‹ Le chemin de traverse (volume 2)Chapitre 6 sur 13 · IT · texte numérisé non relu

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Tel fut ce monologue dans lequel le bon et le naauvais principe de Prosper se défendirent l'un l'autre avec tant de chaleur. Comme cela était prévu, le mauvais principe l'emporta. Le village fut vaincu par la ville , la paix bourgeoise céda le pas à Tambition.

Allons, se dit-il, il faudra que je rentre dans le monde par une nouvelle porte. Grand Dieu , protége-moi cette fois comme tu as protégé Christophe ! Fais-moi seulement trouver une femme aussi belle que mademoiselle de Chabriant !

Le lendemain de ce jour mémorable, Clirislophe el Prosper sortirent de Paris, presque à la môme heure , mais par deux cliemins différents. Christophe avait pressé dans ses mains la main de Louise, et il emportait dans son ame du bonheur pour toute sa vie. Prosper partait seul , sans sou-

venir, sans amour, sans regrets et presque sans but. Ce fut avec une rage qui tenait du désespoir, qu'il prit congé de cette grande ville , où il n'avait pu devenir quelque chose, ni par la misère, ni par Topulence; ni par le vice , ni par la vertu ; et qui en dernier résultat ne lui avait offert que de r infamie. Maintenant il allait chercher avec haine une vengeance contre ce Paris qui n'avait pas secondé son ambition après l'avoir soulevée.

Mais avant de passer les portes, il fit arrêter ses chevaux , et du fond de sa voiture il se mit à regarder Paris avec autant de mépris qu'il put en trouver dans son regard et dans son âme ; car il voulait lui rendre mépris pour mépris, dédains pour dédains; car il voulait montrer à cette ville égoïste combien il l'avait comprise , et combien il s'était initié aux mystères de son admiration et de ses respects. Naguère il était arrivé à ce Paris, ignorant des choses de ce monde, timide comme un pauvre enfant à son premier rendez-vous d'amour chez une vieille femme ; naguère il avait sollicité à mains jointes les plus légères faveurs de cette immense prostituée, Pn-is; mais les moindres fa-

— 197 ^ veurs lui avaient été refusées ; mais lui , jeune et beau, n'avait pas obtenu un sourire, pas un rejjard , pas un geste qui lui dit : Je te, sais là! rien! Il avait frappé à toutes les portes , pas une porte ne s'était ouverte ; il avait vu venir à lui la misère, hideuse et lente , pas un bras ne s'était étendu entre lui et la misère; il avait mis au service de ce monde impur tout ce qu il avait d'esprit, de génie, de talent et d'ûme, et dans ce monde personne n'avait accepté ni son ame ni son génie, personne n'avait vu ni ses larmes ni son désespoir. Il n'y avait dans cette immense ville qu'un espion , qui était son oncle, qui lui eût tendu une main charitable , mais pour en faire un espion comme lui , et une autre personne infâme, qu'on appelle le Jeu, qui lui eût fait un bon accueil, mais sans doute pour le dévaliser plus tard! Ainsi donc avant de partir, il jeta, non pas une malédiction sur Paris, mais un dernier regard qui valait une malédiction.

Où dallait chercher sa vengeance? Je vais vous le dire, il allait en Italie. Il n'y a en effet aujourdhui <|u'une nation dans le monde jisscz finie, assez heu-

reuse, assez esclave pour qu'un homme cresprit et de sens y puisse encore trouver facilement ce que clierchait Prosper ; cette nation , c'est l'Italie. Comme chacun est noble là, et qu'ils naissent tous fils de princes par la volonté du ciel , l'Italie a remplacé la noblesse par l'art ; comme tout le monde est pauvre en Italie, l'Italie a fait de la beauté sa richesse. Après avoir passé par toutes les grandeurs, l'Italie s'est arrêtée enfin dans la seule grandeur impérissable, la supériorité de la pensée et de la forme; elle a remplacé la liberté de Taristocratie qui lui manquait par la liberté de l'artiste, par la supériorité de l'artiste, toutes deux immortelles. Noble et beau pays 1 si triomphant dans sa défaite 1 Les Italiens de nos jours ne ressemblent pas mal à ces nobles exilés de la Sibérie , qui comprennent tous les malheurs et qui se mettent au niveau de tous les événements , à force de dénùment et de malheurs personnels ! l'Italie , riant exil de l'artiste, l'Italie, vaste désert de l'artiste 1 voyez-les tous , comme ils passent les Alpes à pied , un bâton à la main î Ils s'en vont chercher sous le beau ciel bleu là-bas , et au murmure des lacs , le pre-

mier échelon de leur gloire. L'artiste est un oiseau de passage qui vient oublier sous le chaud soleil les nuages grisâtres du Nord. L'Italie! l'Italie! terre féconde en grands hommes , c'est la terre bonne mère que touchait le géant épuisé , et dont le contact lui donnait des forces toutes nouvelles et un cœur tout nouveau !

Mais Prosper n'y allait pas en artiste ; il était déjà trop savant et trop vicieux pour être un artiste : il faisait le voyage d'Italie comme personne ne Ta fait, excepté les prêtres, depuis long-temps, dans un but d'ambition toute matérielle. L'Italie, pour lui , c'était l'antichambre du ministre de l'intérieur, rien de plus; il faisait ce grand détour pour arriver plus vile au conseil d'état , le malheureux ! 11 eût brisé Saint-Pierre dellome pour attirer l'attention d'un huissier de la chambre , le malheureux ! Plus d'Italie pour lui , plus de Rome ! plus Naples, plus Venise! plus rien de ce monde épanoui là-bas depuis Virgile, monde toujours nouveau , le malheureux ! Il connaît trop Paris pour se plaire à Home , il sait trop la France pour comprendre ritalic; il osl liop poursuivi par les

préoccupations ambitieuses pour s'abandonner aux préoccupations d'artiste. Aussi c'était pitié de le voir errant dans ces belles ruines sans les comprendre, sans s'y intéresser, sans les voir.

De nos jours le positif a tué l'idéal , le monde réel a tué le monde poétique. Ce jeune homme que vous avez vu si naïf et si heureux à son premier voyage sur le Rhône , admirant les moindres pierres du grand chemin , le voilà au milieu de Rome sans admiration et sans poésie. Il a passé à travers l'Allemagne pour aller à Rome , Venise aussi, il vit Venise comme il avait vu Rome, il trouva que c'était une ville entourée d'eau , où le fait étouffait 1 idée, où la réalité tuait la pensée. 11 prit en pitié cette mer, qui est l'univers pour les nations florissantes , qui est une prison pour les peuples appauvris ; comme aussi à Inspruck, il s'amusa du tombeau des empereurs d'Autriche , il trouva partout sur son chemin une sotte odeur de vieux saints et de foins nouveaux j il monta les montagnes du Tyrol , jusqu'au moment où les femmes ne /e saluent plus, mais vous saluent; dans la ville de Trente , il s'amusa à rechercher les vieilles robes

des membres du concile sur les fraîches épaules de tant de jeunes filles moitié agneaux et moitié roses, qui le regardaient en ricanant; à Vérone, au milieu de tous ces souvenirs mêlés et confondus de Rome , de Byzance et de la Germanie , non loin de la maison des Capulets et des tombeaux de la famille Scaliger, il alla voir jouer une farce italienne, et il applaudit beaucoup Pantalon et Trufuldino. A Milan, il eut à peine un coup d'oeil pour ce dôme achevé par Bonaparte; de Milan à Marengo il n'y a qu^un pas, c'est là que Bonaparte s'enivra si fort à la coupe de la gloire, qu il fit ce rêve éveillé de premier consul, d'empereur et de maître du monde , jusqu'à ce qu'il se réveillât à Sainte-Hélène. Marengo! sur ce champ de bataille tout sanglant, la liberté italienne célébra son mariage avec la liberté française. Hymen d'un jour ! Mais à quoi bon vous raconter tous les blasphèmes de Prosper? Ne \ous ai-je pas dit que ce qu'il était venu chercher en Italie, ce n'était pas l'Italie?

11 s'était dit en parlant que, puisque la société française était ainsi iaite, qu'on pouvait y réussir

par tous les moyens extraordinaires, ce moyen-là fût-il un vice, il saurait, lui aussi , trouver son vice pour réussir. En général, le vice qui réussit , tout difficile qu'il est à rencontrer, est plus facile encore à découvrir que la vertu qui réussit. Ajoutez à cela que c'est un moyen plus éclatant, le vice. On le voit tout de suite , on l'estime, on le fête, on le juge à sa juste valeur. 11 se montre, et tout à coup les flatteurs et les courtisans lui arrivent en foule; il commande, et la foule obéit; il passe, et la foule se range. La foule sourit avec le sourire du vice, elle pleure avec ses larmes, elle s'emporte avec sa colère , elle s'agenouille quand il prie , elle blasphème quand il blasphème ; le vice est le dieu de la foule; c'est plus que son dieu , c'est son héros. La foule est faite pour le vice; elle le connaît, elle le sent, elle l'apprécie, surtout elle l'aime ; heureux qui peut commander en maître au maître souverain de la foule , le vice 1 Tel était le plan secret deProsper.

Mais où le trouver le vice qui règne en maître? comment, malgré les plus grandes précautions, ne pas tomber sur un vice vulgaire? comment en

imposer à la foule qui se connaît si bien en supériorités de ce genre ? Ces sortes de calculs sont les plus dangereux de tous. Le vice qui réussit , c'est du succès ; le vice qui se trompe, c'est de Tinfamie. Comment réussir?

Je vous ai dit queProsper y allaitde sang-froid. Il voulait réussir à tout prix : aussi fut-il attentif à outrance. Cette molle société italienne, ces plaisirs faciles, et cette poésie légère comme lair , et qui entre dans l'âme par tous les pores , comme la senteur des roses ; cette langue toute habillée de satin et d'or, chargée de perles et qui chante en dansant ; ces chefs-d'œuvre sous le soleil et sous la terre , tout vivants , tout émanés de la lumière d'en haut; ces vieux siècles imberbes encore, grâce à la pureté de Tair, ce calme officiel dans cet univers qui remue ; ces passions si jeunes dans ce monde si vieux ; cet assemblage inouï de prestiges et de réalités, rien de tout cela ne put distraire Prosper de son étude et de son but. Il voulait trouver un vice auquel tous les hommes fussent forcés de rendre hommage, il le trouva. Ce fut un beau jour pour lui.

11 avait été longtemps à sa recherche. 11 avaitfouillé avec soin la haute et la basse société , sans faire lever Tanimal qu'il cherchait à la trace. Il trouvait bien, il est vrai, à chaque pas des vices séducteurs au premier abord ; mais, vus de près, il se trouva que c'étaient des vices trop abandonnés à l'heure présente, des vices heureux d'être des vices^ sans ambition, sans prévoyance , sans souci, sans courage, des vices passionnés, des vices amoureux, des vices de femmes italiennes , véritablement. Que faire avec de pareils vices? Comment les gouverner? comment leur faire comprendre un plan quelque peu difficile? comment les amener à un but éloigné quelque peu? Quelles ressources devaient lui offrir ces cires molles qui ne veulent être pétries que par le plaisir d'aujourd hui, sans jamais songer au lendemain? Le vice de l'Italie est comme ses poëmes, disait Prosper, il est éclatant, il est jeune, il est spontané, il ne dure qu'un jour.

Or, il voulait un vice qui put durer longtemps; il voulait un vice qui pût résister à la furie française; il voulait un vice de sang-froid surtout ot

prévoyant, je vous ai déjà dit qu'il le trouva.

Comment il le trouva et où il le trouva , peu nous importe. Qui le sait d'ailleurs? je n'en sais rien pour ma part. Le trouva-t-il ajjenouillé à la chapelle devant les vierges de Raphaël ou les Christs de Salvator? Le trouva-t-il au théâtre, penché sur le bord d'une loge, Tame et les yeux ouverts à la musique de Rossini ? Le trouva-t-il dans quelque villa en ruines, au milieu dun bosquet de jasmin, toujours jeune parmi les ruines? Était-il Tenfant d'un prince, la nièce d un prélat, la fille d'un réfugié, ou bien le nourrisson d'un couvent ou d'un théâtre, qui le sait?

Peut-être était-il tout cela à la fois , prince , prélat, politique frondeur, artiste et moine, grande dame et danseuse. Car c'était un vice du premier ordre, un vice de pur sang italien; et dans le vice italien il y a de tout cela , noblesse, clergé, art et poésie, et vagabondage de tout genre. Pour tout dire, c'était un vice aussi beau que la vertu.

Moi qui vous parle, je l'ai connue la femme qui consentit à suivre Prosper et à s'abandonner à lui corps et Ame, et à lui servii- dans sa couise non-

velle comme ces beaux fruits d'or avaient servi le rival de la belle Atalante. Il est en effet impossible d'être plus séduisante et plus belle. L'œil est noir, le cheveu est noir , la peau blanche , le cil très-long, la dent éclate, la lèvre aussi; le sein bat, Tépaule est ronde et glissante, veloutée à lœil , rude, je crois, au toucher , brûlante à coup sûr. Vous avez vu sur le sable un souffle, c'est son pied ; sa main est petite et vive , on la voit, on ne la voit plus, c'est comme son regard. Et puis si frêle, et si pliante , et si nerveuse , et si immobile quand elle veut ! et dans sa poitrine son souffle est si inégal ! Il v a tant de souffrance , et d'innocence, et de pudeur dans toute sa personne ! elle a tant l'air d'être une vierge i Que de fois vous et moi, dans un théâtre, nous l'avons tenue sous notre regard, cette femme ! attentifs à son moindre geste, au moindre pli de sa peau si blanche , au moindre souffle de ses lèvres si vermeilles ! Comme nous avons oublié tout autre spectacle, pour être attentifs à celui-là, au plus beau spectacle de ce monde, le beau visage d'une belle femme d'esprit.

Comment Prosper Chavigny la décida à le sui-

vre , elle si lélée et si répandue , et par quels irrésistibles arguments il lui persuada d'abandonner son hiver de Venise et son printemps de Naples; encore une fois , je vous dis que je n'en sais rien, que je n y puis rien comprendre , et que je m'en étonne tout comme vous.

D'autant plus que cette association entre elle et Prosper fut une association toute de sang-froid. Ils arrangèrent entre eux une espèce de maison de commerce dont la passion fut exclue. Il voulait bien compromettre tous les autres avec elle, mais lui, il aurait rougi de se compromettre. Il lui expliqua donc de son mieux ce qu'il attendait d'elle. Elle allait venir avec lui à Paris, dans la foule, au milieu et bientôt au-dessus de la foule! Elle allait être belle de toutes ses forces! Elle allait faire bonne et longue provision d'ironie amère, d'esprit sceptique et de coquetterie de tous genres; ce sera là sa pacotille , sauf à lui à l'exploiter. Surtout elle allait se mettre à mépriser do toutes ses forces l'espèce humaine, les grands seigneurs , les courtisans, les puissants du monde. En un mot , il la dressa à cracher au nez de l'espèce humaine, à pou j)rès comme le

— -20H — chevalier du Rhode , vainqueur du dragon , avait dressé ses chiens à dévorer le ventre du monstre qu'il allait combattre.

Comme Tltalienne était très-belle , elle fut trèsattentive à ces leçons ; il fallait être si belle pour les comprendre et pour les mettre en pratique, ces leçons !

Quand elle eut jeté son dernier regard sur lltalie, pour qu'elle fût bien sûre qu'elle n'avait rien à regretter en Italie, excepté la Madone; — quand elle eut bien comparé en silence les biens qu'elle abandonnait pour les luttes qu'elle allait chercher ; ici l'amour, la musique, le soir, le lac, les rêves; là-bas l'hiver, le froid, l'ambition, toutes les fourberies, toute la force ; ici des hommes si facilement heureux ; là-bas des hommes ennuyés et si difficiles à tromper ! la vie à Naples, la lutte à Paris ! elle se sentit tout animée à la seule idée de ces grandes luttes qu'elle allait soutenir, n'ayant pour second qu'un faible jeune homme. La tache lui parut belle, et elle n'hésita plus.

Cela lui parut beau en effet à celte jeune femme, de passer les Alpes pour venir tout exprès en

Finance faire la fortune d'un homme venu de France ; cela lui parut beau de venir, elle, la Na politaine, révéler au monde parisien le mérite d'un homme de Paris. Jamais peut-être pareille ambition n'avait saisi une femme y jamais une femme n'avait imaginé de venir de si loin et d'être aussi belle tout exprès pour mettre en lumière les talents d'un homme qu'elle ne connaissait pas, et qui ne l'avait recherchée que pour l'exploiter, comme on ferait d'une terfe en friche, uniquement à son profit.

Alors vous concevez bien que cette femme, ayant une fois rencontré la seule raison qui décide les femmes aux grands sacrifices, la raison poétique, elle n'hésita plus; elle partit, et les voilà tous deux en chemin pour la France.

Jamais, depuis que la conquête française était venue à Rome pour ravir au Musée de Paris les chefsd'œuvre de l'art antique, on n'avait pris autant de soins que s'en donna Prosper pour le chef-d'œuvre italien qu'il emportait. Jamais on n'entoura une plus belle statue de plus de ménagements. Prosper l'abritait contre le grand jour , sa belle Italienne ,

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