Charles Maurras et les idées royalistes
l'influence de Barrés est plus apparente sur le second de mes volumes, Anthinea. Me croira-t-il si je l'assure qu'elle est pourtant beaucoup plus forte sur le premier, qu'elle marque à fond ? Sans 1 action barrésienne Le Chemin de Paradis n'eût pas existé, car, après nous avoir tous dégoûtés et délivrés du goncourisme ou du zolisme, Barrés seul pouvait nous conduire à cet espace découvert où chacun devint ce qu'il put.
Je distingue d'ailleurs assez bien maintenant quelle gageure il y avait à vivre k la croisée de deux arts aussi dissemblables. Mais les deux artistes étaient amis. Le plus jeune avait écrit sur le plus ancien. Tous deux relevaient et sauvaient le pays pensant de l'abjection ou de la pauvreté des écoles régnantes. Contre cette littérature d illettrés, tous deux faisaient aimer le génie souverain de la langue et de l'art ; ils honoraient les symboles et les idées, sentaient et discernaient la qualité des âmes. Le nom que l'un s'était choisi lui donnait pour marraine la patrie elle-même. L'autre, en pleine action, la servait. Cependant celui-ci, âme presque sans frein, altière figure de prince, valait précisément par des traits singuliers qui ne pouvaient être qu'à lui : victime de tant de contrefaçons et de pastiches, quelquesuns élevés à la dignité de poncif, il aurait dû décourager jusqu'au genre d'imitation auquel un Pascal et un Saint- Simon peuvent être exposés. Grand écrivain d'humeur, artiste d'amour et de haine, ce profond moraliste français ne disait rien de l'âme qu'il n'eût reconnu par l'épreuve, directement. En lui et en lui seul, il aura procédé à la découverte du monde, de la nature humaine, des lois impersonnelles qui mènent ceci et cela. Rien donc n'est plus précieux que la haute matière dont ses livres sont faits.
Mais c'est de la communauté humaine et du plan général des images du monde que l'auteur de Thaïs aura tiré
le goût, le charme, la mesure et les puissances de son art. La tradition plastique anime l'œuvre entière de M. Anatole France, elle y court et circule comme une belle onde reçue et transformée pour la passer à d'autres, apport toujours mouvant, dépôt fertilisant de trente siècles révolus, qui, au delà du nôtre, répandra le même bienfait.
Le discours d'Anatole France est comparable à l'animal supérieur dont la forme conte l'histoire. Cette phrase ferme et auguste peut résumer notre ascendance littéraire. Nourrie d'Amyot, de Montaigne, elle dérive en ligne plus droite encore de l'ample période sur laquelle l'ancien Balzac emporta les semences des deux antiquités, et je n'oublierai pas dans ses pures génératrices les belles traductions delà grande époque, Perrot d'Ablancourt, Madame Dacier.
C'est alors qu'une phrase française est enfin née : il serait peu discret d'énumérer ceux qui portèrent à la perfection cet organe de la durée et des progrès de notre prose ; de Bossuet jusqu'à Voltaire, mieux vaudra éviter la revue de tous ces beaux noms. Mais le point délicat et l'heure critique apparaissent quand l'enflure et l'empâtement ont gâté jusqu'à l'héritage de Chateaubriand que ne relèvent ni Sainte-Beuve, avec sa limpidité et son naturel, ni même Ernest Renan, avec sa science et tout son génie : trop heureux de ce qu'ils sauvèrent ! Après eux, grâce à eux du reste, un Anatole France a pu retrouver l'armature aérienne et la douce vigueur de l'antique langage, ce bon style nombreux, ce bel ordre vivant, que l'auteur des Origines du Christianisme avait laissé lui-même dissiper ou fléchir. Entouré d'écrivains dont Verlaine disait : « du bois ! du bois ! du bois ! » et de tels autres dont le même eût pu dire : « fumée! fumée! fumée ! », M. Anatole Fi'ance a restauré dans la Parole l'honneur du composé humain,
chair et esprit, fluidité et fermeté, chant subtil et docte semence, tel que l'eussent compris les écrivains de temps meilleurs. Bien qu'il y ait beaucoup à dire sur tant d'acidité morale et d'amertume métaphysique associé aux justes pompes de la raison, et néanmoins sans croire que les sérénités de l'âme se confondent avec la brutale satisfaction
[Elles savent quel goût ont l'amour et la mort)
je ne veux pas traiter à présent des idées, je ne loue qu'une langue, cette chose sacrée aussi. La phrase inerte de Flaubert, dans sa grossière perfection statique, et le flux languissant des frères Goncourt avaient menacé d'appauvrir et de glacer tout : M. Anatole France apparut le gardien, le rénovateur et le prêtre de ce « parler aux douceurs souveraines » que les trois quarts du siècle avaient outragé. Maître léger, profond et pur en qui tout s'harmonise pour s'émouvoir dans la mesure et entr'ouvrir de nouveaux développements à la vie ! S'il subsiste, comme on l'a cru, quelques reflets de lui sur mon vieux petit livre, qu'ils en soient le durable honneur ! Je ne connais aucun plaisir plus délicat que de les rechercher ou de croire que je les trouve, en me demandant : y sont-ils ?
Mais on ne puise pas le reflet d'une belle chose au miroir de l'eau qui s'enfuit. Il nous reste à examiner comment deux ou trois idées solides, deux ou trois
points de départ sérieux qu'on eût dégagés de mon livre, n'ont pu être saisis que trop lentement, et si mal !
Que les parties un peu originales fussent faibles, ainsi le voulait la nature. Que des réflexions d'un sens assez mûr fussent trahies par quelque chose de violent et de forcené comme la jeunesse, mon âge n'y fut pas pour rien. Qu'après avoir écrit le conte du Jour des Grâces en sévère interprète de Némésis, j'eusse incliné successivement à l'outrance des Sybarites et à celle des Stoïciens, n'était-ce pas une convenance de plus ? Tout cela n'eût causé que demi-malheur si je ne sais quel goût informe, mal éclairé, ou dépravé par une volonté trop tendue, n'avait produit de grosses fautes assez peu pardonnables chez un écrivain de près de trente ans.
Le fort de sa disgrâce ne venait que de lui. Certains modèles avaient été suivis à contre-temps, d'autres à contre-sens. Pour n'en citer qu'un et fort beau, la prose de Boccace découverte et comprise avec le même enthousiasme et la même passion que la poésie de Dante m'avait entraîné à négliger des progrès incorporés depuis longtemps aux Lettres françaises. Je m'étais imaginé qu'il y aurait un avantage à reprendre et à soutenir dans un récit quelconque cette rondeur cicéronienne qui égaie le prologue du Décameron. Mais surtout après La Fontaine le grand charme de nos conteurs tient à leur ton de causerie souple et vive. Ils l'ont adopté, ils l'imposent, rien de plus vain que l'idée fixe de timbrer une narration de l'accent oratoire à perpétuité. Cela condamnait l'entreprise, l'échec fut justice et bonheur.
Pareillement, la magie des musiques de la Divine Comédie m'avait troublé le jugement au point de m'emporter à doubler et tripler mes difficultés de lecture. J'avais cru beau et rare d'introduire un sous-entendu incessant comme une broderie continue de mystères qui fit ressembler chaque page à un composé de rébus.
L'effet naturel du système devait aller contre l'objet. En chargeant le lecteur de mille soucis, en l'obsédant du sens caché et sous-jacent, on lui ôtait jusqu'au moyen d'avoir la moindre idée à lui. Et comme, suivant le modèle des vieilles fresques, j'avais pris grand soin de cerner idées et actions d'un trait uniforme, ce dessin dur et plat formait un contraste criant avec la provocation perpétuelle à la réflexion et au rêve. Le lecteur étant mis en cage, on lui disait : évadez-vous ! Il n'y avait pas de public pour cette gageure, notre Hercule gaulois ne l'eût pas soutenue malgré les chaînons d'or qui sortent de sa bouche et traînent le peuple après lui. La curiosité se trouvait d'autant plus meurtrie et lassée qu'elle se voyait refuser les mesures du rythme et les autres prestiges de la poésie. Privé de ce renfort, l'ensemble ne pouvait donner qu'une confuse impression de masse sonore et, quand le lecteur en venait à ces nœuds délicats sur lesquels l'attention se fût rassemblée avec fruit, elle était épuisée, ayant été dissipée tout entière au profit de riens. Jamais ne furent mieux châtiées, on le voit, l'indulgence à soi-même, la dureté à son lecteur. C'est que jamais, non plus, le souverain précepte de l'agrément dulcia sunto ! qui fait la politesse de l'art n'avait été méconnu avec une outrance d'effronterie plus naïve. On n'est pas tout ensemble le solitaire et le harangueur, l'ermite et le citoyen. Il faut choisir, c'est ce qu'on avait oublié. Le passant dont on ne s'était pas occupé se vengea comme il sait le faire, en continuant à passer.
Des morceaux restent bons, à ce que l'on prétend. C'est pourquoi je m'étais tout d'abord demandé s'il serait impossible de tirer de ceci comme un florilège acceptable de feuilles épargnées. J'ai réalisé quelque chose d'autre. Après m'être relu le crayon à la main, en rêvant de faire tomber l'incongru et le saugrenu, l'impudent et surtout le vain, le volume garde son poids.
Oui, la sagesse aurait été de pouvoir lui donner absolument l'aspect d'une de ces ruines artificielles que l'on mettait dans les jardins : vieil Hubert Robert d'apparat, où quelque lierre officieux recouvrirait d'une feuille luxuriante les blessures et les coupures, ces parties masquées ou tombées servant à embellir et à ennoblir ce qui reste. Mais, par une contradiction assez raisonnable, les trop rares endroits où j'ai suivi ce plan me font désirer que le trompe-l'œil n'égare personne. Déçu par l'amitié ou par la bienveillance de sa génération, un adolescent d'aujourd'hui peut avoir plaisir à considérer les débris qui jonchent la place où courut le conte bizarre que j'avais appelé Les Deux Testaments de Simplice : peut-être en sera-t-il induit à se figurer que la chose intacte vaut un regret. Qu'il se console et se rassure, ce n'était rien ; la pauvre donnée primitive mérite à peine les miséricordes muettes de l'oubli.
Qu'elles soient concédées pour l'amour de l'image vive ou des paroles bien scandées que je n'ai pas le cœur de laisser périr tout à fait !
Le nombre, l'équilibre, la composition du volume étant ainsi sabrés, la perte est médiocre si l'auteur l'a pu délivrer d'une multitude d'alFectations grimaçantes.
Elles peuplaient l'ouvrage, les voilà peut-être dehors ; mais leur exil ne suffît pas pour y rétablir ce qui manque, ce que l'auteur jadis a exclu violemment sans vouloir se mettre en peine de calomnies qu'il imprimait toutes vives contre lui-même.
On a vu plus haut dans ma vieille et antique Préface de mai 1894 les cris de guerre répétés, préludant à ceux du récent Belpltégor, contre l'excès de la sentimentalité dans les arts, l'abaissement de l'intelligence virile et l'exaltation méthodique du démon féminin qui est le plus capable de nous efféminer. C'était déjà de quoi se faire lancer bien des généralités agressives :
— Mécanisme, alors ? Rationalisme et intellectualisme tout secs... ? Systématique et scythique carnage des douceurs du mystère et des charmes du sentiment ?
Cependant, non. Dès la première heure, au seuil du livre, mon lecteur du Miracle des Muses était adjuré de faire leur part aux fécondes forces de l'ombre : le plus grand artiste du monde s'y voyait condamné à la dégradation et à la mort pour avoir méconnu leur bienfait certain. — Oui, mais, cela, c'était l'enseignement. C'était la doctrine. Au-dessous, à côté, il y avait l'ouvrage, avec son caractère de rudesse et d'aridité. Il y avait l'auteur, pas rassurant non plus à rencontrer au coin d'un bois. Il y avait ce ton, ce tour, cet accent de dures maximes qui semblaient donner la mesure et la circonférence de la Cité intime, arrêtées de la pointe du soc liturgique et déterminant, pour toujours, soit les créances de la mort soit les droits à la vie. Ni en deçà, ni au-delà ! L'auteur avait tout l'air de vouloir mutiler son monde afin de l'exprimer. Sa profonde amitié ou son amour ardent de la perfection brillante des choses ne pouvait qu'aggraver son cas. La perfection de quoi !' C'est une question éternelle : perfection de chat ou de chien vaudra-t-elle l'imperfection de ce visage humain touché des grâces de la vie ?
Il y a du vrai dans la diatribe : quand notre auteur énuraérait ce qu'il déclarait beau dans l'être ou plausible dans l'univers, il fallait bien sentir que ses thèmes élus se distribuaient en deux groupes, et pas un de plus: ici, les choses ; là, les idées. D'un côté sévissait la fureur d'une sensualité toute nue, de l'autre les calculs de l'esprit déchaîné. Dans l'entredeux béant, de toute évidence, manquaient le profond, le sacré, et le délicat des plaisirs et des affres du sentiment.
— Alors, lui disait-on, où est le domaine de l'homme, et qu'aviez-vous fait de son âme ?
A travers ces interminables chapitres pareillement vautrés dans la philosophie ou dans la volupté, personne trouvait-il quelque lieu de repos où régnât le cœur ? Nouvel aspect sans doute de cette vengeance des Muses... Fi, le monstre ! écrivirent un peu plus tard de profonds censeurs huguenots.
Ce lot de reproches affecte de si fortes apparences de vérité que le pauvre auteur a fini par s'en apercevoir non sans un vif accès du rire intérieur qu'on ne réprime pas. Il lui suffît en effet de se souvenir et de comparer quelques dates. L'heure même où il martelait la prose du Chemin se trouve avoir été la même à laquelle il scandait les petits vers transis de cette Psyché pour laquelle le mot de bêlement n'est pas excessif :
Psyc/ié, vous êtes ma souffrance...
Chère Psyché, i>os yeux qui tremblent... ^
Ces bergeries un peu trop tendres et les rudesses de Criton portent le même millésime. Cette idylle rimée
1. Pour Psyché imprimé à 50 exemplaires chez Champion, en 1912 ; réimprimé chez Bernouard en 1920; paru à la Revue Hebdomadaire de 1891 et 1893.
aura été la sœur jumelle des petits contes qui affectent un goût si féroce et si dur.
Une coïncidence qui laverait l'auteur n'explique pourtant pas le livre. Et même elle remplace une difficulté par une autre. Comment deux arts qui auraient pu se compléter et se polir, n'ont-ils donc pas joué ensemble et concordé ?
Mais ceci est une autre affaire, je m'en suis avisé depuis.
Ceci tient en effet à l'idée fausse et, à distance, assez plaisante que je m'étais formée de la prose et du vers. La prose, par son accent net, me paraissait naturellement préposée à dessiner l'aspect matériel du monde autant qu'à définir les divines idées. Elle correspondait aux sublimités de l'esprit, aux poids, mesure et sollicitations de la chair. Au vers et au vers seul appartenait le privilège d'exprimer, douceur ou angoisse, les arcanes du sentiment. Ce langage du cœur exigeait la musique. Par suite, une prose de pure sentimentalité me semblait trahison et indiscrétion justiciable du ridicule et de l'ironie. Tant que Barrés ajouta un mâle sourire à ses diverses confidences de peine ou de joie, le mécanisme de son art me resta clairement sensible. Après le volume Du Sang, quand la précaution défensive fut supprimée, je me vis dérouté, et le malaise ne se dissipa que très lentement à l'époque d'AMORi et Dolori. En revanche, des vers sans mélodie profonde de tendresse, d'ardeur ou de mélancolie ne me semblaient valoir qu'à titre de mystification et de parodie un peu sacrilège. Une part de Molière m'a longtemps échappé ainsi, et je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour Boileau.
Cette seconde exagération montre le revers de la même faute. A-t-elle été indiquée aux jeunes gens par leurs maîtres de rhétorique ? Il y a un vers trop exclusivement poétique. Je n'en veux pas dire de mal. Je
pense simplement qu'il faudra revenir de sa faveur très exclusive. Poizat l'a dit ; il n'a pas tort, n'est-ce pas, admirable Ponchon ? Et déjà l'on en revient : n'est-ce pas, Lucien Fabre et mallarméen Valéry ? S'il faut distinguer la prose du vers, il ne faut pas outrer leurs différences parce que tous deux gagnent à se tempérer en se pénétrant comme cela demeura curieusement visible chez le Sainte-Beuve adouci et mûri de 1860, rameau dépouillé resté vert. Pour moi, j'aurais mieux fait de laisser vagir dans leurs limbes tant de milliers de rimes qu'il me plut follement d'amener au jour. Sentie plutôt que recueillie, leur confuse musique aurait servi à relâcher une prose gonflée à l'excès dont elle eût réglé la pudeur, modéré les scrupules, assuré le jeu libre, dégagé le bon naturel.
Tous avantages dédaignés pour une différence trop marquée entre les ordres littéraires ! Mais l'aurais-je jamais subie à ce degré si j'en avais eu l'idée nette? Le vrai est qu'elle m'échappa, je vivais l'erreur sans la voir. La réflexion qui en eût établi la faiblesse survint quand le mal était fait.
Le lecteur promené au milieu de mes antiquités saccagées y verra une place vide et nue où je dois marquer un regret. Là florissait, septième du livre, ce conte de La Bonne Mort, le plus vieux du recueil, le moins bien partagé aussi, car depuis dix-sept ans que j'ai perdu mon Frédéric Amouretti, cette petite histoire n'a été comprise d'aucun de mes amis que je sache. Et moi qui
l'avais crue capable d'émouvoir la réflexion, peut-être le rêve, je n'y entends presque plus rien.
Elle essayait une synthèse, dans mon jargon une « harmonie », entre le goût effréné de vivre, emporté aux plus délicieux enchantements du péché, et l'appétit violent de l'éternelle paix, emporté jusqu'au suicide. On a lu les deux épigraphes liminaires amoureusement colligées pour l'entrée de ce cimetière voluptueux : là s'opposait l'esprit de deux ères et de deux mondes, on peut même dire de trois, puisque le Moyen-Age n'en était pas absent ; je m'étais inspiré du vieux thème du Chevalier ayant vendu son âme au diable et gagnant la partie parla grâce de Notre-Dame.
Ma certitude d'être resté dans la tradition, et plutôt en deçà, était si parfaite, que, vers 1892 ou 1893, j'eus la simplicité d'aller proposer la publication de La Bonne Mort au directeur de la Rame des Deux Mondes. C'était M. Brunetière. Il m'eut vite lu. M'ayant fait venir, il manifesta son horreur.
— Votre Iiéros veut aller au ciel ! Et il veut jouir ! Un grand feu à sa joue bistrée, il répéta :
— Jouir !
Ce désir me semblant beaucoup moins condamnable,
— Mais, Monsieur, répondis-je à ce bon compagnon de la noce de Larroumet, tous les hommes veulent jouir.
Avais-je déchaîné une hérésie nouvelle, produit un blasphème inédit ? M. Brunetière était beau à voir, la peau sèche de son corps maigre injectée de bile jaunâtre, exhalant le courroux par les yeux et par les naseaux. Ainsi dut ardre le Dragon qui gardait la Chimère.
Dans ma fuite, qui fut rapide, je me disais que j'avais eu certainement affaire à un nouveau Paphnuce vomi de sa cellule et débordé de son désert. Cependant mon admirable et très cher ami Camille Bellaigue n'est point
abbé d'Antinoé : c'est le vert Passy qui l'abrite, ses yeux bleus et son teint vermeil respirent doucement les exquises bontés de la nature et de l'art ; son noble ascétisme chrétien ne craint pas de fleurir de roses d'Epicure, tant il est éloigné des insanités de Zenon. Eh ! bien ! là-dessus mon Bellaigue partage les violents préjugés de M. Brunetière. Cela a réglé ma conduite et décidé de la fortune de ces petites pages auxquelles un critique savant, M. Albert Thibaudet, vient de décerner cet éloge qu'elles montrent le seul personnage vivant de tout le volume *. Le suffrage est précieux mais un peu relatif. Il n'a pas sauvé ma bluette.
Sans la condamner à la mort sans phrase, car rien n'empêche qu'elle soit retirée pour les bibliophiles, je l'ai retranchée et bannie du volume natal. Puisque chacun la blâme et que nul ne l'a défendue, elle a quelque tort qui m'échappe et ce sera tant pis pour elle. Je ne me soucie pas de subir pour si peu les murmures des promeneurs qui me feront la grâce de circuler entre mes portiques rongés, mes débris de pilastres et ce bon vieux décor planté dans la hâte rêveuse de mon plus jeune temps. Je montre le montrable sans me flatter que les indiscrets soient contents.
Et si quelqu'un me dit :
— Oh ! oh ! votre souci a été d'échapper au reproche des catholiques,
il ne sera pas difficile d'en tomber d'accord aussitôt en me bornant à souhaiter que M. Georges Pioch n'en reçoive aucune attaque d'apoplexie.
Toute ma révision s'est inspirée du souci majeur de ne pas trop déplaire aux gens raisonnables et aux gens de goût. Les catholiques en sont bien. Il est d'ailleurs inévitable qu'il se retrouve par ici plus d'une apparence