‹ Le chemin de traverse (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

seule. Cela rétonnait de surprendre celte femme dans une attitude qui n'était ni de Torgueil , ni de Tamour, ni de Tambition, ni du plaisir.

Mais elle, la profane Italienne, combien elle fut étonnée à son tour quand elle vit dans sa chambre, à ses côtés et dans Tintimité du matin , Prosper de Chavigny lui-même ! Elle poussa un long cri d'effroi que je ne saurais vous rendre : on eût dit une jeune fille de seize ans , qui n'a pas quitté l'aile de sa mère et qui est surprise à minuit par un homme inconnu et audacieux. C'était là un étrange effroi , l'effroi de cette femme en apparence si facile et si abandonnée! Ce cri de terreur alla frapper l'âme de Prosper, et il parla à l'Italienne avec plus de respect qu'il ne lui en avait jamais montré, tête-àtête.

— Je vous demande pardon, madame , de venir ainsi vous surprendre chez vous; mais j'ai une faveur à vous demander , et j'ai été bien aise de choisir le moment où vous étiez seule pour vous parler.

A ces mots, l'Italienne quitta son air effrayé; elle descendit du haut de sa méditation de tout

à 1 heure, elle redevint tout-à-fait 1 Italienne au sourire moqueur , au regard insolent. Ce regard et ce sourire étaient la seule supériorité qu'elle eût conservée sur Prosper , depuis que Prospein'avait plus un besoin aussi immédiat de son secours.

— Monsieur , dit-elle à Prosper , quel est le nouveau projet qui vous pousse? Il faut que ce soit un projet d une haute importance , pour que vous veniez me voir si matin dans ma chambre? Quand j'ai été malade , c'est une faveur qui m'eiit soulagée et que vous m'avez obstinément refusée : à vrai dire , monsieur , votre visite m'étonne , et je cherche en vain à en comprendre le sens caché. Quel besoin avez-vous donc encore de moi , grand Dieu ! je vous croyais tout-à-fait au comble de vos prospérités. A quelle nouvelle faveur aspirez-vous , monsieur? Quel est l'homme, quelle est la puissance du jour qu'il me faut séduire encore? N'ètesvous donc pas las de tant de prostitutions de tous genres? N avez-vous pas assez d'honneurs? C'est une grande pitié pour moi, mais c'est une grande honte pour vous, monsieur!

Prosper , qui n'était pas accoutumé à ce langage , devint pâle , d'une pâleur mortelle; son œil s'enflamma , et il voulut donner à son regard toute la fascination puissante au moyen de laquelle il avait dompté cette femme jusqu'à la forcer de mettre du calcul dans ses grâces et de l'art dans sa passion. Mais cette fois le regard de Prosper fut sans force et sans puissance ; il voulut parler , l'Italienne lui imposa silence, et se levant de la chaise longue sur laquelle elle était couchée , elle bondit dans la chambre comme une jeune lionne , renversant les meubles sur son passage , brisant les porcelaines et les flacons de sa toilette. Elle était bondissante, elle était échevelée , elle était toute nue, elle était superbe!

— Monsieur, monsieur, disait-elle, pas un mot de plus, je ne veux pas vous entendre, c'est assez d'infamies comme cela , monsieur ; je suis lasse de ce triste métier d'esclave auquel vous m'avez condamnée , je n'en veux plus. Je ne veux plus de ces regards et de ces mépris menteurs que vous avez exigés de moi , je ne veux plus de ces calculs de boudoir , je ne veux plus être ce que j'ai été

jusqu'ici , la très-humble servante de votre infamie. Loin de moi, monsieur! je ne veux plus être votre femme , la vicomtesse ; je veux redevenir ce que j'étais, Lœtitia, l'Italienne , il est vrai, mais enfin Tltalienne heureuse à ses heures , maîtresse de sa tristesse et de sa joie , de sa haine et de sa colère, de ses larmes et de ses sourires. Je ne veux plus être la récompense promise à tous vos désirs , le but proposé à tous vos protecteurs , la pomme d'or jetée sur votre chemin, pour qu'en se baissant vos rivaux vous laissent gagner le prix de la course.

Non pas! non pas! il n'en sera pas ainsi : je n'ai plus un regard pour vous servir , je n'ai plus un seul sourire à vos ordres; ce serait le roi luimême qu'il faudrait vous séduire : le roi lui-même demain vous ferait duc et pair à condition de me baiser la main, le roi n'aurait pas ma main, j'aimerais mieux la brûler dans la fournaise, moi, moi-môme, la Lœlilia si soumise, si dé' vouée, la Lœtitia qu'on appelle en tout lieu la Lœtitia du duc de Chabriant!

Elle bondissait, elle se tordait les mains, elle

se regardait dans la glace , puis elle s^ écriait de nouveau :

— Oh! oui. je suis bien vile d^avoir pris sur moi toutes ces infamies! Je suis bien vile d'avoir consenti à servir ainsi de piège à loup au service de votre ambition. Oh! oui , je suis une misérable femme d'avoir changé les plus nobles passions du cœur en un guet-apens de cour! Oh! oui, vous m'avez lâchement perdue ; je n'étais pas faite pour me laisser aimer ainsi sur un bon signé de vous , par ces Français de soixante ans , cadavres chargés de croix et d'honneurs, et qui sentent déjà la tombe. Lœtitia était faite pour mieux que cela , grand Dieu! Jésus sauveur! tu l'avais faite, ta Lœtitia , pour le bonheur des Italiens de dix-huit ans! Lœtitia devait servir à la gloire, à la passion, à l'amour de l'artiste! Lœtitia la Napolitaine était faite pour être la compagne d'un brigand de la Calabre , plutôt que d'obéir au scepticisme d'un intrigant des Tuileries ! Donnez-moi un musicien , donnez-moi un peintre , donnez-moi un sicaire , donnez-moi un cardinal , donnez-moi un batelier des Lagunes; mais, par Dieu! ne me don-

nez pas un conseiller d'état, ni un vieux général d'empire, ni aucun de ces débris français dont la dernière Romaine ne voudrait pas pour être son jouet d'une heure! Donnez-moi du pain noir, donnez-moi la marque, la prison et 1 hôpital; mais , par Dieu ! ne me donnez pas vos robes de soie achetées par des sourires qui font horreur; mais, par Dieu! ne me menez pas dans vos églises , où Tencens est infect , où le pavé est boueux , où la sainte Madone est horrible à voir , où le prêtre est sombre et brusque; moi , je n'aime pas cela , voyez-vous; moi , je n'aime pas votre France: elle est triste, elle est nuageuse, elleest pluvieuse, on y gèle! Votre France ne croit à rien , ni à la dévotion, ni à l'amour, ni à rien! Les femmes y sont laides et médiocres , et les hommes y valent les femmes. Ainsi donc, monsieur, rendez-moi ma liberté, sinon je la prends sur l'heure. Vous êtes vicomte, vous êtes riche, vous serez con seiller d'état demain, à ce qu'on dit; que voulezvous de plus? Moi, pourtant, à l'heure qu'il est , je suis plus ambitieuse que vous; moi, à présent, je veux redevenir ce que j'étais jadis, la jeune et

belle Lœtitia , Tamour des hommes , l'envie des femmes, la gloire et le bonheur de Theure présente ; laissez-moi , laissez-moi avec ma beauté et ma misère, je vaudrai toujours mieux que vous. Disant cela , il est impossible de savoir combien cette femme était éloquente, était admirable. Prosper , ému , confondu , la regardait parler sans trop Tentendre, comme on regarde une belle personne de théâtre qui parle une langue inconnue. Cette femme, qu'il avait trouvée jusqu'alors si obéissante à ses ordres , comme elle était changée tout à coup! Quelle grandeur d'ame , quelle noblesse! quelle volonté puissante et irrésistible! quel courage! Etait-ce bien la même femme que Tltalie entière lui avait signalée pour sa beauté, et qu'il avait ramenée en France pour faire de l'ambition, de concert avec elle? Que croire et que penser? Il restait confondu sans répondre , et il jouissait du beau spectacle qu'il avait sous les yeux , en attendant qu'il pût le comprendre. Pour elle, quand elle eut bien donné cours à son indignation, elle s'assit au pied de son lit de soie , et couvrant ses yeux de ses belles mains, sur lesquelles retom^

baient ses longs cheveux , elle resta là , ne songeant plus même à sa colère , soumise de nouveau à Prosper , et toute prête à obéir encore au premier ordre de Fambitieux.

Prosper comprit tout d'un coup cette transition subite; il comprit que cette colère, irruption d'un instant, n'était pas encore le dernier mot de cette malheureuse femme ; cette soumission subite , après tant de colère, le toucha autant que cette colère même, après tant de soumission, l'avait étonné. Pour la première fois de sa vie Prosper eut un moment de joie sans mélange, car il comprit qu'il ne lui serait pas impossible d'estimer celte femme. Quelle découverte pour Prosper ! Il s'approcha d'elle alors, et quittant les formes respectueuses pour le ton de l'amitié, il lui dit avec sa voix si douce et qui allait au cœur de toutes les femmes :

. — Lœtitia! chère Lœtitia!... Elle alors, ôtant ses cheveux de ses joues et ses mains de ses yeux, le regarda pour savoir si ce mot , chère Lœtitia ! ne lui était pas adressé par quelque bouche italienne de ses beaux jours; elle vit Prosper, Prosper presque tendre, cl elle le |)ril en |)ilié.

— Oui , lui dit-elle , aimez-moi un peu , Prosper; car ce que j'ai fait, je Tai fait pour vous, uniquement pour vous , et à présent que votre voix est plus douce , je reconnais que j'ai tort et que raa colère envers vous est une faute. Que suis-je, en effet, et qu'étais-je , en effet, quand vous m'avez trouvée? une Italienne, belle et pauvre, la fille d'un bateleur, printemps avorté et déjà flétri par le souffle de la mort, qui accompagnait avec sa Iiarpe les indignes charges de son père , qui chantait avec lui les vieux duos d'amour dans lesquelles il remplissait le rôle de Cassandre, elle celui de Colombine. Oui, j'étais une pauvre créaturequand vous m'avez trouvée le soir sur une place publique, demandant l'aumône sur une assiette d'étain ; je vous dois donc mille actions de grâces de m'avoir arrachée à cette vie misérable, et de m'avoir assigné un but plus noble et surtout plus utile. Je vous dois des actions de grâces , Prosper , pour toutes les peines que ma corruption vous a données ; vous avez été loyal avec moi , et de votre ambition satisfaite j'ai profité autant que vous. C'est bien! c'est bien, mon ami. A présent je ne

__ 299 — dois pas manquer à mon associé , qui ne m'a pas manqué encore ; tant que notre contrat ne sera pas rompu , j'y dois être fidèle, à mes risques et périls. Ordonnez donc, ne tenez aucun compte de cette colère de tout à l'heure. Dites-moi donc, Prosper , quel est l'homme que je dois subjuguer ce soir?

Elle souriait , la noble fille ; mais cette fois , c'était un sourire si malheureux, qu'elle eut lait pitié au plus insensible libertin. Prosper sentit que son émotion allait en augmentant :

— Vraiment, Lœtitia , lui dit-il , je ne vous fais aucun reproche de votre colère ; au contraire , je fais comme vous , je l'approuve : vous avez raison ; c'est un triste et vilain métier que nous avons fait là tous les deux, Lœtitia! Mais, mon enfant, la fin de notre acte de société approche ; notre pacte sera rompu ce soir, dès ce soir, entendez-vous? Ainsi demain vous serez votre maîtresse ; et moi mon maître. Mon enfant , je ne vous demande plus qu'une faveur bien simple, me l'accorderez-vous? Vous avez conservé vos habits d'Italienne, Lœtitia?

— Oui, dit-elle, je les ai conservés, et bien souvent

je les regarde pour les comparer, en pleurant, ces

simples et faciles vêtements , aux habits de grande

dame française que vous m'avez forcée de porter.

— Ce soir , reprit Prosper , ce soir , il faut remettre vos habits d'Italienne. 11 faut , quand je vous appellerai , que vous entriez dans votre salon, vêtue ainsi que je vous ai rencontrée le premier soir, comme une jolie fille qui chante de sa plus joyeuse voix, le soir, sa plus douce chanson d'amour Consentez-vous à cela , Lœtitia ?

— C'est donc encore un bal masqué ce soir ? dit-elle j et cependant, seigneur, voici huit jours que nous sommes entrés dans le saint temps de carême, et que le mercredi des Cendres a jeté sa poussière sur nos fronts humiliés.

— 11 faut vous habiller en Italienne ce soir, Lœtitia ; il faut que le monde vous voie telle que vous étiez avant que vous ne fussiez ma femme. N'oubliez pas votre croix d'argent.

Cela dit , Prosper rappelle toute sa force d'ame, et se prépare pour le bal.

L'heure venue, les salons de Prosper de Chavigny furent ouverts. Ce jeune liomnie était encore le lavori du grand inonde : sa femme était si belle ! et lui^ il était si heureux! Le grand monde fut fidèle au rendez-vous de cette soirée. La cour de rhôtel se remplit d'équipages; les salons se rem-

plirent d'hommes et de femmes : seulement, comme c'était ici le supérieur qui venait chez l'inférieur, le j^rand personnage chez le parvenu, chacun se mit à Taise chez Prosper ; et les conversations particulières s'établirent bientôt au milieu du bal qui commençait.

Prosper se tenait debout à la porte d'entrée, mais caché dans la foule. A ses côtés, se tenait Christo-. phe, qui était arrivé un des premiers, impatient de connaître le mot de cette fatale énigme. Son ami le reçut gravement , en homme qui est sur de sortir à sa gloire d'une épreuve difficile. Difficile épreuve , en effet : il s'agissait , pour Prosper , de démontrer à toute celte assemblée de sceptiques et de vicieux quil n'était pas un infâme , lui , Prosper de Chavigny , poussé par sa femme à la richesse et aux honneurs !

Prosper s'empara donc de son ami ; et à mesurequeles laquais annonçaient un nouveau-venu à haute voix , Prosper faisait à Christophe la biographie de ce nouveau venu , et il accompagnait chacune de ses paroles d'un sourire et d'une raillerie indéfinissables et dont lui seul avait le secret.

Le premier qui entra dans le salon , ce fut M. le duc de Chabriant lui-même.

— Lisez après-demain le Moniteur, monsieur le conseiller-d'état , dit M. de Chabriant à Chavigny. Cliavigny le salua avec respect.

Christophe regarda Prosper.

— Ah I dit tout bas Prosper , je n'ai pas besoin de te faire cette histoire ; toute la ville dit et répète que M. le duc est Tamant de ma femme , n'est-ce pas? Au moins est-ce lui qui , à l'église , un jour de quête officielle , nous a prêté notre première pièce d'or, et il a bien fallu la lui rendre , avec usure.

Après M. le duc de Chabriant , on annonça un financier très-connu. Il entra la tête haute, quoiqu'en saluant fort bas. C'était tout-à-fait un salut de financier : car, au milieu de toute cette vaniteuse noblesse , cet homme d'argent sentait sa force depuis le crâne jusqu'au torse exclusivement ; il était noble jusqu'à son portefeuille; passé la ceinture, il redevenait un plat valet.

— Ce gros homme , dit Prosper à Christophe , ne m'a pas prêté son argent , il <\st vrai , mais il est

le premier qui m'ait fait jouer sur les fonds publics ; il m'a appris avec graud'peine tous les mystères de ce noble jeu , où se ruinent les dupes ; il m'a fait entrer dans les petits détails de cet agiotage de tous les quarts d'heure, il m'a enseigné le mensonge politique et c'est grâce; à lui que j'ai su enfin comment , en fait de bourse , la vérité peut devenir mensonge , et comment le mensonge peut être vérité ; il m'a appris tout cela , il m'a fait jouer à coup sur , et ce jour-là il a joué avec moi. C'est un digne homme ! aussi il a conduit plus d'une fois madame de Chavigny au bois de Boulogne , ayant bien soin de la faire passer par les allées les plus fréquentées, dans sa calèche découverte, son voile flottant à l'air. Misérable vanité ! cet hommelà , vois-tu , avec lequel j'ai gagné un million , je le hais plus mille fois que le noble duc qui ne nous a donné qu'un écu d'or. Ce gentilhomme , tout vieux qu il est , aime les femmes pour elles-mêmes. 11 a aimé la mienne avec toute la décence possible; il a enveloppé son amour dans le mystère le plus profond ; il ne l'a jamais tutoyée , j'en suis sûr , même dans le tête-à-tête ; il ne l'a compromise ,

s'il la compromise , qu'à force de politesses et de respects ! Mais Thomme d'argent ! sa passion n'a été qu'une vanité mesquine ! L iiomme d'argent a produit ma femme dans le monde comme il eût produit une livrée nouvelle ! Tu vois bien ce gros corps , ces petites jambes , ce regard indécis , cette tournure de danseur de lOpéra! voilà notre homme! l'homme qui nous a enrichis! cela te cause un profond dégoût, n'est-ce pas, Christophe? Oh ! tu as raison! mais puisque tu as attendu jusqu'à cette nuit, puisque tu as cru à ma probité jusqu'à cette heure, donne-moi encore une heure, je t'en prie, une heure , et après , si je ne liens pas ma parole, crache-moi au visage si tu veux !

Christophe , confondu de tant d'assurance , se contenta de ne rien répondre. Prosper continua ses sarcasmes à mesure que la soirée s'écoulait.

— Regarde , Christophe ! cet homme pâle et sec, à Tceil creux, au teint jaune : profond politique s'il en fut! eh bien ! cet homme , il a tenu ma destinée dans ses mains puissantes. Il avait besoin de moi , cet homme, ou plutôt la patrie avait besoin de moi , car , tu le sais, je suis actif, infatigable ,

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