‹ Le chemin de traverse (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

roiine; la voie lactée, ce chemin du ciel, parsema sous ses pas ses diamants etses fleurs ; toute Tarmée céleste , dans son plus brillant attirail , défila devant Christophe. Toutes les Nymphes de là-haul secouèrent en son honneur leurs brillantes écharpes de pourpre et dor; ce furent là-haut mille joyeux concerts en 1 honneur de cette pauvre créature qui dormait du sommeil des justes L'Aurore elle-même nosa pas toucher de son doigt de rose les paupières de ce jeune homme qui dormait là , se confiant aux astres du ciel , aux eaux du fleuve, aux arbres du rivage; les astres, les flots, les arbres, les fleurs, ces astres d'ici-has , les astres, ces fleurs d'en haut , protégèrent à Tenvi son sommeil.

Quand enOn Christophe ouvrit les yeux, le soleil jetait déjà sur tout ce frais paysage quelques-uns de ces chauds rayons , qui tout d abord donnent la vie à Tûme et au corps. D'abord Christophe eut peur, il pensa qu'il avait peut-être trop dormi et que les enfants du village l'attendaient à l'école; mais quand il se revit lui-même tel qu'il s'était endormi la veille, quand il comprit (ju il élaiî

bien lui, Christophe, Christophe comme tout le monde, homme de la foule, libre et maître de sa volonté ; quand il se revit dans son nouvel habit d'indépendance , quand il sentit toutes chaudes encore, et portant encore Tempreinte de son sommeil , les lettres de Prosper, alors il comprit qu'il n'était pas le jouet d'un rêve , et qu'en effet il devait commencer sa prière par ces trois mots favoris de l'empereur : Te Dcum laudamus!

Mais avant de quitter son asile de la nuit, notre ami Christophe inscrivit son humble nom tout au bas de la grotte; il pensa avec raison qu'il devait se montrer reconnaissant pour une hospitalité si facile. Il écrivit donc son nom — Christophe — comme Jean-Jacques Rousseau avait écrit le sien ; puis il descendit sur le rivajje, et là, penché sur Peau, il commença ses ablutions du matin. L'eau était si douce, le soleil était déjà si chaud, le vent se taisait si bien, il y avait tant de calme partout sur ces bords, que notre ami, ayant jeté bas ses vêtements, prit son bain du matin, comme c'était son habitude, daus le Rhône. Mais, cette fois, quelle différence! 11 allait et venait à son gré; il

était le maître du flot qui le portail. Ses bras nerveux remontaient légèrement ce courant peu rapide; en vain le flot poussait le flot, Christophe restait immobile dans ce berceau mobile; il s'épanouissait à ce soleil levant, et il te rendait grâces, ô mon Dieu ! à toi qui lui avais donné deTeau ici, du soleil là-haut, et, sur le rivage, des habits, les vers d'Homère, et surtout les lettres de Prosper.

En ce moment passa sur la Saône le lourd bateau qui, en ce temps-là quand on niait encore la vapeur, servait à transporter voyageurs et marchandises de Lyon à Chûlons. Ce même voyage, qui est aujourd'hui une promenade à vol d'oiseau, un bateau qui marche sur un chemin qui marche, était autrefois une lente traversée. Tous les quarts d'heure on avait à craindre un écueil. Le bateau marchait à tâtons et pas à pas; il avait peur des sables; il avait peur de leau trop haute; ii avait peur des vents trop vifs; il avait peur de tout ; il avait donc besoin et grand besoin d'un pilote de sang-froid. Ce jour-là le pilote avait bu plus que de coutume , et le bateau était parti plus lard qu'à l'ordinaire :

— Holà ! cria une voix à Christophe , Peau estelle haute, camarade, à cet endroit?

Christophe , enfant du Rhône :

— Prends garde , cria-t-il , tu vas touclier !

Et il disait cela avec Paccent d^un vrai marinier ; mais il était trop tard, le bateau toucha, et alors ce fut toute une confusion sur ce pauvre coche embourbé. Les matelots juraient, les passagers criaient, les femmes arrangeaient leurs cheveux, les chiens hurlaient , le patron regardait , le pilote demandait à boire , et Christophe d'accourir on nageant autour du malheureux navire embourbé.

— Hoé , Tami ! cria le patron Jean à Christophe, aide-nous, sonde, combien d'eau?

Et Christophe d'indiquer la droite, et d'ordonner que chacun se portât à l'autre bout du navire, et de guider cette innocente manœuvre nautique comme il l'avait souvent fait dans le Rhône dans de plus grands périls. La manœuvre de Christophe réussit, le bateau soulagé se releva, l'eau le prit, et Christophe, oubliant sa nudité, sa chaste nudité de vingt ans, sautait à bord, et voyant le

{{ouveriiail inoccupé, il s'en empara d une main iorle , et voilà mon vaisseau tout-à-fait rendu à sa libre allure, grâce à ce pauvre frère ifjnorantin qui se baignait.

Vous dire la joie du navire, qui se croyait arrêté pour vingt-quatre heures au moins, vous dire l'empressement des hommes et la curiosité des femmes pour savoir qui était ce triton aux cheveux noirs et à la peau blanche, sorti tout exprès de rintérieur des mers pour remettre à flot le navire , je ne saurais ; mais ce fut surtout le patron Jean qui fut enchanté :

— Pardieu, jeune homme, dit-il , tu es un brave marin! pardieu sans toi nous touchions sur le banc de sable; pardieu! si tu voulais, tu serais mon pilote, à la place de cet ivrogne, qui a pensé nous perdre. Sois notre pilote, veux-tu? et tope là.

— Avant tout, dit Christophe, où allezvous ?

— A Châlons, dit le patron, où nous arriNc rons demain , si tu veux.

— lOô —

— Mais, dil (Ihristoplie, je vais à Paris , de ce pas.

— Cliàlons, c'est le diemiii de Paris, dit le pilote.

— Eh bien! soit, reprit Christophe, je serai loii timonier jusqu'à Châlons j mais laisse-moi aller chercher mes habits qui sont là-bas.

Holà! Pierre, cria le patron Jean à un petit mousse, prends le bachot, et va-t'en chercher les habits qui sont là-bas , et n'oublie rien ; après quoi il ajouta : En route!

Et le bateau descendait pendant que la petite barque remontait. Pierre eut bientôt ramassé les habits de Christoplie , et il s'en revint à la vérité plus vite qu'il n'était allé.

Mais, ô malheur! pendant que Pierre jetait au nouveau pilote ses vêtements , 1 un après l'autre , le premier vêtement d'abord , puis le second , puis son chapeau, puis les autres, puis son manteau et enfin son habit ,

De la poche entrouverte de cet habit, un j)a- <|uet tomba dans Teau profonde!

D'abord ('hrisloplic pensa que c'était son Uo-

— 1(U — mère, et il bénit le ciel, qui n'avait pas voulu qu il perdît , sans les lire , les lettres de Prosper.

0 douleur! c'étaient justement les lettres de Prosper, que Teau emportait dans ses profondeurs, et le pauvre Christophe n'en avait pas lu une seule ligne! Et maintenant il n'avait pins une seule ligne qui put lui faire retrouver cet enfant tant aimé! En même temps il se penchait sur la rivière, ii cherchait à retrouver son trésor; il voulait se mettre de nouveau à la nage ; mais le bateau avait marché , le courant s'était enfui , les lettres de Prosper étaient perdues à jamais pour Christophe, ô douleur!

Et cependant là encore était le doigt de la Providence. Si en effet, mon frère Christophe, vous aviez pu lire tout d'un coup toute l'histoire de Prosper ; si votre honnête regard eût plongé sans avertissement dans cet abîme , si v otre oreille eût entendu bourdonner toute celte fausse et menteuse morale, si vous aviez été forcé de juger les hommes sous le même point de vue que Prosper , si vous aviez touché de vos mains si pures leur ambition et leur égoïsme . ces saignantes plaies; o

mou frère! votre raison aurait succombé à cette horrible lecture, on vous eût ramassé, fou de peur et de chafjrin, sur la grande route de Paris.

— Mais pourquoi donc as-tu tant de chagrin? disait le patron Jean à Christophe, Si c'est ton passe-port que tu as perdu , nous en aurons un autre; si c'est ta bourse, voici la mienne, prends. A moins cependant que ce ne soit une fortune en billets de banque ; mais je ne le crois pas , mon pauvre garçon.

— lîélas! disait Christophe, ce sont les lettres de mon ami Prosper! A présent, qui me dira où je le retrouverai et ce qu'il est devenu?

— Tu n'as perdu que des lettres? disait le patron Jean : tope là, tu es un brave! Quant à l'ami Prosper, ligure-toi bien , mon fds, que si le bon Dieu veut absolument que tu le retrouves , tu le retrouveras tôt ou tard , ici-bas ou là-haut. — En avant donc! et tiens ferme le gouvernail.

Cette dernière parole consola quelque peu Christophe. Il n'avait jamais prononcé en vain le nom de Dieu; c'était Ui) mot qui a\ait toute puissance sur son »'(eur. 11 se résigna donc; et, debout an

gouvernail, il miirinura les vers de Virjjile : Pa linurus iiiundà — H les avait entendu si souvent répéter à Prosper !

Quant aux lecteurs qui veulent tout savoir, il faut bien leur dire comment cette précieuse correspondance de Prosper s'est retrouvée , et comment nous avons pu en imprimer quelques fragments. La correspondance avait plu au jeune abbé à qui Prosper Tavait coniiée; et le jeune abbé, qui voulait faire son chemin dans Téglise, avait copié les lettres les plus intéressantes de Prosper avant de remettre la correspondance entière au directeur du petit séminaire de Lyon.

Ces lettres ont si bien profité au jeune abbé qu'il est devenu grand-vicaire du diocèse, et qu^il espère bien n'en pas rester là.

Mais reprenons notre récit.

Le voyage de Christophe de Lyon à Chalons fut pour lui une fête perpétuelle. Jusqu'à présent il n'avait jamais vécu qu'avec des enfants , dont il était le pédagogue , c'est-à-dire qui étaient son fléau , et dont il était le fléau; à présent, il vivait avec des hommes qui n'avaient pas peur de lui et dont il n'avait pas peur ; il vivait avec des égaux, c'cst-à-

dire avec des amis. Jusqu'alors il n avait sjuère profité de sa jeunesse, ou plutôt sa belle jeunesse avait été si fort comprimée et humiliée par tout ce qui lentourait, qu'à peine se doutait-il de toute ia joie que donne la société des hommes. Douces causeries, railleries sans fiel, chansons joyeuses, mille propos de bonne humeur , et puis surtout le pain qu'on brise ensemble et les verres qui s'entrechoquent ! Bonheurs inaperçus pour nous tous les heureux du monde ; bonheurs inconnus pour Christophe. II arriva donc à Chûlons mollement porté sur la vague , et si heureux dans son apprentissage de pilote, que le bateau ne toucha pas une seule fois. Le patron Jean était enchanté.

— Camarade, dit-il à Christophe le lendemain de leur arrivée , je ne suis qu'un marin d'eau douce et uu honnête marchand; mais j'ai bien compris que vous n'étiez pas fait pour être longtemps des nôtres , quoique vous soyez un bon jeune homme. Vous avez quelque chose là sur le front et dans les veux qui me dit que vous n'êtes pas destiné à aller sans fin et sans cesse de Lyon à Châlons et de ChàloiKs à Lvon, pour voir toujours la même eau

et le même sable. Je ne vous conseille donc pas mon service. Cependant, si vous ne voulez qu'un bon maître et une bonne barque , le patron Jean et le vaisseau V Aimable Agathe, qui est le nom de ma femme, ne vous manqueront pas.

— Patron Jean , dit Christophe, je serais heureux d'avoir un patron comme vous. Vous m'avez tendu la main au milieu de l'eau , vous m "avez confié votre barque, vous m'avez passé, vous m'avez nourri, et maintenant vous m'offrez plus que je n'ai eu dans toute ma vie, un maître et des compagnons! Merci, patron Jean. Ne croyez pas que cela me fasse peur d'aller sans fin et sans cesse de Lyon à Chalons et de Chalons à Lyon , bien qu'à vrai dire j'aime mieux le Rhône. Mon Dieu ! on fait aussi bien son salut d'ici là et de là ici, qu'à courir le monde; et, tel que vous me voyez, je n'aurais jamais eu tant d'espace, de liberté et de soleil. Mais, tenez, patron Jean, vous avez raison : à présent que me voilà sur la route , il faut que je marche devant moi. Je ne sais ce qui me pousse , mais quelque chose me pousse en effet. En avant donc! et à la ^ïarde de Dieu! Il

faut d'ailleurs que j'aille au secours de mon ami , qui est là-bas, et qui , dit-on , a déjà tué un liomme. Adieu, patron Jean. Et si on retrouve mes lettres dans la rivière , envoyez-les de ma part à madame Chavigni, à Ampuy-sur-le-Rhône; c'est la mère de Prosper.

Patron Jean tendant alors une main vigoureuse à son nouvel ami, le força d'accepter quelques petits écus , que le frère Christophe prit en rougissant. En même temps , tous les marins de la barque accoururent pour donner Taccolade à leur nouveau compagnon, qu'ils allaient déjà perdre. — Adieu, Christophe! adieu, Christophe! — Tiens, Christophe! disait Tun , voici ma gourde pleine d'eau-de-vie. — Tiens! disait l'autre, voici mon bâton d'épine. — Tiens! disait un troisième, prends aussi cette besace qui est bien remplie. En même temps , on remplissait les verres ; les verres remplis se vidaient à la santé de Christophe. On reconduisit Christophe jusqu'au bout de la ville, et bien au loin sur la route. Puis on se dit adieu encore une fois , on s'embrassa encore une fois : jamais Christophe n'avait été embrassé par tant

d'amis à la fois; aussi son cœur était rempli.

Et il ne songea pas un seul instant, le pauvre jeune homme, à comparer les paysans d'Ampuy aux bateliers de la Saône ; ces paysans qu'il avait aimés si long temps, et qui s'étaient cachés pour ne pas le voir partir ; ces bateliers avec lesquels il n'avait vécu qu'un seul jour, et qui se dépouillaient pour leur nouveau camarade. Avant de les quitter, Christophe leur avait demandé le chemin de Paris : ils avaient répondu , comme cette voix de Bossuet, mais avec moins de solennité : — Marche! marche! et tout droit ton chemin.

Donc il marcha tout droit son chemin. L'espérance le conduisait, et la route est belle. Il avait pour lui la jeunesse, et les beaux rêves qu'elle sème autour d'elle d'une main si libérale, et la route fut belle. 11 portait son bâton noueux sur une épaule : il n'avait pas besoin de bûton pour assurer sa marche; sa gourde remplie à son côté restait remplie ; il n'avait pas besoin d'eau-de-vie pour se donner du cœur. Ce qui faisait son courage, savezvous , c'était la certitude où il était d'avoir été aimé et protégé parce vieux prêtre de Fourvières et pai'

— lia — ces jeunes matelots de la Saône : à présent, Prosper n'était plus le seul enfant qui Teùt aimé; mais Prosper était le premier. Il pensait donc à Prosper, il pensait donc au vieux curé , il pensait donc aux jeunes matelots , et il marchait , il marchait toujours, tantôt rêvant, tantôt se parlant tout haut, tantôt déclamant de beaux vers ou se récitant à lui-même quelque noble morceau de prose, et toujours rendant grâces au Ciel qui F avait fait si heureux.

A ses côtés , passait tout un monde dans des attitudes biens diverses et pour des causes bien différentes. La calèche rapide, qui porte dans son flanc tant de passions ennuyées , tant d'originalités effacées, tant d'ambitions déçues, tant de vanités mesquines, tant de projets décevants qui passent comme la poussière sous les pieds des chevaux. La lourde diligence remplie d'affaires , et dintrigues et de calculs, et de vices bourgeois ; le cheval de poste qui galoppe portant en croupe tous les ennuis, toutes les jalousies, toutes les intrigues, toutes les vanités des grandes routes ( sedet atra ciua , avait dit Christophe) ; le forçat qu'on ti-nîno

au ba^Jiie, le soldat quon mène à la gloire, les troupeaux quon pousse à Tabattoir, le lait qui circule porté sur la tête des laitières , les rouliers qui parcourent la route pas à pas chargés de gros bagages, et cette civilisation qui va si vite, tout cela passait à droite et à gauche de Christophe , tout cela enveloppé dans la même poussière ou brûlé du même soleil. Mais calèche ou voiture publique, cheval de poste ou de roulier , mais soldat ou forçat , mais Perrette elle-même qui ne se sent pas d'aise , portant sur sa tête le pot au lait de sa fortune, personne n'allait comme Christophe , du même pas , ni de la même espérance , ni de la môme confiance au ciel ; c'est qu'en effet Christophe avait cet avantage sur tous les passans de la grande route, il ne savait pas où il allait. Il allait donc tout droit son chemin au jour le jour, dînant sur 1 herbe et couchant dans le foin. Trouvait-il sur sa route un laboureur fatigué, il labourait à sa place, et le laboureur lui ouvrait sa grange pour la nuit. Partout autour de lui Christophe répandait mille petits bienfaits qu'on lui payait par mille grandes bénédictions. Lui, sans

pain, il avait un morceau de pain pour tous les pauvres; les pauvres, bien souvent , hésitaient à recevoir cette noble aumône. Pour avoir une juste idée des charmes poétiques de ce lon^j voyafje , il faudrait I avoir entendu raconter comme moi , dans un beau château de Normandie , Thiver au coin d'un feu , et auprès d'une table que neùt pas dédaignée Guillaume-le-Conquérant.

Cependant Christophe n'avançait guère. Le chemin semblait s'allonger devant ses pas. H faut dire aussi qu'à mesure qu'il avançait, il se trouvait saisi d'un certain malaise qu'il ne pouvait guère définir. — Quand tu seras à Paris , se demandait-il à lui-même, que feras-tu? Paris , c'est plus grand que Lyon, dix fois , sic canibus catulos , sic matribm hœdos. — Paris, c'est Vurbem aniUjuam Romœ des Bucoliques ; et comment trouveras-tu à vivre, ou seulement à respirer, mon pauvre Clnistophe? Arrivé à ce point d'interrogation, Christophe n'avait pas d'autre manière de se tirer de cette difficulté que par une citation :

() Melibœe, Dcus nobis hrcc otiti Jecil !

€omme il se déclamait à lui-même toutes les Bucoli(jues , Christophe fut retiré de sa méditation à iïaute voix par un gi-and bruit de chiens et de cors dans la forêt qu'il traversait.

Il traversait une belle et grande forêt toute remplie d'arbres séculaires : le vieux feuillage s agitait sur sa tête ; à ses pieds, d'énormes quartiers déroche, qu'on eût dits apportés là par les géants, et couverts dune mousse épaisse et verte, l'invitaient au repos. Paris était loin encore, et déjà les ressources de notre voyageur étaient entièrement épuisées : il avait donné aux pauvres du chemin son pain et ses pièces de monnaie; il avait prêté son manteau noir à un comédien ambulant , pour jouer Bazile , et le comédien avait gardé le manteau ; il avait vendu son Homère , son Horace et son Virgile , pour venir au secours d'une pauvre femme, à pied, qui portait son enfant sur ses bras ; il avait payé la place de cette femme dans la diligence, et il en avait été récompensé par un sourire de son enfant. Enfin , la pluie avait plus d'une fois percé son chapeau et ses habits, ses souliers tout neufs étaient usés; les hommes iielaieiit plus assez

riches ni assez humains pour sauver Christophe; le tour de la Providence était venu.

Donc les chiens aboyaient au loin , le cor sonnait, la chasse traversait la vieille forêt. Le ceri courait, volait dans la plaine, un vieux cerf que Tenripire avait laissé en repos et que la restauration avait traqué dans son fourré, car la restauration avait ramené avec elle deux grands luxes auxquels nous ne songions plus depuis longtemps , la chasse et la messe. En avant donc ! les chiens aboient, le cerf vole, les chevaux vont au galop. A ce bruit nouveau pour lui , Christophe prêtait Toreille; il s'était arrêté , et il attendait ce qui devait venir : tout à coup il voit passer le cerf, une noble bête, comme le ceri du jeune Ascagne, au quatrième livre. Le cerf passa aussi rapide qu'une llèche ; il passa près de Christophe sans le voir , ou plutôt sans le craindre; Christophe le suivait encore des yeux, quand tout à coup voici les chiens (|ui passent à leur tour. Arrivée près de Christophe, la meute s'arrête ; elle hésite, elle a perdu la trace. 11 fallait les voir, tous ces chiens dévorans , le nez tendu, éperdus, appelant la curée qui fuyait.

Imi môme temps, après la meule, aceourait la meute des cliasseurs, bouillants jeunes }]ens, ivres (le joie. A leur {jié, leurs ehevaux rapides n'allaient pas assez vite ; ils auraient voulu être mojités sur autant de ceris j)our poursuivre, pour atteindre, pour mettre à mort ce cerf dix-cors qui s enfuyait. Ilalali! Iialali ! les chevaux heimissaient , les chasseurs criaient , les chiens hurlaient, les cors rcientissaienl; Christophe rejjardait, calme dans tout ce bruit , et laissait à peine éciiapj)cr ce lé{Ter el charmant sourire qu'excitaient en lui les passions futiles des hommes, ces passions qu'il ne connaissait pas.

— Où est le cerf? où a passé le cerf? se mit à crier, parmi les chasseurs, un jeune homme, en habit rouj^e , plus pétulant que les autres. (Vêtait un petit jeune honmie tout blond et tout animé; son ardeur Tenqjortait comme son cheval ; enfant de ce siècle qui commence à 1 80/4 , ce jeune homme avait «jrandi au milieu du bruit des armes, comme un enfant <lu jktuvhï destiné à être un soldat de Tempereur ; seulement un beau matin , quand revint la vieille royauté, ce jeune homme s était souvenu

— 11.S — ({ifil était né {jeu lil homme, ce noble sang quif avait dans les veines, destiné à être répandu sans façon , mais non pas sans gloire, sur quelques-uns des nombreux champs de bataille que la France arrosait de son sang, était devenu tout d'un coup le seul espoir d'un des plus vieux noms de la monarchie. Que de vieillards , que lexil nous a rendus avec des cheveux blancs , fantômes énervés et impuissants, se sont estimés heureux de trouver quelque part un fils de leur race au milieu de cette plébéienne nation française oubliée et méconnue si longtemps !

Ainsi était le jeune Ernest de Chabriant : longtemps il avait été un jeune homme comme tous les autres jeunes gens nés sous l'empire, une révolution en avait fait tout d'un coup un gentilhomme, tout d'un coup il s'était fait l'espoir d'une famille presque éteinte ; ce nouvel état n'avait pas étomié le jeune Ernest; seulement il avait réuni les folies de sa première position aux prodigalités et aux folies de son nouvel état dans le monde ; il avait réuni ses deux jeunesses, sa jeunesse de renq)ire et sa jeunesse de la restauration. 11 avait accouplé I un à I au-

lie, tant bien que mal , son oncle , le duc de Cliabriant et son père, le citoyen Chabriant; il avait confondu dans son esprit M. deMestre et Voltaire, les doctrines de la Quotidienne et le Contrat Social. Ainsi, il était doublement foujiueux et doublement volontaire, doublement guoguenard et doublement sceptique , à la fois et tour à tour peuple et marquis , sceptique et chrétien , Ernest Chabriant et Ernest de Chabriant. Ce jour-là, malheureusement pour Christophe , c'était Ernest de Chabriant qui était à cheval à la poursuite du cerf.

— Où est le cerf? demanda Ernest; en même temps , s'approcijant de Christophe : — Me dirastu où est le cerf? Ce disant, il frappait de Téperou son cheval, et il le retenait par la bride, Tanimal se cabrait, écumait, était furieux !

— Je ne vous dirai pas où est le cerf , répondit Christophe, la tète haute et Tair assuré, je ne suis pas un des chiens de votre meute, monsieur !

Je ne sais ce qui arriva et quelle fureur s'empara de l'ame ardente du jeune et nouveau mar- (juis , toujours est-il (pTil leva sa cravache, et

— lâO — qu eji un clin d'œil noire pauvre (Christophe tombait foulé aux pieds de ce cheval.

— Le cerf est sauvé, disait Christophe en tombant.

Il arriver ensuite que le jeune Ernest fut emporté par son cheval ; chiens et chasseurs le suivirent en aboyant; on fit lever un autre cerf et tout fut dit.

Mais le ciel ne voulut pas que notre héros njourùt ainsi, sans pitié et sans secours, au milieu d'un bois , comme une bête malfaisante quon ne daigne pas ramasser. A la suite de ces jeunes gens emportés par leur passion nouvelle , à la suite de ces marquis de la veille , que la chasse avait réveillés en sursaut au milieu de leurégoïsme bourgeois , il y avait bien aussi quelques belles âmes de vieille date dans de jeunes corps. Ce jour-là, grâce à Dieu , si M. le marquis de Chabriant était à cheval, sa belle et jeune cousine , Louise de Chabriant , était en calèche qui venait après lui.

Qu'il me soit permis de ne dire qu'un mot de mademoiselle Louise de Chabriant : elle ressemblait à votre second amour, mon noble jeune homme qui me lisez, mais elle était bien plus

belle! Grande aine, grande intelligence , grand courage , la tête et le regard à Tavenant : voila Louise! Par le passé de sa famille, elle appartenait au vieux temps de la France , mais en effet elle était née sous les abeilles d or de Tempire , entre une abeille et une fleur de lis , si bien qu elle était à la fois noble et plébéienne , noble cœur , mais courage plébéien, comprenant d'autant mieux l'égalité, qu'elle avait le droit de n'avoir pas d'égaux ; jeune fille par Tâge, mais jeune femme par le sang-froid ; habituée de bonne heure à tous les extrêmes , comme une enfant qui a vu tomber Tempire et reparaître la vieille royauté; elle s'était de bonne heure montrée indulgente pour tous les' revers comme pour tous les triomphes ; elle avait tant vu de misères subites et tant de {grandeurs subites, qu'il n'y avait plus une seule grandeur qui ne lui causât de l'effroi, plus une seule misère qui ne lui laissât de l'espérance. La bonté de son cœur était donc chez elle le double résultat de la nature et de l'éducation , si bien que cette bonté inépuisable , dans toute une longue carrière de beauté et d'esprit, ne se démentit jamais.

— I2i — Ce fut Louise qui recueillit, ou plutôt qui ramassa au pied de l'arbre où il était tomi)é, foulé aux pieds des chevaux, notre humble et malheureux ami Christophe. Cet homme , blessé si indignement , c'était la proie de mademoiselle Louise de Chabriant , c'était son cerf dix-cors , c'était son halali de chaque jour; elle était à la piste des misères , comme son cousin était à la piste des vieux cerfs : donc, elle plaça Christophe, son butin, dans sa calèche , et elle le ramena au château. Le cerf et Christophe entrèrent en même temps dans la grande cour d'honneur , blessés tous deux par le même chasseur ; seulement le cerf était blessé à mort.

Mademoiselle de Chabriant ne fit aucun reproche à son cousin , elle le savait emporté et colère, et d'ailleurs elle eût été toute honteuse d'avoir même le droit de faire un reproche à cette insolente proS' périté en habit rouge , qui foulait un liomme aux pieds de ses chevaux, pour marcher plus vite contre un cerf qui s'enfuyait. Par les ordres de sa protectrice, Cliristophe fut transporté dans la meilleure chambre, sinon dans la plus belle chambre du

— lâô — c'Iiàteau ; et là, celle jeune et belle personne pioJigua tous ses soins à ce pauvre inconnu qui pouvait bien n'être en effet qu'un mendiant de grand chemin. Christophe avait été violemment blessé, mais sa jeunesse le sauva. 11 y a des corps si jeunes et si forts , que la vie y jette ses racines les plus profondes : ni le fer, ni le feu ne sauraient entamer ces chairs honnêtes et vigoureuses que Tame enveloppe comme d'une sainte armure! Ainsi était Christophe ! son corps était sain et sauf comme sa conscience. La fièvre voulut en vain saisir à deux mains ce jeune homme , la fièvre s'avoua bientôt vaincue ; en vain le délire monta à ce jeune cerveau, le délire fit bientôt place à ce bon sens si net et si droit , le bon sens de la vertu; en vain le mal voulut agiter ce cœur , ce cœur resta calme comme cette conscience; sous les piedsde ce cheval furieux dix hommes vulgaires seraient morts, mais Christophe en sortit intact. Vingt jours après cet accident, il se promenait lentement dans le jardin du château, appuyé sur le bras de son chaste sauveur, mademoiselle de Cliabriant.

Mais (|iu'l fui 1 éloinuMucnt (\o celte jeune et

— i24 ~ belle personne, quand elle découvrit quel jeune homme elle avait sauvé sous ces pauvres habits , et quelle noble intelligence elle avait ramassée dans cette mare sanglante, sous les pieds du cheval de son cousin ! Que devint-elle, quand , au lieu dun mendiant de grand chemin qu'elle croyait avoir ramassé, elle trouva ce beau jeune homme dont le regard était déjà si plein de feu , dont le sourire était un si intelligent sourire , dont la voix était une voix si pénétrante et si douce? Et que devint-elle aussi quand elle découvrit un à un tous les trésors de cette science qui s'ignorait elle-même? Naïfs et poétiques transports , admiration de vingt ans ; lïgnorance d'un enfant et la connaissance pratique d'un vieillard, un frère ignorantin et un savant du premier ordre ; une éloquence naïve, simple, inspirée, les plus beaux élans de la vertu , une grande modération de jugement et de pensée : tel était Christophe. En même temps, je vous laisse à croire, quel respect Christophe avait pour elle ! c'était une admiration si profonde et si entière, qu'à peine osaitil s'appuyer sur le bras qu'on lui prêtait. Louise

— lâj — regardait Christophe, étonnée, confondue, ravie, et elle se disait à elle-même qu'elle n'avait rien vu de plus naïf, de plus simple , de plus intelligeni et de plus beau.

Mais plus tard , grâce à Dieu , vous entendrez mademoiselle de Chabriant elle-même raconter toute cette histoire. Sachez seulement que de ce jour elle adopta Christophe comme son frère, ou plutôt comme son enfant; et bien plus, elle le fit adopter par son oncle , le duc de Chabriant , et quand son oncle se fut assuré à quel homme , à quelle intelligence, à quelle modeste innocence, à quelle vertu originale il avait affaire, le vieux duc se dit à lui-même qu'il devait bénir le malheur ou le hasard qui lui avait donné ce jeune homme. C'était aussi ce que se disait Louise chaque jour.

M. le duc de Chabriant n était pas seulement un émigré de larniée de Condé, qui venait de Coblentz , et qui avait suivi les chances de la royauté d Hartwel , celait encore un homme d'un singulier esprit, mais un homme d'esprit, sans conteste. Gentilhomme de vieille date, il avail beaucoup perdu de son estime pour les arbres généalogiques, depuis (piil avait vu (jue sous les

— 12(3 — plus vieux arbres de ce genre on n'est pas à Tabri de la foudre; mais, au contraire, que la foudre vous découvre à celle ombre, et qu'elle vous frappe même au pied de votre arbre, et que 1 arbre peut tomber sur celui qu'il abrite , maljjré les racines les plus profondes. De cette méfiance où il était entré à propos des distinctions nobiliaires , M. le duc en était venu facilement à penser que les bommes avaient en effet en eux-mêmes , par euxmêmes , et indépendamment de leur origine, une valeur réelle, incontestable, et que cette valeur, qui leur était personnelle, était en effet la véritable valeur de tous les hommes. 11 s'était donc mis, un peu tard, il est vrai, à valoir quelque chose par lui-même ; c'est pourquoi il avait étudié avec soin les affaires les plus compliquées de son temps, comme le plus sur moyen d'être le premier dans cette vieille carrière des affaires, où son nom seul ne l'aurait pas soutenu tout un jour. H s'était donc mis à remuer les hommes , les intérêts et les consciences , au lieu de déployer ses vieux parchemins et d étaler au grand jour tous ses titres. Il se disait à lui-môme qu'il serait toujours temps de remettre ses titres en lumièto, une lois «ju'il au-

mit bien prouvé à la France et à son maître qu'il avait le droit , au besoin, de n'être pas un jjenti!honime, et quil était un homme utile, comn.e il était duc et pair de France. Cet Iiomme était donc à la fois gentilhomme et homme d'affaires. 11 tenait à la fois à la vieille génération par ses titres, et à la génération présente par ses travaux.

Voilà comment il se trouvait placé entre son neveu et sa nièce, arbitre presque désintéressé de toutes leurs différences de caractère ; pour lui son neveu c'était le passé, c'était le fondement de sa maison reblanchie à neuf, Sa nièce, au contraire, c'était le présent, c'était la sympathie de la multitude , et le dévouement de la foule ; et il était là, au milieu de ces deux penchants, indifférent en apparence à tout ce qu'il pouvait voir, aussi prompt à féliciter le jeune marquis de Chubriant de quelque trait dinsolence seigneuriale, (|u'à pleurer d'attendrissement sur les mains bienfaisantes de sa nièce, quand sa nièce avait enrichi riiistoire des Chabriant d'une belle action de plus.

Le vieux duc ne fut donc pas longtemps à adopter le frère Christophe, et à lui donner une boiii:<' place dans son amitié et diuis sdu estime. Christo-

plie n'avait-il pas été foulé par les chevaux du jeune marquis? Christophe n'avait-il pas été sauvé par les soins de Louise? Christophe n'était-il pas à la fois un monument brisé et rétabli de Tinsolence de Tun, et de la bienfaisance de l'autre? A ce compte, Christophe ne satisfaisait-il pas doublement la vanité nobiliaire et la vanité bourgeoise de M. le duc de Chabriant?

Mais nous n'avons guère le temps d'entrer dans tous les détails de cette histoire, et d'ailleurs, ne les devinez-vous pas? êtes-vous donc assez loin de votre jeunesse pour comprendre le cœur de Christophe et son étonnement muet , quand il se vit le commensal de Louise , et bientôt le confident de son père? Ne voyez-vous pas d'ici le noble esprit de Louise qui regarde Christophe comme sa créature , comme son ouvrage, comme l'enfant de génie qu elle a trouvé au milieu de la forêt , et faut-il donc tout vous dire, mon cher lecteur?

Cependant une autre scène nous réclame , nous allons entrer dans le monde parisien , autour duquel nous tournons depuis si longtemps , Prosper Chavigni , le frère Christophe , mademoiselle de Chabriant, et moi , leur indigne historien.

ov'

Par une soirée d'hiver, quand tout Paris esl livré à la pluie qui tombe et au bruit des voitures, quand toute fenêtre s'illumine pour le bal, pour le jeu, pour la ((Me, pour les mille causeries du soir; quand toute in trifjue est suspendue et que l'intrigue de Tamour commence; les salons de madame la comtesse de Macla se préparaicnl à lecovoir UMn> II. y

bôles nombreux de chaque semaine. Le salon de madame de Macla était un rendez-vous hebdomadaire de toute la politique parisienne. Importante demeure, où les affaires les plus graves se négociaient sous un sourire , où la diplomatie se glissait jusque dans lavant-deux d'une contredanse , où les deux chambres étaient représentées aussi bien que le cours de la Bourse , cette puissance qui sert de contre-poids aux deux autres. Chez madame deMacla se réunissaient en même temps, comme dans un centre commun d'esprit , de bonne grâce et de bon goût , sinon de bienveillance et d'indulgence, les jeunes gens et les vieillards. Les vieillards s'y trouvaient bien , parce qu'ils retrouvaient en ces lieux les belles manières de leurs beaux jours ; les jeunes gens tenaient à honneur d'y être reçus, parce que c'était là un honneur qui ne s'accordait pas à tout jeune homme.

Là celui qui était sage prétait l'oreille et gardait le silence; là, à défaut d'un grand nom, d'une grande fortune ou d'un grand pouvoir, on ne pouvait se tirer d'affaire que par une grande modestie el par une {jrande raison. Chaque habitant de ce

domaine voulait bien avoir lair (Je trailer avec tous ses hôtes sur le pied de Té^jalité, mais à con- <lilion que personne ne le prendrait au mot. Difficile était cette maison pour qui n'aurait pas eu une immense réserve ou une profonde connaissance des hommes et des affaires de ce temps-là. Madame la comtesse de Macla avait Thabitude^ les jours de réception , de descendre, dans ses salons, de fort bonne heure, pour recevoir ses amis les plus intimes quelques instants avant la foule des visiteurs. Ce jour-là elle était donc toute seule avec son oncle Tévêque, sa vieille cousine, madame de Wascanson , et le jeune colonel , que nous avons déjà entrevu dans la seconde partie de cette histoire. En un mot, par le plus grand des hasards , ou plutôt par le plus simple des hasards , car c'était une maison très-correcte et très-réglée, madame de Macla cette fois encore était seule avec les mômes personnes qui avaient accueilli Prosper Chavigni une première fois déjà, il y avait à peine dix-huit mois; seulement madame la comtesse était parée et sa cousine aussi , seulement monst'ijjnour I é\r(|up avait mis son [>lus

beau costume, seulement le jeune colonel était plus jeune et plus triomphant que jamais. A vrai dire le grand triomphe du clergé et de la noblesse avait toujours été en augmentant depuis Tarrivée de Prosper. Plus que jamais le peuple paraissait soumis ; plus quç jamais la nation paraissait croyante et dévouée; plus que jamais on eût dit que Tarmée avait oublié les souvenirs de gloire de Tempire. A présent les maîtres de la société moderne n'en étaient plus à Fespérance, ils avaient touché le but. Ils n^en étaient plus à avoir peur des instincts populaires ou à les flatter en tremblant , ils leur avaient imposé silence pour jamais , croyaient-ils. Cet évêque , cette comtesse, ce colonel, c'est-à-dire, Téglise, la cour et Tarmée , avaient encore fait plus de progrès dans leur voie, que n'en avait fait dans la sienne le petit Prosper Chavigni , devenu le chevalier Prosper de C-havigny.

En effet , à peine madame la comtesse était-elle descendue dans son salon, qu'un domestique de sa maison vint annoncer : — M. le baron de la Bertenache !

— Toujours cet Iioniine, dit Tévêque, et quel besoin, ma nièce, avez-vous donc de recevoir dans 1 intimité de pareilles gens?

— 11 dit aussi, ajouta le même domestique, qui n'était autre que Gaspard Touzon, la Bête, passé de la cuisine à Fécurie, etdeTécurieà rantichambre, faute de génie, qu'il faut annoncer à Madame, M. le chevalier Prosper de Chavigny; mais Madame sait bien ce que je veux dire, c'est ce petit Chavigni d'Ampuy, le fils de Jean Chavigni.

— Faites entrer M. le baron de la Bertenacbe et M. le chevalier Prosper de Chavigny, dit gravement madame de Macla.

Et ils entrèrent dans le salon , l'oncle et le neveu. Le baron Honoré avait toujours un air assuré et modeste à la fois, à l'aide duquel il était partout à sa place. Mais le jeune homme, mais Prosper! il était si interdit cl si tremblant, qu'il ne trouva rien de mieux , pour se donner un mainlien , que d'entrer dans ce salon comme s'il fût entré à la place d'armes. Le baron Honoré j)rcsenta Prosper à madame la comtesse et à monseijjneur, comme son neveu, comme un jeune

lioiiiine pour lequel il implorait un peu de ieui' bienveillance et de leur proteclion. Prosper salua Monseijjneur et madame la comtesse comme un jeune homme qui n"a besoin ni de leur protection , ni de leur bienveillance.

— Nous avons déjà beaucoup entendu parler de Monsieur, dit madame de Wascanson au baron Honoré; n'est-ce pas lui qui a tué un maître d'armes?

Vous jugez du sourire de Monseigneur.

L'ironie de ces quatre personnages , cette ironie cachée, imperceptible, qu'on devine dans un geste du petit doigt, cette moquerie qui voltige sur les lèvres, mais si bas, si bas, qu'on ne voit même pas son souffle; ce coup d'œil méprisant qui n'est pas même du mépris , ce quelque chose sans nom qui venait de le frapper au visage, lui Pi'osper ! cette froide politesse qui voulait dire : — Entrez donc, puisque la porte est ouverte; et : — Prenez un siège, puisqu'il y a des sièges! ce lut là un terrible moment pour Prosper; plus terrible, grand Dieu! mille fois plus terrible que lorsqu'il était entré il v a dix-huit mois dans celle

même chambre, pauvre et nu, abandonné de tous, sans appui, sans nom, et sans autre protection que celle de ce môme Gaspard Touzoa qu'il avait reconnu dans l'antichambre. En ce temps-là, Prosper était au-dessus de Thumiliation; il était humble , il était impossible de le mépriser, il était honnête et pauvre. En ce temps-là, on lui accordait à peine un regard , mais c'était un regard d'indifférence; aujourd'hui encore, on lui donne à peine un regard , mais c'est un regard de dédain. Il est vrai de dire que la société le trouvait beau, que M. l'évêque pensa tout bas qu'il en aurait fait un beau diacre, M. le colonel qu'il n'avait pas de plus beau sergent-major ; mais ce fut le tout, et ce regret fut à peine un regret.

Ce jour-là le baron partagea la disgrâce de son neveu; lui qu'on recevait si bien d'ordinaire, il fut reçu froidement; la belle comtesse oublia de lui tendre la main, comme c'était son habitude, et jamais elle n'avait eu à parler à son oncle, devant témoin et à voix basse, d'affaires plus intéressantes et plus compliquées. Le baron de la Bertenache, qui savait aussi bien se taii(^ que parler, se

— ^~^^] — taisait avec uii merveilleux sang-lioid ; mais Prosper, qui ue savait pas même parler, et qui savait encore moins se taire , Prosper se demandait en lui-même, si ce mépris si amer, cette impolitesse si polie, c'était là en elTet le monde, ce monde qu'il avait appelé de tous ses vœux , et si c'était là le monde, qu'était-il donc venu y chercher?

Cependant à chaque instant arrivaient l'un après Tautre les amis de madame la comtesse. Les noms les plus sonores de la cour et de la ville, quelques beaux-esprits, aristocratie qui marche régale de toutes les autres, de nobles dames, à la noble démarche , des gens qui tous se connaissaient , se parlaient et se saluaient cordialement , prenaient place dans ce cercle brillant , où peu à peu, par le soin même des autres et non par sa modestie, et relégué au dernier rang, à chaque nouveau venu, Prosper séloignait du point central où il était entré; si bien qu'au bout d'un quart d'heure, il était parfaitement oublié de tous.

Déjà la conversation de générale quelle était devenait particulière, et plus la conversation s'en-

gatjeail, et plus Prosper se sentait isolé el misérable; eur il ne savait pas un mot de tout ce qui se disait autour de lui; ces {grands noms, qu il avait entendus retentir dans Tliistoire passée, il n'en savait pas un seul, et déjà il cherchait à s'enfuir, quand le môme Gaspard ïouzon , reparaissant pour la vingtième fois au moins, annonça: M. le duc de Cliabriant ! Et dans sa voix , il y avait cette inflexion de respect, qu'impose toujours un grand nom , môme au laquais qui Tannonce. M. le duc de Chahriant n'était pas seul. 11 tenait par la main une jeune el belle personne de dix-huit ans, à peu près, d'un si noble mainlieu et d'un si intelligent regard , que tous les yeux se portèrent sur elle. Mademoiselle de Chabriant avait ce soir une robe blanche qui laissait voir son beau cou et les précieux commencements de deux blanches épaules , chastement , entièrcn)eiit voilées. Sa taille mince, élancée, svelte, était la laille d'une jeune lille (|ui va être une femme. Elle marchait comme une personne habituée à tous les hommages et à tous les respects, et cependant dans son salut et dans son sourire il y

— 15vH — a\ait tant de modestie, de bonne oTace et de réserve , qu'on lui pardonnait facilement cet air naturel de grandeur. Sa tête était haute. Son front était élevé, et presque embarrassé de ses épais cheveux noirs; elle avait ce beau teint brun et coloré qui est un signe de force et d'intelligence ; on ne pouvait pas se lasser de la voir , et ceux qui pouvaient saluer son passage étaient fiers de la saluer.

Aussitôt qu'elle aperçut mademoiselle de Chabriant, la comtesse de Macla accourut au-devant d elle avec Thonorable empressement d^une belle femme qui comprend très-bien qu'il y a de si grandes beautés, réunies à tant de jeunesse, qu'elles sont hors de toute rivalité.

— Eh bon jour! ma Louise, lui dit-elle, et (juclle joie de vous voir! et qu'étes-vous donc devenue, méchante? Et avez-vous enfin abandonné vos grands bois? Mais dites-moi que! est ce beau jeune homme qui vous suit de si près et qui a l'air si interdit?

A cette question, le beau visage de Louise jndit quelque peu , mais c'était une si innocejite pfsleur,

(jue personne n'y |)i'it }]ar<!e, pas mémo les lemmes,

— Madame, répondit le duc de Cliahrianl en présentant Chrisloplie à la comtesse, permettezmoi de vous présenter l'inséparable de ma fille; je vous réponds de lui corps pour corps, et je puis vous assurer que c'est un noble jeune homme !

Comme M. de Chabriant parlait ainsi , sa fille se relira un peu en arrière de son père, pour laire place à son protégé, et le montrer dans son jour le plus favorable. A cette recommandation, partie de si haut, toute la société tourna la tête, et elle découvrit alors un grand jeune homme si simple et si tranquille, d'une physionomie si franche cl si ouverte qu'il eût été le bien venu partout, même sans les recommandatiojis de M. le duc de (ihabriant.

Quand elle vit son protégé si favorablemenl accueilli , mademoiselle de Chabriant reprit sa belle et gracieuse humeur. En même temps les salons se remplissaient et la soirée commençait à devenir plus bruyante, quand un incident inal- UmuUi j)ensa donner à celte soirée \\u intérêt près-

que diauialique, mais qui , lieureuseiiient pour Prosper, passa presque inaperçu.

Voici le fait : A peine Christophe, car c'était lui, était-il entré dans ces riches salons, conduit en laisse, pour ainsi dire, par son sauveur, mademoiselle de Chabriant , qu'il avait découvert , avec le regard de Tamitié, un jeune homme assis tout au bout de l'appartement, et à qui personne ne prenait (jarde. Le cœur du frère Christophe avait tressailli à cette vue. La vie de château et sa familiarité dans cette noble maison dont il était deveim le commensal nécessaire, n'avaient fait oublier au frère Christophe ni ses amitiés ni son village. A peine était-il entré à Paris à la suite, ou pour mieux dire escorté de mademoiselle de Chabriant, que le bon Christophe s'était mis en quête de son ami, Prosper Chavigni. Mais où le prendre? où le trouver? Vous savez que les lettres de Prosper étaient tombées dans la Saône avant que celui à qui elles étaient adressées en put lire un seul mol. 11 n'avait donc pas retrouvé Prosper, mais partout il l'avait cherché. Il n'avait pas vu dans li) rue un jeune homme pauvre et rustique sans

songer à Prosper. Jugez donc de l'étonnemenl de Christophe , quand il découvrit son ami dans ce noble salon! Mais était-ce donc bien lui, Prosper Chavigny, le jeune homme d'Ampuy? Ce jeune homme si élégant, si bien peigné, ce gentilJiomme aux belles manières, était-ce bien Prosper? Et cependant c'était son visage, un peu pâli, il est vrai; c'étaient ses beaux cheveux noirs et bouclés, et, il est vrai, moins touffus; c'était son même sourire, mais moins naïf; c'était son même regard, mais plus assuré; c'était sa jeune taille, mais moins droite; c'était sa main plus blanche, c'était son pied plus petit; et il le regardait avec des yeux humides, et il eût donné tout au monde, môme un ordre ou un regard de mademoiselle de Chabriant , pour se jeter dans les bras de son ami. II hésitait, il tremblait ! à la Un , n'en pouvant plus , il fut tout droit à Prosper, et avec un regard , comme en ont les anges , il lui dit ;

— Est-ce toi , Prosper? je suis Christophe !

Et alors le cœur revint à Prosper ; l'enfant d'Ampuy se retrouva sous les habits du dandy parisien.

— \A2 — les larmes revinrent à ses yeux qui ne pleuraient plus; ses bras raidis se détendirent, ils s'embrassèrent avec effusion dans le coin de ce salon où personne ne les vit s'embrasser; quand je dis personne, je me trompe , il y avait mademoiselle de Chabriant.

Assise sur un vaste sofa, et tout entière en apparence aux hommages et aux respects qui Tenlouraient, Louise suivait du regard et de lame cette touchante reconnaissance de deux amis partis de si bas, et se retrouvant tout d'un coup au milieu de ce grand monde de fortune, de luxe et de pouvoir. Quand le frère Christophe se fut bien assuré que c'était bien son Prosper, cet élégant jeune homme, et quand Prosper se fut bien assuré que c était là Christophe, ce cavalier de mademoiselle de Chabriant, ces deux hommes, qui avaient déjà Tinstinct de toutes les convenances , se perdirent dans la foule , pour ne pas donner leur émotion en spectacle. Plus lard, dans la soirée, quand chacun fut à son jeu ou à la conversation, Christophe présenta son ami Pi'osper à mademoiselle de Chabriant.

— Si lu savais, lui disait-il devant sa bienlai- Ince, voilà celle qui m'a sauvé!

Et comme il disait cela, le pauvre Christophe ! Puis il voulut savoir l'histoire de Prosper, et mademoiselle de Chabriant voulut Fentendre. Et ce fut alors, ô douleur! alors, pour la première fois, que Prosper comprit qu'il n'avait rien à dire de sa vie privée , et pas une explication à donner de sa fortune. Il se troubla, il routait, il avait peur de mademoiselle de Chabriant.

Dans le Hux et reflux d'une conversation parisienne, quand tant d'intérêts sont en présence, il arrive souvent que la curiosité se porte de côté et d'autre , qu'elle va de çà et de là , d'un homme à un autre homme; plus d une fois, dans le cours de cette soirée, l'intérêt revint à Christophe. Le duc de Chabriant le désigna du geste au ministre et le ministre le suivit d'un regard bienveillant; plus d'une femme passa devant le groupe où il était pour le mieux voir; la comtesse de Macla ellemême le prit à part et lui parla longtemps, pendant que Prosper, immobile, muet, cherchait en vain une contenance, et que de regrets il avaii

— U4 — alors d'être venu si tôt dans ce monde, où il était à peine un meuble de plus !

Que cette soirée lui parut longue et qu'il se trouva petit et misérable, et comme il eût été envieux de Christophe , si Christophe eût été moins bon, moins simple et moins naturel.

A la fin , le baron Honoré fit signe à son neveu que rheure de la retraite était venue. Comme Tonde et le neveu descendaient Tescalier, mademoiselle de Chabriant le descendait aussi avec son père; elle avait pris le bras de Christophe, et elle répondit par un gracieux regard au salut deProsper et de son oncle; seulement Prosper crut remarquer que M. le duc de Chabriant le suivait des yeux d un air d'intérêt et de pitié, et il lentendit qui disait à sa fille: — C'est bien dommage, en vérité !

Une fois dans la voiture de son oncle :

— Çà, mon oncle, lui dit Prosper, est-ce bien là le monde? suis-je donc bien entré dans cette belle société pour laquelle vous m'avez préparé avec tant de peine et de sollicitude? et trouvezvous que j'y aie (ait une bonne figure, ce soir?

— U5 — — Mon neveu , répondit le baron Honoré avec le plus complet laissé-aller, je ne vous cache pas qu'en effet votre début n'a pas été heureux. Bien plus, vous avez trompé toutes mes espérances; vous n'avez été ni un jeune homme naïf, ni un homme comme il faut; point d'aplomb, point d'assurance , quelque chose de gauche et d'empesé, ou bien trop d'assurance; ce n'est pas ainsi que je l'entendais. Vous rougissiez, vous pâlissiez, vous étiez Irisle, et le monde ne veut pas qu'on soit triste quand on se trouve tête à tête avec lui. Et puis vous n'avez su ni plaire aux jeunes gens, ni séduire les vieillards. Et puis au lieu de vous pousser tout simplement auprès de quelque femme sur le retour, comme ce devait être votre intérêt, vous allez , en véritable étourdi, vous mettre en contemplation devant la plus élégante fille, qui porte le plus grand nom; vous débutez tout d'un coup par mademoiselle Louise de Chabriant, et vous la rejîardez avec de grands yeux ébahis qui voulaient dire : — Mademoiselle, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que vous! Mademoiselle, aucune des femmes qui sont là si parées et si bien posées II. iu

— iAG — ne vaut pas seulement votre petit doigt ! Par Dieu, c'était bien le moyen de vous concilier à la fois les jeunes gens et les vieillards , les liommes et les femmes , d'autant plus que c'est à peine si cette belle Chabriant vous a remarqué! Et vous dites, mon neveu , que le monde vous paraît triste , je le crois bien , par le Ciel ! le monde est triste pour celui qui ne se mêle ni aux passions , ni aux intérêts du monde ; pour celui qui va dans le monde sans plan et sans but, uniquement pour regarder la fille d'un duc , qui est belle et qui est une grande héritière , le monde est triste. Autant vaudrait vous ennuyer à regarder du haut des tours de Notre- Dame l'abîme qui est à vos pieds; je le crois bien que le monde est triste , quand il n'a pour vous ni un sourire ni un regard , quand il n'a pour vous ni haine ni amour, ni estime ni mépris. Oui , j'aimerais mieux encore la haine et le mépris du monde, que son indifférence; c'est cette indifférence qui vous pèse et qui vous fait honte , à l'heure qu'il est. Et puis, voyez le malheur, vous avez débuté le même soir avec un concurrent bien habile; avez-vous remarqué ce beau jeune

— UT — homme que traînait à sa suite mademoiselle de Cliabriant! En voilà un plus habile que vous; quel air simple et modeste ! quelle profonde ré serve I et quel beau patronage il a choisi ! Et comme il a trouvé moyen de se faire présenter aux plus grands seigneurs, par cette belle personne qu'on eût prise pour sa marraine! ou je ne me connais pas en ambition , ou certes , voilà un jeune homme ({ui est en train de faire un beau chemin. A peine est-il entré qu'on est allé au-devant de lui; à peine a-t-il parlé qu'on Va écouté. Il a souri deux ou trois l'ois, on a approuvé son sourire; on a tout approuvé. Et comme il avait Fart de ne pas quitter un seul instant Tombre de sa protectrice ! Et comme il s'est toujours tenu à portée de son regard et de sa robe 1 Et comme il sait se faire petit, si petit, que mademoiselle de Chabriant a pu le protéger toujours en toute sûreté de conscience ; et comme cela nous a paru naturel à tous, une si jeune fdle, présentant un si jeune homme! Et comme il est aimé, ou plutôt comme il est estimé de M. le duc! Et comme avec tout cela, il n'a pas l'air d'un hypocrite ou d'un men-

leur? Par leCiel! c'est un habile homme, et je voudrais pour beaucoup avoir son nom , et dans tous les cas je vous le propose comme le modèle d'ambition le plus simple, le plus naïf, le plus parfait , que j'aie jamais rencontré de ma vie et de mes jours !

— Voilà bien de vos jugements , mon oncle , reprit Prosper. Cet ambitieux , comme vous dites, c'est tout simplement Christophe , le frère ignora n tin.

— C'est là Christophe l s'écria le baron. En ce cas , mon neveu , je commence à croire que souvent la géométrie a raison , et que le chemin le plus court pour aller d'un point à un autre, c'est la ligne droite. Christophe, tu dis? Et en effet, il faudrait que ce fût là un grand scélérat pour avoir si bien attrapé tous les dehors de la probité et de la candeur! Christophe! cet homme arrivera à tout. Souviens-toi de ce que je te dis , marche avec lui; quitte-moi, va-t'en avec ton ami^, prends-le par la main et il te mènera avec lui partout où le mènera mademoiselle de Chabriant. Christophe ! tel que tu le vois, humble et modeste.

— U9 — il est déjà sorti de la foule, et toi plus que jamais tu es de la foule. Ce Christophe , cet ignorantin , où donc a-t-il pris ce ferme regard, et ce jioble front, et cette douce voix? Christophe! Mon neveu , vous avez eu tort de quitter ce maître-là et do me prendre pour votre maître. Je le vois bien , je suis de la vieille école de Tambition , j'appartiens à la vieille routine de fart de parvenir. Le succès de Christophe me fait peur. Arriver tout simplement, tout naïvement, tout bêtement dans le monde, et réussir! C'est étrange! Et toi , si bien élevé , si habile, si brave , si bonne lame , passer à peine le seuil de cette maison dont je t'ouvrais les portes. Toi , mon élève , toi , mon idéal ! je m'y perds. Christophe ! Christophe !

Maintenant, mon neveu, voulez-vous que je vous donne un conseil , un dernier conseil? puisque vous ne pouvez pas vous produire au grand jour , puisque la société d'en haut vous est fermée, j)roduisez-vous dans la société d'en bas ; il y a dans la civilisation parisienne , certaines clartés douteuses qui valent mieux que le soleil. Ainsi, dès demain, si vous voulez, je vous ferai entrer dans

— 1.50 — une autre société que vous ne connaissez pas et dans laquelle je vous assure que vous serez le bien-venu , et dans laquelle vous ferez , si vous le voulez , des progrès rapides. Vous avez entendu parler du Tunnel , sous la Tamise , c'est un pont creusé sous les flots. Eh bien! je vous ferai pénétrer demain dans le Tunnel social. Laissez les autres voguer à pleines voiles sur ces flots semés d'écueils ; sous notre pont souterrain vous irez sans danger et plus vite. L'orage est en haut, la sécurité est en bas ; le soleil vous éclaire, mais il vous brûle ; le demi-jour vous cache et vous protège. Ainsi donc, encore une fois, ayez bon courage , le monde ne veut pas de vous tel que vous êtes , il ne veut pas vous ouvrir une seule porte , je vous ferai entrer , moi , par une porte inconnue, ce n'est pas tout-à-fait un arc-de-triomphe, mais c'est une brèche faite si habilement, qu^il n'y a que les plus habiles et les plus hardis qui y peu- vent entrer; vous me suivrez demain, moi! neveu .

Coinnieiit vous dire 1 horrible nuit (jue passa Prosper? quelle était la nouvelle destinée que lui faisait son oncle? et dans quel nouveau mystère allait-il pénétrer? II n'osait pas s'interroger luimême , il se sentait emporté maljjré lui par un funeste courant qu'il avait soupçonné plus d'une fois, même en nageant dans l'eau tranquille de la

prospérité. Le jour venu, il se leva à la hâte, puis il se rendit chez le baron Honoré , pour attendre son réveil. Le baron dormait du paisible sommeil d'un homme qui n a plus rien à faire avec le remords. Sa maison était calme comme la conscience d'un honnête homme. Aucun des signes du désordre ou de la mauvaise conscience ne se retrouvaient dans cette demeure. Des valets empressés et silencieux au-dedans , pas un créancier au dehors. Ce grand calme rassure quelque peu Prosper , et il attendit moins impatiemment le réveil du baron.

Quand le baron se réveilla , il parut étonné de voir son neveu , chez lui , de si bonne heure. Evidemment il se souvenait à peine de la conversation de la veille , et quand Prosper vint à la lui rappeler : Ah ! dit-il , tu tiens à entrer enfin dans les affaires sérieuses! Tu le veux absolument? Cela te déplaît de n'avoir pas autre chose à faire qu'à jouir doucement de la vie, et à circuler au bois de Boulogne sur ton cheval? Tu le veux? Tu es bien décidé à entrer tout d'un coup dans nos mystères? Au fait, vous avez là une belle impatience , mon

neveu ; mais, bon gré mal gré, il faut que vous attendiez encore. li est beaucoup trop matin pour que nous nous mettions à l'œuvre ; rien n'est prêt pour nous recevoir. C'est à peine si , à Theure qu'il est, la ville se met à Touvrage pour nous tailler notre besogne. Attends donc que toutes les intrigues sortent de leur lit , que toutes les ambitions se réveillent ; notre tacbe se compose de toutesles pensées cacbées, de tous les desseins secrets, de toutes les passions voilées; mais encore pour soulever le masque de la vie parisienne , faut-il que Paris ait mis son masque ; à Theure qu'il est, Paris , le Paris qui aime et qui pense , et qui intrigue, est encore tout nu entre deux draps.

Et plus son oncle parlait , et moins Prosper comprenait ce langage ; jamais l'ironie insatiable de cet liomme ne lui avait paru plus inquiétante, à présent elle lui était odieuse. Que la journée parut longue à Prosper ! il allait, il venait, il revenait, son oncle lisait dans un de ses beaux livres , mollement enfoncé dans son fauteuil. Trois heures sonnées, le baron remit son livre à sa j)lace, il prit son chapeau et sa canne, puis il

(lit à son neveu : Vous le voulez? vous allez me suivre; mais cette fois suivez-moi à distance et comme un homme qui n est pas de ma suite. 11 ne faut pas qu'on nous remarque dans la rue; nous ne sommes plus ni vous , ni moi ; nous sommes deux êtres sans nom et sans forme , deux ombres qui glissent. Mettez donc votre chapeau sur vos yeux , cachez-moi ce gilet blanc sous votre liabit boutonné , laissez là cette élégante cravache , ôtez ces éperons, vous n'êtes plus un élégant qui va à la parade; maintenant marchons et souvenezvous que vous entrez dans une des nécessités de la vie, que le monde vous a mal reçu hier, et que si vous me suivez dans ma route, c'est le monde qui l'a voulu.

A ce discours étrange , Prosper sentait ses forces l'abandonner ; cependant il fit un effort décourage et il suivit son oncle. Le baron marchait dans la rue de l'air le plus aisé et le plus naturel. Il s'arrêtait comme un homme qui prend le plus long , et qui s'amuse de tous les accidents des rues de Paris, fréquents hasards de chaque instant, qui réunissent de tous les coins du monde les contras-

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les les plus opposés. 11 souriait aux jolies filles, il écoutait les chansons de Torgue, il s'arrêtait à tous les magasins bien achalandés, il allait ainsi de rues en rues , passant d'une rue remplie à une rue moins remplie , d'une grande rue à une rue étroite, des riches galeries du Palais-Royal à In Halle-au-Blé, puis tout d'un coup et comme un homme qui a oublié quelque chose , il prit sa course, et tout d'une haleine il s arrêta dans une rue presque déserte. Un grand mur occupait toute cette rue, au coin de ce grand mur il y avait une petite porte , la porte s'ouvrit toute seule et se referma sans bruit sur le baron et sur Prosper.

Prosper vit alors qu'il s'était glissé furtivement <!a!is une grande maison, dont l'entrée principale devait donner sur une autre rue. Dans cette maison, les mêmes précautions furent prises que dans la rue. Le baron allait en toute hâte par mille passages obscurs, par mille détours inattendus. Ils marchèrent ainsi, l'un l'autre et sans se parler, jusqu'au sommet de l'édifice , et après avoir traversé un C(M tain ;;renier encombré de vieux papiers et (\o meubles de rebut , ils se mirent h descendre

un autre escalier ; ils descendirent encore plus d'étages qu'ils n'en avaient monté, et enfin après cette course fatigante entre ces quatre murailles silencieuses et inhabitées , ils entrèrent dans une vaste cave éclairée par des lampes. Au milieu de ce sombre appartement;, il y avait une immense table recouverte d'un tapis, autour de cette table quatre ou cinq hommes étaient assis dajis le plus grand recueillement.

En un mot , ils étaient dans le cabinet noir !

Car c'est là une des lâchetés inutiles de la restauration d'avoir violé le secret des lettres, d'avoir brisé les sceaux fragiles de ces mystères confiés à l'honneur de l'administration publique. Le baron Honoré était le président de cette dictature occulte, et c'est là qu'il introduisait son neveu , ce jeune et loyal Prosper.

Prosper ne comprit pas tout d'abord ce que cela voulait dire. Son oncle lui fit signe de s'asseoir à ses côtés et il s'assit près de son oncle. Cependant on apportait à chaque instant sur cette table délatrice, d'immenses monceaux de lettres. Dans ces lettres , chacun des hommes silencieux qui étaient

là faisait son choix ; il en prenait à peu près une sur mille. La lettre choisie était ouverte aussitôt avec une horrible habileté. Si c'était un simple cachet , la vapeur avait bien vite détaché le papier de son lien fragile; si c'était une cire armoriée, une autre cire prenait d'abord l'empreinte de ces armes , le feu faisait le reste ; la cire cédait à la chaleur traîtresse , le papier livrait ses confidences, après quoi tout se remettait à sa place ; le simple cachet à Tépître bourgeoise, ses armes et sa couronne à la noble missive ; 1 instant d'après , on enlevait ce paquet de lettres pour en rapporter d'autres. Cela se faisait avec le plus grand ordre et la plus grande célérité. On eût dit à leur sangfroid que ces messieurs accomplissaient un devoir.

En môme temps le baron Honoré donnait ses instructions à son neveu , sans vouloir remarquer la rougeur qui montait à ce noble visage.

— Monsieur, lui disait-il , dans toutes les lettres que vous voyez là , il n'est peut-être pas trois lettres dont il nous importe de savoir le contenu ; et dans ces trois lettres, il n'y a pcut-èlrc pas trois mots qu'il nous inqmrlc <le savoir. Ceci vous rc-

présente à merveille les différentes conversations qui ont lieu parmi les hommes. Que de bavardages misérables et inutiles pour un mot qui porte ! Ainsi vous voyez que les mystères convenus du public ne risquent rien avec nous. Toutes ces lettres seraient naturellement tout ouvertes que nous ne daignerions pas y jeter un coup dœil. Moi , qui vous parle , je sais sans les ouvrir ce que contiennent ces lettres, à un mot près, comme je sais sans les entendre ce que se disent deux portières sur leurs portes ou deux bourgeoises dans ce qu'elles appellent leur salon ; comme je sais ce que se disent une femme qui parle à son amant , ou un mari qui parle à sa femme. Toutes les affaires et toutes les intrigues de ce monde se ressemblent, comme tous les noms du calendrier sont à peu près les mêmes noms. Donc nous laissons passer sans nous en inquiéter les trois monnaies courantes parmi les hommes ; Tamour , l'argent eî Tambition. Il me semble que j'entends sortir de ces amas insipides de lettres sans nom et sans forme^ mille murmures confus qui sont en effet le murmure de l'humanité civilisée, des vœux d'à-

— i{;9 — mour , des serments de fidélité, des prières, des trahisons, des menaces, des rendez-vous nocturnes, des cris : Ah mon ami ! Ah monstre ! Ah monsieur ! Ah madame! Ah monseigneur! Ce sont des marchands qui vendent, des acheteurs qui achètent, des gens qui changent de la soie contre du coton, et de la renommée contre de Targent. Il y a là des malades qui tendent la main de leur lit de misère , des enfants qui ruinent leur père en leur parlant de 1 honneur, des femmes qui déshonorent tranquillement leurs maris, en copiant des fragments de lettres de madame de Sévigné ; il y a là des petites filles qui s'amusent à faire l'amour avec des officiers qui leur écrivent : Moi, f oublier, mon ange!\\ y a des jeunes gens qui essaient Taniour avec de vieilles duchesses , à qui ils écrivent : Chère et belle maman ! Laissons passer tout cela, messieurs, liberté à toutes ces passions comme à toutes ces phrases stéréotypées, à tout ce prosaïsme misérable , à tous ces vers couleur de rose qu'on s'envoie d'un bout du monde à Tautre, liberté à la lettre de change et à la lettre adultère qui sont les plus grands bénéfices de la poste aux lettres, liberté à tout ce qui

est plainte, murmure, prière, menace du vulgaire ; liberté aux petits , aux faibles , aux braves , aux ambitieux de pacotille, liberté à Topposition de café, d'estaminet et du cabinet de lecture, liberté, même à nos femmes quand elles écrivent à nos voisins, n'est-ce pas, M. Domengeot? Liberté à tout le monde, puisque ainsi le veut la Charte; seulement si quelque ennemi de la tranquillité publique se glissait par hasard parmi ces innocents parleurs qui confient leurs innocents secrets à ces innocents papiers , qui donc oserait dire que nous ne sommes pas dans notre droit en jetant un sage et prudent coup d'œll dans ces âmes dissimulées? Il est défendu d'écouter aux portes , je le sais bien; mais qui de nous aurait la force de ne pas prêter l'oreille à une conversation où il serait mis sur le tapis? Or, messieurs, voici toute la bonne ville de Paris , et toute la France et toute l'Europe qui mettent leur conversation sur ce tapis , et nous ne prêterions pas l'oreille à ce qui se dit là de toutes les affaires de ce monde? Et dans ces trente-deux millions d'hommes, nous n'aurions pas la curiosité desavoir qui donc est noire ami et qui donc

est notre ennemi? Mais cela ne serait ni logique, ni sage, ni philosophique, ni politique, n'est-ce pas, mon neveu?

Prosper ne répondait rien , il croyait rêver. Eu même temps le haron , tout entier à son œuvre , faisait un choix dans le premier choix de ses dignes collègues. 11 ne se trompait ni sur la forme, ni sur le fond de la lettre , ni sur le nom de l'auteur. Cétaitun homme qui savait son métier à ne pas se tromper une fois sur cent mille. Il savait tous les noms connus et à connaître de tous les politiques et de tous les faiseurs d^affaires de l'Europe. Et nonseulement il connaissait les noms de ces gens-là, mais il en savait tous les amis , tous les ennemis , tous les ascendants et descendants , il savait leurs pensées, leurs passions, leurs ambitions, leurs amours j il savait lire tous les chiffres et comprendre toutes les allusions et compléter toutes les initiales. On eût dit qu'il s'était assis à tous les chevets le matin et le soir, qu il avait vu ouvrir et refermer tous les coffres-forts , qu'il était intervenu dans tous les téle-ù-téte. Cette honnête science Tamusait ; elle I amusait comme un conte hien fait II. n

comme une comédie bien jouée. Il était ravi de tenir l'un après l'autre, dans sa main droite, tous les grands hommes du jour , et de les surprendre dans le déshabillé de leur égoïsme , comme le valet de chambre qui réveille son maître le matin. Comme il s'amusait des hommes , et comme il les trouvait petits, ridicules , misérables et menteurs! Et comme il riait tout bas en lui-même de les voir ainsi se contredire et renfermer deux mensonges opposés, dans deux enveloppes différentes, que le môme courrier devait emporter sur le dos de son cheval 1 Comme il voyait les hommes fourbes, lâches , menteurs , traîtres à leurs amitiés , parjures à leurs amours, mendiants, vicieux, poltrons, hypocrites, flatteurs et rampants, voleurs , idiots et vils 1 C'était son heure de triomphe , c'était la belle heure de sa vie , et cet homme , en mettant à nu toutes les plaies cachées de la société, se vengeait de cette même société qui l'avait forcé à n'être qu'un espion.

A la fin Prosper, qui croyait toujours rêver, se pencha vers son oncle et lui dit tout bas :

— -Mais, mononcle, cequevousfaiteslàestinfâme!

Et il y avait sur son visage tant d'indignation et d'épouvante, qu'il fut impossible que le baron ne les vît pas. Mais toujours avec le même sangfroid , le baron répondit à son neveu sans qu'on pût l'entendre :

— Silence! vous avez voulu venir ici, vous y êtes. Quant à faire de l'indignation , Monsieur, je vous donnerai à lire un célèbre discours de Mirabeau sur le même sujet , qui vous épargnera beaucoup d'invention et d'éloquence. Et pourtant, si vous m'en croyez, vous ferez votre coup d'essai sur cette petite lettre que voici.

En même temps le baron Honoré plaçait sous les yeux de Prosper une honnête et douce petite enveloppe sans parfum , sans recherche ; on lisait sur l'adresse : — A Mademoiselle Lucy de Cliabriant, à Londres , nie du Régent.

A ce nom de Chabriant , le nom de cette jeune et belle fille à qui il avait rêvé toute la nuit dans ses courts instants de sommeil, Prosper parut sortir de ce rêve pénible, mais pour entrer dans une horrible réalité. Mademoiselle de Chabriant! C'était mademoiselle Louise de Chabriant

— 1G4 — à coup sûr qui écrivait cette lettre, et sans doute elle y parlait de Prosper. Quoi donc! lui, Prosper, à rinstant même, il pouvait pénétrer ainsi tout d'un coup dans les secrets les plus cachés de cettejeuneet belle personne? Quoi donc! il allait la connaître telle qu'elle était , cette transparente jeune fille dont il était séparé par un abîme! Il pouvait être le maître de ses pensées les plus intimes, de ses confidences les plus familières , lui , l'inconnu d'avant-hier, si méprisé , si perdu dans la foule ^ pour qui la foule n'avait eu ni une pensée, ni un regard! Lui, il allait se trouver tête à tête avec mademoiselle de Chabriant , et elle allait l'entendre parler comme si elle parlait à son confesseur ! Telles étaient ses pensées. Ses mains tremblaient, la sueur coulait de son front, son cœur se gonflait dans sa poitrine, il tenait cette lettre dans ses deux mains, et il se disait en frémissant :

— 0! c'est une chose horrible et contagieuse, le crime !

Et en effet, il faut bien que ce soit là une horrible contagion ! car déjà il eût donné sa vie pour pouvoir

— IG.j lire au travers de 1 enveloppe légère, seulement le nom de Louise, et ne pas y lire le nom de Christophe. Telles étaient les angoisses de ce malheureux jeune homme ; son oncle les voyait sans le regarder. Il suivait peu à peu les progrès de la passion qui entraînait Prosper; il décachetait les lettres, il les recachetait, et comme Prosper venait de laisser retomber sur la table la lettre de mademoiselle de Chabriant , le baron prit cette lettre . il l'exposa à la vapeur du vase, Tenveloppe céda, le baron déplia la lettre de mademoiselle de Chabriant et il la plaça toute ouverte devant Prosper.

Alors Prosper fut vaincu. Pendant que son oncle passait tranquillement à un nouveau triage , Prosper prit cette lettre toute grande ouverte et il lut ou plutôt il crut lire les plus simples et les plus naïves confidences d'une jeune personne bien élevée à une jeune personne de son Age :

— (. Chère Lucy, disait mademoiselle de Cliabriant à sa sœur aînée , je recommande à tes bons soins un hoiniéte jeune homme , ami de notre famille, que mon oncle envoie en Angleterre, et qui est chargé d'une mission linpoilanlc. — Mon

— 1(j6 — oncle veut savoir, dit-il, une fois pour toutes, si par hasard , dans les affaires de ce monde, la plus grande probité et le talent le plus vrai ne vaudraient pas autant que la ruse et Tintrigue ; c'est pourquoi mon oncle a choisi M. Christophe. »

Et la lettre était longue, et mademoiselle de Chabriant racontait à sa sœur comment ce jeune homme qu'elle avait trouvé foulé aux pieds des chevaux ( elle ne disait pas aux pieds de quels chevaux ) , avait été jugé par sou oncle comme un savant et galant homme, qui pouvait arriver à tout. — Elle disait aussi combien il était bon, simple, naïf, honnête, — et combien il a besoin d'être encouragé , ma bonne Lucy, car il ne ressemble en rien aux jeunes gens qui nous entourent ; figuretoi que, pas plus tard que hier soir, chez madame de Macla , où mon père Ta présenté , il a obtenu le plus grand succès. On Ta trouvé noble et beau. 11 a peu parlé ; mais il a si bien parlé ! Le ministre a fait compliment à mon père de son protégé. — Il part demain, entends-tu? demain ! Ainsi, il arrivera à Londres un jour après ma lettre. — J'ai passé cette nuit à t'écrire pour que ce pauvre

jeune homme n'arrive pas au dépourvu. — Mon Dieul s'il allait ne pas réussir! et pourtant je le connais, il est brave et ferme. »

Puis elle ajoutait plus bas :

— « 11 y avait aussi à cette soirée un beau jeune homme qui s'est trouvé être un ami de M. Christophe. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans; ils se sont embrassés de tout leur cœur, et ils ont eu une grande joie de se revoir. Ce bon Christophe , il aime ce jeune homme comme un frère! — Il est seulement fâcheux que cet ami de Christophe n'ait pas gardé son bon naturel. Après le premier instant d'effusion il est redevenu roide et guindé comme un homme sans état dans le monde. Au fait, c'est grand dommage, comme dit mon père , qu'il soit le neveu et l'élève d'un cer- (ain baron de la Bertenache , que tout le monde reçoit et que personne n'estime. Christophe nous n pourtant bien assurés de la rare probité et de la sincérité de son ami Prosper, mais au fait, (|ue nous importe? »

La lettre de mademoiselle de Chnbriant se terminait par mille recommandations inquiètes et

bienveillantes de cette belle Louise à sa chère Lucy.

— « Surtout, Lucy , présente-le bien à notre tante la duchesse, ce noble orgueil ; elle sera, j'imagine, bien étonnée de recevoir un diplomate nommé Christophe 1 »

Quand il eut lu cette lettre , Prosper baissa la tète comme un homme qui vient de s'entendre condamner à être exposé au gibet et marqué d'un fer chaud. Son oncle reprit la lettre et la replaça dans son enveloppe ; puis, tout en remettant le cachet avec la douce et chaste initiale L, il donna un petit coup d'épaule à son neveu :

— Je tiens mon infâme ! lui dit-il.

Heureusement la séance fut levée, Prosper serait

mort d'un coup de sang.

A peine Prosper fut-il sorti de cet antre infâme, qu'il prit sa course comme un meurtrier. Le baron ne fît rien pour le retenir, il se croyait sur de son neveu, à présent. Arrivé chez lui, Prosper voulut pleurer, il n'eut pas une larme; il restait là interdit, éperdu, mourant; il voulait fuir; mais où fuir? dans (jiiel ahîme retomber? Et à

présent, coninient osera-t-il se rejeter dans les bras de la misère? Ce moment-là fut plus cruel qu'on ne saurait le dire, terrible moment dans la vie d'un homme , quand il se trouve entre la misère et le crime , entre la fausse honte et le déshonneur; alors il se jeta sur son lit et il crut mourir !

Il était plongé dans ce grand désespoir, quand il entendit sa porte s'ouvrir d'une façon si douce et si amicale, qu'il lui sembla que l'espérance en personne ne serait pas entrée chez lui autrement. C'était l'espérance, en effet, c'était Christophe. Il venait dire adieu à son ami , car il partait le même soir, à neuf heures.

— Adieu, Prosper, disait Christophe! toi que j'ai retrouvé hier, je te dis adieu aujourd'hui.

A la vue de son ami, Prosper avait repris courage. Il était sorti tout d'un coup de cet abattement, et tout en écrivant quelques mots sur sa table :

— Tu vas en Angleterre, disait-il à Christophe?

— Comment lesais-lU; Prosper?

— Et tu as une lettre de mademoiselle de Cliabriant, à sa sœur aînée, Lucy de Chabriant?

— J'avais Tordre, répondit Christophe, de ne dire à personne, pas même à toi, où m'envoyait M. le duc. J'ignore qui t'a si bien instruit, mais puisqu'il en est ainsi, je dois avertir celui qui m'y envoie de ne pas compter sur le secret. Disant ces mots, Christophe allait sortir.

— Arrête! s'écria Prosper. Que vas-tu faire? Tu vas te perdre et tu vas me perdre! Je te jure sur l'honneur que ton secret sera gardé et que personne ne le sait que moi, — Christophe , mon ami ! tu peux partir.

Et en même temps Prosper appelait son domestique :

— Jean , lui dit-il , vous irez chez M. le baron Honoré de la Bertenache , et vous lui direz que j'ai laissé là une lettre pour lui, et que tout ce qui est ici lui appartient, et que je pars pour ne pas revenir.

Puis il entraîna Christoj)he dans la rue :

— Viens, Chri.st()j)li(', hii dil-il.

Une fois dans la rue , Christophe arrêta Prosper ?

— Où vas-tu , Prosper? et pourquoi ce désespoir? Et qu'as-tu dit? que tu partais? que tu disais adieu à ton oncle? que tu renonçais à ta fortune? Mais, cela n'est pas possible, n'estce pas?

— Et pourtant rien n'est plus vrai, Christophe, Tu me vois à présent seul , ruiné , sans espoir , sans famille, sans toit et sans pain; plus pauvre que le plus pauvre mendiant de la rue; voilà à quelle misère les bontés de mon oncle m'ont réduit I

— Non , Prosper, disait Christophe , il n'en sera pas ainsi ; je n'ai rien , je ne suis rien , mais j'ai une protectrice qui te tendra la main comme elle me l'a tendue. Elle est si bonne 1 Veux-tu que je te mène à elle, Prosper? Veux-tu que je lui dise de t'envoyer à Londres à ma place , tu feras mieux que moi, j'en suis sûr? Allons, allons, du courage , mon enfant , la Providence est grande. Tiens d'abord , voici , pour commencer, de l'argent que t'envoie ta mère, et que je t'ai gardé bien fidèle-

ment, parmi les dangers et les misères du grand chemin.

En même temps l'innocent Christophe tirait de sa poche les écus de six francs tout neufs que lui avait remis madame Chavigny le jour de son départ. A la vue de ce pauvre et noble argent maternel , qui représentait tant de travail et d'économie, à la vue de ces pièces dune monnaie passée de mode dont Paris voulait à peine, et qu'il eût rougi de donner même à un pauvre, hier encore, lui, Prosper , Prosper se sentit ému jusqu'aux larmes ; et i! laissait ce noble argent dans la noble main de Christophe , et il pensait à tout ce que Christophe avait souffert plutôt que de toucher à cet argent!

- — Mais prends donc ton argent et viens avec moi chez ma noble maîtresse, disait Christoplie.

En ce moment Prosper était peut-être sur le grand chemin de la vertu. Il pouvait suivre Christophe; il pouvait aller implorer le secours de mademoiselle de Chabriant, il pouvait, au besoin, se faire le domestique de son ami et suivre pas à

pas sa fortune; je ne sais quelle mauvaise honte l'arrêta. II avait été si mal dressé par son oncle, et le sophisme était déjà entré si avant dans son cœur, qu'il avait peur des fortunes qui se font lentement et qui demandent du labeur. H voulait une fortune rapide, soudaine, et cependant une fortune honnête, mais honnête dans les idées du monde. S'il ne voulait pas s'en reposer sur 1" infamie pour parvenir, il ne voulait pas non plus se fier à son mérite, et tout d'un coup l idée lui vint qu'entre l'infamie et le travail, il y avait pour lui un moyenterme de faire sa fortune , et que ce moyen , c'était le hasard. Triste idée; mais elle devait venir à ce jeune homme à défaut d'une idée plus funeste! Le hasard , ce roc mouvant auquel s'acrochent toutes les ambitions misérables; marée décevante, audessus de laquelle peu surnagent. Justement, à force d'avoir marché sans savoir où ils allaient, ils se trouvaient , Christophe et Prosper, au coin de la rue de Richelieu , à la porte d'une maison habitée par le plus horrible suppôt du hasard. Déjà la maison était éclatante de lumières ; tout se préparait là-dedans pour la ruine et pour le sui-

cide de chaque jour. L'habitant de cette demeure s'appelle le Jeu.

— Christophe, dit Prosper à son ami, si tu m'aimes en effet , et si en effet tu veux me sauver, montons là-haut.

Et ils entrèrent dans la maison de jeu.

Pour entrer à la maison de jeu , il y a des conditions quil faut remplir. 11 faut être majeur ou du moins avoir Tair majeur , autrement la maison vous est fermée. Le Jeu est un bourgeois trèsrangé et très-correct, il ne veut pas Targent non adulte , peut-être parce qu'il sait que les nonadultes ont peu d'argent ; le Jeu prend très-volontiers l'argent du père de famille , mais il méprise les menus plaisirs de son fils. A la porte de 1 hôtel splendide où il a choisi son domicile, le Jeu examine de la tête aux pieds tous ceux qui entrent chez lui; il regarde surtout la poche des hommes et la toilette des femmes ; il faut à cet aimable seigneur une poche bien garnie et une toilette bien décente. Entrez , riches et belles ! la femme excite l'or , l'or s'échappe à la voix de la femme; quand la femme agite son éventail , tii'e son mouciioir brodé ou fa il

crier la soie de son soulier , Tor ne se contient pas , il se remue , il s'agite , il faut qu'il sorte. Aussi vous êtes sûr de trouver de Tor partout où il y a des femmes , et réciproquement des femmes partout où il y a de Tor.

Quand ils eurent monté Tescalier de la maison Christophe et Prosper, le Jeu, les toisant d'un air goguenard , les regarda des pieds à la tête , et comme ils avaient Tair assez jeunes Tun et l'autre, le Jeu leur dit :

— Quel âge avez-vous, jeunes gens?

— Nous avons mille louis , répondit Prosper. C'est là un Age que respecte toujours le Jeu.

La porte s'ouvrit à deux battants , et les valets du Jeu prirent à l'avance le chapeau de nos deux joueurs ; c'est la seule chose qu'on soit à peu près sûr de remporter en sortant de là.

Arrivés dans le salon principal , les deux amis se regardèrent interdits ! Qu'allaient-ils faire? Prosper le savait à peine ; mais Christophe lui n'avait nulle idée qu'on put gagner de l'or au moyen d'une boule d'enfant qui tourne dans une roue , au moyen d'une carte rouge ou noire, il l'ignorait;

— \ l i — seulement il trouvait que ces salons étaient bien riches, et il se proposait d'en faire la description à mademoiselle de Chabriant.

Prosper comprit cependantqu'il fallaitapprendre à Christophe de quoi il s'afjissait :

— Ecoute , lui dit-il , tu es un enfant innocent et simple; le Ciel sera pour loi. Toname est calme et paisible, le jeu aura peur de toi. Tu n'as que des intérêts lionnêtes , tu déconcerteras le hasard. Tu tiens entre les mains ma fortune ou ma misère. Écoute donc, voici 1 ar^jent de ma mère , ma noble mère (et il portait cet arj^ent à ses lèvres).

Tiens ! tu vas voir là-bas des couleurs sur une table rouge et noire ; chaque couleur prend votre argent ou le double; ce n'est pas cela qu'il nous faut. Il ne s'agit pas de doubler notre argent. Que ferions-nous de deux fois vingt-quatre francs 1 11 faut que tu ailles, les yeux fermés, sur ce tapis làbas; tu verras des numéros sur ce tapis, soixanteseize numéros , entends-tu? Soixante-seize chances sur une, pour être toul-à-fait un mendiant de la rue. N'importe, il le faut, c est mon sort; si lu ne joues pas , je joue

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