II
Allons, as-tu du cœur? Veux-tu bien jouer ce jeu-là pour moi et pour toi , le veux-tu ? le veuxtu? le veux-tu?
— Je le veux , dit Christophe. Tu dis donc qu'il n'y a qu'à mettre cet argent au hasard sur un des numéros de cette table qui est là-bas ?
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Ce soir-là il y avait bal et fètcà Frascali, c'était grand jeu. Le maître du logis, le Jeu, avait invité rOpéra à venir prendre ses ébats autour de la roulette ; c'était une ronde infernale. L'or sonnait sous les râteaux, et le violon cbantait sous l'archet. Les femmes montraient leur gorge nue; et les hommes se meurtrissaient le sein. On ne
— 1;-0 — regardait pas les femmes parées , on regardait l'hôte du logis, le Jeu. On ne regardait pas ces fleurs , cette gaze , cet or , ces diamants , ces bas à jour; on regardait le Jeu tout sec; on courtisait le Jeu , on baisait le bas de sa robe fangeuse; on regardait avidement sa poitrine étique et son œil cave , à côté de ces femmes si belles et si jeunes et de ces seins si frais. Les femmes elles-mêmes ne regardaient pas les femmes ; elles regardaient le Jeu. Les femmes n'avaient pas un seul coup d'oeil pour les glaces transparentes, elles regardaient le Jeu. Le Jeu, hideux sultan, était là dans son sérail , jetant son mouchoir à la première venue. C'était à voir hideux et sublime! La corruption s'oubliait; le vice s'oubliait, tout s'oubliait pouF plaire au maître. Le Jeu, silencieux vieillard, ne daignait pas même témoigner un désir , pas même sourire, pas même voir; le Jeu était aussi préoccupé que les autres ; il regardait le jeu !
Quand donc Christophe entra dans cette vaste salle, aussi simple et aussi calme que s'il fût entré dans sa petite classse d' Ampuy , pas une femme ne vit Christophe. Les l'angs élaienl serrés autour de
— 1SI — la table. Christophe prit son argent , et, par-dessus les fraîches épaules d'une danseuse , il le jeta sur un chiffre , au coin du tapis; il ne vit pas même sur quel chiffre. Que lui importait le chiffre? Prosper lui avait dit : Jette là cet arj^entl et il l'avait jeté. A peine comprenait-il pourquoi, et il lui eut été bien difficile de répondre si on lui eût demandé ce qui allait arriver?
Cependant ces écus de six livres , jetés avec tant de sanjj-froid, attirèrent quelque attention sur Christophe. Il avait Tair si peu ému, que le Jeu pensa que cétait un honnête garçon qui voulait se débarrasser de cette monnaie ridicule.
Christophe gagna. Il franchit d'un seul coupées soixante-seize chances ; il gagna.
Calculez la somme.
La danseuse calcula si bien et si vite qu'elle se retourna vers Christophe , et qu'elle lui fit un trèsagréable sourire. Mais Christophe ne la regardail pas.
Quand le Jeu vit que !e nouveau-venu était en fonds , il lui donna une place à sa table , il lui fil apporter un fauteuil pour qu il fût plus à Taise ; Chris-
toplie prit place, et alors commença entre lui et le Jeu une lutte singulière. La lutte de deuxjoueurs aussi calmes Tun que l'autre , la jetée d'un dé d'ivoire contre un autre dé , la lutte du hasard contre le hasard. Le Jeu avait changé en or l'argent de Christophe , Christophe jeta son or sur la table du Jeu comme il avait jeté son argent. Bientôt après, le Jeu changea l'or de Christophe contre des billets de banque. Le sang-froid de Christophe redoubla , et il jeta son papier comme il avait jeté son or. Même il ne comprenait guère à quoi pouvait être bon ce papier, au bas duquel on lit : Peine demort ! Horribles mots qu'on diraitôtre écrits par le Jeu en personne sur la pierre d'un tombeau de Clamart. Et cependant, à chaque minute nouvelle , Christophe amoncelait devant lui une fortune. Et cependant , à le regarder de bien près, comme le regardaient les femmes et les joueurs qui étaient là , on ne pouvait rien découvrir sur son visage, sinon une espèce d'ennui et de dégoût , que nul en ce lieu ne pouvait s'expliquer , pas même le Jeu. Que va dire mademoiselle de Chabriant? pensait Christophe.
Mais le Jeu , voyant ce jeune homme qui se mettait si peu en peine de ses faveurs, samusait à l'en accabler.
Ce vieillard, qu'on appelle le Jeu , a de si étranges caprices ! C'est un de ces vils scélérats gorgés d'or, n'aimant que l'or, toujours prêts à égorger leur femme ou à vendre leurs filles pour de l'or, que vous voyez souvent et en même temps dans les deux extrêmes. Une fois que le Jeu, cet avare usurier, est devenu prodigue, sauve qui peut! Tout à l'heure il a fait vendre à l'encan le berceau de l'enfant, il a forcé le père de famille à porter au Mont-de-Piété les instruments de son travail; il a jeté la misère et le désespoir dans deux ou trois générations passées , présentes ou à venir : il a vu d'un œil sec ces grincements de dents et ces pleurs, et ce pain tout sec. C'est un misérable si avide et si ignoble , le Jeu ! C'est un stoïcien si épouvantable et si cruel , le Jeu 1 11 rit en silence , il se passionne en silence, il vole en silence. Amenez-lui une belle femme ou un vieillard ignoble , il prendra avec le môme sang-froid la dépouille du vieillard et la dépouille de la belle femme; il arrachera au Nieillard ses faux cheveux, son faux râtelier, sou
habit, son épée inutile et rouillée , jusqu'au gant qui recouvre sa main de bois. Il arrachera à la belle femme son cachemire, sa blanche dentelle; il détachera son collier de perles de son cou de perles; il brisera la boucle d'or à sa fragile oreille pour en avoir le rubis ; il meurtrira ses doigts effilés et délicats, chargés de gages d'amour, pour fondre au creuset ces gages d'amour; et une fois le vieillard tout nu et la belle femme toute nue : A la porte , le vieillard ! dira le Jeu ; à la porte , la belle femme ! dira le Jeu. Oh ' c'est un impitoyable scélérat ! Vous aurez beau le supplier, pauvre belle femme toute nue, vous aurez beau vous mettre à genoux devant lui et lui tendre vos bras dépouillés de leurs bracelets, et vos mains dépouillées de leurs bagues, et votre sein privé de parure, et lui demander asile pour la nuit ou seulement le manteau de son cocher pour vous couvrir! asile, manteau de livrée et môme la pitié, cette chose qui ne coûte rien , le vieillard vous refusera tout ! 11 s'appelle le Jeu !
Et cependant , comme je le disais , le Jeu , ce vieillard toujours jeune , a de singuliers caprices;
cette nuit-là, il a dépouillé tout le monde tant qu'il a pu; le diplomate et la danseuse, ces deux extrémités sociales qui se donnent la main sans rougir , ni Tun ni l'autre , de leur égalité d'une heure. A présent le voilà qui entasse Tor devant notre jeune homme. Prends-en , en voici ; prends de Tor ! Christophe entassait Tor devant lui, sans choix, sans plan, comme autrefois, quand il était enfant, il ramassait, sur les bords du Rhône, les petits cailloux.
A l'heure qu'il est, Christophe jouerait encore et gagnerait encore de Tor , si Prosper ne lui eût pas frappé sur l'épaule , en lui disant : — C'est assez I
— Tu as bien fait , disait Christophe , car voici déjà dix heures ; j'ai sommeil , et il faut que je sois levé demain avant le soleil.
11 remit à Prosper cinq ou six poignées de ces billets et de cet or ; après quoi il se secoua les mains, comme un homme qui a touché de la vile poussière, et qui peut donner la main à mademoiselle deChabriant.
Les femmesel les joueurs, entendant cet liominc
si riclie qui parlait d'aller dormir, se regardèrent entre eux épouvantés !
Christophe et Prosper reprirent leur chapeau et descendirent Tescalier. Comme ils traversaient la cour , Prosper rencontra son oncle , qui lui dit tout bas :
— Vous êtes un joueur , et vous n'avez pas voulu être un espion I
Prosper ramena Christophe jusqu'à l'hôtel Chabriant.
— Et maintenant, que vas-tu devenir? disait Christophe?
— A présent je suis le maître du monde , répondait Prosper.
Naturellement , Prosper était moins calme que Christophe. Cette fortune inattendue , cette fortune qui était à lui , lui donnait à penser. A présent que fera-t-il, et comment pourra-t-il forcer ce monde, qui n'a pas voulu de lui, à Tacccpter enCn?
Ceci lut jo sujet dun lonj; dinloone (|uo Prosper
tint avec lui-même , en se promenant lentement sur les boulevarts.
Véritablement, se disait-il, il ne s'agit pas ici de déclamer contre la société qui ne te devait rien, ni contre ton oncle qui ne ta donné que ce qu'il avait. De quel droit en effet voudrais-tu qu'un espion , un briseur de cachets fit de toi un galant homme? De quel droit aussi voulais-tu que les hommes fissent quelque chose pour toi, toi qui ne pouvais rien faire pour les hommes? Le monde est un commerce dans lequel il faut donner quelque chose pour recevoir quelque chose, et encore, comme dans tous les commerces, faut il avoir une position avantageuse pour débiter sa marchandise. Tes plaintes contre Tétat social sont injustes; elles sont plus qu'injustes, elles sont inutiles. De quel droit, je te prie, voudrais-tu que toi, négociant de la petite ville d'Ampuy-sur-le-Rhône, tu fusses aussi achalandé qu'un autre négociant comme toi de la rueVivienne? Aquoi profiterait à celui-ci sa belle boutique, devant laquelle passe toute la ville, s'il ne doit pas y mieux réussir que toi dans ton échoppe d'Ampuy, obscurément appuyée contre
les murs de l'éolise? Ne te plains donc pas , Prosper , de ce que lu appelles ta mauvaise fortune, c'est une chose juste et nécessaire ; juste, parce que les hommes ne t'accordent encore que ce que lu t'es donné à loi-méme; nécessaire, parce que la mauvaise fortune présente, te sera plus tard une sauvegarde pour ta bonne fortune à venir.
— Heureusement, reprenait Prosper, maisProsper le joueur, qu'à présent j'ai ouvert, moi aussi, ma boutique dans un beau quartier. Frascati est une belle et somptueuse boutique, c'est là remplacement que j'ai choisi. Vive Dieu! leschalands et les jolies fdles de comptoir ne me manqueront pas!
— Et c'est là justement, répondait Prosper l'avisé à Tautre Prosper, et c'est là justement ce qu'il faut éviter. Le jeu , vois-tu , c'est une ressource comme la corde à laquelle on va se pendre; il est arrivé une fois ou deux que la corde a cassé, et que le supplicié en tombant a fait rouler un trésor à ses pieds; mais la chose est rare. Presque toujours la corde tient bon , et le pendu reste à la corde jusqu'au lendemain. Ainsi donc plus de jeu
pour toi, qui es de la foule et qui ne pourrais plus jouer que comme joue la foule, en tremblant, le remords au cœur, et poursuivi des mille et une terreurs d'existence , qui gâtent encore plus le jeu d'un homme que le sang-froid et le refait de la banque contre laquelle il joue. D'ailleurs , le vice secondaire n'a jamais été un moyen de fortune, même à Paris. Môme à Paris, il n'y a jamais eu que ceux qui étaient à la léte d'un vice qui en ont retiré fortune et gloire quelquefois ; les subalternes , en fait de vices , ont toujours fini misérablement. Le fermier des jeux va en carrosse , le ponteur expire à l'hôpital : ne pense donc plus à retourner au jeu. Puisqu'il t'a souri une fois quand tu ne songeais pas à lui plaire, ne songe plus à lui redemander ses trompeuses faveurs; sois donc un homme, et sache profiter delà fortune!
Tu as gagné 430,000 francs, cette nuit, avec l'argent de ta mère; garde-les comme si c'était rhéritage de ta mère ; retourne à Ampuy, Prosper , retourne à ce village où chacun te connaît et te salue ; va te reposer de ton année de jeunesse sous les vieux pins avec lesquels on a
fait ton berceau, avec lesquels on fera ta bière; marie tes 150,000 francs, à 50,000 que t'apportera la fille du médecin ou du maire de ton village. Vous serez riches et heureux autant qu'un ménage peut être riche et heureux à Ampuy , où vous êtes nés ; vous aurez des enfants qui prendront après vous les 150,000 francs de leur père , les 50,000 francs de leur mère ; vous aurez les plaisirs du dimanche , les fêtes de la famille , les inquiétudes de la paternité , toutes les douleurs de l'enfantement , toutes les joies de ce paradis terrestre qu'on appelle un mariage bourgeois. Tu marieras tes sœurs, et ta mère te bénira! Cela n'est-il pas bien sage et bien heureux, Prosper?
A quoi l'autre Prosper, le Prosper parisien, répondait en toute hâte : — Le village! le village! suis-je donc fait pour le village? Eh! de quel droit m imposer cette vie bourgeoise que j'ai rejetée une fois déjà et qui ne peut plus me réussir? Retourner à Ampuy, après avoir passé par Frascati , c'est impossible ! Uelcver les murs de ma maison paternelle avec l'argent des joueurs , c'est imj)ossible! Marier cet infâme argent à la chaste dot
^rune innocente Gancée, c'estimpossible! Ce serait là un accouplement horrible; ce serait là un grand crime et une grande honte. Non , non , je ne vais plus aux bords du Rhône , non non! Je ne veux plus m'exposer à entendre toute ma vie les rugissements des passions parisiennes , de Tambition parisienne, de la folie parisienne; non, non! je ne veux pas regretter ces nuits étincelantes de mille feux pendant les obscures nuits de douze heures de mon village ; non , non , je ne veux pas pleurer toute ma viece bruit extravagant de la foule, plongé que je serai dans le monotone silence de ma maison recouverte d'ardoises et revêtue d'un cep de vi;>ne. Il y a deux jours encore, quelque honnête homme serait venu et m'aurait donné cette fortune, il me l'aurait donnée innocente et pure, que je serais allé, avec joie et bonheur, loin, bien loin de la ville pour y jouir en paix, jusqu'au dernier jour, de ma pauvre fortune ; mais à présent que la fortune a perdu son innocence pour moi , la médiocrité de la fortune a perdu tout son charme; à présent que je ne puis plus avoir une fortune honnê'te, il faut que je sois le maître d'une grande
fortune , il faut que je me mette à la tête d'un vice : donc va pour le vice! puisque aussi bien la vertu ne me réussit pas.
— Prends garde, Prosper, prends garde, disait la conscience , prends garde de devenir infâme , tu as appris aujourd'hui même que c'est un pas glissant. Elle est bien légère, sais-tu, la limite qui sépare le vice de I infamie, la grande fortune du déshonneur? prends garde! Prosper.
— Aussi vrai que je suis encore un honnête homme à présent , répondait Prosper , je ne cesserai jamais d'être un honnête homme ! ne crains pas que je sorte de mon principe de vertu qui est gravé là dans mon Ame; mais je veux sortir de ma médiocrité bourgeoise, je le veux à tout prix, je veux entrer dans lo monde à tout prix ; que ce soit le hasard ou mon esprit qui m'en fournisse les moyens, peu nrimporte. Déjà le hasard m'a bien servi ce soir, j'imagine; il m'a fait riche pour un jour, c'est tout ce que je veux. Il m'a offert le premier échelon pour m'élever, c'est à moi de trouver les échelons suivants, c'est à moi de bien finir ce quo le hasard a si bien commencé.