‹ Le chemin de paradis; contes philosophiquesChapitre 31 sur 33 · V. lédition De Boccard, pp · texte numérisé non relu

V. lédition De Boccard, pp

cette jeune France née des embrassements du Disciple de Paul Bourget et des Réflexions sur le Centenaire du vicomte de Vogué, cet ouvrage, contemporain du vol des « Cigognes » et de la « Crypte » du Sillon, fait une espèce de macule par sa superbe indifférence au problème pratique de la vertu et de la bonté des gens. Ah ! je n'empiétais pas sur le Père ni sur le Prêtre. Pas même sur le médecin ! Mais Henry Bérenger en tira cette conséquence que l'auteur finirait par s'enfermer dans une tour d'ivoire ou dans un « château de lumière ». Edouard Herriot, frais émoulu de Normale, jugeait qu'à la première alerte le même auteur se réfugierait dans « quelque beau mythe ». Grave erreur, en un sens : mon maître France l'avait vu, les lois de la beauté faisaient aussi penser aux lois de la vie, l'ordre de l'esthétique à celui de la politique. Mais, en un autre sens, ces brillants jeunes hommes d'alors, devenus nos anciens ministres, ne se sont pas trompés tout à fait ; leur impression garde un degré de vérité. Il est sûr que ceci différait de leur œuvre et de leur effort. Beaucoup et trop.

Et toutefois, lu de plus près, le petit livre méritera peut-être aussi d'être compté pour quelque frère clandestin de ces belles âmes métaphysiques et pour le secret ami orageux de ces bons animaux moraux. S'il n'est pas M moral », lui, s'il évite un prêche formel ou le conseil direct de faire le bien, il ne va pas au mal non plus et il lui livre même des combats en esprit.

Le bien qu'il veut, c'est celui de l'intelligence, et puis le bien de la cité. Il aspire à deux choses : la conception juste et correcte de l'idée pure et cet avantage commun que les hommes poursuivent quand ils mettent leur vie en société. Bien penser dans la solitude de l'âme, puis, dans la mêlée sociale, réaliser le bien public, ce sont les tendances maîtresses ; elles ne varient guère le long de mon Chemin. Sous toutes ses pierrailles cuites au dur

soleil, dans l'air chaud et par l'âpre brise, on peut sentir germer et même voir pointer, après une critique acerbe de la déraison malfaisante, une volonté politique amie du genre humain.

Amitié virile, un peu rudoyante peut-être ? Amitié chargée de défis, de menaces de châtiments. Bienveillance armée et casquée. L'expérience a confirmé que les doucereux ne sont pas les bons. U y a plus d'humanité pacifique dans le cœur d'un brave soldat ou d'un censeur honnête que chez tous ces professionnels de paix et de bonté qui excitent les gens du hameau à se dévorer et qui ne peuvent se résoudre à laisser un cerveau en paix.

L'inhumanité ne commence pas au sang versé. Elle date du trouble apporté volontairement dans les cœurs. Ce sont de vieilles vérités. Mais pour avoir été sonnées un peu bruyamment dans la rage de la jeunesse, elles n'ont rien perdu à regarder un quart de siècle s'écouler. Elles méritaient même d'être reprises d'un ton plus calme et nourries de i-aisons qu'aggrave et éclaircit tout ce que l'on a vu.

Il n est pas jusqu'à ce culte paradoxal et presque cruel manifesté aux divinités de la Mort qui ne puisse être retenu dans sa substance, comme une énergique réponse à la bacchanale du culte de la Vie. C'est le thème essentiel du fini et du frein. Il ne faut confondre religion de la vie et force de vivre. Quel profond moraliste l'a dit : vous serez jeunes tant que vous aimerez le risque de mort ! Je n'ai pas vécu en momie. J'ai agi, travaillé, tenté

de conseiller ou d'orienter. Peut-être à tort. Et probablement à raison. Non sans succès, non sans effets palpables dans les remous divers de notre génération. Eh ! bien, quand le Père Descoqs, dans le livre indulgent qu'il a bien voulu consacrer à mon œuvre, demande si je souscrirais encore aujourd'hui au quatrain pessimiste et pisithanate de Michel-Ange,

« ... Oh ! ne V éveillez pas...

« Ne pas voir, ne pas sentir lui est grande grâce » '

je retrouve l'ardeur de mes vingt-cinq ans pour répondre avec certitude que oui. Autant il me sembla toujours beau et bon de vouloir vivre en sublimant tout ce qui vit pour une cause digne d'entiers sacrifices, autant je me sens l'âme entière cabrée et mise en garde contre le vain et vide panégyrique de l'action pour l'action, l'éloge indéfendable de l'effort pour l'effort. Seule, l'idée justifie l'être, et sa cause finale juge le mouvement. Mais, frère et digne frère de cet indigne amour de l'amour qui tue l'amour, le goût, d'ailleurs verbal, de la vitalité en soi mérite l'horreur du vivant. C'est une idolâtrie qui brise son idole. Rien au monde qui sente davantage la mort, la mort morte dont parlait le vieil Antoine de Montchrétien, la mort où rien ne germe et d'oîi rien ne sort.

La vie et la mort appartiennent à un cycle de réalités complémentaires que le sophiste oppose, mais que le philosophe, qu'il soit chrétien, qu'il soit païen, associe et compose en vue des biens supérieurs. L'hygiène des personnes s'en accommode puisque la modération et le retranchement fertilisent, de même que la taille développe les sauvageons. Dosée par une autorité bonne et sage, une

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