‹ Le chemin de paradis; contes philosophiquesChapitre 28 sur 33 · REFLEXIONS SUR UN PREMIER LIVRE · texte numérisé non relu

REFLEXIONS SUR UN PREMIER LIVRE

Des amis vigilants m'en ont averti, l'heure avance. Sans ralentir encore, la vie donne son fruit. Voici venir les jours d'automne où, pour cueillir toutes les grappes, il est sage de les compter. Que valent dans ce compte les écrits de jeunesse ? Quel départ raisonnable faire entre ces premiers germes? Si beaucoup avortaient, lesquels ont couru à la vie ?

Une mode d'il y a trente ans voulait que l'on contât des histoires philosophiques. Les « mythes », traduisez les fables, les « mythes » et les « fabliaux » de mon Chemix de Paradis avaient suivi la mode : ils s'étaient appliqués, suivant l'expression d'un de nos aînés les plus fols, à « inscrire un dogme dans un symbole ». Ce n'était pas plus bête qu'autre chose, un peu chinois peut-être. Mais, en fait de dogmes, lequel ? Le symbole de quoi ? On ne nous l'avait guère dit. Nous étions peu nombreux à nous en soucier. L'intérêt de ce petit livre est d'avoir voulu choisir entre les idées.

Cela ne se vit pas nettement. Cela ne se voit plus. Nous allons voir d'où vint le mal et par la faute de quelles graves erreurs. Mais, si importants que soient

les défauts de forme et de fond, je n'empêcherai pas certains jeunes esprits d'en être curieux. A travers ce bouquin devenu rarissime sans avoir disparu des bibliothèques, ils n'ont pas tort de rechercher quelque point de départ de mon pèlerinage, ils ont même chance d'y découvrir une trace du frémissement essentiel devant les énigmes humaines ; mais ces jeunes archéologues n'auront pas moins raison de se méfier ou de s'étonner, et de dire : est-il permis de tant changer !

Changer c'est vivre, oui. Mais, si ces trois cents pages roulent à flots l'outrance et la confusion juvénile, cependant je ne puis refuser de leur rire avec quelque amitié. Je ne me défends pas contre l'intérêt de ces tâtonnements et de ces épreuves. Cela comporte un peu de honte, mais d'embarras aucun. Car enfin l'ancien trouble aboutit à découvrir une direction.

Après vingt-cinq ans, démêlons ce qui fut viable ou ce qui le paraît.

Du point de vue immédiat des premiers rapports de l'auteur avec son public, l'affaire est simple. Rien. La barque fit naufrage au port. Et son constructeur ne peut pas s'en plaindre, l'ayant accompagnée d'une avare bénédiction : si douce que parût l'odeur du papier neuf et de l'encre fraîche sous le glacis d'or vert de la couverture le jour qu'il feuilleta son premier exemplaire, il s'en souvient, les épigraphes seules l'ont contenté.

De ces inscriptions liminaires l'une, la plus belle et très belle, était signée d'un écrivain vivant et qui vivra

toujours : c'est le merveilleux poème dédicatoire de M.Anatole France, don mémorable du génie et de la bonté. Le poète divin des Cerfs, de la Prise de voile et de Leiiconoé n'avait pu se tromper sur la faiblesse de mon coup d'essai, mais n'avait pas été insensible non plus à ce qui traînait par tout le volume d'amour, de piété et de grâces rendues aux idées mères et nourricières des choses :

la Beauté sainte,

L'Harmonie et le chœur des Lois...

— Eh ! quoi, des vers de lui ! Exprès pour vous ! Ces vers !

Ainsi se récria Jules Lemaître quand je lui portai le volume.

A la surprise s'ajoutait un demi reproche fort juste que je démêlai des caresses de la voix d'or.

Ces beaux vers ont été beaucoup cités depuis. Mais pendant fort longtemps mon livre avait pesé sur eux comme une lame de tombeau. Au bout d'un quart de siècle, M. Calmann-Lévy, « éditeur héroïque », croyait bien avoir dans sa cave quelque trois ou quatre cents invendus. Vérification faite, il en restait une vingtaine. L'écoulement avait été si lent que personne n'y avait pris garde.

M. Anatole France n'était pas mon seul répondant. J'en atteste tous les auteurs passés et présents des sentences nombreuses placées en manchette de mes propos. Elles me consolaient de tous les faux pas que m'avaient révélés le feu cru et direct, l'épreuve décisive de la publication. Les moins fortes de ces références sublimes continuaient à m'apparaître justes et propres. J'en admirais de doctes et subtiles, empruntées d'écrivains aussi peu connus qu'Homère ou Platon. Toutes

faisaient entendre plus qu'elles ne disaient. Quel plaisir pour l'auteur de la collection !

Il se piquait aussi d'avoir inventé un procédé de confrontation qu'il estimait capable de réveiller un mort. La Bruyère lui proposant son précieux axiome du « point de perfection dans les arts » comme « de bonté et de maturité dans la nature », mon jeune homme le complétait par les mots suivants qu'il avait tirés de l'Histoire auguste : quem quo anno Sybaritae reppererunt, et perierunt, « la même année qu'ils le trouvèrent », ce bonheur! « les Sybarites ont péri ». Faisons bonne mesure, avouons que pour éclairer une parabole de la félicité limitée et de cet appel naturel que la béatitude du mortel adresse à la Mort, le jeu de la double devise réalisait le rêve, et le rêve instructif. De même, pour mettre face à face la sagesse païenne et l'espoir du chrétien, un autre composé d'antique et de moderne avait été inscrit avec jubilation en tête de La Bonne Mort : « les morts soudaines, suprême félicité de la vie [Pline l'ancien) » ; « de la subite mort, de la mort imprévue, délivrez-nous Seigneur [Litanies des Saints) ». Par sa couleur et sa cadence, le texte latin des deux phrases semble d'ailleurs verser d'assez bonnes ténèbres : « Mortes repentime, suninia vitas félicitas. A subitanea et improvisa morte, libéra nos, Domine... » Mais que dire de leur rencontre ? L'arc électrique dans la nuit. Je me plaisais du moins à me le figurer.

Peut-être que les sermonnaires avaient déjà trouvé des effets de ce genre, mais les fabricants de contes philosophiques ? La réponse, incertaine, ne laissait pas de rendre l'auteur assez faraud. C'est pourquoi son rapprochement de maximes hétérogènes et concordantes lui causait une joie supérieure encore quand il l'utilisait pour associer Tacite à Barrés et pour opposer à l'impatiente anarchie révolutionnaire le juste sentiment des

ordres sociaux qui furent cultivés dans la cité antique et la naissante chrétienté. «Les chefs combattent pour la victoire, les soldats pour les chefs » avait, dit Tacite dans sa Germanie idéale. Si la vie politique exige ordre, autorité, élite, choix, hiérarchie, que dire de la vie du cœur ! Barrés avait donc apporté la réplique rêvée pour notre jeune France de 1890 quand il avait écrit : « C'est « de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser « que souffre le jeune homme moderne ». Les deux sentences sont très bonnes à comparer telles quelles : elles étaient meilleures encore au fronton de mes Serviteurs. Dès lors, que m'importait cet amer désenchantement exhalé par bouffées d'à peu près tout le reste de la brochure : ce qui restait de militant, de polémique et de gnomique à mon petit recueil d'apologues intellectuels et moraux pouvait toujours se réclamer d'autorités solides, d'interprétations judicieuses, de bons textes et de beaux noms ; je n'avais pas humilié la vérité, je ne l'avais pas compromise.

Est-ce cette vertu qui, d'année en année, Unit par attirer un certain nombre de lecteurs et de visiteurs ? Ils étaient venus un par un. De ces curieux amis, je pourrais dire que je les connais à peu près tous de visage ou de nom, mais je n'omettrai pas de nommer parmi eux ce Lorrain magnifique, Pierre Villard, tombé en volontaire à l'ennemi et qui m'a laissé la moitié de sa fortune pour continuer à servir son pays et ses idées comme il le voulait. Lui et d'autres ont cru trouver sur mon Chemin quelque chose qui ne leur semblait point

exister ailleurs. Quoi ? C est ce que j'aurais vu fort mai en ces temps lointains.

Ce qui m'était plutôt sensible, c'était le nombre et la qualité des réminiscences qui, d'un bout à l'autre du livre, le gonflaient et le faisaient vivre. Prises de meilleurs maîtres, élues avec l'enthousiasme impétueux des premières lectures, j'en ressens toujours la fierté. Les écrivains qui mettent leur amour-propre à différer plus qu'à ressembler auront peine à s'en rendre compte ; la commune fureur du quant à soi reste si vive qu'ils m'en feront des quolibets : cependant, quoi qu'ils puissent dire, un esprit jeune mais sincère est plus flatté qu'humilié de retrouver au cours de son chant nouveau-né le son délicieux de la voix de ses maîtres ou de ces aînés adorés qui l'ont introduit et conduit. Je me savais un gré profond d'avoir subi avec tant d'allégresse l'accent de la belle Thaïs alors dans sa fleur, plus fraîche encore qu'aujourd'hui, telle que les contemporains seuls en peuvent parler. Puis, au même degré, les cadences de la nouvelle Bérénice, la fiévreuse, celle d'Aigues-Mortes et d'Arles, écho perpétué du monologue que nous savions par cœur, d'après les u Héroïsmes superflus » des très anciennes Taches d' encre :

« Toujours triste. Amaryllis... »

France et Barrés, Barrés et France, avait-on mieux? Avec notre Graius homo.

r Athénien, Jionneur des Gaules, Moréas,

qui rallumait sur notre sol les beaux feux d'une Poétique inspirée, que vouloir de meilleur que Barrés et que France ?

Dans l'excellent livre qu'il a écrit sur mon œuvre et sur mes idées *, M. Achille Segard a fort bien vu que

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