‹ Le chemin de fer du Pacifique [microforme] (volume 2)Chapitre 4 sur 6 · LE CHEMIN DE FER DE L'UNION. — CHICAGO ET NEW-YORK · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE FER DE L'UNION. — CHICAGO ET NEW-YORK

La ville d'Ogden est située sur la côte septentrionale du Lac-Salé et à une quarantaine de milles de la capitale des mormons; cette station relie le chemin de fer Central à celui de l’Union, à une distance de 742 milles de Sacramento et de 1,030 d'Omaha. Comme il a été dit déjà (1), c’est un des plus anciens siéges du mormonisme. Elle a été fondée, il y a environ seize ans, par un des disciples de Brigham Young, et a pris le nom d’un aventurier qui, après avoir pénétré dans cette région avant l’arrivée des mormons, était parvenu à s’y maintenir au milieu de tribus hostiles d’Indiens. Aujourd'hui la ville compte de 3,500 à 4,000 habitans. Elle est adossée à une muraille naturelle d'environ 2,000 pieds de haut, et dont le sommet était, lors de mon passage, entièrement couvert de neige. Les rues en sont larges, tirées au cordeau et se coupent à angles droits; les maisons n’ont rien de remarquable, mais elles semblent assez bien

(1) Voyez la Revue du 4° novembre et du 1°f décembre 1869.

bâties au point de vue du comfortable moderne, Ogden se trouve au centre d’un district agricole, et les habitans jouissent en apparence d’un grand bien-être. Elle rivalise en ce moment avec Corinne pour attirer à elle le monopole du commerce nouveau et sans doute important que l'ouverture de la ligne äu Pacifique ne peut manquer de créer sur les bords du Lac-Salé. Il n'est pas encore possible d’indiquer laquelle des deux cités l'emportera sur l’autre; si Ogden à l'avantage de former le point même d’embranchement des deux grandes voies ferrées, d’un autre côté les habitans de Corinne paraissent distancer leurs rivaux par l'énergie et l'activité qu'ils puisent dans les institutions libres qui les gouvernent. Le mormonisme est intolérant, despotique, jaloux; c'est au milieu de la république américaine une monstruosité politique et religieuse tout à la fois. Nul doute que l'isolement ne soit pour cette secte une condition essentielle d'existence, nul doute que l'établissement du chemin de fer du Pacifique, qui met en rapport direct le territoire d'Utah avec les grands états de l’est et de l’ouest et qui tend à replacer les habitans sous le droit commun, ne lui ait porté un coup dont elle ne se relèvera pas. Brigham le pressent bien; déjà même on lui prête le Gessein d'abandonner le pays que l'invasion des gentils menace d’infester, et de chercher un dernier refuge dans de nouvelles et inaccessibles solitudes; mais le pére des saints est vieux, il a soixante-dix ans, et l'énergie dont il a fait preuve pendant de longues années commence à lui faire défaut. Des dissensions religieuses ont éclaté au sein même de la cité où naguère il régnait en maître absolu : deux hommes éminens dans leur pays, David et Alexandre Smith, fils de Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, ont commencé à l’attaquer publiquement, lui et son système. Les défections ne sont plus isolées, elles deviennent de plus en plus fréquentes; on prévoit le jour prochain où les membres de la congrégation chrétienne de Salt-Lake-City formeront une minorité imposante que les saints ne pourront plus mépriser et avec laquelle il faudra compter. Ces schismatiques seront d'autant plus à craindre qu ‘ils se sentent appuyés par la majorité des citoyens des États-Unis. Les mormons ne comptent en eflet qu'une faible proportion d’Américains dans leurs rangs. C’est surtout en Angleterre, dans le pays de Galles, en Norvége, en Suède, en Danemark, qu'ils recrutent les plus nombreux et les plus fervens prosélytes. L'antagonisme qui sépare les disciples de Brigham Young et les gentils de l'Amérique a ses racines dans les antipathies de races aussi bien que dans les haines religieuses; ces différences doivent tôt où tard disparaître devant la force d’assimilation et de nivellement, résultat naturel des institutions démocratiques, et la princi-

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pale, sinon l'unique cause de la grandeur politique des États-Unis.

En Amérique, le mormonisme n’a jamais été pris en sérieuse considération. Les hommes d’état qui se sont occupés de cette question, lorsqu'elle s’imposait à l'attention publique, l’ont toujours traitée avec ce dédain superbe que leur inspirait le sentiment de la force de la république. Ge petit mouvement religieux, grandement exagéré en Europe, ne les à jamais inquictés; ils le regardaient avec chagrin et pitié plutôt qu'avec colère, sachant que dans une société fondée sur la morale chrétienne, dans un état qui s'administre au nom de la liberté, un système religieux et politique invoquant les principes de la polygamie et du despotisme ne pouvait pas devenir dangereux. Ces hommes d'état, si prévoyans, si calmes, ne se sont point trompés; le mormonisme s'achemine rapidement vers la décomposition, il déploie en ce moment même une activité plus qu'ordinaire, et ses missionnaires se multiplient, Il ne faut pas voir dans ce redoubiement d'efforts un signe de puissance, et cette secte née d'hier n’en est pas moins fatalement vouée à une ruine proche et certaine. Peut-être quelques milliers de fanatiques donneront-ils au monde le spectacle d’une résistance qu'ils soutiendront jusqu’à la mort; mais il est impossible de concevoir des doutes sur l’issuu de ce combat, prévu et nullement redouté par les Américains.

On s'occupe de construire un embranchement de Salt-Lake-City à Ogden. Aujourd’hui, si l’on veut se rendre dans la ville des saints, il faut prendre la diligence à un endroit appelé Taylor’s-Mill, près d'Ogden; elle conduit le voyageur par une route abominable à la ville décrite et représentée dans tous les ouvrages récens sur le far-rvest américain, Gette cité, qui doit sa fondation à Brigham, n’a cependant rien de bien remarquable, et ne répond, selon moi, que d'une manière très imparfaite à l'idée que l’on s’en fait généralement. Les rues sont larges, bien alignées; mais elles ne sont ni pavées, ni éclairées au gaz, et l'entretien en est encore plus mauvais que celui de la plupart des villes américaines, Aussi la salubrité publique laisse-t-elle beaucoup à désirer, et les enfans y meurent-ils en grand nombre. Il n’est pas difficile d'être présenté au père des saints, Brigham Young. L'étranger fait alors connaissance avec un homme qui paraît ennuyé de la singulière renommée qu'on lui a faite, et qui, après avoir débité d’un air indifférent quelques phrases banales, adresse poliment deux ou trois questions sans autrement se soucier de la réponse qu'il reçoit, s'empresse enfin de reconduire son hôte jusqu'à la porte dès qu'il manifeste la moindre envie de le quitter. Cela s'explique, et l’on ne peut Jui en vouloir. L'homme célèbre a dù grandement souffrir dans son amour-propre de l’avide et indiserète curiosité des touristes; mais, d’un autre côté, quel triste et afligeant spectacle présente dans sa personne

cet ancien spéculateur enrichi, ce trafiquant en religion, que des milliers d'hommes crédules vénèrent comme l’apôtre vivant de l'humanité! Les femmes mormonnes que j'ai eu l'occasion de voir ne m'ont paru se distinguer des Américaines que par leur laideur et par le manque d'élégance dans leur toilette, D’après les voyageurs que j'ai consultés, la beauté féminine serait ce qu’il y a de plus rare parmi ces sectaires.

Dans les environs d'Ogden, le chemin de fer du Pacifique ctait, au mois de mai dernier, en fort mauvais état. Les directeurs de la compagnie promettaient de faire des réformes immédiates, et un grand nombre d'ouvriers étaient occupés aux réparations les plus urgentes; en attendant, le passage des ponts jetés sur les cañons de Weber et d'Echo n’était point sans péril. Beaucoup d’accidens venaient d’avoir lieu sur cette section : des trains avaient déraillé, des ponts avaient été emportés; des débris des wagons mis en pièces, et qu'on n'avait pas même pris la peine d'enlever, signalaient encore le long de la route de récens désastres. Quant aux ponts, ils avaient été rétablis ou réparés tant bien que mal; mais on était fondé à signaler le passage d’un train arrivant sain et sauf à Wasatch comme un événement heureux. Il faut rendre cette justice aux directeurs de l’Union, qu'ils n'avaient point hésité à payer de leurs personnes. L'un ou l'autre d’entre eux se trouvait presque toujours sur la voie, et, debout sur la plate-forme d’un wagon, il examinait attentivement l'effet du passage des trains sur le frèle échafaudage qui servait de pont (1). Notre voyage se fit dans la compagnie du vice-président Durant, qui haussait les épaules d’un air impatienté lorsqu'il entendait les plaintes ou les critiques des voyageurs, et qui avait toujours l’air de dire : « Je voudrais vous voir à ma place; je suis certain que vous n’auriez pas aussi bien fait que moi. » Certes la situation des directeurs de la compagnie n’était pas, à l’époque dont je parle, une sinécure. Leur sollicitude n'était pas seulement mise en éveil par des dangers ou des difficultés de toute sorte, ils avaient aussi à se défendre journellement

(1) Comme prenve de l'état défectueux de la voie, je rappellerai que la commission d'examen, présidée par le général Warren, estimait dans son rapport au gouvernement qu'il faudrait dépenser les sommes suivantes pour mettre les ponts et viaducs de la ligne de l’Union dans des conditions satisfaisantes :

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Travaux de maçonnerie, . , 4, 4 4 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 © + + + 1,400,000

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Construction d’un nouveau pont à Dale-Creek, . , , 4... . .. 500,000

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contre une critique acerbe, malveillante, souvent de mauvaise foi, et qui s'en prenait aussi bien à leur compétence qu'à leur probité. On leur reprochait de n'avoir pas tenu des engagemens solennellement pris, d'avoir abusé de la confiance des actionnaires, de s'être enrichis d’une façon déloyale, et de se moquer, en fin de compte, du public, auquel ils étaient redevables de leur position, J'avais, en traversant l'Amérique, fait collection d'articles de journaux qui exprimaient dans les termes les plus violens les reproches que l’on adressait aux directeurs du chemin de fer. Mon intention était d'étonner le lecteur français par ces intempérances de langage qui, à cette époque, me parurent inouies et montraient l’état de la presse aux États-Unis; mais ces citations n'oflriraient plus maintenant le même intérêt : le journalisme français a subi dans ces derniers six mois une transformation considérable, et il a égalé, sinon dépassé en violence celui de l'Amérique.

Entre Ogden et Wasatch, je dois mentionner la petite station d'Echo. Avant d'y arriver, il faut passer par les Barrières du Diable (Devil's Gate), et cet endroit était, à tort ou à raison, réputé tellement dangereux, que nous étions tous impatiens d'arriver à Echo. La distance entre Ogden et Echo n’est que d’une soixantaine de kilomètres. Il nous fallut près de six heures pour la parcourir. Ce retard était causé et justifié tout ensemble par les précautions à prendre pour la traversée des nombreux ponts sur lesquels on franchit les cuñons de Weber et d’Echo, ainsi que les Barrières du Diable, Le torrent qui court au fond de ces gorges profondes est très rapide; dans le voisinage des barrières, sa vitesse s'accroît encore. Encaissé dans un lit étroit et tortueux, et dont la pente est de 69 pieds sur 120 mètres, entraînant parmi ses eaux d'énormes débris des rochers témoins de sa furie destructive, 1l se rue avec un bruit effroyable contre les murailles de granit qui s'opposent à son passage et qui le repoussent transformé en bouillante écume. Le pont des Barrières du Diable traverse ce rapide à une hauteur de 60 pieds. Il n’est point remarquable par la longueur, et la construction définitive offrira sans aucun doute toutes les garanties désirables de sécurité; mais le pont provisoire sur lequel nous sommes obligés de nous hasarder n’est point d'un aspect rassurant. Il consiste en un assemblage de troncs d’arbres superposés et formant une sorte de viaduc à triple étage auquel on a prétendu donner la solidité nécessaire en reliant entre elles les parties essentielles au moyen d'épais cordages. Je compte quinze ou seize arches, dont la plus large, celle du milieu, mesure de 35 à AO pieds de pilier à pilier. Les pièces de bois qui entrent dans la construction de ce pont, mises bout à bout, atteindraient, me dit-on, une longueur de 42 kilomètres (128,000 pieds anglais), et l’on n'aurait employé que six

jours à l’élever, Cela fait honneur sans doute à l'ingénieur qui a dirigé les travaux, mais je ne vois pas dans ce tour de force une garantie quelconque de sécurité, Nous nous arrêtons à quelques mètres du pont, que tous les passagers examinent avec une sorte de curiosité inquiète, Un de nos compagnons de voyage, ouvrier terrassier de l’Union, qui parait familier avec les usages pratiqués sur cette section, insinue que l'on va nous faire descendre pour traverser le pont à pied. Il n'en est rien pourtant, La locomotive a été détachée du convoi et montée par quelques hommes, parmi lesquels je crois distinguer le vice-président lui-même, elle à lentement franchi le frèle échafaudage; elle rétrograde, elle s'arrête au milieu du pont comme pour en éprouver la force de résistance, puis elle est de nouveau attelée au tender, et bien lentement elle nous entraine sur le passage redouté. Les femmes ferment les yeux, les hommes se groupent sur les plates-formes; le mugissement du torrent devient plus lugubre et plus distinct, mais les voyageurs observent tous un profond silence. Lorsque nous nous trouvons à peu près au milieu du pont, un des ouvriers, assis non loin de moi, s'adresse à haute voix à l’un de ses voisins. — « Eh bien! dit-il avec un accent américain très prononcé, je vous parie à présent 50 dollars contre 10 que notre traversée s'achèvera sans accident, » — Le défi n'est pas accepté; une femme s’écrie que c’est un blasphème, que parler de la sorte c'est tenter la Providence; les hommes sourient, et sur ces entrefaites nous sommes transportés sains et saufs de l’autre côté du précipice. Les ouvriers se mirent à crier bravo! et à battre des mains, comme si l’on venait d'accomplir une action digne d'éloge.

Non loin des Barrières du Diable est un autre endroit également curieux et qui porte le nom de Devils Slide (glissade du diable). Elle est formée par deux longues arêtes de rochers qui descendent en lignes droites et parallèles depuis le sommet jusqu'à la base d'une hante montagne, semblables à deux gigantesques rails de pierre, Près de là, l'on voit l'Arbre de mille milles (Thousand miles Tréé), ainsi nommé parce qu'il s'élève exactement à la distance de 4,000 milles d'Omaha. Après avoir dépassé cette sorte de borne kilométrique, on entre dans le ceñon d'Echo, et bientôt après on atteint la station du même nom. Il était six heures du soir lorsque nous y arrivämes. Nous étions tous à bout de forces, La journée avait été féconde en émotions : nous avions traversé le pays des mormons, vu les villes de Corinne, de Brigham et d'Ogden, franchi les Barrières du Diable et éprouvé dans ce:te occasion plus de sensations que les compagnies de chemins de fer n’en réservent d'ordinaire à leurs voyageurs. Nous avions été incommodés par la chaleur et' joussière non moins que par nos compagnons accidentels, les ouvriers de l’Union, dont j'ai déjà parlé précédemment. À mesure

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que la journée s'était avancée et qu'ils se familiarisaient davantage avec nous, ils étaient devenus de plus en plus tapageurs et désagréables, Un des employés de la ligne nous informa que la voie n'était pas libre, et que nous serions retenus à Echo pendant au moins une heure. Nous profitämes de cet arrêt forcé pour descendre au bord de la rivière et y faire, en même temps que nos ablutions, un semblant de toilette; puis nous remontâmes dans les wagons, désertés par les ouvriers, qui s'étaient précipités dans les auberges d'Echo, et, grâce aux provisions emportées de San-Francisco, nous pümes faire un repas assez satisfaisant.

Il faisait nuit lorsque nous reprimes notre route vers Wasatch. Une nombreuse masse d'ouvriers qui avait attendu le train à Echo avait envahi les voitures. Dans l'impossibilité de trouver place à l'intérieur, beaucoup des derniers arrivans s’installèrent en dehors, sur la toiture même des wagons, La nuit était fraiche, et les gens forcés de voyager en plein air cherchèrent dans le whiskey un supplément de chaleur, On les entendit chanter, rire, se quereller, marcher, courir; je suis encore étonné qu'ils n'aient pas été victimes de leur imprudence, et que tous ces turbulens passagers soient arrivés sans encombre à Wasatch.

Depuis Ogden, on avait ajouté à notre train un wagon de luxe contenant des lits, Nous avions retenu des places dans cette voiture; mais les dames californiennes en compagnie desquelles nous nous trouvions depuis Sacramento, inquiétées par le vacarme des ouvriers de l’Union, ne voulurent point se séparer les unes des autres, et il fut décidé que nous passerions la nuit dans le compartiment ordinaire, où nous pouvions rester tous ensemble, Le chemin entre Echo et Wasatch était en mauvais état; nous continuâmes toutefois d'avancer tant bien que mal. Vers dix heures du soir, la marche du train devint de plus en plus irrégulière : nous allions tantôt vite, tantôt lentement, la locomotive siflait à chaque instant; les conducteurs et serre-freins ne cessaient de traverser les wagons pour donner et exécuter des ordres. Soudain le convoi s'arrêta. Je mis la tête à la portière; il faisait nuit noire, et je ne vis rien. Je me rendis sur la plate-forme pour puiser un renseignement à ma source ordinaire, auprès du serre-frein, À mes questions, il répondit brièvement et d'un air très affairé que nous étions arrivés au Z de Wasatch. Je ne compris pas; mais je vis que le moment était mal choisi pour entrer en conversation avec l'employé, et je me tournai vers un ouvrier placé à côté de moi, qui, en homme au courant de ce qu’il dit, me fournit les explications qu’on va lire.

La station de Wasatch est située sur un plateau élevé. La ligne définitive qui doit y conduire n’est pas encore terminée, et ne le sera que dans quelques mois. Pour ne pas interrompre le trajet di-

rect, on a construit une ligne provisoire où les courbes nécessaires à la voie future sont remplacées par des angles, et qui, de sa forme brisée, ressemblant à la dernière lettre de l'alphabet, a pris le nom de Z. La facon de circuler sur cette voie en zigzag est ingénieuse et, autant que je sache, inusitée autre part qu’en Amérique. Les deux lignes parallèles, le sommet et la base du Z, dépassent la diagonale qui les unit de quelques centaines de mètres; la diagonale, en vue des manœuvres à faire et que j’expliquerai tout à l'heure, s’étend également à une certaine distance au-delà du point de contact avec la base et le sommet. Supposé le train dans la situation où nous étions, c’est-à-dire au pied de la montagne; il lui faudrait accomplir les manœuvres suivantes pour arriver au sommet : la locomotive dépasse le point où la diagonale atteint la ligne de base et s’avance jusqu’à celui où la dernière voiture du train est placée en face de ce même point; un mouvement d’aiguille fait passer le train, la dernière voiture en tête, sur le tracé de la diagonale; la vapeur est alors renversée, et la locomotive, en reculant, pousse le train sur la seconde branche du Z. Au bout de cette branche, on répète la même manœuvre en sens contraire, c’està-dire le train s'arrête lorsque la locomotive se trouve au point de jonction entre la diagonale et le sommet, et un nouveau mouvement d’aiguille place la locomotive sur le plan de cette dernière ligne, au bout de laquelle est la station de Wasatch. En théorie, cela est fort simple. Pour parcourir à l’aide d’une seule locomotive une voie ainsi brisée, il faut que la machine exécute trois manœuvres consécutives : qu’elle marche en avant jusqu'au sommet du premier angle, qu’elle remonte la seconde ligne en reculant, et qu’elle reprenne sa position ordinaire pour suivre la troisième. Afin d’apprécier les difficultés qui s’opposaient à l'exécution pratique de ce problème, il faut se souvenir que la voie ferrée ne traversait pas une plaine; il s'agissait au contraire d'arriver, par une succession de rampes très raides, jusqu’au sommet du plateau,

Nous venions, non sans peine, de parcourir la première ligne du zigzag, base du Z, et il fallait pousser le train vers la ligne du sommet, La première tentative fut tout à fait infructueuse : au milieu du chemin, la locomotive s'arrêta impuissante, Tous les freins furent serrés pour empêcher les wagons de redescendre la pente rapide, et il y eut, autant que les voyageurs pouvaient en jus , ne espèce de consultation entre le mécanicien et ses aides, Nuus revinmes lentement jusqu'au point de départ, La locomotive ayant condensé une forte quantité de vapeur, nous tentâmes une seconde fois l'ascension. Nous partimes grand train, nous franchimes le point où nous avions fait halte; mais bientôt notre marche se ralentit de plus en plus, et à une faible distance du sommet la locomotive s’ar-

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rêta de nouveau épuisée, La même manœuvre fut répétée jusqu’à cinq fois. Nous ne savions plus que penser de ce va-et-vient continuel qui avait absorbé déjà une bonne partie de la nuit. Nous pensions qu’on attendrait le jour, et que pour alléger le t'ain on nous ferait monter la côte à pied; mais le mécanicien, ne perdant pas courage, fit un effort désespéré. Chauffant la machine, comme s’il s'agissait d’une gageure, bien au-delà du degré recommandé par la prudence et l’usage, prenant son élan de l'extrémité de la ligne, il parvint enfin à nous conduire jusqu’au sommet, LA troisième et dernière branche du formidable Z n’offrait pas les mêmes obstacles, et vers deux heures du matin nous étions arrivés à Wasatch.

Malgré les fatigues de la journée, nous n'avions pu fermer les yeux; ce fut à notre grande satisfaction que nous entendimes le chef du train donner à haute voix l’avis qu’on ne se remettrait en route qu’à cinq heures et demie, et qu’il y avait des lits à l'auberge de la station. Il ajouta que ceux d’entre nous qui préféraient rester en wagon ne seraient pas dérangés avant cinq heures, moment de l'ouverture des bureaux pour la délivrance des billets de Wasatch à Omaha, et pour l'enregistrement des bagages. La nuit était noire, et le temps s'était refroidi. Nous nous trouvions sur un plateau d’une élévation considérable. Un vent glacial nous fouetta le visage lorsque nous sortimes de voiture. Les deux côtés de la voie étaient bordées de maisons isolées les unes des autres, et dont la position ne nous était indiquée que par les lumières qui y brillaient. Nous avions présente à la mémoire la détestable réputation des gens de Wasatch, qui rivalisaient avec ceux de Corinne de débauche, de violence et de crimes. Toutes ces maisons que nous n’apercevions que d’une manière confuse devaient être des tripots et des cabarets. Nos compagnons de voyage, les ouvriers de l'Union, représentaient la mauvaise compagnie qui les fréquentait. Nous n'avions nulle envie de passer ia nuit avec leurs semblables dans des maisons isolées, placées en dehors de toute surveillance, et nous préférâmes nous accommoder du peu de bien-être que nous trouv'ons dans Jes wagons.

Cependant il s'mblait écrit que nous n’aurions cette nuit-là aucun repos. À peine installés dans les lits improvisés sur les banquettes, nous recûm:s une forte secousse; le train s'était mis en marche. An bout de quelques minutes, il s'arrêta, puis il revint sur ses pas; il s'ébranla de nouveau, et cette manœuvre se répéta jusqu’au jour à de courts intervalles. Les emp'oyés, harassés de fatigue et d2 fort mauvaise humeur, ne pouvaient ou ne voulaient donner l'explication de cet incessant va-et-vient. Le lendemain, nous apprimes (et j: ne doute pas que ce ne fût la véritab'e raison) que l'on était resté en mouvement pendant toute la nuit par crainte

d’une alerte de la part des ouvriers cantonnés à Wasatch. Ces gens avaient en effet, cinq ou six jours auparavant, tenté un coup de main dont le résultat leur avait été tellement favorable qu'il ne fallait pas grande imagination pour en appréhender le renouvellement. Cet acte de violence nous fut communiqué dans tous ses détails, Un grand nombre d'ouvriers avaient eu à se plaindre de la manière dont leurs comptes étaient réglés var les agens et les entrepreneurs de l’Union; on les payait irrégulièrement, et à l’époque dont je parle de fortes sommes leur étaient dues. À Piedemont, à 38 milles de Wasatch, le mécontentement avait éclaté ouvertement. Les ouvriers, ayant appris le passage du vice-président l'urant. avsient Aétaché du train la voiture dans laquelle il voyageaii. t «nr avoir entouré et fait en quelque sorte prisonnier, ils [ti avaient nettement signifié qu'ils lui joueraient un vilain tour, s’il ne se mettait sans retard en mesure de régler leurs comptes. M. Durant, sachant à qui il avait affaire, avait rédigé une dépêche demandant un envoi immédiat d'argent. L'employé du télégraphe chargé de transmettre la dépêche avait été averti que s’il expédiait un télégramme requérant le secours de la force armée ou dénonçant de façon ou d'autre la conduite des ouvriers, on l’entraînerait dans la montagne pour le fusiller ou pour le pendre. Heureusement pour l'employé et pour le président, on n'avait pas perdu un moment pour envoyer une forte somme d'argent à Piedemont, et les ouvriers, leurs comptes réglés, n'avaient plus mis d'obstacles au départ de M. Durant, Ce fait n'était pas volontiers avoué par les directeurs de l'Union; il! n’est pas permis de douter cependant qu’il ait eu lieu tel que je viens de l'exposer. Il me fut raconié par plusieurs ouvriers, et j'en trouvai plus tard la confirmation dans différens comptes-rendus de récens voyage: sur le chemin du Pacifique.

On prétendait, à tort ou à raison, que les ouvriers de Wasatch, aussi mal payés que ceux de Piedemont, ne cherchaïeni qu'une #5 casion de s'emparer de la personne d’un des directeurs de l’Uniox, et comme nous faisions route en compagnie du président Durant, cette circonstance devint pour nous l'explication la plus plausible des manœuvres qui nous avaient incommodés jusqu’à la pointe du jour. Quoi qu'il en soit, les ouvriers se tinrent tranquilles; on nous fit changer de voitures, et on nous prévint qu’il fallait s'occuper de nos billets et de l'inscription de nos bagages pour Omaha, Nous essuyâmes en cette occasion les mêmes tribulations qi Promontory. Nos malles et nos effets étaient jetés péle-mêle à * 16 de la voie, ce ne fut pas sans peine que chacun de nous parvis: ? réunir les élémens épars de sa propriété.

La route à l'orient de Wasatch est horrihlement triste. On tra-

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verse le pays des Eaux-Amères ( Bitter Creek Country), et durant des heures qui nous parurent bien longues on r’apercoit pas un arbre, une toufle d'herbe; nulle trace de vie animale ou végétale. Dans le lointain, je distinguai des rochers de forme bizarre; ils s’élèvent isolés au milieu d’une vaste plaine de sable, et sans leurs dimensions énormes on les prendrait pour les ruines de quelque ancien château-fort ou pour les débris d'une statue colossale. On les nomme les Monumens des dieux, et les légendes indiennes en attribuent l’origine aux géans qui peuplaient ces régions avant l'apparition de l'homme.

Nous suivons l'ancienne route des émigrans; les ossemens blanchis des buflles, des chevaux, des antilopes, en marquent les jalons. Gà et là un tumulus surmonté d’une croix sert de tombe à quelque pauvre émigrant que les Indiens ou les accablantes fatigues de la route doivent avoir tué. Sur un de ces tombeaux, tout près de la voie, mais loin de toute habitation humaine, je distingue un ruban ou un chiffon noir autour de la croix. Cette lugubre décoration de la mort dans un pays où il n’y a pas de fleurs fait penser au malheureux survivant qui a laissé là un être qui lui était cher. Lorsqu'on songe aux angoisses d’une maladie mortelle sur cette terre inhospitelière, à l'absence ou à l’ineflicacité des secours, on se représente le sombre désespoir du moribond et de ses compagnons d'infortune, et l’on est comme soulagé par la pensée que, grâce aux nouveaux moyens de communication, de pareilles scènes ne pourront plus se renouveler.

Les stations d'Evanston, d'Aspen, Piedemont, Bridger, Carter, Church-Butts et Bryan défilent successivement sous nos yeux. Chacune d'elles offre le même ramas de misérables cabanes où l’on vend des œufs, du jambon et du whiskey, les mêmes groupes d'hommes à l'air froid et déterminé. Dans quelques années, tout cela sans doute sera considérablement changé, quoique les villes et bourgs du pays des Éaux-Amères ne soient point, par suite du caractère stérile de la contrée, appelés probablement à acquérir une grande importance. On fait dès à présent dans quelques-unes de ces stations, notamment à Carter et à Bryan, un commerce assez lucratif avec les mines du pays des Eaux-Douces (Sweet- Water mining Districts), qui se trouve au nord de celui des Eaux-Amères.

Nous traversons un grand nombre de ponts jetés sur des rivières et criques tributaires de la grande Rivière-Verte (Green-River). Le plus considérable de ces ouvrages provisoires est celui sur lequel on passe la Rivière-Verte même, à 119 milles de Wasatch, C'est un pont très long, d'une construction semblable à celle du pont des Barrières du Diable et d’une solidité tout aussi problématique. Ce-

pendant nous franchissons tous ces endroits, réputés dangereux, sans aucun accident, et, puisque chaque jour apporte des améliorations nouvelles, il paraît certain que dans peu de temps on circulera en toute sécurité sur cette partie de la ligne. La station de Green- River n’est pas sans importance. Une population nombreuse d'ouvriers y avait élu son quartier-général durant les travaux du chemin de fer; elle est partie à présent, et les maisons neuves, abandonnées et tombant déjà en ruines, donnent un aspect de décrépitude à cette ville née d'hier; on rencontre d’ailleurs tout le long de la voie de semblables campermens aujourd'hui déserts. Les propriétaires et constructeurs de l’éphémère cité avaient emporté avec eux les portes et fenêtres de leurs demeures de quelques mois pour utiliser ces matériaux dans l'édification d’une nouvelle ville. Les murailles des habitations étaient encore debout, et ces ruines d'un nouveau genre avaient un caractère particulièrement triste, en harmonie du reste avec le sauvage pays des Eaux-Amères.

Avant la tombée du jour, nous arrivâmes au pied des Montagnes- Rocheuses; mais la nuit était venue lorsque nous traversämes le sommet, situé entre les stations de Creston et de Separation, à une altitude de 7,700 pieds. Le chemin de fer n’a eu du reste en cet endroit aucune cifliculté extraordinaire à vaincre. A la station de Rawlings, nous eûmes un souper convenable, et qui nous parut exquis en le comparant aux maigres repas dont, depuis Truckee, nous avions été forcés de nous contenter. Le lendemain matin, à la pointe du jour, après avoir passé devant un grand nombre de stations qui n'existent pour ainsi dire que de nom, nous nous arrêtâmes à Laramie, un des principaux entrepôts de cette ligne. Laramie est à 572 milles d'Omaha et à 391 milles de Wasatch. C’est une petite ciié d'une certaine importance, et qui finira par concentrer dans s2s murs le peu de commerce qui se fait à l’ouest de Cheyenne. La compagnie de l’Union y à construit des ateliers; la main d'œuvre y est fort chère, on n’y travaille qu’à la plus urgente besogne, tell: que la réparation des locomotives et wagons détériorés entre Omaha et Wasatch.

Sur le plateau de Laramie, de même que sur les hauteurs des Montagnes-Rocheuses et des Collines-Noires (Black-ILills), Y'Union a établi des abris coûteux pour protéger la voie contre les neiges qui durant l'hiver tombent en abondance. Ces paraneiges n2 ressemblent point aux remarquables constructions élevées dans la traversée de la Sierra-Nevada, La voie de l'Union n’est pas en cet endroit encaissée comme celle de la compagnie centrale. La plus grande partie du parcours se fait à travers une plaine plus ou moins élevée, On n'avait point à se garantir contre les éboulemens ni contre les

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avalanches. Ce qu'il y avait à craindre, c’étaient les vents qui balaient sans cesse ces plaines immenses, et qui, chassant la neige devant eux, menaçaient d’en obstruer la voie ferrée. Pour parer à ce danger, on a, sur un long espace de terrain et partout où il a semblé nécessaire, bâti de chaque côté de la voie une double rangée de palissades qui ont de 3 pieds 1/2 à 5 pieds de hauteur. Quelquesunes sont en bois, mais la plupart du temps on s’est servi de pierres pour les construire. Elles suivent un tracé parallèle à la voie à une listance d'environ 30 pieds, avec un intervalle d’égale étendue enac la première et la seconde rangée. Tout porte à croire que ces ouvrages ne seront pas d’une protection sufisante. Au dire de quelques hommes du métier, ces palissades, pour être efficaces, devraient avoir une élévation de 12 pieds; mais les frais de construction de quatre murailles (deux de cheue côté de la ligne), sur un parcours d’au moins 50 kilomètres, sont tellement considérables, que la compagnie de l’Union n’a pas encore pris à cet égard de résolution définitive. De même que pour les ponts entre Promontory et Wasatch et dans le pays des Eaux-Amères, elle s’est bornée, pour ces abris-neige, à élever des remparts provisoires. La commission d'examen évalue à 500,000 francs la dépense nécessaire pour protéger la voie contre l'invasion des neiges. Cette somme toutefois paraît encore insuffisante en présence des travaux à exécuter. En Amérique, on ne se préoccupe guère de l'avenir : pourvu que dans le présent tout aille bien ou à peu près, on se déclare volontiers satisfait, Chacun pour soi, c’est la devise régnante. La génération actuelle n’a qu’à se préoccuper de ses besoins réels, les générations futures ne seront pas plus embarrassees que celle d'aujourd'hui pour exécuter ce qui sera indispensable à leurs intérêts, à leur sécurité et à leur bien-être. Le non-souci de l'avenir et de la postérité permet de faire beaucoup pour le présent.

Après avcir quitté Laramie, on franchit à Sherman le plateau des Collines-Noires et le point culminant de la ligne du Pacifique. Avant d'arriver là, le pays, si monotone, devient un peu plus accidenté; mais les difficultés à surmonter ne sont pas graves, et ne peuvent nullement être comparées à celles que les compagnies ont rencontirées dans les montagnes de Wasatch et dans la Sierra-Nevada, Sherman, à 549 milles d'Omaha et A14 milles de Wasatch, à une altitude de 8,124 pieds au-dessus du niveau de la mer, est actuellement la plus haute station de chemin de fer du monde entier. À ce titre seul, elle mérite d’être mentionnée. Il y a un restaurant, quelques bazars et des débits de whiskey. A l'entrée de la station, je remarquai un énorme amas de bouteilles tout à fait en disproportion avec l’exiguité de l’endroit où elles devaient avoir été vidées; mais

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