ; ses parois sont aussi escarpées que les palissades de la rivière Hudson.

« Pour franchir cet énorme ravin, on eût pu construire un viaduc gigantesque d'un demi-kilomètre de longueur; mais on a reculé devant une construction si pleine de risques, et l'on a contourné la barranca au moyen d'une immense courbe. La voie court le long d'une des parois verticales, et lorsqu'elle atteint le point où le ravin se rétrécit, elle le franchit sur un pont de fer, offrant une courbe extrêmement rapide, et gagne la paroi opposée, où elle court parallèlement à colle qu'elle vient de quitter, mais en sens contraire : elle décrit ainsi un fer à cheval complet, bien autrement grand, bien autrement remarquable que le célèbre fer à cheval du chemin de fer de Pennsylvanie. •»

Quant à la construction de ce chemin de fer, que l'on ne s'imagine pas que le climat des provinces qu'il traverse ait été pour elle favorable. Bien au contraire. D'abord, la voie part de la Vera-Cruz, surnommée la mile des morts, la patrie du vomito, le foyer originaire de la fièvre jaune. Nulle part, la terrible peste ne sévit avec plus d'intensité. Chaque année, au commencement d'avril, elle éclate ; il y a trois ans, 40 personnes mouraient Journellement dans cette petite ville, à peine peuplée de 10,000 habitants.

Puis, entre Cordova et Vera-Cruz s'étendent les savanes des terres chaudes, régions aussi insalubres que fertiles, domaine perpétuel des fièvres intermittentes.

Dans certaines parties de la région montagneuse, ce n'est plus la chaleur qui vous accable, c'est le brouillard qui vous enveloppe, le froid glacial qui vous engourdit.

« La station d'Esperanza, dit M. Leclercq, est située au pied du volcan. Chaque fois que j'y ai passé, j'ai trouvé un froid intense et une bi'ume si épaisse que du bout du train on ne pouvait apercevoir la locomotive. Le sous-chef de gare, un Français du Midi, grelottait dans cette Sibérie et aspirait à changer de climat, dùt-il même être envoyé à Vera-Cruz ! »

Tel est le pays à travers lequel a été construit l'un des chemins de fer les plus hardis qui aient été exécutés. Les difficultés de l'entreprise, mille fois plus eflTpayantes là qu'au Congo, ont-elles arrêté les constructeurs?

•♦ Aujourd'hui, ajoute le voyageur, on parcourt les cent lieues qui séparent les deux villes en quatorze heures, sur le plus beau chemin de fer du monde, dans de confortables v^ragons. »

Le chemin de fer de Matadi à Léopold ville paraît un jeu d'enfant à côté de celui de Vera-Cruz à Mexico. Quant à son but et à son utilité, ils sont bien autrement grandioses. Ce ne sont pas quelques provinces , c'est un continent entier , un monde nouveau qu'il s'agit de relier au commerce et d'ouvrir à la civilisation.

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