‹ Le chemin de traverse (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

intelligent, propre atout; cet homme ne m'accordait pas un regard. Son antichambre seule me fut ouverte , parce qu il aimait à savoir que son antichambre était pleine , cet homme ! J'y allais tous les jours , j'attendais tous les jours, implorant une place, de quoi vivre et porter un habit neuf tous les trois ans. Rien! rien pour moi! ils sont tous faits ainsi ces habiles de la restauration. Ils nont tendu la main à aucun homme d'une certaine valeur ; ils n'ont découvert aucune capacité cachée, ils n'ont soutenu aucun mérite ignoré , ils se sont crus assez forts pour se passer du concours des jeunes gens sans naissance et sans fortune , et ces jeunes gens sans naissance et sans fortune les renverseront d un souffle quand le temps sera venu. Eh bien ! cet homme sec et pale , si sourd à la voix de ma misère, quand ma misère était seule et tremblante, cet homme, libertin comme un courtisan d'ancien régime , est accouru à moi aussitôt que j'ai eu ma femme. Je lui demandais à genoux une place dexpéditionnaire ; il s'est jeté à mes pieds pour me faire son égal quand j'ai eu ma femme ; regarde , le voilà accordant les places

et les honneurs à sa passion du moment. Pauvre humanité! Disant cela , Prosper se tordait les mains ; Christophe tenait ses regards baissés à terre sans oser respirer.

— Et celui-là , reprenait Prosper, ce petit jeune homme sautillant , souriant , qui essaie ses jolis doijjts sur le piano ouvert et qui se regarde à toutes les glaces , celui-là , qu aurait-il fait pour moi si je n'avais pas eu ma femme? Tel que vous le voyez, celui-là est un juge ; il fait partie de la loi , c'est lui qui la jette à nous autres, dans la foule. Il m'aurait fait perdre, sans ma femme, tout l'argent que j'ai gagné avec le financier, grâce à ma femme. Ce petit juge, Christophe, regardez-le bien, c'est un misérable qui rédige un jugement aussi brutalement que personne, et qui pouvait me perdre en trois mots. C'est un de mes amis les plus chauds, les plus prononcés , à présent qu'il a parlé à ma femme; cela le met en effet à un si beau degré! faire la cour à une femme qui est aimée à la fois par le grand seigneur et par le financier , ces deux pouvoirs !

— Kt enfin celui-là qui m'a donné In main tout

à riieure avec un air si amical , celui-là , un bon jeune homme, sur ma parole, très-houorable, trèshonoré , très-respecté , très-homme du monde , celui-là, il a aimé ma femme aussi , uniquement parce quMl était mon ami intime. Celui-là m'a couvert d'infamie d'une manière très-naturelle , par amitié tout simplement; et moi , je me suis laissé couvrir d'infamie par celui-là d'une façon très-désintéressée aussi , et sans lui demander en revanche autre chose que son amitié. Aussi il a été fidèle au contrat ; voyez comme il m'aime ! Il m'aime autant que si j'étais son frère : il se battrait en duel pour moi au besoin , car il sait que j'aime à me battre en personne , de même qu'il me prêterait tout son argent , car il sait très-bien que je n'en ai pas besoin. Ainsi donc, Christophe, tu vois comment j'ai acheté mon entrée à la cour par ma femme, ma fortune pécuniaire par ma femme , ma fortune politique par ma femme , mes amitiés privées, par ma femme. N'est-ce pas là, je vous prie , un beau contrat où j'ai joué le rôle d'homme habile et dans lequel les autres ont fait le métier de dupes? N'est-ce pas là un

beau marché? répondez -moi, répondez - moi 1 Christophe était confondu , anéantij le chaste et vertueux souvenir de mademoiselle de Chabriant, et ridée seule qu'elle allait tout savoir , le tira de ce rêve funeste. L'opprobre apparent de Prosper lui fit peur ; il se leva lentement de son siège. — Adieu , dit-il à son ami , adieu Prosper ! Si je n'étais que seul à partager ton opprobre , je te ferais encore ce sacrifice, mais il y a , au ciel et ici-bas , deux êtres qui ne le veulent pas. — Adieu !

Christophe se retirait, en effet , mais Prosper le retint d'une main ferme. ^ — ^Ce n'est pas là ceque

tu m'avais promis , Christophe Je te demande

encore dix minutes ; veux-tu ?

Christophe s'arrêta sans répondre , et il se perdit dans la foule, jetant un coup d'œil très-significatif sur la pendule, qui allait marquer minuit.

Quant à Prosper , après s'être bien assuré que tous les invités à sa fête étaient arrivés, il entra, sans qu'on s'en aperçût, dans l'appartement de sa femme.

Lœtitia était dans son boudoir , assise encore à sa toilette, mais sans y prendre aucune espèce d'inté-

rèt. Pour obéir à Prosper, elle avait mis sa robe critalienne, sa chaîne d'argent, ses longues dentelles noires. Elle était belle ainsi, mais, sous ces habits évaporés du joyeux Midi , sa tristesse ne lui allait pas: il était facile de voir que cette fois l'Italienne mentait à son costume. A peine étaient-ils séparés depuis trois ans, elle et son costume, que déjà ils ne se comprenaient plus. Elle était donc là attendant les nouveaux ordres de Prosper, dans cet état moitié veille, moitié songe, si pénible et si fatigant pour l'ame ; elle était là sans espérer et sans craindre la venue de Prosper.

Prosper entra, — En vérité, dit-il, en la voyant si pâle et si triste , en vérité , notre belle Lœtitia ne se ressemble guère à elle-même. Quoi donc ! je la prie ce matin de s'habiller comme une Italienne, et la voilà ce soir qui ne prend que la robe d'une Italienne , laissant de côté les plus beaux attributs de l'Italie, la joie et le sourire velouté, et l'œil qui brille, et le sein qui bat! Pourquoi donc, ne faire les choses qu'à demi? Pourquoi cet air rêveur dans ces habits de fête? Pourquoi cette tristesse du Nord dans ces tissus du Midi ? pourquoi cela ?

Allons, Lœtitia , mon associée , ma compagne Lœtitia , songez que c'est là ma dernière volonté , songez-y ! Prenez donc un air plus folâtre , madame , profitez davantage de ce pied mignon et de ce bras fait au tour ; votre {jorge me paraît bien couverte aujourd'hui , mignonne. Mais qu'avezvous donc? qu^avez-vous donc? Je le veux! écoutez bien ! il faut que vous paraissiez ce soir telle que je vous ai vue la première fois , folle et vive , et si heureuse de vivre , d'être belle et d'être admirée 1 II faut que vous redeveniez la jeune femme sans ambition, mais non pas sans amour, qui regarde l'avenir comme une fête qui s'apprête. Le voulez-vous bien, Lœtitia?

Et elle , pauvre femme fascinée , se mit sur-lechamp à sourire, sur-le-champ elle se leva folâtre et rieuse; elle laissa son allure de comtesse pour la vive allure d'une Vénitienne un jour de carnaval. — Allons donc , seigneur, dit-elle à Prcsper; allons, ton Italienneest prête. Viens avec moi, mon joyeux jeune homme, viens, viens, viens, viens, ma joie est toute [U'ête; allons donc, la gondole vénitienne, allons, la sérénade vénilieiuie !

allons , la mascarade vénitienne! Allons aux bords du Lido ! Et sa f^aîté était si triste, que Prosper recula d un pas, tant cette gaîté forcée entrait dans ses projets. Cependant, comme je lai dit, toute la société était reunie. Après s'être toisée du haut en bas , la foule qui remplissait le salon de Prosper n'ayant plus rien à se dire , s inquiéta tout d'un coup de ses hôtes. — Où était Prosper? Où était la vicomtesse ? Les femmes de ce temps-là commençaient à aimer Prosper ; car dans la vie dun homme de quelque valeur il se rencontre à coup sûr un instant qu'il faut attendre , avant lequel les femmes ne vous aiment pas encore , après lequel elles ne vous aiment plus. 11 en était donc là , Prosper ; il était à ce moment-là, notre très-aimé et très-fêté Prosper, il avait été distingué par les femmes , les vieilles 1 aimaient parce qu il était beau : les jeunes Taimaient parce qu'il était habile et puissant. Ces dames s'étaient donc bien vite aperçues de l'absence de Prosper, et elles se demandaient entre elles, soit tout haut, soit tout bas, suivant leur âge, où était Prosper.

Les hommes, de leur côté, n'étaient jmère moins

impatients de voir arriver la maîtresse de ces lieux, si remplis de sa beauté.

Lœtitia était si belle, que la mort du jeune homme tué par son mari avait bien pu étoimer tous les amants qui l'entouraient, mais sans en faire reculer un seul. Les hommes s'étaient promis tout bas d'adorer toujours cette femme , seulement ils se promettaient en même temps d'être plus prudents à l'avenir, et de ne pas l'aimer à la face de son mari, puisque son mari ne l'entendait pas ainsi. L'adultère, de sa nature est une lâcheté plus ou moins hardie, et s" il reculait devant Prosper, c'était pour revenir plus tard à pas de loup durant son sommeil. En un mot par les hommes et par les femmes , ce jour-là, M. et madame de Chavigny étaient impatiemment attendus.

Tout à coup un []rand éclat de rire se fit entendre derrière la porte du salon : c'était Lœtitia qui riait. Tout à coup Prosper entra , la tenant par la main, mais d'un air si hautain et si fier, que chacun put se dire et sans savoir comment, que cette pauvre femme était perdue. La surprise fut {grande dans rassemblée. (Ict h<>niMn> parut très-

grand à tous , et cette femme bien misérable. Ce moment-là vengea Prosper de tout ce qu'il avait souffert, et le remit véritablement à sa place. Les rôles changèrent alors entre lui et Lœtitia. Lui, il fut cequ il aurait toujours été si les hommes avaient voulu reconnaître en lui un homme supérieur, rien qu à le voir marcher et sourire ; I autre , elle ne fut plus qu'une femme jolie , moins jolie que cet homme n'était beau. Prosper, sentant que tous les regards et tous les cœurs étaient arrêtés sur lui , et que Testime de tous lui revenait à mesure qu ils perdaient leur admiration pour sa femme , Prosper traversa lentement le salon, montrant Lœtitia telle qu'il Tavait trouvée, pauvre, humiliée, vêtue au hasard, belle au hasard, véritable Italienne, sans passion présente, qui attend l'occasion de se passionner pour quelque chose. C'en était fait , l'association de Prosper avec cette femme était brisée. H fallait voir les femmes à Taspect de Lœtitia ainsi faite! Comme elles étaient humiliées de Tenvie qu'elles lui avaient portée, l'envie, cette admiration suprême de la femme! 11 fallait voir ces hommes, à l'aspect de

Lœtitia ainsi humiliée ! comme ils regrettaient les respects , et les hommages, et les bassesses de tous genres dont ils l'avaient entourée ! De Lœtitia , les regards se portaient sur Prosper; et plus on accablait sa femme de mépris, plus on s'accordait à trouver Prosper digne de sa haute fortune : seulement on le plaignait d'être un époux si malheureux.

Car ces hommes et ces femmes stupides, se rappelant tout à coup le duel d'il y a huit jours , n'allèrent-ils pas se figurer , ô ciel I qu'ils assistaient tout simplement à une scène de jalousie bourgeoise, qu'ils allaient avoir sous les yeux une séparation de corps et de biens , comme dans la rue Saint- Denis ou dans la chaussée d'Antin , et qu'ils n'étaient là que pour assister en masse à un divorce, usurpant à l'avance les bénéfices de la Gazette des trUmnaux? Voilà ce qu'ils s imaginaient tous. Je vous laisse à penser combien ils se seraient amusés de cette scène , si Prosper n'avait pas été protégé contre le ridicule par le sang encore tout chaud dont il s'était couvert dans son dernier duel!

Prosper comprit la pensée de ces gens-là , et son sourire lut <'nq»reiii( diiiir ikuixcIIc anjcrlume.

A cette idée, son mépris augmenta pour tous ces hommes ; il se surprit encore à estimer plus haut qu'il n'estimait toute cette foule, la pauvre femme qu'il traînait à sa suite : elle valait donc mieux qu'il ne pensait, cette pauvre femme, puisque tout ce monde avait trouvé moyen de lui faire jouer un rôle encore plus ignoble que le rôle qu'il lui avait fait jouer , lui Prosper 1 Une fois donc assuré que son a.uditoire était aussi vil qu'il le voulait, Prosper n'hésita plus à briser tout-à-fait son piédestal. — Messieurs , dit-il , madame la vicomtesse de Chavigny , que vous avez déshonorée à plaisir par vos amours , par vos soupçons et par vos hommages , elle et son mari , est morte pour son mari et pour vous, ou plutôt elle n'a jamais existé. Je suis heureux de vous apprendre aujourd'hui qu'il n'y a pas de comtesse Chavigny dans le monde; il n'y a qu'un galant homme, nommé Prosper Chavigny, qui vous a tendu un piège dans lequel vous êtes tombés tous. Messieurs, à la place de madame Chavigny, je vous présente une jeune et belle Italienne de Naples , dont je ne suis pas le mari , qui n'est pas ma femme, et dont je n'ai pas

— 51T — même été Taniant. Quand je vis cette femme pour la première fois, je la trouvai si belle , que je me dis à moi-même : — Si je la puis conduire à Paris parmi toutes ces femmes dune beauté douteuse, parmi tous ces hommes d'une vertu équivoque , dans cet horrible pêle-mêle, quon appelle le monde, ma fortune est faite. Si je puis faire en sorte qu'à l'idée de se faire aimer de cette femme , mes protecteurs, mes amis et mes rivaux du monde, puissent ajouter une idée de déshonneur et de ridicule pour moi , ma fortune est faite. Trouvez-vous que la spéculation ait été bonne , messieurs, et vous, mesdames? Ma pauvre belle Lœtitia, pauvre innocente femme , elle a bien voulu mettre au service de mon ambition sa beauté , ses grâces, son sourire, ses vinjjt ans. Elle s'est laissé prendre la main et le cœur par vous , messieurs, qu'elle méprisait du fond de son ame; elle vous a souri, elle vous a rejyardés, messieurs, elle vous a bien désolées, mesdames. Messieurs et mesdames , si dans cette affaire il faut me respecter . moi Prosper , je ne vois pas pourquoi vous ne la respecteriez pas elle aussi, Lœtitia. Les femmes,

messieurs , font de nous ce que nous voulons qu'elles en fassent. Messieurs , non-seulement , vous devez respecter cette femme , mais encore vous lui devez rendre grâce, à elle qui, se laissant aimer de vous , a pensé non à vous qui n'étiez rien pour elle , mais à moi , son associé et son complice. Par là , vous avez été sauvés de votre ruine! Lœtitiavous eût ruinés, elle m'a fait riche; elle eût fait de vous autant dombres sans nom . elle a fait de moi une puissance ; elle vous eût faits joueurs , elle m'a fait noble. En même temps , Prosper, s^adressant à M. le duc de Chabriant :

— Et vous, monsieur le duc, lui dit-il, vous mon noble protecteur, me pardonnerez-vous bien de n'être pas si déshonoré que vous l'aviez pensé d'abord ? J'avoue peut-être que c'est un mauvais tour de vous avoir fait aimer une femme qui n'était pas ma femme; mais, tenez, avec votre crédit, monseigneur et avec sa beauté, vous trouverez facilement quelqu'un qui lépoust ra à ma place. Ainsi donc, ne m en voulez pas, je vous prie; regardez plutôt, pourvousdistraire, lafigureallongéede tous ces hommes qui nous entourent, voyez comme ils ont

Tair de pauvres dupes ! Ces hommes ont fait comme vous, monseigneur, ils l'ont aimée parce qu'ils l'ont crue ma femme ; ils ont fait pis que vous , monseigneur, ils Tout aimée parce qu'ils l'ontcrue votre maîtresse, parce quils ont rêvé qu'ils déshonoraient un galant homme; et parce qu'ils allaient en môme temps sur les brisées dun grand seigneur. Ils 1 ont aimée, parce qu'ils se sont figuré qu'ils jetaient la honte sur le front de leur protégé et du chagrin dans 1 ame de son protecteur : voilà pourquoi ils ont aimé cette femme! Les voyez-vous, ces gens du monde, comme ils ont peur de la reconnaître à présent notre Lœtilia I à présent qu'elle n'est plus que Lœtitia Laferti , à présent qu'elle nest plus ma femme, et qu'elle n'est plus votre maîtresse! 0 les lâches! ô les lâches! Messieurs, à présent que ma prétendue femme n'est plus madame de Chavigny , à présent que je reprends mon nom à moi tout seul , et que je lui rends son nom à elle , je n'ai plus rien à vous dire , messieurs; allez chercher autre part à déshonorer des femmes légitimes; allez, messieurs. Pour moi , j'ai df^ vous tout ce (jne je voulais , je

— 5âO — me suis mis à la place qui m était due, et si j'ai consenti un instant à passer pour un infâme , tant pis pour vous , mes protecteurs et mes juges , tant pis pour vous , vous m'y avez forcé : vous m'avez forcé à tous vos vices , à 1 hypocrisie , au mensonge, à Tadultère; mon infamie est la vôtre et non pas la mienne ; quelle retombe sur vos fronts !

Ainsi il parla. Il parla avec tant d'indignation et de colère , il fut si grand et si beau à cette heure , que nul n'osa lui répondre , excepté le duc de Chabriant.

Déjà une grande partie de l'assemblée s'était écoulée en silence, et il n'y avait plus dans le salon que quelques honnêtes femmes et quelques hommes d'un âge mûr, que leur position et leur probité mettaient à l'abri des colères de Prosper, lorsque le duc de Chabriant, qui n'avait rien dit encore, s'avançant vers Chavigny, qui tenait encore l.œtitia par la main :

— Monsieur de Chavigny, lui dit-il, je vous ai laissé parler tant que vous avez voulu parler, parce que cela ne nous va guère à nous autres de jouer le drame en public. Maintenant que nous sommes

à peu près seuls et que nous avons justement assez de témoins pour être des gens convenables, laissez-moi vous dire que vous venez de commettre un scandale inutile. D'ailleurs puisque cette belle personne, que nous avons tous crue votre femme , n'est pas votre femme , pourquoi donc la déshonorer ainsi publiquement? et quel si grand mal vous a-t-elle donc fait pour la sacrifier ainsi à votre honneur? Et qui vous a dit, monsieur, que madame était ma maîtresse? Et ne vous croiriez-vous pas forcéde lui faire ici des excuses publiques, comme vous lui avez fait une offense publique, si Ton vous disait que dans la triste position où vous l'avez placée, elle est restée honnête femme maljjrévous? Oui, monsieur, elle est restée une honnête femme, digne de tous les hommages et de tous les respects, parce qu'en effet elle a été exposée par vous h toutes les apparences du vice, et qu'elle n'y a pas succombé ; parce qu'en effet vous l'aviez dressée à l'intrigue, et qu'elle a échappé à l'intrigue; parce qu'en effet une femme moins belle et moins jeune eût été perdue; mais celle-là a été sauvée par sa beauté, sauvée par sa jeunesse, sauvée par votre II. m

ambition même , sauvée par tout ce qui devait la perdre. Et voilà la femme que vous avez perdue de sang-froid, pour acheter des amis puissans ! Et voilà la femme que vous avez voulu me vendre, à moi , pour avoir une protection à la cour! Et voilà la femme que vous laissez là humiliée, déshonorée, perdue, sous prétexte qu'il faut avant tout que votre honneur soit sauvé ! Grand bien vous fasse, monsieur, si c'est ainsi que vous entendez riionneur; nous autres qui ne sommes que des gentilshommes et des hommes du monde , nous ne Tentendons pas ainsi : nous allons tout droit notre chemin, et nous méprisons les détours odieux dont vous tirez tant de 5]loire, messieurs de la noblesse d'hier. Nous ne savons pas nous arranger une probité à notre usage, et nous ignorons le grand art d'être infâmes jusqu à un certain point que nous ne devons pas dépasser. Voilà ce que je vous dis , moi , monsieur Chavigny, sans avoir peur de vos sarcasmes ni de votre épée. — Puis s avançant vers Lœtitia : — Madame , lui dit le duc avec le plus grand respect, j'ai au fond du cœur le plus vif regret d'avoir servi , bien innocemment il est vrai.

à tout le mal qui vous arrive; vous savez, madame, si j'ai toujours été pour vous autre chose qu'un ami tendre et dévoué ; et si une belle personne de votre âfje peut être aimée par un vieillard comme moi, avec plus de tendresse et de respect; nous avons joué le même rôle sans le savoir, vous et moi , madame; vous et moi nous avons servi d'échelons à M. le comte Prosper de Chavigny, qui voulait s'élever. Nous avons joué là un triste rôle , madame. Maintenant que nous sommes dupes l'un et l'autre de ce grand ambitieux, que nous reste-t-il à faire, madame? et surtout que puis-je faire , que voulez-vous que je fasse pour vous, Lœtitia? Evidemment vous ne pouvez pas rester sous la puissance de cet homme qui n'a plus rien à vous demander, j'espère. Ordoimez donc et disposez de moi, votre ami; que ne puis-je vous rendre tout le respect que vous méritez , et toute la considération que ce jeune homme vous a ravie! — Puis, comme il vit qu'on Técoutait avec intérêt, M. de Chabriant, se retournant vers les vieillards qui étaient là : — Messieurs, leur dit-il, on a beaucoup attaqué l'ancien réj'ime, et que

^ 324 — n'a-t-on pas dit de nos mauvaises mœurs? Mais avouons pourtant que dans notre jeunesse nous nous conduisions autrement avec les femmes , et que si nous les déshonorions quelquefois, du moins ce n'était pas ainsi que nous les déshonorions !

Ainsi parla M. de Chabriant; il fit un profond salut à Lœtitia. — Je vais attendre vos ordres, madame, lui dit-il.

Et comme Christophe s'approchait de Prosper: ■ — Christophe, s'écria M. le duc de Chabriant, vous plairait-il de rentrer avec moi à l'hôtel?

Et en un clin d'œil ces vastes salons , si remplis tout à l'heure, furent complètement déserts.

XYIH.

Le leiidenuiiii de celte terrible scène, et avant que la conversation parisienne se fût éveillée pour se saisir de sa proie, Christophe était descendu de très-bonne heure dans le petit jardin de Thôtel Chabriant. Il y avait dans le jardin, sous la charnulle , un certain banc de pierre sur lequel le jeune honnne avait Thabitudc de s'asseoir, et Ifi il con-

templait pendant des heures entières les fenêtres de la chambre de Louise. C était là sa seconde prière de chaque matin. Attendre ainsi le réveil de celle qu'il aimait, attendre que cette fenêtre s'ouvrît pour laisser entrer le jour, le parfum des fleurs, le chant des oiseaux, les rayons du soleil levant; et , qui sait? peut-être les soupirs d'un être aimé , quelle joie ! Puis , quand la fenêtre était ouverte , mademoiselle de Chabriant venait elle-même saluer le jour dans ce simple appareil du matin , qui allait si bien à ses vingt ans. Puis enfin elle descendait elle-même au jardin , et elle tendait sa petite main à Christophe , c était là pour elle et pour lui la demi-heure des confidences intimes, des bons conseils , des légers reproches ; c'était l'heure chérie et redoutée de Christophe , une heure aussi remplie de respect que d'amour.

Christophe raconta donc à mademoiselle de Chabriant les événements de la veille j la lutte acharnée de Prosper avec l'opinion publique; cet éclat furieux ; cette pauvre femme brisée comme une porcelaine fragile ; la réponse de monsieur le duc de Chabriant à Prosper ; et enfin l'abandon

— mi —

complet dans lequel il atait laissé Prosper. — Et notez bien, disait Christophe, que monsieur le duc ne m'a pas permis de lui tendre la main , et qu'il m'a défendu de le revoir, el qu'il me l'a détendu en votre nom^ Louise, et que je ne sais pas encore ce que je dois faire à présent; car, enfin, Prosper Chavigny c'est mon élève, c'est mon frère. Il a brisé son pain avec moi quand je n'avais pas de pain, il m'a aimé quand personne ne m'aimait , Louise, personne; il a été pauvre avec moi, et bien plus, bien plus , c estmoi qui l'ai perdu ce jeune homme, c'est moi, vous dis-je ; c est l'exemple de mon bonheur qui l'a é^aré : il m'a vu entrer dans le monde sous les doux auspices de la plus noble demoiselle de France, et de la plus belle, et il a voulu faire comme moi. Il a vu ce que vous avez fait de moi d^un geste, d'un rej>ard , et il a cru que la première belle femme qu'il trouverait sur sa roule en ferait autant de lui. 11 s'est imaginé qu'il trouverait une Louise quelque part, et que le ciel en avait jeté à pleines mains sur la terre, comme il jette les Heurs du prinlemj)s. Pouvonsnous donc lui en vouloir d'une erreur qui lui a été

si funeste , et n'y a-t-il pas de la cruauté à moi à le laisser seul, sans secours, sans conseil, sans consolation, abandoinié de tous?

— Mon ami , disait mademoiselle de Chabriant à Christophe, je partagetoute votre peine, croyezle , mais mon père a raison. Au point où en sont les choses , vous ne pouvez j)lus voir ce jeune homme. Savez-vous que cet éclat d'hier ressemble beaucoup à une lâcheté , et que cette femme , fùtelle en effet une femme perdue, et je ne le crois pas, M. de Chavigny n'avait pas le droit de la per dre ainsi à son profit. Mais non, M. de Chavigny n'a pas dit vrai : cette femme est trop belle pour n'être pas une honnête femme. Croyez-moi, une femme perdue n'a pas ce sourire , elle n'a pas ce regard, elle n'a pas ce noble front ; cette Lœtitiaest trop belle pour être une infâme. Et puis notez bien que , toute belle qu'elle est , les femmes la respectent , ce qui est un grand témoignage en sa faveur. Ce n'est donc pas M. de Chavigny qu'il faut plaindre , monsieur Christophe, c'est cette femme qu'il a brisée. Cependant je vous permets de les plaindre tousiesdeux, mais non pas de les voir. Il me sem-

ble déjà entendre le bruit qui va s'élever tout d'un coup à propos de ces deux existences ainsi tranchées ; il ne faut pas que vous soyez compromis là-dedans, mon pauvre Christophe. Savez-vous que vous avez besoin de tout votre courage et de toutes vos forces pour le bruit qui vous attend vous-même dans huit jours j mais vous êtes brave, n'est-ce pas?

Disant ces mots , mademoiselle de Chabriant avait dans le regard , dans la voix et dans le geste, je ne sais quoi de moqueur et de solennel.

Christophe jeta sur Louise un de ces longs regards qui vont à Famé des femmes, même les moins prévenues. — Dans huit jours , dit-il ; dans huit jours î 0 Louise ! je ne puis croire à tant de bonheur! Oh! vous avez raison, il me faut un grand courage pour ne pas succomber à ma joie ! Dans huit jours! Eh, qui m eût dit à moi que cette main qui m'a relevé dans la forêt de Fontainebleau, un jour je la tiendrais dans les miennes? Eh , qui m'eût dit que cette jeune femme, qui me conduisait encore chancelant dans les allées de son parc, elle appuierait familièrement son bras sur

mon bras? Eh, qui m'eût dit que cet ange, dont j'osais à peine toucher la robe, et dont le souffle me rendait fou d'amour, je l'appellerais un jour ma femme! Ma femme, vous, Louise! Mademoiselle Louise de Chabriant , ma femme ! Et moi, Christophe, son mari, le mari de Louise! moi Christophe , le frère ignorantin ! rifjnorantin chassé de son village ! le mendiant de la grande route! moi, son mari! Oh! taisez-vous, Louise; je sais ce que vous m'allez dire encore l je sais que vous m'avez défendu ce que vous appelez mon humilité plus que chrétienne! je sais que mademoiselle de Chabriant ne veut pas entendre les adoralions de Christophe. Pardonnez-moi donc , nion bel ange , ma modestie, et ne m'en voulez pas, de grâce, si votre sainte auréole éblouit mes pauvres yeux.

A quoi mademoiselle de Chabriant répondait : — Je vous en prie, mon ami , ne revenez plus sur ces souvenirs. Regardez , non pas ce que vous fûtes autrefois , mais bien ce que vous êtes à présent : vous êtes un homme dont votre pays s'honore; vous avez été reconnu par tous et devant tous , ha-

bile et honnête homme , éloquent et brave , discret et fidèle. Votre probité a fait de vous un gentilhomme, et vous vous êtes rendu si utile que les plus nobles ont dit : Soyez des nôtres! Voilà ce que vous êtes devenu, Christophe; et maintenant que vous avez rendu votre nom honorable et illustre, voici que vous le mettez humblement à mes pieds , et vous ne voulez pas que je Taccepte avec reconnaissance, avec orgueil? Non , non, ne me donnez pas la valeur que je n'ai pas , je vous prie ; ce n'est pas l'homme inconnu que j'épouse, c'est l'homme illustre; ce n'est pas le frère ignorantin, Christophe, c'est le conseiller-d'état. N'est-ce pas là votre nouveau titre, monsieur; et croyez-vous donc que je sois bien à plaindre d être la femme d'un homme que toutes les femmes m'envieront, les plus nobles et les plus belles? Ainsi donc laissons là toute humilité l'un et l'autre, mon ami; ainsi donc, huit jours encore, oubliez pour moi votre ami Prosper de Chavigny; laissez-moi, laissez-moi commander encore huit jours, après ce temps vous serez le maître, et ce sera à mou tour d'obéir. Ainsi se parlaient ces deux jeunes gens. Ils

— 352 -^ étaient Tun et lautre dansée moment de bonheur qui n'est pas le bonheur même, mais qui lui ressemble si fort que toute la vie on le regrette. Ils furent interrompus par l'arrivée et la voix grondeuse de M. de Chabriant.

— Bonjour, ma nièce; bonjour, mon neveu, dit-il à Christophe, oui, mon neveu, car je n'en ai pas d'autres, car il n'y a plus que toi à présent pour porter mon nom et mes armes. Figure-toi , figurez-vous , mesenfans, que mon neveu , M. Ernest est marié, qu'il s'est marié en Angleterre, et qu'il a épousé une danseuse, et que voilà pourtant où finit mon nom; et qu'à présent que ce nom est perdu , je ne sais pas si tu voudras toujours épouser mademoiselle Louise de Chabriant, Christophe?

Cependant que faisait Prosper? 11 n'avait jamais été plus perdu (|u il ne I était alors. H venait de comprendre que le monde s'était retiré de lui pour jamais. Il restait seul, face à lace avec son abandon, avec sa fortune brusquement interrompue, avec cette pauvre femme qu il avait brisée , et qui restait là, injmobile , sans se plaindre, et comme

un débris inerte de sa chute. Prosper était si malheureux qu'il ne s'aperçut même pas que Christophe Tavait quitté sans lui dire adieu , il ne s'aperçut même pas qu'il était seul. H marchait de long en large dans son salon, il marchait tranquillement, sans colère, sans passion, comme un homme distrait qui cherche une idée dont il n'a pas grand besoin , et qui est sur de la trouver tout à riieure. A la fin , n'en pouvant plus, il se jeta dans un fauteuil , et , cachant sa tête dans ses mains , il se prit à pleurer.

Ses larmes coulaient lentement; c'étaient les larmes d'un désespoir profond , c'était une désolation immense. Tombé dans cet abîme dont il ne pouvait sortir, le malheureux s avouait vaincu par le monde, et il pleurait. 11 versait ces dernières larmes si amères , que F espérance humaine tient toujours en réserve dans les yeux de l'homme , et après lesquelles l'homme n'a plus qu'à mourir.

Quand il eut pleuré longtemps , et au momejit où il venait de formuler en lui-même sa volonté dernière, il sentit une petite main qui prenait la sienne, il tourne la tête, et il vit, à ses genoux,

~ 335 — dans loiil le désespoir de sa heaulé , Lœtitia Laferti ! Son œil était plein de larmes, sa main était froide et blanche, sa poitrine était émue, et sur ses blanches épaules flottaient au hasard ses épais cheveux noirs. Elle prit la main de Prosper, et avec un accent de désespoir que nulle parole ne saurait rendre, elle lui dit : — Et moi F

En effet , dans sa douleur, Prosper avait oublié Lœtitia; si complétemeiit oublié qu'il la regarda iVun air hagard , et qu'il fut sur le point de se demander : — Que me veut cette femme F Mais quand la mémoire lui revint, quand il laissa son regard tomber sur cette pauvre femme qu'il avait brisée , et dont les débris étaient à ses pieds sans mouvement ; quand il se rappela tout ce que cette femme avait fait pour lui , et ce qu il avait fait contre elle! quand il compara ie profond dévouement de cette femme à son infâme égoïsme, à lui! il se trouva en effet un monstre, el il se fit peur à lui-même.

Cette femme lui avait livré sa beauté, sa jeunesse, son doux sourire, son doux regard, toute son ame, tout son esprit, tout son cœur, et comment I en avait-il récompensée? Il Tavail indigne-

ment sacrifiée à son ambition misérable ; il l'avait (lésbonorée, mais non pas par amour, la seule excuse qu'on puisse donner à une femme de son déshonneur ; il Tavait rendue aussi malheureuse et aussi à plaindre que Tamour peut rendre une femme malheureuse , mais sans qu il lui eût donné un seul des précieux dédommagements de l'amour. 11 avait acheté cette femme non pas pour lui , mais pour les autres ; et cette femme , qui ne s'était pas livrée, il l'avait traitée comme si elle eût été sa femme légitime , et qu elle l'eût déshonoré à plaisir ; si bien que maintenant sa douleur changeait d'objet. Ce n'était déjà plus le monde qu'il regrettait dans son cœur, il pleurait sur Lœtitia.

— Et moi? disait Lœtitia. Vous auriez vu alors Prosper passer son bras sur le cou de cette femme charmante , et se reprendre à pleurer. Arrivé à un certain gonflement , il faut que le cœur crève tout à fait , ou qu'une larme le soulage. Les larmes de Prosper coulaient de plus belle ; ces larmes retombaient goutte à goutte sur Lœtitia agenouillée. A chaque larme , qui la frappait à Tame , cette pauvre femme semblait renaître ; elle se relevait comme

la Heur sous la rosée. Elle était plus bas que terre tout à riieure , à présent elle est au niveau des genoux de Prosper; elle le regarde à présent face à face et elle s'étonne de le trouver si malheureux! Puis voyant que Prosper pleurait toujours : — Mon ami , lui dit-elle avec ce doux accent italien qu'elle n'avait jamais eu pour lui, qu'avezvous donc, et pourquoi pleurer? quelle si grande douleur est la vôtre, puisque vous voilà arrivé à votre but? N'avez-vous donc pas assez de fortune ou de pouvoir? En ce cas , très-cher, je serais fâchée que vous eussiez dit à votre esclave : Va-fen! Car, à coup sûr, Prosper, j'avais encore à vous donner de la fortune et des honneurs. Je commençais à peine, voyez-vous, et maintenant que je m'étais mêlée au monde, je n'avais plus que des vœux à former. M'avez-vous donc trouvée trop peu intelligente ou trop obéissante à vos ordres absolus , monseigneur? Mais pourtant j'ai fait tout ce que vous m'avez dit de faire. Vous m'avez dit d'être coquette, j'ai été coquette; vous avez ordonné que je fusse belle et parée , j'ai été belle et parée. Vous avez voulu que je fusse aimée des

hommes el les hommes m'ont aimée, non-seulement ceux dont vous avez voulu que je fusse aimée , mais même tous ceux dont nous n'avions nul besoin d'ètreaimés,vousetmoi. Oui, si votreambition n'est pas satisfaite , vous avez eu tort de me dire si tôt : — Va-fen, Lœtitia! J'avais encore de belles ami ées à vos ordres et quelques belles guirlandes de mon printemps à jeter sur le chemin de vos grandeurs. Pourquoi donc pleurez-vous , vous ne m'aviez pas demandé davantage. Vous m'aviez bien dit de me faire aimer des puissants et des riches, mais vous ne m'aviez pas ordonné de les aimer. Pourquoi donc tant de douleur, mon jeune homme? Voulez-vous que nous recommencions encore? Eh bien! retournonsdans le monde, non plus comme votre femme, monsieur , mais simplement comme votre maîtresse. Vous verrez, vous verrez; môme sous ce nouveau titre , j aurai encore du crédit et de la puissance. Les femmes me chasseront de leur présence , il est vrai , mais les hommes ne m'en rechercheront, que plus empressés. Voulez-vous donc que je sois votre maîtresse comme j'ai été votre femme et aux mêmes conditions, le voulez-vous?

Et voyant que cette grande douleur de Prosper ne cédait pas. — Au moins, dit-elle, ètes-vous assez vengé? Avez-vous assez puni ce monde que vous vouliez punir? Lui avez-vous assez démontré qu'il s était trompé en me prenant pour votre femme , en me prenant pour une honnête femme? Allons^ Prosper, soyez juste, votre vengeance a été bien complète ; le monde n"a plus rien à vous demander de ce côté-là, il doit être bien content; et quant à moi , qui suis perdue, que vous importe? Qui suis-je et que suis-je , en effet , pour être comptée dans ces grands intérêts de bonne ou de mauvaise renommée? Je suis une pauvre femme perdue, destinée à être perdue. J ai accompli, jusqu'à la fin , le rôle que vous m'aviez destiné; je Tai joué aussi chastement, n'est-ce pas, et aussi honnêtement qu'il m a été possible? Maintenant que notre drame est joué , que nous reste-t-il à faire? A nous retirer chacun de notre côté et à nous dire adieu ! Adieu donc, Prosper, adieu donc; votre moitié prend congé do vous , non sans regrets et sans larmes! Adieu, mon ;iini , (jiicllc que soit voti'c

duite envers moi, je -vous dis adieu sans haine, ou plutôt je vous remercie , vous qui pendant si long-temps m'avez permis de porter votre nom ; vous qui pendant trois ans m'avez appelée votre femme ; vous qui m'avez entourée de tant de soins, de tant d'amitié, de tant de prévenances, de tant d'amour ; adieu donc! Grâce à vous j'ai connu les honneurs et la gloire de ce qu'on appelle le monde. Grâce à vous , j^ai été la reine des salons , comme une grande dame; grâce à vous j'ai eu mon influence politique et j'ai entendu murmurer les secrets d'état à mes oreilles; grâce à vous j'ai été un instant à la cour et le roi m'a saluée en disant : Comme elle est belle! J'ai eu toutes les vanités du monde parisien, grâce à vous. Eh bien, tout cela je vous le rends sans le regretter , monsieur ; tout cela je vous l'abandonne avec joie et je vous remercie de me l'avoir arraché avec tant de scandale. Oui, la fortune; oui , les honneurs; oui, le pouvoir; oui^ l'admiration du roi; oui, toutes ces choses si chères à la foule, ne valent pas un sourire de mon Italie! Adieu donc ; noussom-

mes quittes vous et moi; adieu, Prosper ; mais, avant de nous quitter , donnez-moi votre main pour la première et la dernière fois.

Ainsi parla cette femme, et, à chaque parole qu'elle disait, Prosper étonné se demandait si c'était bien elle, en effet, si c'était bien Lœtitia qui lui parlait? Tant d'éloquence ! tant de sang-froid ! tant de dévouement dans cette femme! Une si belle âme dans un si noble corps! Et voilà pourtant la femmequi lui avait appartenu etqu il avait sacrifiée à son ambition ! et voilà la femme qu'il venait de déshonorer tout à l'heure au profit de son honneur! Et voilà le cœur qu'il avait brisé! Et voilà la beauté qu il avait abritée sous son toit, pendant trois ans , sans jamais la voir, sans jamais l'entendre, sans jamais la regarder autrement que comme l'oiseleur regarde son filet! Faut-il vous le dire? c'était vraiment pour la première fois que ce malheureux voyait Lœtitia; pour la première fois il l'entendait parler.

Mais comme alors il la vit belle! Mais comme il trouva que sa parole était éloquente! Et comme il se disait que le bonheur oui été pour lui auprès de

cette femme et que la gloire eût été pour lui auprès de celte femme et que nulle force humaine ne lui eût résisté s'il avait eu vraiment à lui cette femme à son bras , cette perfection de Tame et du corps ! Et même, il vint à penser qu'il ne pouvait pas savoir quel trésor eût été cette femme , si elle eût été entourée d'un honneur véritable , et pensant à ce qu'il venait de perdre encore , il était prêt à en devenir fou de douleur!

Il y eut un cruel moment de silence entre Loetitia et Prosper, celui-ci en profita pour détourner les yeux de tout ce qu'il perdait encore et pour se donner un peu de courage.

— Adieu donc, dit-il à Lœtitia , adieu, madame; mais avant de nous séparer pour jamais ne faut-i! pas bien que nous réglions nos comptes? Vous êtes mon associée , il faut que nous partagions ensemble cette fortune que nous avons gagnée ensemble : or, notre fortune se compose d'une maison, à Paris, dans la rue de la Paix et d'une ferme que j'ai achetée non loin de mon village d'Ampuy et sur les bords du Rhône; choisissez la maison ou la ferme ; elles composent

à peu près la même fortune ; j'imagine cependant que vous prendrez la maison de Paris, votre beauté et votre esprit vous ont lait recevoir Parisienne , et même je vous rendrai grâces de me laisser ma ferme là-bas , où j'espère ne pas vivre long-temps. Adieu donc, comme vous dites, belle et chère Lœtitial adieu! Vous avez été la compagne fidèle et dévouée de mon ambition, vous ne serez pas la compagne malheureuse de mon repentir, adieu ! Vous êtes femme , vous êtes jeune , vous êtes belle , le monde vous aura pardonnée bien vite et demain vous aurez recouvré toute votre puissance, si vous voulez.

Ici Lœtitia relevant fièrement la tête : — Ecoutez-moi, dit-elle, écoutez-moi , Prosper, ceci est ma dernière volonté; mais cette volonté est arrêtée irrévocablement, là, dans ma tête, là, dans mon cœur! De votre fortune, présente et avenir, je ne \cux rien, pas un morceau de terre, pas une obole; je ne yeux pas me vendre à vous, pas plus que je ne me suis donnée aux autres; je ne vous demande qu'une chose , c'est de me faire reconduire où vous m avez prise, sous le petit coin du

ciel bleu italien ou je vivais heureuse et libre; voilà tout ce que je veux de vous , je ne vous demande pas même de m'accompagner, à quoi bon? vous n'avez plus rien à gagner avec moi ! Voilà ma volonté. Quant à avoir jamais été votre associée, vous savez que la chose n était pas possible, nous n'eussions consenti à cette association funeste, ni vous ni moi. Car maintenant si je prenais la moitié de votre fortune, il vous faudrait prendre la moitié de Tinfamie dont vous m'avez couverte ; gardez donc votre part tout entière , comme je garde la mienne, monsieur! Grâce à vous, je n'emporte d'ici l'estime de personne, au moins emporterai-je la vôtre, malgré vous. Voilà toute la fortune que je vous demande , voilà tout ce que je veux de vous. Et maintenant adieu, adieu pour la dernière fois!

— Mais où allez-vous de ce pas , lui ditProsper, chère Lœtitia , où allez-vous?

Elle se retourna vers Prosper, et dun son de voix qui allait à l'ame : — Je retourne en Italie, lui dit-elle, dans le pays où l'amour appelle l'amour; dans le pays où la belle femme, qui sent

battre son cœur, n'est pas employée à servir d appât aux mauvaises passions des hommes ; je vais dans le pays où les femmes , qui n'ont plus à donner que leur jeunesse , leur âme et leur beauté, ne sont pas chassées comme des chevaux de rebut. Adieu donc! Et elle rentra dans ses appartements; sa porte se referma à clef sur Prosper, si bien que Prosper n'entendit pas Lœtitia se mettre à genoux, et prier et pleurer.

Le lendemain de ce jour ialal, Prosper, qui avait peu dormi , s'aperçut à son réveil qu'il était retombé pour jamais dans la solitude et Tabandon. Déjà ses flatteurs de chaque matin , parasites quotidiens de son déjeuner, manquaient à leur visite de chaque jour. Sa porte, ordinairement si bruyante, était silencieuse et muette. Il lui parais-

sait même que son valet de chamhre était moins empressé et que ses journaux arrivaient plus tard que dliabitude. Autour de lui tout faisait silence, même les petits oiseaux du jardin. La porte de Lœlitia était fermée, fermée comme une porte qui ne doit pas se rouvrir. Lœtitia , son doux visage, son œil si noir et si tendre, étaient toujours devant les yeux de Prosper. Lœtitia! Il entendait toujours cet accent mélodieux à ses oreilles et ces nobles paroles dans son cœur. Elle aussi elle Pavait abandonné comme fait la fortune! 11 était donc seul , tout seul ; une seule chaise était à sa table et sur sa table il n'y avait qu'une porcelaine pour le thé. 11 était seul j. plus de devoirs à remplir, plus de solliciteurs à entendre, plus de travail , plus d'ordres à donner ou à recevoir ; il était sur, en lui-même, que s'il allait à son ministère son propre bureau lui serait fermé, et que s'il allait à la Bourse , on refuserait de lui dire l'avantjdernier marché de la journée, même pour le voler; et que s'il voulait entrer aux Tuileries, Thuissier de service lui demanderait son nom ; et que s'il allait à l'hôtel de Chabriant demander son ami

— ôA9 — Christophe, on lui répondrait que M. Cliristophe n'y est pas. Qui sait même si à présent ses clievaux voudront le conduire et ses chiens le reconnaître? Il est plus qu'un homme ruiné, il est un homme chassé du monde. L'homme ruiné refait sa fortune; l'homme chassé du monde nV rentre jamais. Comment briser ce triple airain? Comment franchir ce fossé rempli? Il parcourait ainsi toute se maison et il se disait que dans ses salons si vastes et si riches, les femmes ne voudraient plus venir s'entendre dire qu'elles sont belles ; que sur ces tableaux des grands maîtres, personne ne viendrait plus jeter un regard d'enthousiasme; qu'à cette table bien servie, nul no voudrait s'asseoir et que désormais son vin de Bordeaux pouvait v eillir encore, ce vin-là ne remplirait plus que son verre isolé, sans qu'une voix répondit à ses toast! Hélas ! ces lambris dorés pour le monde , ces bronzes disposés pour faire envie, ces porcelaines fragiles, merveilles de l'Orient; ces meubles enlevés à prix d'or aux anciennes demeures royales, tout cela est mort et vide, et sans écho. Ses tapis ne seront pins foulés par les pas léners de oello jeunesse fo-

lâtre; ces glaces ne refléteront plus que le visage pâle et ennuyé du maître de la maison ; plus de fêtes, plus de joie, plus de banquets, plusde fleurs, plus de femmes , plus d'ambition , plus de murmures, plus rien de sa vie d'autrefois, car le monde a marqué cette maison et son maître de son doigt de fer.

Il se promenait de long en large dans ses appartements déserts , comme Tombre de Banco.

Et de temps à autre , il s'arrêtait répétant tout bas ce nom chéri : Lœtitia ! Lœtitia ! Lœtitia , sa compagne inconnue, sa maîtresse dont il n'avait jamais touché la main , sa femme devant les hommes , une étrangère dans sa maison. Et quel vide immense lui causait Tabsence de cette femme qu'il avait comptée pour si peu dans sa vie ! Mais Lœtitia restait chez elle immobile , silencieuse ; et de temps à autre , Prosper se disait en lui-même : — Si elle était partie! Et cette question lui faisait peur.

Quelquefois il pensait que peut-être les femmes seraient moins sévères pour lui que les hommes ; du moins quelques femmes qu'il avait aimées, et

qui s'étaient ïaissé aimer par lui , jeune , riche et beau comme il était. Il récapitulait en lui-même les femmes qui Tavaient le plus aimé. Celle-ci avait voulu quitter pour lui son père et sa mère, demandant à être sa maîtresse cachée dans un faubourg ; cette autre avait voulu abandonner son mari qui Taimait et ainsi s'exposer à toutes les horribles chances d'une faute que ne pardonne pas le monde : celle-là lui écrivait nuit et jour des lettres pleines de passion et d'amour; mais après cet éclat si étrange les femmes l'avaient abandonné comme les hommes ; lesfemmes, jedis les plus jeunes et les moins habiles , les pauvres femmes qui n'obéissent qu'à leur cœur et qui n'ont pas encore assez vécu pour entrer dans tous les calculs et dans tous les hasards de la passion , consentent bien à se perdre pour un homme , à se perdre toutà-fait et pour toujours et même pour le jour où elles cesseront d'aimer cet homme ; mais il ne faut pas que cet homme soit déshonoré. 11 peut être pauvre , malheureux , sans talent , sans esprit, sans cœur, sans beauté, sans jeunesse, mais il no faut pas qu'il soit sans honneur ; aussi ton-

— 553> — les ces femmes qui aimaient tant ce beau Prosper et qui la veille encore lui faisaient tant de serments de fidélité et d'amour, apprenant cette faute publique , oublièrent-elles à Tinstant même jusqu'au nom de ce jeune homme tant aimé. 11 était donc seul , tout seul encore de ce côté-là et dans le plus complet abandon.

Et ce qui lui fit paraître cet abandon encore plus triste, c'est que pendant qu'il était seul et que personne ne lui tendait une main amie, il vit accourir chez Lœtilia , chez sa femme, la ville et la cour. Les femmes n"y venaient pas, il est vrai , mais en revanche les hommes accouraient enfouie. Ils étaient si heureux de la savoir libre et de pouvoir 1 aimer sans danger! Ils mettaient tant d'empressement à obtenir ,un regard de cette femme qui avait trouvé le moyen de sortir sans reproche de cette épreuve difficile et de se passer du mariage pour être une honnête femme aux yeux du monde ! Ils étaient si empressés à venir offrir à Lœtitia Laferti : celui-ci son bras , celui-là sa fortune , cet autre son courage, cet autre son crédit! Et même, dans ce dévouement, il y avait quelque chose de si

hardi et de si imprévu qu on pouvait croire ù sa sincérité. Mais Lœtitia ne recevait personne. En vain sa porte était assiéfjée par les plus beaux el par les plus jeunes , elle ne l'ouvrit à personne, pas même à M. le duc de Chabriant.

Vous pensez si ce résultat inquiéta Prosper et s'il se vit trompé dans ses calculs. En effet , rien ne lui avait réussi comme il lavait espéré. Il voulait en dénonçant Lœtitia à l'opinion publique, se réhabiliter dans l'opinion publique et l'opinion publique, un instant surprise par tant de hardiesse, s'était tout d'un coup tournée contre lui. Il espérait que le monde, apprenant que Lœtitia n'était pas sa femme, s'éloignerait de Lœtitia et viendrait à lui en toute hâte et que plus d'une femme se dirait en le voyant libre : — C'est une belle fortune à faire et un beau nom à porter ! Vain espoir ! Le monde qui ncst pas toujours injuste, quinest injuste que pour les gens heureux, se retira de cet homme cruel et porta sa pitié sur cette pauvre femme indignement brisée. On laissa Prosper tout seul dans son triomphe; on entoura Lœtitia dans sa défaite. Lui . il iio fui plus aux yeux du Ji. i;i

— o:>4 — monde qu'un ambitieux misérable et tremblant qui avait sacrifié à son ambition la plus belle personne de ce temps; elle, elle descendit où plutôt elle s'éleva tout à coup au rang de victime. Lui , il neut plus que sa fortune; mais elle, elle conserva ses charmes et sa beauté. Lui , il n'eut plus pour lui ni les hommes, ni les femmes ; mais elle, elle eut pour elle les plus honnêtes gens, elle eut rintérét des honnêtes femmes , elle eut les respects des autres femmes qui ne comprenaient ni sa probité, ni son dévouement. Ainsi Prosper était abîmé dans toutes sortes de regrets, de désespoirs et de terreurs.

Alors il en vient à être jaloux de Lœtitia ; jaloux de l'intérêt qui l'entourait, jaloux de l'estime qui l'avait suivie dans sa retraite , jaloux de tous les hommes qui venaient lui rendre leurs devoirs comme au temps de sa fortune et qui déposaient humblement leur nom chez son portier. Surtout ce qui lui brisait le cœur, celait le duc de Chabriant qui se posait hautement comme l'appui et le défenseur de l'étrangère et qui maintenant se regardait comme son appui naturel. Oli ! alors e'é-

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