‹ Le chemin de paradis; contes philosophiquesChapitre 3 sur 33 · PRÉFACE V · texte numérisé non relu

PRÉFACE V

le mâle amour des idées était près de se réveiller chez plusieurs jeunes hommes de ma génération. Mais fai assez vécu pour me convaincre de l'erreur.

Ils aiment les idées comme de belles mortes. Tant d'hommes se sont fait cuire tout vifs pour elles qu'ils leur trouvent le même genre d'intérêt romanesque qui nous enflamme au nom d'une héroïne telle que la Clélie ou Ninon. Ils y cherchent les personnages essentiels de l'histoire humaine. Les moins aveugles vont, en ce sens, jusqu'à reconnaître combien les idées générales de l'amour, du bonheur, de la mort ou de l'art ont plus d'être et de sens que les opaques réalités qui y correspondent. Mais en connaissez-vous un seul qui se soucie de faire un choix entre ces illustres visions et d'appeler sa dame, sa maîtresse, sa conductrice et l'arbitre de ses chemins celle qui lui parait la plus parfaite, la plus haute et lapins vraie ! Lequel d'entre ces idéalistes nouveaux s'est jamais attaché à poursuivre d'une fine et ardente pointe logique les associations de fantômes, usurpatrices du nom et du rang des Idées ? Cet art de penser est perdu. Les anges Psyché et Pallas qui veillaient toutes deux sur les rêves de notre race les ont abandonnés. Que de tristes paralogismes dans les diverses pauvretés écrites et jouées ce printemps, sous couleur de théâtre philosophique et de dramaturgie néo-platonicienne ? Je n'ai pas besoin de vous rappeler à quel ragoût est mise couramment la parabole de la caverne. Franchement je préfère à ce genre de philosophes les honnêtes barbares qui, sentant leurs cervelles vidées jusqu'à l'os ou bien réduites en liquide et se refusant à l'usage, ont mieux aimé nous prévenir qu'ils suspendaient l'exercice de ces organes.

Mais parlons d'objets plus sérieux. Il n'est point contestable qu'il existe sous te nom de pensée moderne un amas de doctrines si corrompues que leur odeur

Page 1