II
vous saurez combien c'est là un grand plaisir pour le vieillard, une longue promenade le soir.
Ils partirent donc ensemble, le vieillard etChris-^ tophe ; ils descendirent ensemble le versant de la montagne de Fourvières , Tun appuyé sur l'autre et causant familièrement comme de vieux amis. Arrivé au bas de la montagne, le vieillard, se tournant vers le jeune homme avec un doux sourire , — Je sais bien où vous porte votre instinct , lui dit-il. Cette ville est moitié Saône et moitié Rhône, et vous , enfant du Rhône , vous ne demandez pas mieux que de porter vos pas sur ce bruyant rivage dont vous avez entendu le doux murmure à votre berceau? Cependant, si vous voulez y mettre un peu de bonté, nous laisserons ce soir cette eau fougueuse pour cette eau limpide qui est là-bas , et qui a nom : la Saône. Pour moi , qui suis vieux , je préfère au flot qui gronde toujours , cette onde toujours calme et transparente. J'aime cette lenteur, j'aime ces longs circuits, j'aime tout ce rivage si tranquille. C'est là tout-à-fait la promenade d un vieillard et d'un sage. Laissons le Rhône, le bruit, le flot violent à la jeunesse violente et
bruyante. Cette eau qui court en bouillonnant , c'est la jeunesse. Cette onde qui s'en va doucement , et par le plus long chemin , à son but . c'est la vieillesse. Tenez donc sur mon rivage , mon enfant, et marchez sur mon sable; et d'ailleurs, ce Rhône que vous regrettez, il faudra le perdre demain. Je sais déjà pour quels rivages vous partirez demain. Dites adieu à votre Rhône , adieu aussi à la Saône tranquille , vous trouverez là-bas une rivière non moins tranquille, qu'on appelle la Seine. Donc il n'est pas inutile que vous assistiez vous-même à l'étrange spectacle d'un fleuve qui coule lentement au milieu des plus vives et des plus violentes passions des hommes. Plus d'une fois, quand vous serez à Paris, vous demanderez pourquoi donc ce n'est pas I impétuosité du Rhône qui éveille ces masses si remplies de passions de tous genres , de misères et d'ambitions de toutes sortes? Certes, à un pareil amas d'opinions et d'immondices, ce n'était pas trop d'un fleuve comme le Rhône pour les balayer chaque matin. Le sort ne l'a pas voulu. Il a placé dans les murs les plus soulevés les fleuves
les plus tranquilles; il a lait iiaitre le Rhône dans le silence d'un glacier. La Providence a voulu sans doute que dans les villes les plus populeuses quelque chose rappelai aux hommes que la paix et le calme sont les vrais biens de Tûme. Ainsi donc, venez avec moi saluer mon fleuve et mon rivage , et profitons des derniers rayons du soleil. Les rives de la Saône sont en effet d'un doux aspect et d'une grande simplicité. Vous voyez cette onde qui s'en va doucement, à l'instant même où vous venez d'entendre mugir le flot qui l'appelle. En même temps vous côtoyez les plus belles campagnes. De vieux arbres s'élèvent à votre droite, chaque rocher de la rive porte à son flanc dompté une maison blanche entourée de verdure et de silence ; sur le fleuve mille petites barques glissent lentement ; on les prendrait de loin pour des poiîdo'.es vénitiennes , n'était leur blancheur et leur léjèrelé. Mille barques se croisent , c'est une famille qui quitte la ville et qui va chercher le repos j là- haut; femmes, enfants, jeunesse riante, vieillesse conteuse, le présent, l'avenir, le passé de la famille sont portés par le même flot.
Ce sont des barques qui desceiideut chargées de fruits et de fleurs, vous les voyez qui marchent. On dirait qu^à cette heure toute la ville quitte le Rhône indomptable pour fêter l'autre fleuve. Ainsi chaque fleuve a son lot. Le Rhône, c'est Torfrueil de la ville ; la Saône, c'est son bonheur; le Rhône, c'est son cheval de course ou de guerre , son cheval de parade ou de bataille; la Saône, c'est son cheval de voiture ou de labour ; le Rhône , c'est le bracelet d'or de cette ville superbe; la Saône, c'est sa robe nuptiale; le Rhône, c'est le bruit, c'est la fête ! la Saône, c'est le silence, c'est le travail, c'est aussi le repos. Demandez à la ville lequel de ses deux fleuves elle voudrait perdre? — Elle dira adieu en pleurant à son Rhône : adieu mon orgueil , adieu ma beauté, adi;u ma parure, adieu ma jeunesse; mais enfin la ville si elle est une ville d'affaires, comme elle l'est en effet, dira adieu à son Rhône, et la ville aura raison.
Tels étaient à peu près les discours du bon vieillard à son j<'une compagnon , mais plus simples, plus doux et plus honnêtes que je ne les fais là : la parole (lu vieux prêtre élait un peu lente, un peu
soleimelle , comme est le cours de la Saône, sa rivière favorite ; il s'arrêtait comme elle s'arrêtait; il revenait sur ses pas comme elle revenait sur ses pas ; il murmurait quand elle murmurait ; il savait toutes les histoires de ce rivage dont il s'était constitué le gardien. Arrivé à une certaine distance , le vieillard s'arrêta , et , s'asseyant sur une pierre du rivage :
— Voyez-vous , dit-il à son compagnon , voyezvous cette voûte à moitié ouverte au haut de la montagne : Aspice ut antrum, comme dit Virgile , regardez bien , un vieux lierre en tapisse l'entrée , le seuil est couvert d'une mousse douce et sèche; regardez comment la lune qui se lève, allume peu à peu sa lampe d'argent au plafond de cette grotte paisible. Voyez 1 peu à peu les ténèbres s'illuminent ; remarquez comme la lune jette sa lumière sur cette nappe d'eau , et comme l'eau , à son tour, rejette sa vive clarté sur la grotte et dans la grotte. C'est un beau spectacle , j'espère ; là tout est calme, fraîcheur, repos, silence, sommeil, bonheur. Savez-vous qui est le maître de cette grotte? savez-vous à qui elle appartient et qui
î'a découverte le premier, mon fils? savez-vous qui a été le Christophe Colomb de ce petit monde de ténèbres et de lumières , de bruit et de silence , suspendu ainsi entre la terre et le ciel ?
C'est Jean-Jacques Rousseau, mon fils.
A ce grand nom de Jean-Jacques Rousseau, qui lui paraissait dautant plus grand qu'il ne l'avait jamais entendu prononcer qu'avec des imprécations et des blasphèmes, Christophe regarda le vieux prêtre , et, ne trouvant sur ce doux visage ni indignation ni colère, mais au contraire une douce et sainte pitié , Christophe prit place aux côtés du vieillard , et là , le regard levé moins haut que le ciel , il regardait de toute son âme cette grotte mystérieuse, cet antre fatal d'où sont sortis plus de vérités et plus de sophismes qu'il n'en sortit jamais de l'antre de la Pythonisse.
— Oui, reprenait le vieillard, voyant que Christophe était plus que jamais attentif, c'est là que Rousseau , jeune encore , mais déjà tout renjpli de celle éloquence qui a tant contribué à changer les opinions humaines , est venu reposer toute une nuit , faute d'un abri dans cette iniineuse ville (jui
dormait tranquillement à ses pieds , sans se douter quel grand révolutionnaire était là-haut! Oui, c'est de là que Tauteur de VEmile put rêver pour la première fois, et à son aise , à Tinéoalité des conditions parmi les hommes, et se demander tout haut dans son cœur, pourquoi en effet il était là , couché sur le sable , comme un vagabond ou comme un proscrit, pendant que tant d'autres, autour de lui , dormaient dans le duvet et dans la soie? 0 quelle nuit pour cette intelligence qui se réveillait enfin ! quelle nuit pour cette parole qui allait éclater si haut dans le monde ! pour cette philosophie qui allait remettre en question tant de choses ! quelle nuit pour cet homme de génie qui s'en allait , pauvre et nu , à la destruction d'un trône et d'une croyance, du trône le plus solide ei de la croyance la plus sainte ! quelle nuit pour ce citoyen de Genève qui pouvait mourir là-haut de faim et de froid, et y rester mort des mois entiers sans sépulture 1 Et cependant, jeune homme, cela est si beau , la jeunesse ! c'est une si grande force, le génie ! on est si fort au-dessus des autres hommes, quand on espère!... L'espérance! l'espérance!
le (jrand but, le seul but, le but éternel, parce que toujours il recule et que jamais il n'est atteint. Aussi m'a-t-il semblé plus d'une fois , quand la lune sevoilait et quand il faisait plus nuit qu'à présent sur ces hauteurs, que je voyais un autre jeune homme qui jjrimpait légèrement par les broussailles. Voyez, riiomme s'avance d'un pas timide, il marche comme un voleur , il a peur d'être découvert et d'être encore chassé de là avant demain. Le moindre vent qui agite la feuille, là-haut, le fait frémir; alors il s'arrête; il se blottit derrière le vieux lierre , et disparaît. Puis , peu à peu , le voilà qui se montre encore et qui glisse sur ses deux mains , comme un lézard qui rentre dans son trou ; puis enfin , à la faveur d'un léger nuage , le voilà qui se tapit tout à fait dans son lil de sable et de mousse , il est le maître de sa maison ; il est caché, il est tranquille, il est heureux. Etalors, de cette ouverture, il regardela ville entrer peu à peu dans !e repos. Alors aussi lui reviennehî en foule tous ses rêves du grand chemin , toutes les visions riantes qui l'ont soutenu , qui l'ont entouré, qui I ont encouragé dans sa marche; il on-
leud à ses oreilles mille préludes d'éloquence , d'harmonie et de poésie ; son cœur bat plus vite dans sa poitrine émue. Déjà il entrevoit, lui, misérable, ce Paris de luxe et d'orgueil , de puissance et d'esprit , où il va jouer un si grand rôle. Déjà Louis XV , ce roi si fier , demande à l'entendre , et il s'enfuit devant Louis XV ; déjà la maîtresse royale , plus que reine par la naissance, reine par le vice, lui tend la main, et cette main, que des rois voudraient toucher de leurs lèvres , il la repousse avec dédain. Songez-y bien, là-haut, dans ce rocher , Jean-Jacques Rousseau a creusé pour la première l'ois le nid profond de son orgueil ; là-haut, sous cette voûte creusée par la pluie et par les racines des vieux arbres , Jean-Jacques Rousseau a trouvé cette misanthropie éloquente et sauvage qui a donné, même à son paradoxe, tout l'éclat et toute la force de la vérité ; il est descendu de là-haut plus fier et plus superbe qu'il n'y était monté; il est descendu de là-haut tout prêt à se méfier des hommes et à les haïr : et que de larmes on se prend à répandre , quand on songe que si , par hasard, un bon vieux prêtre comme moi,
trouvant en sa route un jeune homme comme vous , lui eût ouvert ses bras et sa demeure ; si cette ville slupide et ignorante n'eût pas laissé dans ce roc , sans souper et sans manteau , ce voyageur inconnu qui venait de Genève , peut-être, à l'heure qu'il est , Téglise de France et la royauté de France auraient-elles à redouter un implacable ennemi de moins, et quel ennemi , juste ciel! un sophiste convaincu I
Pendant que le vieux prêtre parlait ainsi, Christophe, tout entier à ces paroles et à sa contemplation , entra peu à peu dans un ordre d'idées tout nouveau pour son esprit. 11 venait de comprendre pour la première fois l'égalité humaine ; mais tout au rebours de Jean-Jacques , il voyait l'inégalité parmi les hommes sous son côté indulgent et bienveillant. Il regardait cette caverne comme le Mahométant regarde la pierre sainte de laquelle Maho met s'est élevé dans le ciel. 11 se disait qu'il fallait que le génie fût en effet une grande puissance, puisque le génie de Jean-Jacques Rousseau était parti delà! Le ciel se serait ouvert que le frère Christophe n'aurait pas été plus ému.
Comme son jeune compagnon ganlait le silence, le vieux prêtre reprit : — J'ai tort peut-être , mon enfant, de vous parler avec cet enthousiasme d'un écrivain proscrit par réglise; mais j'ai beaucoup vécu , et j'ai toujours vu que les proscriptions sont injustes et inutiles , surtout les proscriptions contre le génie. J'ai donc toujours parlé avec respect des deux choses les plus respectables en ce monde après la vertu, l'éloquence et le génie. Bien plus, quand j'ai vu s'égarer et se perdre une de ces raisons impérieuses qui sont à bon droit l'orgueil de l'humanité, j'ai toujours cherché à m'expliquer ses tristes égarements, et j'ai toujours trouvé que le grand homme égaré pouvait dire comme le Sylla de Montesquieu : — C'est la faute des événements et non la mienne! Pardonnez-moi donc mon fanatisme ; mais il se fait tard , rentrons, s'il vous plaît, à la maison.
Et ils rentrèrent. Et ils parcoururent justement, le vieillard et le jeune homme , ces mêmes bords témoins silencieux du terrible voyage du cardinal de Richelieu , quand l'inflexible homme rouge s'en vint en personne à Lyon, pour remorquer à sa suite
M. de Thou et M. Cinq-Mars, ses deux victimes. C'était le même chemin, c'étaient les mômes rivages, et dans l'onde c'était le même murmure mélancolique et plaintif. Tristes souvenirs! Mais au contraire, c était un doux spectacle, ce vieux prêtre si humble et si bon , s'appuyant familièrement sur le bras de ce jeune homme, le regardant avec bonté et l'encourageant de toute sa simple éloquence, à ne jamais désespérer ni des hommes ni de Dieu.
Quand ils eurent remonté à mi côte la mon tagne de Fourvières , — Voici mon toit , dit le vieillard à Prosper, voulez-vous dormir cette nuit à mes côtés?
— Mon père, dit Christophe , j'ai un asile assuré pour cette nuit. Bailleurs, je dois partir demain avant l'aurore. Ainsi , mon père, recevez les adieux de votre enfant , et bénissez-le.
— Adieu, Christophe, dit le vieillard; adieu, mon fils, marche dans ce monde dun pas ferme et sur ; marche toujours en ligne droite , quel que soit le chemin que prendront tes rivaux et tes émules. Adieu, Christophe; souviens-loi du \ieil-
lard dans tes disgrâces , et souviens-t'en dans tes prières , il ne t'oubliera pas dans les siennes. Adieu, noble enfant que je n'ai vu qu'un jour, et que j'aimerai toute ma vie.
Alors ces deux hommes s'embrassèrent , et ils se quittèrent pour ne plus se revoir.
EH^lgê^J#«:
YII.
Vous savez déjà quel était l'asile que Christophe s'était assuré pour la nuit. 11 s'était dit à lui-même qu'il n'abuserait pas de l'hospitalité de son vieil ami, dont le lit était trop étroit pour eux deux. N'avait-il pas, lui Christophe , sur le bord de Teau et sous le ciel étoile, cette admirable alcôve de Jean- Jacques Rousseau? Il se hâta donc de redescendre
— 9() — une seconde fois la montagne, et d'un pas lét*er ii re^jagna le rivage. Grâce à la lune il eut bientôt retrouvé le petit sentier qui conduit à ia grotte. La grotte était tapissée de lierre , de fougère et de mousse. C'était le plus joli petit nid qui eût jamais abrité un homme. Christophe, s'enveloppant de son manteau, s étendit au fond de cet antre favorable, puis bientôt il s'endormit au murmure du fleuve; il s'endormit du sommeil de Jean-Jacques Rousseau, quand le petit Jean-Jacques n'avait que vingt ans , et bien avant qu'il n'eut jeté du haut de l'arbre ces belles cerises que vous savez dans le sein de mademoiselle Gallet!
Quel doux sommeil! Quel honnête repos ! Vous savez si notre ami Christophe en avait besoin ! Son voyage à pied le premier jour, cette terrible nuit passée au chevet d'une mourante, et quelle mourante ! cette lutte acharnée soutenue avec tant de modestie et de sang-froid contre la volonté de son supérieur; cette liberté retrouvée si soudainement, ce changement d'habit entre les mains d'un vieux prêtre qui avec l'autorité du bon sens faisait un Jiomme comme tout le monde, de ce jeune lévite,
— 9T — et enfin, et surtout, et toujours ces nouvelles qu'il venait de recevoir de Prosper ! Les lettres de Prosper sont là qui lui servent d'oreiller ; il les lira demain après sa prière! Toutes ces émotions douces et pénibles , toutes ces révolutions soudaines et inespérées dans sa fortune, ce passé qui s'en va comme un songe , et cet avenir qui lui vient comme un songe, c'étaient là de grandes fatigues pour ce jeune esprit et pour ce jeune corps!
Mais son sommeil fut doux et calme; il n'y a que les passions mauvaises qui vous empêchent longtemps de dormir. Le bonheur vous prend dans ses bras et vous berce en vous chantant ses chansons les plus joyeuses. Toujours vous finissez par vous endormir d'un doux sommeil sur le sein de cet ami bienveillant, que vous êtes sûr de retrouver au réveil. Ainsi dormait Christophe. Les heures de la nuit glissèrent sur son front et le couvraient de leur vacillante clarté comme dune gaze diaphane. L'étoile du borner jela sur ce jeune homme endormi son plus doux sourire ; la grande ourse le regarda sans colère ; Vénus déposa près de lui le plus brillant rayon Ac sa cou-