VIT
Le départ pour Omaha était fixé à six heures et demie du matin. Notre séjour à Sacramento avait été de si courte durée que nous n'avions pu prendre d’arrangement pour le transport, par une compagnie d’expédition, des volumineux bagages qui nous accompagnaient depuis notre départ du Japon. Dans les circonstances ordinaires, les bagages ne causent pas beaucoup d’embarras au voyageur en Amérique. Les modes de transport y sont très commodes et parfaitement sûrs. Quelques grandes sociétés commerciales, qui ont des agences dans presque toutes les villes de l'Amérique, se chargent de toute sorte de transports; elles font leur service avec une louable exactitude et à des prix modérés, Le voyageur qui se trouve embarrassé d’un trop grand nombre de colis n’a qu'à les confier à l’une de ces compagnies; il est à peu près certain de les retrouver à l’endroit indiqué. Dans les grands hôtels, ce sont les portiers qui se chargent de ces expéditions, et, si j'en juge d’après mon expérience, elles sont toujours exactement faites.
Je n’appris tous ces détails que lorsqu'il était trop tard pour pouvoir en tirer tout le parti possible. Les Américains donnent rarement des avis non sollicités, et aucun de mes amis californiens n’avait jugé utile de m'initier aux facons les plus commodes de voyager dans leur pays. « On sait toujours le mieux, dit l'Américain, ce que l’on a trouvé soi-même, » et cette maxime l’autorise à laisser à chacun l'initiative de ses actions. Je sais en effet parfaitement bien pour l'avoir « trouvé moi-même » qu’il est prudent de n’emporter avec soi pour traverser le continent que les bagages strictement nécessaires. La gare de Sacramento était remplie de voyageurs lorsque nous y arrivâmes, notre cocher s'était éloigné aussitôt qu'il s'était débarrassé de nous; ni employés ni facteurs ne s'occupaient le moins du monde de nous et de nos bagages, et il nous fallut nous-mêmes nous charger de nos lourdes malles, de nos nombreux sacs de nuit, et de nos volumineuses provisions pour avoir les uns enregistrés, les autres déposés dans notre wagon, Tout cela prit du temps, et nous
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Les wagons américains sont semblables à ceux que j'ai vus en Suisse et dans le Wurtemberg; au lieu d’être distribués en compartimens latéraux comme en France, ils sont coupés dans toute leur longueur par un passage qui les divise en deux sections également pourvues de dix bancs à deux places chacun. On peut ainsi, on le voit, se trouver en nombreuse compagnie. Ce mode de construction a, surtout pour les voyages de longue durée, de grands avantages. On y est bien plus à l'aise que dans nos compartimens à huit ou dix places, on peut faire quelques pas dans le passage, qui, la plupart du temps, est libre; enfin on peut changer de place et de voiture à l'aide des plates-formes qui se trouvent aux extrémités du wagon, et que l’on traverse pour monter dans le train ou pour en descendre ; ces plates-formes facilitent aussi le passage d’un wagon à l’autre, de manière qu'il n’est pas difficile de faire connaissance avec tous ses compagnons de voyage et de choisir, pour s’y fixer, la voiture dans laquelle on a trouvé la société la plus agréable. Il y a bien un avis de la compagnie affiché aux portes des compartimens et par lequel il est défendu de se tenir sur les plates-formes ou de passer d’un wagon dans l’autre pendant la marche du convoi; mais il y a à cette interdiction une clause complémentaire qui laisse le voyageur libre d'agir à sa guise : en effet, elle le prévient que, s’il enfreint la défense, il le fait à ses risques et périls. Ces « risques et périls » sont si faibles que personne ne les redoute, et comme les conducteurs et garde-freins permettent aux voyageurs de circuler librement, autant qu'ils ne gènent pas le service, l'avis donné par la compagnie n’a d'autre effet que de la garantir contre des demandes en dommages-intérèts pour des accidens causés par le déplacement volontaire des voyageurs.
Après avoir satisfait une curiosité bien légitime en examinant mes compagnons de route, j'allai m'établir dans la dernière voiture du convoi, J'y étais secoué un peu plus que dans toute autre; mais j'a vais l'avantage de trouver sur la plate-forme un lieu favorable à l'observation du paysage qui se déroulait tout entier sous mes yeux.
Je fis à cette occasion la connaissance des garde-freins (breakmen), dont l'emploi, dans les parties accidentées que parcourt la voie ferrée, n’est point une sinécure, et qui doivent toujours être attentifs au sifllet de la locomotive, les avertissant qu'ils doivent serrer ou desserrer le frein. Quelques-uns d’entre eux en savaient plus long sur les actes et les mœurs des ouvriers qui avaient construit la ligne que des fonctionnaires d'un rang élevé, et j'ai passé de longues heures, assis sur le marche-pied du wagon, à écouter les étranges histoires de débauches, de souffrances et de violences dont le cerveau du breakman était meublé. Ces récits étaient fréquemment interrompus par une manœuvre à exécuter; mais ils étaient ordinairement repris avec un « je vous disais donc, » articulé d’un ton qui prouvait que mon narrateur aimait autant à raconter que moi à écouter ses histoires. Je le soupçonne d’avoir quelquefois fardé la vérité; mais, somme toute, je lui dois de la reconnaissance.
En quittant San-Francisco, l’on m'avait dit que j'aurais le plaisir de voyager jusqu'à Omaha avec trois jeunes femmes de la meilleure société de la ville, On m'en avait fait le portrait, et j'étais porteur d'une lettre d'introduction pour l’une d’elles. Le temps avait manqué avant notre départ pour une présentation en règle; mais on m'avait assuré que parmi les passagers du premier train, dont je faisais partie, il ne me serait pas diflicile de reconnaître trois personnes de la bonne compagnie californienne. La tâche cependant n'était point aisée. Les premières stations de la ligne, en communication régulière avec Sacramento et San-Francisco depuis plusieurs années, ont quelques habitans riches qui suivent scrupuleusement les modes de la capitale, et parmi mes compagnons de voyage je vis d'abord un si grand nombre de jolies et élégantes Californiennes, que je dus me fier au hasard pour être introduit auprès des personnes dont mes amis m'avaient parlé. Le soir, cependant, toute difficulté avait disparu. Avant d’atteindre le sommet de la Sierra-Nevada, notre société s'était, en un certain sens, épurée. Elle ne se composait plus que de voyageurs à destination d’Elko et d'Omaha, c'est-à-dire de mineurs, de spéculateurs et d’aventuriers se rendant aux fameuses mines d'argent de Whïte-Pine (sapin blanc), et de quelques personnes clair-semées que leur tournure, leur bagage, leur façon d'être, décelaient pour appartenir à une autre classe de la société, Parmi ces dernières, il n’y avait que quatre femmes, et je n'eus plus aucune difficulté à trouver Me M..., et à lui remettre ma lettre,
On peut dire qu'en Amérique la présence d’une femme est une sorte de protection pour l'homme qui l'accompagne. Quant à une sauvegarde pour elle-mêm?, elle ne semble jamais en avoir besoin.
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Partout elle est entourée de respects et d’égards, non-seulement de la part des gens bien élévés, mais aussi de tout Américain poli ou inculte qu’elle rencontre sur son passage. Les exceptions mêmes, par l'indignation passionnée qu'elles soulèvent, prouvent combien ceci est la règle générale. M"° M... et les personnes de sa compagnie trouvèrent toujours, réservées pour elles, les meilleures places en voiture et à table d'hôte, et même les ouvriers de l'Union, à côté desquels nous voyageâmes pendant plusieurs jours, tempérèrent leurs propos et en adoucirent le ton dès qu'ils s’apercurent de la présence d’une femme. Il y eut un moment où deux d’entre eux, se disputant ei prêts à en venir à des voies de fait, sortirent de notre wagon, et allèrent vider leur querelle ailleurs sur Ja simple observation d’un de leurs camarades de ne pas troubler la « paix des ladies. »
Avant d'arriver au chemin de fer de l’Union, où nous devions rencontrer ces turbulens compagnons de route, nous traversämes la partie la plus accidentée de notre voyage en franchissant la Sierra- Nevada. Aussitôt après avoir quitté Sacramento, qui ne se trouve qu'à 56 pieds au-dessus du niveau de la mer, la voie se dirige vers le sommet de la montagne. Cette ascension est d’abord peu sensible. On traverse une plaine verte et boisée où errent en liberté des troupeaux de vaches et de chevaux qui se Cispersent au galop à l'approche de la locomotive. Par-ci par-là, on aperçoit une ferme au milieu d’un petit jardin. Des femmes se tiennent sur le seuil avec des enfans autour d'elles; mais point de travailleurs dans les champs, tout est calme et paisible, et semble prendre le repos du dimanche, Nous traversons ainsi Arcade, Antelope, Junction, Rocklin, Pino et Penryn. Après Penryn, le tableau change, le paysage devient pittoresque; des collines aux croupes gracieusement arroudies, couvertes de grands et beaux arbres, avoisinent le tracé du chemin de fer, Dans le lointain, on découvre les hautes cimes, avant-gardes des Sierras- Nevadas. Les maisons d'habitation deviennent de plus en plus rares. La locomotive avance lentement et souflle avec violence, comme si le fardeau qu’elle traine était devenu trop lourd pour elle, Les gardefreins sont attentifs à leur poste. La distance entre Penryn et Auburn n'est que de 12 kilomètres, et la différence en hauteur entre ces deux stations est de 267 mètres. Auburn est un joli village qui aspire à devenir une grande ville, Une église en briques rouges qui s'élève au sommet d’une colline, des maisons bien bâties et bien entretenues, des jardins remplis de fleurs, d’arbustes et d'arbres, tout indique le bien-être et la jeunesse,
Les villages américains du far-1vest ont un aspect tout différent des nôtres. Nos villages, à quelques exceptions près, sont le siége
d'une vieille paysannerie. Les maisons y ont un caractère de vétusté chancelante; l’église, débris d’une ancienne abbaye peut-être, date de plusieurs siècles; les rues sont étroites, tortueuses, mal entretenues; dans le voisinage, on découvre les ruines d’un vieux manoir ou quelque grosse construction bourgeoise ayant hérité le nom de château et l’écusson d’une famille historique. Dans ces agglomérations rustiques, le présent n’est pas beau, l'avenir est sans intérêt; le passé seul peut attirer l'attention du voyageur. Pour les villages américains au contraire, le passé n’existe pour ainsi dire pas, le présent se démène avec une ardeur bruyante, et presque malgré soi on se demande : Que sera ce village dans cinquante ou cent ans? Peut-être un San-Francisco où un Chicago. Ces villes, qui comptent aujourd’hui leurs habitans par centaines de mille et leurs richesses par millions, n'avaient pas, il y a trente ans, plus d'importance que ce petit village devant lequel nous passons en ce moment. Ce qu'il y a de caractéristique dans ces embryons de cités, c’est que tous, presque sans exception, semblent pressentir leur grandeur future, et s’eflorcent de s’en montrer dignes dès l’origine. La plus humb e bourgade, n’eût-elle que dix maisons, est distribuée d’après un plan quelquefois grandiose, toujours logique et régulier. On y trace d’avance de larges et nombreuses rues; l'emplacement de l’église et de la mairie future est indiqué, et personne ne s’étonnerait, j'en suis persuadé, d'entendre parler d’une rue de l'Opéra ou du Chemin-de- Fer dans un endroit où il n’y a ni l’un ni l’autre.
L'esprit du villageois américain diffère aussi entièrement de l'esprit de notre paysan. L'ambition de celui-ci se borne, tant qu'il est jeune, à faire un mariage avantageux qui lui permettra d’arrondir son champ; vieux, il ne demandera qu’à mourir tranquille dans la maison de ses pères et à ne pas être délaissé par ses enfans. L'écharpe tricolore du magistrat municipal sera le point culminant de ses rêves politiques, que ses voisins traiteront d’insensés, Le villagoois des États-Unis, lorsqu'il est de la vraie et bonne souche ricaine, croit pouvoir arriver à tout. La petite maison qu'il vient de bâtir où d'acheter, il la revendra aussitôt qu'il y trouvera profit pour en construire une plus grande ou pour aller dans une autre ville où ses mérites seront mieux appréciés, « Un tel, que je vaux bien, dit-il, était pauvre il y a trois ans, aujourd’hui il est millionnaire; tel autre, mon camarade d'école, et qui n'apprenait pas mieux que moi, est aujourd’hui directeur de banque, administrateur de chemin de fer, membre du congrès, Je serai comme l’un millonnaire, ou comme l’autre homme en évidence, » Sa jactance est de si bonne foi qu'elle en est contagieuse, et elle se marie après tout à tant d'énergie, d'audace et d'activité, qu’elle poussera peut-
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être très loin et très haut l'individu qui en fait étalage. Je ne saurais parler du vieux villageois de l’ouest; je ne l'ai rencontré nulle part. Je suppose qu'il se retire dans les grandes villes pour y chercher repos et sécurité lorsqu'il sent que ses forces ne suflisent plus à soutenir sa place dans la lutte ardente où sa jeunesse s’est passée, La différence entre les villages des États-Unis et les nôtres est encore la même que la différence entre tant d’autres choses américaines et européennes : jeunesse d’une part, maturité de l’autre, caducité peut-être. On est sans cesse entrainé à faire cette comparaison banale; c’est qu’elle est essentiellement vraie dans sa banalité, et que rien ne pourrait la remplacer.
Nous montons toujours; nous passons Clipper-Gap, Colfax, Nous sommes à 2,500 pieds au-dessus de Sacramento, que nous avons quitté il y a quatre heures à peine. Le paysage a perdu tout ce qu’il y avait de gracieux dans la vallée, mais il frappe l'imagination par sa grandeur sombre et menaçante, Dans le lointain apparaissent ies cimes monstrueuses couvertes de neiges éternelles de la Sierra-Nevada. Nous longeons un terrible précipice, le Cap-Horn, À 2,000 pieds de profondeur, et si près de la voie qu'on y jetterait une pierre, s'étend une superbe vallée couverte d'arbres et à travers laquelle la rivière de Yuba dessine un ruban argenté. Un de nos compagnons de voyage déclare que sa curiosité à l'endroit des précipices est entièrement satisfaite, et qu’à son avis l'ingénieur qui a fait ce tracé, plus convenable à une chèvre qu'à un chemin de fer, s'était probablement promis de ne pas y voyager souvent, Le breakman auquel il s'adresse sourit et dit « qu’on en verra bien d’autres. » Nous passons Dutch-Flat, Alta, Shady-Run, Blue-Cañon, Emigrant-Gap. Nous sommes à une hauteur de 6,000 pieds, dans la région où la construction de la ligne à eu d’immenses difficultés à vaincre, Nous traversons d’interminables tunnels, nous franchissons des gouffres béans sur des ponts dont la solidité, je l'espère, est plus réelle qu’elle ne parait; nous longeons des précipices dont l'œil peut a peine sonder la profondeur; nous traversons enfin, sur un trajet d'environ 80 kilomètres, une série de hangars qui, presque sans interruption, couvrent la voie entière à travers la région des neiges de la sierra. Ces hangars ou abris-neige (srotw-sheds) sont des constructions remarquables qui impriment un cachet particulier au tracé de la ligne du Centre.
Les neiges, dans les parties élevées de la sierra, couvrent le sol à des hauteurs qui varient de 3 à 12 mètres, Il fallait protéger la ligne ferrée contre l'invasion de pareilles masses, à moins de voir les communications interrompues durant tout l'hiver, Afin d’'obvier à cet obstacle, on a construit des galeries et des hangars en-
cadrant la voie partout où des amoncellemens de neige étaient à craindre. Les galeries ont été élevées dans les endroits où le tracé côtoie un des versans de la montagne: elles se composent de toits, en pente qui, solidement appuyés d’un côté à la montagne même et s'abaissant de l'autre à l’aide de poteaux en bois, rétablissent en quelque facon la forme naturelle des versans de la sierra. Les neiges glisseront ainsi au-dessus de la voie sans la toucher. La construction de ces galeries a exigé un grand déploiement de force pour les mettre à même de résister aux chocs violens qui dans la saison des avalanches ne manqueront pas de les assaillir, et aussi &e supporter impunément les masses énormes qui, pendant l'hiver, tomberont sur elles. Les hangars surplombent les sections du parcours qui n’ont rien à craindre des avalanches, mais qui ont toutefois besoin d’être protégées contre la tombée de la neige et contre les amas que le vent pourrait y accumuler, Bien qu'ils n'aient pas à offrir autant de résistance que les galeries, ces abris n’en sont pes moins bâtis avec soin, et tout laisse à penser que l'épreuve de Fhiver prochain er démontrera la complète efficacité. En attendant, la commission officielle de surveillance n’y a trouvé rien à reprendre, et la construction de cette partie difficile et coûteuse de la voie à été jugée parfaite. L'ensemble des galeries et hangars, s'ils se succédaient sans discontinuité, formerait une longueur de 50 kilomètres.
Les tunnels ouverts sur cette section du Pacifique sont au nombre de quinze. Il y en a dix percés dans le roc, et qu’il a été inutile de voûter ; les cinq autres, creusés par des travaux d’excavation à travers des masses de granit mou et de pierres conglomérées, ont été étayés à l’intérieur par des massifs de maçonnerie, La commission d'examen a décidé qu'une somme de 852,500 francs devait être encore affectée à ce genre de travaux, afin de leur donner la solidité nécessaire, On éprouve, en traversant pendant des heures entières cette longue succession de tunnels, galeries et hangars, une impression singulière. Sous l'influence du demi-jour qui règne sous les abris-neige, la grandeur de l’œuvre accomplie par les ingénieurs du Pacifique saute pour ainsi dire aux yeux. Dans les courts espaces ménagés à l'air libre, l'œil est ébloui par l'étincelante lumière réfléchie par les neiges des cimes environnantes, qui se dressent comme autant d'obstacles infranchissables sur le passage. Çà et là, le regard plonge dans de noires profondeurs; le lac Donner apparaît dormant au milieu des glaces comme dans un bassin de marbre, le pin californien s'élève droit et fier sur les flancs de la montagne; mais on n’aperçoit nulle trace de vie animale. Un silence solennel qui oppresse l'âme règne partout. A de longs intervalles, on rencontre des
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troupes d'ouvriers travaillant à l'entretien de la voie. Ce sont des Chinois, emmaillotiés de la tête aux pieds dans d'épais vêtemens ouatés, et sous lesquels la forme humaine disparait presque entièrement; ils rappellent involontairement à l'esprit l’image des nains et des gnomes, ces gardiens jaloux des montagnes dans les légendes du moyen âge.
Vers midi et demi, nous faisons halte à Cisco, où l’on nous sert pour 7 francs un assez bon repas. Une heure plus tard, nous atteiguons, avec la station de Summit, à 169 kilomètres de Sacramento et à 7,042 pieds au-dessus du niveau de la mer, le sommet de la sierra. On ne s’y arrête que quelques minutes, le temps d’examiuer les roues et les freins, car la pente de Summit à Truckee est très roide. La route en descendant présente le même caractère que sur le versant opposé. Truckee, qui doit son nom à un torrent que nous traversons en quatre ou cinq endroits, est une petite station très animée. On y à établi plusieurs scieries mécaniques, et j'y ai vu d'énormes provisions de bois ouvré. La ville compte 3,000 habitans, qui presque sans exception, à ce qu’il paraît, font d'excellentes affaires. La police et l’ordre en sont à peu près absens, ainsi que de la plupart des stations nouvelles du Pacifique, Les journaux rendent fréquemment compte de rixes et de crimes commis à Truckee; d’un autre côté, il est si rare d'apprendre l'arrestation des coupables ou leur mise en jugement, qu’on en peut conclure que le droit du plus fort, mitigé par la loi de Lynch, y a plus d'autorité que la justice légale.
A la gare de Truckee, il y avait aflueuce de Chinois; j'y aperçus aussi quelques Indiens. On ne saurait trop insister sur les grands services que les travailleurs chinois ont rendus à ce pays. En Californie, il n’y a qu'une voix sur leur compte, et volontiers les déclare-t-on les meilleurs ouvriers qu’il soit possible d'occuper sur les chantiers d’un chemin de fer. Non-seulement ils se montrent durs à la fatiguc et capables de travailler autant qu’un Européen, mais ils sont consciencieux, ils paraissent prendre plaisir à leur besogne, et par-dessus tout ils sont d’une sobriéié exemplaire. Tandis qu'il fallait exercer une surveillance de tous les instans et des plus sévères pour maintenir une apparence d'ordre dans les rangs des Américains, Irlandais et Allemands employés au chemin de fer, c'est à peine si l’on avait à s'occuper des Chinois. Leur tâche fixée, ils s’arrangeaient entre eux pour la bien faire, on les payait, et l'on n’entendait plus parler d'eux. On dit qu’ils s'étaient organisés en groupes particuliers, qu’ils reconnaissaient entre eux des chefs, des trésoriers, des commissaires des vivres, etc. C'était toute une administration intérieure dont le mécanisme échappait
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aux étrangers, mais qui fonctionnait à merveille, L'ivrognerie, qui exerça de si grands ravages parmi les travailleurs blancs, était inconnue aux Chinois; les querelles et les rixes étaient excessivement rares dans leur quartier. Ils s’adonnaient au jeu avec passion, et on les voyait quelquefois, après des journées d’un rude labeur, passer la nuit entière autour de leurs feux, occupés à risquer leur salaire sur un coup de hasard; mais dans ces excès même ils témoignaient de leur retenue habituelle, et ce n’est qu'à de longs intervalles que les inspecteurs eurent occasion, de les rappeler au sentiment de l’ordre. On ne cite qu'une seule circonstance où la paix fut sérieusement troubléce; c'était au mois d’avril 1869, alors que les travaux approchaïent de leur fin. Des dissensions dont la cause est restée inconnue éclatèrent brusquement au grand jour et divisèrent le camp chinois en deux factions, l’une de beaucoup plus nombreuse que l’autre. Il y eut une véritable mêlée où les Chinois se battirent avec autant de fureur que « des Irlandais à la foire. » On compta des morts et des blessés, et il fallut l'emploi de la force pour arrêter l’effusion du sang; mais on n’alla pas plus loin : les inspecteurs de la ligne traitèrent cette échauflourée à l'américaine, c'est-à-dire que, la tranquillité extérieure une fois rétablie, ils ne se mêlèrent plus de rien, et laissèrent aux combattans eux-mêmes le soin de faire leur paix, Cette bataille de Chinois au centre du nouveau continent divertit beaucoup le public et les journaux ; on félicita les coulies de la bravoure dont ils avaient fait preuve, et on leur accorda plus de considération que s’ils étaient restés paisibles, Toute idée d'intervention judiciaire fut repoussée. « Îl serait étrange, écrivait à ce sujet le correspondant humoristique de l'Alta California, que sur cette terre de liberté les aimables disciples de Confucius ne jouissent pas comme tant d’autres du droit de se casser la tête lorsque le cœur leur en dit, »
Il faut ajouter que les émigrans chinois sont mal vus des gens du peuple en Californie. Dociles, contens de gages modiques, prêts à toute espèce de travail sans murmurer, exacts à remplir leur devoir, ils sont en effet des concurrens dangereux pour l’ouvrier américain, souvent insolent, exigeant, aisément porté à la révolte, et ne reculant devant aucune violence lorsqu'il croit ses droits méconnus. Aussi plus d’une fois a-t-on essayé à San-Francisco de s’opposer par la force au débarquement des émigrans asiatiques. Jusqu’à présent, les autorités ont triomphé de ces résistances; pourtant l’appréhension qu’inspirent ces scènes de violence est si forte, qu’à l’arrivée des bateaux à vapeur de l’Océan-Pacifique faisant le service entre la Chine et la Californie, la police est toujours sur pied et en force le long des quais où s'opère le débarquement des pas-
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nier par cieu tact l'int c'es lan jap trib qu’ per Vin tro rar dis dix
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sagers chinois; elle est obligée de garder également les rues par lesquelles les nouveaux arrivés doivent se rendre aux quartiers habités par leurs compatriotes. Gette résistance opposée par les basses classes à l'immigration chinoise n’a point de motif raisonnable, et devra céder tôt ou tard. On peut prévoir dès à présent que cet élément, qui a déjà pris une certaine importance, sera dans un jour prochain fort considérable. Les paquebots du Pacifique seuls amènent en moyenne 12,000 Chinois par an de Hong-Kong à San-Francisco.
Les Indiens que je vis à Truckee étaient d’un aspect repoussant et misérable, Si ce sont là les descendans des héros immortalisés par Fenimore Cooper, il faut reconnaître que la race en à bien dégénéré; mais il me semble probable que les choses ne se passent pas, sous ce rapport, autrement en Amérique qu'en Chine et au Japon. Dans ces dernières contrées, on ne rencontre de vrais représentans des races indigènes que dans l'intérieur et loin de la société et de l'influence occidentale, Les Européens ont le don, nullement flatteur pour eux, je l'avoue, d'attirer dans leur voisinage les plus mauvais élémens de la population native. Voleurs, assassins, filous, incendiaires japonais et chinois semblent se donner rendez-vous dans les ports ouverts au commerce étranger. Il est certain que l’appât du gain, non moins que le relâchement de la surveillance, les attire plus que toute autre chose. On ne saurait nier cependant que l’effet immédiat de l'influence morale exercée par les étrangers sur les populations de l'extrême Orient est pernicieux plutôt que salutaire. Ceux des indigènes qui vivent en contact avec les Européens ne se distinguent de leurs compatriotes de l'intérieur que par leurs vices et par leur corruption. À Yokohama, c’est une recommandation pour un domestique qui veut entrer dans la maison d’un étranger de n'avoir jusque-là servi que des maîtres japonais. La même influence a dû s'exercer en Amérique sur les tribus sauvages, et il est probable que le beau type d’Indien, tel qu'il a été dessiné par les romanciers ou les voyageurs, ne doit se perpétuer, s’il existe encore quelque part, que dans les solitudes de l'intérieur. C’est là que le descendant des races autochthones a pu trouver un dernier asile contre l'esprit envahissant des conquérans de son pays natal; il ne tardera pas à en être chassé pour disparaître de la surface de la terre. Les Indiens que j’apercus aux diverses stations du Pacifique étaient sans exception laids, sales et dans un misérable état. Une seule fois je vis, non loin du chemin de fer, une cinquantaine d'hommes rouges qui traversaient la prairie à cheval en file indienne. Ils étaient bien campés sur leurs selles, et à distance ils me parurent avoir une assez fière tournure; mais je doute qu’ils fussent sortis à leur avantage d’un examen plus
attentif, À l'approche du train, et comme pour éviter les regards curieux de leurs ennemis naturels, ils mirent leurs chevaux au galop et furent bientôt hors de vue.
Les ponts sur lesquels le chemin de fer traverse la rivière de Truckee sont assez bien bâtis, quoique peu faits, à coup sûr, pour obtenir l'approbation de nos ingénieurs. J'aurai plus tard sujet de parler de certains ponts dont le passage offre réellement des dangers. Pour qu’on sache à quel point cette partie de la voie reste encore en souffrance, il suflit de dire que, d’après les conclusions de le “ommission d'examen, présidée par le général Warren (rapport du 14 mai dernier), la compagnie du Central aurait encore à dépenser plus de 2 millions de francs pour mettre en bon état ces ouvrages d'art, ainsi que quelques hautes chaussées qui traversent la vallée de Humboldt. Dans les environs de Truckee, mais à une certaine distance, sont disséminés plusieurs grands lacs, ceux de Tahoë, de Walker, de Carson, au sud de la voie, et ceux de la Pyramide, de Mud et d'Howey sur le côté opposé.
A partir de Truckee, à une altitude de 5,866 pieds, la descente devient peu sensible. On franchit les petites stations de Boca, State- Line, Verdi, Reno, Clank’s, et l’on arrive le soir, vers sept heures, à Wadsworth, à 189 milles seulement de Sacramento, ce qui donne une moyenne d’un peu plus de 15 milles à l'heure (24 kilom.). A Wadsworth, on prend un semblant de souper, et l’on repart. La nuit approche. Chacun s'arrange comme il peut pour la passer le mieux possible; mais il n'est pas facile de trouver sur ces petits bancs qui composent le siége de la voiture une position commode. Dans les convois de première classe, sur les voies bien tenues, il y a des wagons à lits et à restaurans, des palace-cars (wagons de luxe), comme on les appelle, qui sont au point de vue du comfortable infiniment au-dessus de tout ce qu’on possède de semblable en Europe; mais sur le premier train direct d'une ligne à peine terminée on n’a pas le droit d’être trop exigeant, et il faut prendre son parti d’être mal à l'aise. Le général Warren, dont j'ai parlé plusieurs fois, n’a pas négligé ce détail important du bien-être des voyageurs: il fait observer dans son rapport qu’il manque au chemin de fer Central quarante-huit voitures neuves de transport, et que le prix de cette portion du matériel, joint à celui des réparations à faire aux voitures et locomotives en activité, s’élèvera à plus de 4 millions de francs. Lorsqu'une somme pareille est déclarée nécessaire pour calmer les légitimes exigences du public, on comprend que celui-ci, jusqu’à ce que cette dépense soit accomplie, ait d'excellentes raisons de ne pas être satisfait de la facon un peu sommaire dont il se voit traité. Le pays que nous traversons, caché d’ailleurs par la nuit, n'offre, au dire des agens, aucun intérêt. Je vais d’une voiture à l’autre, je remarque
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en passant les postures singulières où quelques voyageurs ont cherché le repos, je m'assieds sur une plate-forme, et je lie conversation avec quelques mineurs de White-Pine qui y sont venus respirer l'air frais du soir; puis, las d’errer et fatigué des émotions diverses de la journée, je regagne ma place et je m'endors.
Les employés appellent successivement les stations de Desert, du lac de Humboldt, de Winnemuca, Golconda, Stone-House, Battle- Mountain, et beaucoup d'autres que j'omets. Toutes sont dépourvues d'intérêt, corame je l'apprends plus tard. Le convoi roule à travers un désert, et je perds, à ce qu’il paraît, d'autant moins à ne pas le voir que la journée de demain me réserve la vue des mêmes horizons arides et monotones. Quand le soleil se lève, nous sommes à Argenta, puis nous passons devant Shoshone, Be-0-wa-we, le deuxième pont d'Humboldt, et Palisade, et vers neuf heures nous arrivons à Carlin, où, d'après le chef du train, le déjeuner nous attend. On se précipite hors des wagons, quelques gens délicats tâchent d'obtenir un peu d’eau pour faire: disparaître la couche de poussière et de charbon dont vingt-quatre heures de voyage les ont couverts; mais la majorité des touristes se dirige en droite ligne vers la salle à manger, Le convive américain, j'entends celui des restaurans de chemi., de fer, n'est pas un être gracieux ou agréable, A voir la foule réunie autour de la table de Carlin, à voir tous ces yeux avides errant d'un plat à l’autre à la recherche de la meilleure des nourritures, à entendre ces robustes mächoires écraser les alimens avec un fracas qui, ajouté au cliquetis de la vaisselle et des couverts, interrompait seul le silence, on avait quelque peine à se croire au milieu de gens civilisés. En général, à de nombreuses exceptions près bien entendu, l'habitant des États-Unis ne sait pas manger : à table, il montre des habitudes qui doivent choquer au plus haut degré son éternel rival et critique impitoyable, le gentleman anglais, dont la tenue est si digne et si correcte.
I serait injuste cependant de juger l'Américain d’après les individus que nous rencontrions sur le chemin du Pacifique. Non-seulement ce monde représentait à peu près l’envers de la société élégante, mais à l’époque dont je parle le service était si mal organisé qu’il n’était que prudent de faire un prompt usage des occasions de boire et de manger. En certains endroits, où les provisions affluaient sans doute, nous recûmes jusqu'à six fois par jour avis de nous mettre à table au restaurant de la station; mais d’autres fois il nous fallut passer des journées entières sans avoir autre chose pour apaiser notre appétit qu'un repas composé d'œufs d'âge équivoque, de jambon rance et de chicorée délayée dans de l’eau chaude. Selon les mauvais plaisans, l'administration, en agissant ainsi, partait de ce principe, qu’un homme auquel on venait d'octroyer six re *‘ en
vingt-quatre heures était en état de jeûner le lendemain; mais nos estomacs s'accommodaient mal d'un semblable raisonnement, et c'est dans une telle pénurie que nous appréciâmes à sa juste valeur la prévoyante sollicitude de notre ami V... S... et ses provisions de whiskey et de biscuit, Une dernière circonstance atténuait l'avidité de nos convives : c'était l'incertitude dans laquelle on était toujours sous le rapport du temps d'arrêt; on annonçait vingt minutes et on n'en accordait que la moitié; d'autres fois on ne nous laissait pas descendre, et on nous gardait une demi-heure enfermés dans les wagons sous prétexte de départ immédiat, Il n'y avait dans ce premier convoi direct aucune régularité; tout se passait, et, jusqu'à un certain point, tout devait se passer au gré des agens responsables.
Aux États-Unis, les départs de chaque train ne sont pas précédés, comme chez nous, d'appels de cloche ou de coups de sifllet, en signe d'avertissement. Les employés crient à haute voix : AU hands abord! quelques secondes après on sonne un coup de cloche, et la locomotive s’ébranle en même temps. C'est ce moment, où le train est déjà en marche, qu'attendent un grand nombre de voyageurs pour monter en voiture, L'usage est devenu à peu près général; c’est probablement en vue de prévenir les accidens que, pendant plus de 150 mètres, la locomotive avance avec une telle lenteur que les retardataires n'ont nulle peine à l'atteindre et à sauter sur une plateforme.
Toutes les irrégularités que j'ai signalées devaient disparaître dans un délai prochain, et je n’en ai parlé que pour en faire ressortir le côté essentiellement américain. En Europe, on n'aurait pas autorisé l'ouverture d'une ligne avant que service et matériel fussent en bon état. De l’autre côté de l'Océan au contraire, on va dès que l'on peut aller, mal d'abord, mieux ensuite, et généralement bien à la fin. Les chemins de fer en voie d'exploitation régulière peuvent, sous tous les rapports, soutenir la comparaison avec ceux de l’ancien monde, et, au point de vue des commodités du voyage, ils leur sont supérieurs.
Dans la journée du 12 mai, nous arrivâmes à Elko; là nous nous séparâmes des mineurs de White-Pine qui depuis Sacramento, avaient voyagé de compagnie avec nous. Je dois leur rendre cette justice, que jusque-là ils s'étaient honnêtement conduits; de temps à autre ils avaient parlé et juré un peu plus haut qu'il n’était nécessaire, mais nul n'avait songé à s’en formaliser. Cependant ils répondaient exactement au portrait qu’on m'en avait fait; on pouvait même, avec un peu d'attention, discerner parmi eux les différens types de la colonie en voie de formation à White-Pine, 11 y avait d'abord des gens tout à fait convenables, capitalistes ou propriétaires de mines, je suppose, qui se rendaient dans le Nevada
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pour y entreprendre ou diriger des affaires; ils formaient un groupe à part; puis venaient les ouvriers, les véritables mineurs, âgés de vingt-cinq à quarante ans au plus, vigoureux, bien découplés, le teint hâlé, les épaules rondes, les mains calleuses, la mise négiigée, mais nullement pauvre ou délabrée, — armés de révolvers et de bowie-knives, Ils, vaient les mouvemens lourds, le parler lent et réfléchi, une manière à eux d'écouter lorsqu'on leur adressait la parole, l'air défiant et résolu à la fois de gens qui ne veulent pas s’en laisser conter. Ge qui était remarquable, c'était leur calme, le calme d'un homme confiant en sa force et en son courage, et qui ne redoute rien. Enfin il y avait les aventuriers, tourbe de gens sans foi ni loi, qui se traînent à la suite des spéculateurs et des ouvriers, des débitans d'eau-de-vie, des joueurs de profession, des colporteurs, des rôdeurs de tout: espèce, en somme une méchante et dangereuse vermine. On les distingue aisément du groupe des mineurs soit à leur mine inquiète ou à leur turbulence, soit à leur politesse de mauvais ton. Ils sont armés comme les mineurs; mais on se méfie instinctivement de leur revolver, placé droit sous la main, de leur bowie- Ænife de la plus belle dimension, tandis que ces mêmes armes entre les mains des mineurs ne semblent être là que pour les protéger contre une agression qu’ils ne craignent pas, mais qu’ils ne provoquent pas non plus, C'est à ce ramas de gens tarés qu'il faut faire remonter la principale, sinon l'unique cause des violences et des crimes qui sont commis dans les nouveaux districts de mines argentifères. Le mineur est un ouvrier dont le travail est excessivement dur, souvent dangereux, et qui gagne son salaire à la sueur de son front. Le milieu dans lequel il vit le rend peu endurant, brutal, enclin aux moyens violens; mais ses instincts sont ceux d’un honnête homme, et la véhémence de son caractère n'éclate que dans la défense de ses droits ou de sa vie. Alors il sait jouer aussi lestement que l'aventurier du bowie-knife. J'avais vu à San-Francisco quelques échantillons de cette arme du far-west qui, tout ouverts, mesuraient plus de 2 pieds de long. Ils étaient exposés à l’étalage d’une boutique de Montgommery-street, sous la narquoise étiquette de cure-dents du Sapin-Blanc (White-Pine toothpicks).
Pendant que j'étais en Californie, les mineurs du district de Grass- Yalley se mirent en grève. Leur principal grief était l'introduction dans les mines d’une nouvelle poudre explosive nommée poudre des géans (giant powder). Les mineurs prétendaient que l'emploi en était dangereux, nuisible à la santé; les propriétaires soutenaient le contraire, affirmant que la véritable raison des récalcitrans n'était autre que la suppression, par l'agent nouveau, d'une somme de travail jusque-là fournie par la main d'œuvre. On ne put s'en-