‹ Le chemin de traverse (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · II. H · texte numérisé non relu

II. H

— iilO — pour qu elle arrivât plus éclatante à Paris. Il lui permit de marcher à peine , même dans Tombre des montagnes, de peur que son pied ne se déformât. A peine souffrait-il qu'elle ôtât son gant , par respect pour la blancheur de sa main ; et puis en chemin il parait son esprit de toutes les grâces qu'il pouvait lui donner encore; il lui enseignait les mille et un détours de la langue française, cet italien bâtard , à Tusage des intrigues politiques ; il lui enseignait les mœurs étranges et les amours étranges dans lesquels elle allait entrer. Elle, de son côté, pleine d'attention, comprenait vivement, parce qu'elle sentait vivement; elle était tout esprit déjà , comme elle était tout cœur à Rome ; elle saisissait si bien toutes les nuances sociales déjà !

Et le soir , car ils allaient à petites journées, quand ils étaient arrivés à la cabane de quelque villageois , il s'inquiétait des moindres détails du repas du soir et du repos de la nuit; il disposait la table et la chambre à coucher avec l'attention d'un jeune époux dans la lune de miel , qui soupçonne que sa jeune femme est enceinte. L'heure venue.

— ailla belle Italienne se mettait à table avec Prosper ; elle s'enivrait à force d'eau fraîche et de saillies; elle s'abandonnait à sa bonne humeur jusqu'à la folie. Elle était si sûre de son guide que cet abandon même l'amusait, la folle! Aussi elle se mettait à l'aise avec son spéculateur en chef, jetant son voile et son mouchoir, et son pied mignon , et son sourire , et ses bouderies charmantes , à tout hasard et partout où cela pouvait aller!

El à la fin du repas, au moment le plus tendre, au moment où l'eau qu'elle buvait devenait vin de Chanjpagne , pétillante comme la passion, alors l'Italienne causait moitié italien, moitié français ; langage plus français qu'italien d'abord , plus italien que français ensuite , à mesure qu'elle était plus comprise. Elle était charmante alors ! Il la regardait alors pour lui tout seul , lui qui ne l'avait regardée que pour les autres! Que de fois il fut tenté de lui tendre les bras, de lui dire : Je t'aime! sois à moi ! et de déchirer son traité de commerce au milieu de la route , et de renoncer à être puissant dix années pour être heureux un jour !

Mais il tenait à l'humilier , ce monde parisien qui lavait humilié; mais il tenait à lui prouver ce que c'est que son estime, son admiration , sa faveur !

Il le voulait ; et alors il reconduisait lltalienne dans la chambre rougfe , aux rideaux de damas. Elle y entrait avec un léger sourire ; et lui il allait, en soupirant, chercher un coin dans la grange pour la nuit.

C est ainsi qu'ils arrivèrent à Paris, elle et lui , au commencement de 1 hiver.

Ce jour-là aussi rentrait à Paris, par la belle porte , notre simple et habile Christophe. Il revenait de Londres, après avoir accompli en honnête homme une mission difficile qu aucun diplomate, par métier, neùt entreprise. Gliristophe était rappelé à Paris , non par le roi , mais mieux que par le roi; il était appelé par mademoiselle de Chabriant. Sa chaise de poste suivait celle de Prosper, quand lune et lautre furent arrêtées à la barrière par les commis de l octroi. Au nom de Christophe, la barrière ouvrit respectueusement ses deux portes ; Christophe entra avant Prosper, mais

sans le voir; et Prosper, déjà mécoiileiit, se disait à lui-môme : Qui est donc celui-là qui entre ainsi pendant que moi j'attends le bon plaisir de Toctroi?

En effet, Toctroi était encombré par les nouveaux venus , dont il devait reconnaître la figure et le bagage.

Il y avait une affluence considérable de nouveaux venus aux portes de la ville. C étaientdesmarcliands qui payaient les droits; c'était un petit Savoyard , pauvre enfant de Cliambéry , qui apportait une marmotte de ses montagnes , modeste et dormante marchandise pour son hiver ; c'étaient des contrebandiers qui passaient en fraude quelques livres de tabac ou quelques litres d'eau-de-vie, aussi heureux que Louis XVIII quand il reprit sa capitale d'un jour ; c'était tout ce qu'on trouve en tout temps aux barrières de Paris, des postillons, des solliciteurs, des curieux, des marchands, des oisifs, des escrocs, des assassins, tout ce qu'il y a dans la ville. Prosper, qui avait la tète à la portière de sa voiture, voyait tout cela sans rien voir ;

il ne s'intéressait qu'au petit Savoyard et à sa marmotte que le pauvre enfant ramenait de si loin.

— Pourvu que ta marmotte soit vivace, enfant! pourvu qu'elle ait le jarret assez souple pour te faire vivre ! pourvu qu'elle amuse assez les passants ! pourvu qu'elle ne soit pas trop vulîjaire , ta marmotte I Disant cela , Prosper jetait un regard inquiet sur la belle Italienne qui était à ses côtés.

Elle, l'Italienne, tranquille et calme comme un héros qui emporte une ville d'assaut , attendait patiemment qu'on lui apportât les clefs delà ville. A la voir de bien près, au fond de l'âme, on eût pu facilement deviner qu'elle était sûre de son triomphe. Elle restait au fond de la voiture , sans daigner regarder la ville qui allait tomber à ses pieds. Pas un regard pour Paris! pour Paris! Oh! pensait Prosper , quelle différence entre cette femme qui entre à Paris pour la première fois , et moi, quand j'entrai à Paris pour la première fois! Comme elle est calme , et comme j'étais ému.

— 21'') — îiioi ! Comme elle est peu inquiète de son sort , et comme j'étais tremblant pour le mien, moi! C'est qu'elle est femme , c'est qu'elle est belle et jeune , c'est qu'elle a une valeur réelle, cette femme, ma belle Napolitaine , dans cette ville où toutes les valeurs s'escomptent. Pensant cela, Prosper jetai! un reg^ard de mépris sur toutes les marchandises qui entraient dans la ville. — Jai mieux que cela, et plus beau, et d'un plus sur débit, pensait-il.

A la fin , vint leur tour d'être examinés par l'octroi. L'octroi , en veste courte , en casquette de loutre et avec un très-niais sourire, ouvrit la portière, et demanda à Prosper s'il n'avait pas dans sa voiture quelque chose qui fût sujet au droit?

La belle Italienne se boucha le nez pour ne pas sentir l'odeur du tabac de régie qu'avait fumé l'octroi.

Prosper dit à roctroi : — Je n'ai rien à déclarer , monsieur !

L'octroi municipal ferma la portière de la voiture, en faisant un profond salut.

Il courut du même pas après le petit Savoyard

pour inspecter rudement la boîte qui contenait sa marmotte.

La marmotte dormait sur sa paille , aussi insouciante que ritaliennepour le moins, et presque aussi sûre de son fait.

Stupide octroi ! qui s'avise de faire payer le droit au vin rouge, au bois à brûler, à Thuile à quinquet, au bœuf, au mouton, au veau, qui entrent! Imbécile 1 voici une Italienne de dix-neuf ans , blanche , à Toeil noir , la plus précieuse marchandise dont ou puisse faire usage dans cette immense ville, et il la laisse passer sans payer le droit. Imbécile ! Il met un timbre sur un couvert d'argent, un plomb sur un cachemire, et il ne prend même pas le signalement de cette femme ; imbécile ! Imbécile et cruel ! il fait payer au pauvre une prise de méchant tabac , et il laisse entrer librement le vice du riche. Et en ceci , le gendarme est comme Toctroi : voyez le gendarme, il va demander son passeport à ce pauvre escroc qui passe, qu'il inquiétera toute sa vie jusqu'à ce qu'il Tait envoyé aux bagnes pour cent et un ans , et à cette belle dame qui entre à

— âl7 — Paris, à cette femme qui doit soulever tant de passions mauvaises , exciter tant de désirs funestes, bouleverser tant d'existences, ai^miser tant de glaives; à cette femme, le gendarme, aussi poli que Toctroi , ne dira même pas : Oii allezvous ?

Imbécile gendarme! imbécile octroi!

Prosper triomphait déjà des portes de Paris. Sa voiture entra dans la ville au grand galop. Paris est à lui à présent.

11 descendit dans la rue la plus vicieuse , et par conséquent la plus puissante et la plus riche de Paris : il se logea vis-à-vis Tliôtel de son ancien patron , le Jeu. A présent il pouvait le narguer , tous les matins, de sa fenêtre. A présent il était sûr de lui enlever , quand il le voudrait, ses meilleures pratiques. Il ne s'agissait plus pour Prosper que de bien préparer son triomphe et sa victoire , cette fois.

Il faut vous dire qu'à peine arrivé dans riiotel somptueux où il voulait loger , Prosper sentit I influence déjà visible de sa conquête encore invisible, l/llalienno était si belle f|iu' Ihotesse, elle-même,

— ^'18 — prit confiance en Prosper sur la figure de sa femme. L'hôtesse ne prit aucune précaution pour savoir ce qu'était Prosper, et s'il avait un titre, et s'il était riche? Prosper, aux yeux de l'hôtesse, avait mieux qu'un titre, mieux qu'une fortune, il avait sa femme. Cette femme , c'était une valeur aussi réelle qu\m diamant d'une belle eau au doigt d'un juif polonais. Tous vinrent donc au-devant de Prosper, l'hôtesse et Thôte , les valets et les maîtres. On lui donna le plus bel appartement de la maison ; on n'aurait pas mieux reçu , dans cette maison , un émigré de Coblentz qu'on y reçut Prosper. Après les premiers jours de repos , Prosper prit une maison à lui. Tout lui réussit à souhait, grâce à son talisman. Heureux et puissant talisman! Cependant on n'avait vu encore que le coin de son voile, sa main gantée , son pied dans la pantoufle verte ; moins que cela , on avait à peine entendu sa voix et son élégant patois toscan; à peine avaitelle jeté autour d'elle quelques-uns des parfums de sa chevelure. N'importe; le charme opérait déjà. Le propriétaire de la maison loua sa maison au prix que voulut Prosper; le marchand de chevaux

— î>î«) — vendit ses chevaux au prix et au terme que demandait Prosper. Ce fut, dans la maison de Prosper et de sa femme, une affluence inouïe du commerce parisien, qui venait prendre, à sa manière, une action dans cette tontine d'un nouveau genre. Tous ces gens-là se comprirent sans se rien dire. La compagnie des Indes ne s'est pas établie plus facilement ni plus vite. Les marchands eurent confiance à celte nouvelle Louisiane que leur présentait Prosper. Chacun apporta à celte nouvelle rue Quincampoix ce qu'il avait d'argent et de crédit; chacun prêta tout ce qu'il put prêter à l'Italienne : 1 un son or, l'autre son écrin, celui-ci ses châles de Cachemire, le troisième sa voiture, et l'autre ses meubles. Elle était si belle que la spéculation devait être bonne! Ainsi raisonnaient-ils en spéculateurs habiles! Pour elle , elle les laissait faire comme une belle reine laisse faire des tributaires qui paient le droit de joyeux avènement , et qu'elle est sûre de dédommager avec un sourire ou par un regard quand elle aura le temps.

Lorsque rien ne lui manqua plus, quand il la IroMv;) assez bollo o( assez parée, son Italienne,

— ââO — quand elle eut atteint , à force de dépenses, cette simplicité de bon goût et de bon ton , dont quelques femmes d'élite ont seules le secret; quand elle se fut faite assez Française pour qu'on vît bien qu'elle ne restait Italienne que par vanité, Prosper songea alors à la produire dans le monde, et à se produire dans ce monde avec elle , lui , le paysan méprisé par le monde, lui, Prosper Chavigni , redevenu Prosper de Chavigny ; car du jour où il eut sa fortune à son bras , il se refit noble ; bien sur qu'en la voyant sourire , qu'en l'entendant parler , la belle Italienne, les plus nobles ne le démentiraient pas.

11 pensa donc cette fois à entrer dans le monde de la restauration par la belle porte, par la plus belle : il voulut y entrer non plus cette fois par la porte d'un salon occupé par une coterie , mais il y voulut entrer par l'Eglise. En ce temps-là Saint-Roch ou Notre-Dame était la seule antichambre de la cour. Le cardinal ou le prince de Croï étaient les véritables maîtres des cérémonies ; M. de Dreux- Brézé lui-même n'était que leur desservant et leur enfant de chœur. C'était une si belle chose, l'E-

glise alors! Elle se relevait mollement, comme se relevaient en môme temps toutes les superfluités dorées du dix-septième siècle; elle redevenait puissance à son tour , aussi bien que si elle avait vécu dans Témigration , sous Tempire. La restau» ration redorait en même temps ses prélats et ses gentilshommes, ses armoiries et ses autels. C'était une lutte, dans la nation des courtisans, à qui serait prêtre ou noble; celui qui ne pouvait pas être prêtre ou tout au moins être noble , pour approcher du prêtre , pour avoir la permission de porter un cordon du dais ou un cierge à la procession , aux jours de solennité, celui-là n'était pas du monde. Hors de TEglise , en ce temps-là , bien plus qu'en aucun temps de l'Église , il n'y avait pas de salut.

Vous rappelez-vous cela, vous autres enfants de 1804, comme nous fûmes entourés, au collège, de toutes les sollicitudes de l'Eglise , comme 1 hypocrisie nous tendit de bonne heure son manteau violet et remis à neuf pour nous abriter! comme nos maîtres se firent tout à couj) apostoliques cl romains! quelle obéissance ils avaient, nos ninl-

— M2 — très! Lu jour, ou leur ordonnait de savoir le grec , et ils savaient le grec; le lendemain , on leur ordonnait d'être chrétiens, et ils étaient chrétiens. Aussi comme ils nous ont soufflé la piété par tous les pores! Et nous autres, esprits dévergondés, nous refusions de faire le signe de la croix , par opposition ; nous refusions d'être chrétiens et d'apprendre le grec, n'étant pas habiles comme nos maîtres. Pourtant , mes frères de 1 804 , vous vous souvenez de quelques solennités religieuses de ce temps-là : comme elles étaient belles et presque simples! le baptême du duc de Bordeaux, par exemple, au maître-autel de Notre-Dame, par cette brillante cour de France, qui venait là protester contre le meurtre de Louvel , et signer le miracle qui perpétuait la royale famille. Mais à quoi bon ce miracle , hélas ! Louvel pouvait bien épargner son poignard , et Notre-Dame de Paris son baptême royal : la mère du duc de Bordeaux n'en a pas moins été vendue à beaux deniers par le juif Iscariote; la race de saint Louis n'en a pas moins fini en France , et bien plus tôt que ne l'espérait Louvel!

Voilà par quelle suite de projets et d'ambitieuses méditations M. le vicomte Prosper de Chavijiny, par un beau dimanche d'hiver , descendit de sa voiture au parvis de Téglise de Saint-Roch. L'église de Saint-Roch, au miheu de sa rue marchande, ne ressemble pas mal à une noble dame assise dans un cercle de bourgeoises. Ce jour-là l'église était plus dédaigneuse que de coutume. Elle était entourée d'équipages et de livrées; ses escaliers de pierre étaient chargés de beau monde; l'intérieur étincelait de mille feux; c'était fête à l'église : la cour était à l'église. Aussi il eût fallu voir ce jourlà Prosper donnant la main à sa femme, sa femme italienne, et femme italienne de Naples, encore! Elle se trouvait, ce jour-là, à cette heure, flattée dans sa double dévotion de naissance : dans sa dévotion de femme et dans sa dévotion de chrétienne. Jamais, dans ses rendez-vous d'amour les plus personnels, dans sa passion la plus intime, elle n'avait été flattée et heureuse comme elle était heureuse et flattée à cette heure et tout à la fois. Figurez-vous, en effet, la Napolitaine montant les degrés de cette éjjlise au milieu de tout ce que la

— WlU — cour de France avait de plus éclatant et de plus noble , figurez-vous tous les hommes la regardant , elle! et elle regardant l'autel 1 Elle marchait, entre ces mille passions éveillées , à la plus grande passion de sa vie, après Tamour, la Vierge et le Christ, Elle entrait dans le monde français par la même porte qu'elle était entrée dans le monde italien , l'Église (bonheur inespéré!), si bien que toutes les craintes qui pouvaient Tinquiéter encore pour son avènement dans ce monde nouveau , s'évanouirent entièrement à ces chants d'Eglise , à cette odeur d'encens , à l'aspect de ces puissants du jour , agenouillés aux autels. Elle comprit tout d'abord qu'elle ne serait nullement étrangère dans ce Paris si bon catholique; elle comprit qu'elle n'aurait presque rien à refaire à ses mœurs , elle , Italienne et chrétienne , au milieu de ces mœurs galantes et chrétiennes ; en un mot , grâce à cette messe solennelle , elle se sentit à l'aise, comme si elle eût été à Rome, devant notre saint-père le pape elle , l'égale de tous les cardinaux du sacré collège, à force de jeunesse, de grâce et de beauté! Aussi n'eut-elle aucune hésitation , aucune peur.

Elle monta les degrés de Téglise , appuyée sur son mari avec autant d'assurance qu'une jeune dame d'honneur de Madame d'Aufvoulême, s'appuyant sur le bras de sa mère , vieille duchesse d'ancien réoime. Les hommes, voyant la belle inconnue marcher à l'église avec tant d'assurance, se demandèrent quelle était cette femme si au fait de leur religion de vingt-quatre heures? les femmes , la voyant les yeux baissés et si belle, clierchèrent avec inquiétude quelle était la puissance et la fortune de cette femme si bien apprise ; le prêtre luimême, la voyant de l'autel , au moment où il disait le Dominiis vobiscum! s'arrêta , les mains à demi tendues vers les assistants. Il eût bien voulu savoir quelle était la nouvelle dame qui , sans être de la cour, daignait ainsi, en plein midi , visiter la demeure de Jésus-Christ.

Vous vous rappelez sans doute ce que c'était qu'une messe sous la restauration ; c'était une sensation toute nouvelle pour la France; c'est une sensation perdue pour nous aujourd'hui. Dans ce temps-là, se rendre à la messe, s'agenouiller à l'autel, frapper sa poitrine au Confîlcor ^ c'était

faire œuvre de courtisan. La messe était plus qu'un devoir , dans ce temps-là , c'était une mode ; la messe , c'était lacté d'alliance par lequel la monarchie se reportait à son passé; la messe, c'était la conquête la plus visible de la maison de Bourbon recrépie, c'était sa bataille d'Austerlitz. Aussi comme les courtisans se pressaient dans la vieille église! comme ils étaient attentifs à 1 acte de foidu prêtre! comme ils chantaient le Domine salvum fac regcm! afin que 1 écho en vînt jusqu'à la chapelle royale , flatterie passée à l'eau bénite et à l'encens. Prosper faisait donc preuve de grande habileté en menant sa femme tout d abord à la messe. Il savait que là étaient l'attention et la susceptibilité du pouvoir. Quant à T Italienne, superstitieuse comme elle était, elle ne demanda pas mieux, même ambition à part, que de faire acte de catholicisme, avant de faire autre chose dans ce Paris monarchique et religieux qu'elle était venue chercher de si loin.

Elle se mit donc à genoux et à prier avec autant de ferveur que si elle eût été du sang royal ; elle seule peut-être en ce lieu s abandonna avec une

— m7 — véritable ferveur à la prière , tant c'était une femme sureau fond de Tâme de reprendre tous ses avantages mondains aussitôt qu'elle le voudrait. Elle priait! Prosper était derrière sa femme, assez près d'elle pour faire voir à tous les assistants que cette femme était à lui , elle et sa prière! De toutes les parties aristocratiques de TEolise les regards se demandaient quelle était cette femme, et les regards se répondaient entre eux : Cette femme est belle , en vérité !

H faut vous dire que ce jour-là, la quête pour les pauvres était faite à Saint-Roch par la maîtresse du roi régnant , cette Octavie de la restauration , belle personne qui jouait le rôle antidaté d'une Mainlenonconstitulionnclle,assistantaux dernières amours et aux dernières ambitions d'un vieux roi. Louis XVllI , en se donnant une maîtresse, avait faitainsi acte de double flatterie pour la galanterie de ses pères et pour la religion de ses pères ; car ce bon roi Louis, usé de corps et d'âme, n'avait guère plus de religion qui lui fût personnelle que d'amour qui lui fût personnel. Cette femme était donc à cette cour mi besoin d'étiquette , à peu

près comme le prêtre oificiant était là aussi un besoin cVéliquette; cette femme, toute belle et toute jeune qu'elle était encore , était donc à cette cour un pas rétrograde vers le passé, un regret du passé , aussi bien que ce prêtre , tout jeune et tout ardent quMl était ; cette femme et ce prêtre, Tune maîtresse royale, l'autre chrétien royal, se tenaient donc 1 un et lautre par un lien secret qui unissait leurs destinées. Voilà pourquoi cette femme faisait la quête à la messe de ce prêtre ; voilà pourquoi cette femme et ce prêtre ont subi le même destin; voilà pourquoi lorsque la royauté légitime eut perdu elle aussi sa bataille de Waterloo , la femme et le prêtre, qui ne tenaient qu'à la royauté , disparurent en même temps et le même jour. Une fois disparus de la scène du monde visible , ils sont devenus l'un et l'autre ce qu'ils devaient devenir ; le prêtre a cessé de dire la messe , parce qu'il n'avait pas assez de foi pour croire à sa messe isolée et dans l'ombre ; quant à la grande dame, elle n'a pas cessé de faire l'amour, pour deux raisons excellentes : d'abord parce qu'elle avait foi à son amour , même isolé et dans l'ombre ; en

second lieu, parce qu'à présent, délivrée de Tamour officiel, elle fait de Tamour pour elle-même. Or, vous le savez, de toutes les croyances de ce monde , Tamour est la croyance la plus égoïste de toutes; il est parfaitement heureux et satisfait, pourvu qu'il fasse de réjjoïsme à deux.

Cependant je ne vous ai pas dit le nom de Tltalienne ; elle avait un nom de petite fille, que Bonaparte lui-même n'avait pas pu anoblir , même en Taccolant à son propre nom de Bonaparte : elle s'appelait Lœtitia; Lœtitia Laferti , afin de réunir les deux plus excellentes consonnances italiennes, afin d'avoir un nom complet. Donc , lorsque Lœtitia , ou , si vous aimez mieux , lorsque madame Prosper de Chavigny vit cette grande dame de la cour de Louis XVllI , précédée par deux hallebardes, qui tendait sa main blanche h l'opulente aumône de ces chrétiens en habits dorés, Lœtitia Laferti se sentit un moment de jalousie ; elle comprit d'un seul coup d'œil quelle dislance elle avait à franchir avant de venir, elle aussi, hors de lijjnc et sur les limites les plus reculées du christianisme de cette époque , au iM»m de la roli{>ioii

et du roi , demander raumôiie pour le culte cirtholique daus une église catholique. Cette supériorité de position donna beaucoup à réfléchir à Lœtitia Laferti. Marcher seule dans ré}}lise, au milieu des courtisans à genoux , quelle gloire ! Déjà elle se figurait elle-même, elle, Lœtitia, tendant la main comme la tend cette femme , forçant la libéralité vaniteuse du riche et le contraignant à être bon et charitable malgré lui et par étiquette! Elle se représentait elle-même à elle-même triomphant de Tavarice de tout ce monde et le forçant à raumône au nom de la charité chrétienne! C'était une femme qui se connaissait en puissances ; elle savait en un clin d'œil à quelle place il fallait frapper pour aller au cœur des hommes et pour les soumettre. Hélas ! dans ce rapide moment d'ambition, elle aussi, pour réussir, ne demandait plus que d'avoir la bourse de la quêteuse royale à la main.

Prosper comprit le regard de sa femme; il devina cette ambition naissante, il trembla que ce hasard ne vînt à lui échapper, et que lui, Prosper, ne fut oblige de changer de rôle avec Lœtitia.

Prosper pâlit , il se pencha vers Lœtitia , et tout bas, comme s'il lui eût demandé quelque prière delà liturgie : « Lœtitia, dit-il, prenez garde, baissez les yeux. Lœtitia; votre heure n'est pas encore sonnée , madame ! » Lœtitia baissa les yeux; pour lui, il revint à sa place et se remit à faire semblant de prier; et de fait il était temps qu'il se remît à sa place, caria quêteuse avançait de son côté.

Quand la quêteuse passa devant Prosper, elle regarda Prosper, à cause de sa femme. Elle jugea tout de suite qu'un homme qui était le maître d'une si belle personne valait au moins un sourire. Prosper eut donc ce sourire; ce sourire lui coûta assez d'argent pour soulager une pauvre famille pendant tout l'hiver. La quêteuse prit le billet de banque de Prosper et passa outre.

Alors elle se trouva vis-à-vis Lœtitia; la position était difficile. Que faire? La quêteuse avait bien pu sourire à Prosper sans se compromettre et obéir ainsi aux lois de la charité et à l'intérêt des pauvres; niais sourire la première à cette Icnniic inconnue et si belle, ii était-ce pas se

compromettre doublement? N'était-ce pas hasarder doublement ses deux qualités de belle femme et de favorite? Que faire? De son côté , Tltalienne. qui savait toute sa valeur , se sentait bien résolue à ne pas faire l'avance de son aumône. Elle se savait la main assez blanche et le rejjard assez beau pour savoir que son aumône valait l'honneur d'être demandée. 11 y eut donc un instant de lutte très-critique entre ces deux femmes : aucune des deux ne voulait céder à l'autre le moindre avantage; aucune des deux ne voulait tendre la main la première, celle-ci pour donner, celle-là pour recevoir ; la belle et puissante quêteuse ne pouvait pas cependant passer outre sans tendre la main à Tétrangère ; elle sentait que tous les regards étaient fixés sur elle; elle sentait que passer outre, c'était bien plus que de manquer de charité , c'était manquer de politesse; elle sentait aussi que passer outre , c'était s'avouer vaincue par cette femme en plein théâtre, je veux dire en pleine église. Aussi la quêteuse , dans cette anxiété étrange, était hors d'elle-même : quant à Lœtitia , Tœil baissé et le coeur triomphant, elle attendait.

A ce moment solennel de rivalité entre deux femmes de ce modèle, il y eut un moment de lutte que je ne saurais exprimer. On eût dit que le service divin lui-même était suspendu ; il n'y eut pas jusqu'à Torgue qui ne fit silence. Entre ces deux femmes, Tune qui ne voulait pas demander Taumône à l'autre , l'autre qui ne voulait pas faire l'aumône sans qu on la lui demandât , il y eut un véritable duel plein d'anxiété et de terreur.

A la fin , la belle quêteuse fut vaincue par la seule raison qu'elle était sur un mauvais terrain , comme cela peut arriver au duelliste le plus habile; la quêteuse céda, elle avait le soleil dans les yeux. Une fois son parti pris , elle s'avança vers l'étrangère et lui tendit sèchement la main avec la formule accoutumée : Pour les pauvres, s'il vous fiait !

Lœtitia , qui la regardait depuis trois secondes pour le moins, et qui suivait ses moindres mouvements dans son ame, releva la tête. Son visage était fort beau à cet instant; il était coloré conmie se colore tout beau visage à rapproche (\ nwv ri-

vale daiifjereuse. Alors Lœtitia regarda fixement la quêteuse, et en femme qui sentait bien son avantage, elle rendit à la belle quêteuse mépris pour mépris, hésitation pour hésitation.

Ce serait un tableau à faire, en vérité.

Elles étaient là toutes les deux : lune tendant la main avec l'arrogance du mendiant à escopette dans (^i/ £/a5; Fautre regardant la quêteuse face à face, d'égale à égale, d'un regard irrité et qui disait comme le regard de Louis XIV : Je crois que fui attendu!

Il était impossible de se mépriser , de s'admirer et de s" insulter plus quene faisaient ces deux femmes en ce moment-là !

Lœtitia, sans perdre l'avantage de son regard, qui était tombé d'aplomb sur la quêteuse et qui la tenait en arrêt , lendit sa main par derrière à Prosper, demandant une pièce à donner.

Prosper, lui, plein danxiété, n'avait de regard et d'attention que pour la quêteuse ; il sentait que sa destinée était pendante entre ces deux femmes ; si sa femme était vaincue . il était lui aussi vaincu

— 25j — avec elle, vaincu sans retour; il ne vit donc pas la main que Lœtitia lui tendait.

En ce moment, c'en était fait de la fortune de Prosper , la quêteuse l'emportait sur l'Italienne ; l'Italienne, forcée de se retourner, perdait l'avantage de son regard, elle cédait, sa proie lui était enlevée ; mais elle fut secourue par un de ces hasards heureux que la passion enfante à chaque pas, et ce hasard sauva Prosper.

Heureusement le duc de Chabriant lui-même était à la droite de l'Italienne , un peu derrière elle, et pendant toute la messe , qui avait été longue, il s'était amusé à étudier les grâces de cette femme , ses poses pleines de décence et de charme , son cou si ferme et ses cheveux si noirs, et ses épaules arrondies , et son pied si petit; il était tout à elle en vieux galant seigneur d'autrefois qui fait bonne fortune de tout ce qu'il voit, et qui se plaît à admirer ce qu'il ne voit pas par ce qu'il voit. Il vit donc le geste de ritalienne et sa main tendue par derrière , implorant une aumône avec le geste rapide et animé de l'impatience, comme unefemmo qui sent (pic Toccasion lui éciiap|)e d'huMMliei' sa

rivale. Prosper ne voyait pas le geste de Lœtitia. Le duc deChabriant, qui tenait son aumône toute prête dans sa main , tendit sa main pleine d'or à la main de Lœtitia; Lœtitia, sans se retourner, prit une pièce d'or dans la main du duc, et elle la donna poliment à la quêteuse. Ici finit cette lutte si bizarrement longue , dans laquelle Tétrangère eut tout-à-fait le dessus , griàce au vieux duc. Cette pièce d'or ayant décidé la question comme à pile ou face , la noble quêteuse fut forcée de continuer sa quête et d'abaisser la première son regard et sa fierté. L'Italienne triomphait : elle était si heureuse qu'elle se retourna pour juger de l'effet de son triomphe sur Prosper ! Elle se retourna , et , au lieu de Prosper , elle aperçut le vieux duc , la main tendue encore et qui souriait comme un homme qui est bien heureux !

Vous pouvez jiinrer par vous-même si cette journée avança les affaires de Prosper Cliavijjny. D'abord elle mit en vue madame deChavigny, ensuite elle apprit à Lœlitia la mesure de ses forces et la puissance de son re^^ard ; enlin elle attacha au char de la belle étran}{èrc un homme d'un fjrand noni;

— 2.-8 — auquel elle avait emprunté de Tardent sans le savoir, c'est-à-dire avec lequel elle s'était liée par le nœud le plus fort de la société moderne , l'argent.

Prosper profita de tous ses avantages en homme d'esprit et en homme qui sait vivre. Quand la messe fut finie, il se mit sur le passage de la quêteuse royale et il la salua humblement , comme s'il eût eu en effet une faute à réparer. Le voilà donc tout d'un coup l'obligé d'un grand seigneur et le pardonné d'une grande dame; humilié deux fois et par elle et par lui, c'est-à-dire dans la plus excellente position pour demander quelque chose et surtout pour l'obtenir.

Je n'ai , à ce sujet , pas besoin d'entrer avec vous dans les détails usés que se permet le roman , ou dans le dialogue usé encore plus de la comédie. Vous concevez sans peine que cette femme eut mis bientôt le monde sur les traces de ce jeune homme. Prosper, se sentant soutenu et compris, se montra enfin à sa juste valeur , il fut ce qu'il n'avait jamais pu être jusqu'alors , il fut lui-même. 11 fut éloquent parce qu'il osait parler, il fut ha-

bile parce qu'il osait agir, il eut du cœur parce qu'il osa montrer du cœur. Il perdit toute sa méfiance de lui-même au milieu de cette tourbe élégante qui venait à lui, qui lui tendait les mains, qui l'appelait de tQus ses vœux. Une fois dans ce monde qu'il avait à peine entrevu de loin quand il était perdu dans la foule, Prosper découvrit tous les défauts de ce monde, il en comprit le fort et le faible. Il vit que ce monde de la restauration manquait surtout de deux conditions de durée , la patience et la prévoyance. Il le vit perdu de ridicules , enfoncé dans ses préjugés, vaniteux et égoïste, il le vit tel qu'il était. Il était si bien placé pour le voir, ce petit monde : il était placé au-dessus de sa femme ^ et le monde était aux pieds de sa femme! Aussi il Tétudia en homme qui veut en profiter , il Tétudia sous toutes ses faces et dans toutes ses positions : à la messe d'abord , à la bourse ensuite, à la cour après : car ce sont là les trois faces de la restauration , la cour , l'église et la bourse ; la bourse l'eût sauvée, elle est morte par la cour cl par l'église , comme l'empire est mort par la guerre; mais iempir** n'avail qu une seule face,

la guerre, et c'est pour cela qu'il a vécu beaucoup plus que la restauration.

Prosper Cliavigny mit donc à profit le seul introducteur qu'il avait si admirablement choisi. Une fois présenté , il profita de tous les avantages de sa position. Toute la société parisienne, dans ce qu'elle avait de plus puissant et de plus noble , passa sous son joug. Chacun vint baiser liumblement l'éventail de sa femme. Elle, en femme habile , traitait ce monde en vraie parvenue, elle était la Dubarry de ce monde de hasard et de noblesse, elle l'accablait de ses caprices et de ses prévenances. Tantôt polie jusqu'à l'humilité , tantôt insolente jusqu'au sarcasme ; caressante , revêche, mauvaise et bonne tour à tour, toujours femme. Cette société oisive et qui ne demandait pas mieux que de se passionner pour quelque chose , blasée qu'elle était sur les prospérités et sur les revers , s'estima heureuse de se passionner pour cette femme. Aussi Lœtitia partagea toutes les admirations contemporaines : elle fut aussi fêtée que la comédie de M. Scribe; aussi fêtée que le roman de Walter Scott , aussi fêtée que la musique de

Rossini. Cette pauvre restauration était ainsi faite, elle allait en avant, tête baissée, cherchant des distractions à toute heure de sa vie , comme si elle eût été fondée sur des bases immortelles. Elle voulait à tout prix de Tart , de la poésie, et des amours, de la religion et de la toute-puissance. Elle a voulu trop de choses , l'ambition Ta perdue , elle est partie on ne sait où Aussi , depuis

ce temps , personne en France n'a plus voulu ni art, ni poésie, ni religion, ni amour. De toutes hs ambitions du pouvoir passé, il ne reste chez nous que l'ambition du souverain pouvoir : nous sommes un peuple bien malheureux !

En homme intelligent, Prosper vit tout d'un coup que pour bien entrer dans le monde, il fallait être riche. La richesse est le commencement de toute fortune aujourd'hui. Prosper résolut d'être riche. 11 commença sa fortune comme tous les hommes sensés la commencent, au hasard; il voulut être riche, il fut riche. Il y a toujours à Paris un moyen certain de gagner beaucoup d'argent; c'est de beaucoup agir, d'être prêt à toute heure, de peu dormir, de saluer tout le monde,

et pourtant de n être pas un homme crintri[>ues, 11 y a encore ce moyen-là : savoir les secrets des ministères ; et quand on sait bien ces grands secrets, de jouer à la hausse et à la baisse, en ayant soin toutefois de jouer à la hausse quand le ministère est à la baisse , et à la baisse quand le ministère est à la hausse. Pour cela il faut être fort instruit des affaires; or, Prosper savait toutes les affaires; sa femme était Tamie intime du duc de Chabriant; sa femme était au courant des moindres mouvements des finances; elle savait vingt-quatre heures avant le roi les lois qu'on devait proposer, et je vous assure que c'étaient de formidables lois à cette époque; des lois qui changeaient le taux de Targent, des lois qui prélevaient un milliard d'indemnité, des lois qui parlaient du droit d'aînesse , des lois sur les blasphémateurs , des lois sur tous les principes de Tordre social ; c'était le bon temps alors des secrets d'état. Toute la machine sociale était en jeu , et ceux qui pouvaient appliquer leur oreille pour comprendre à l'avance quelques-uns de ces bruits étranges, étaient sûrs d'être les bien-

venus de la fortune. Ainsi litProsper; il dressa sa femme à épier le moindre bruit des affaires. Il devint riche comme tous les hommes pauvres qui ont à devenir riches ; il s'enrichit en vingt-quatre heures, ni trop tôt, ni trop tard. Oh ! quand il se vit riche, quand il eut éprouvé cette sensation nouvelle d'un homme qui foule sa terre , qui se couche à Tombre de son arbre , qui peut couper cette ombre et la vendre aujourd'hui s'il lui plaît; quand il se fut bien posé à deux pieds dans son parc , et qu'il se fut dit , en étendant les bras entre deux mille arpens de terre : « Tout ce que je foule , tout ce qui est ici , entre le ciel et la terre, est à moi. L'air et les abîmes, et le ciel intermédiaire entre l'abîme et l'air, tout cela est à moi. » Ohl quand il eut réuni ce piédestal, la fortune, à cet autre piédestal, sa femme, qu'il eut de joie! Comme il bondit, se voyant enfin couché sur les registres de la propriété foncière ! Comme il s'amusa à regarder derrière lui marcher son fermier 1 comme cela lui plut de se dire : « 11 y a des hommes qui tous les ans , sans que j'aie rioii àfaire, m'apporteront le fruit leplus précieux

de leur travail. Il y a des hommes à présent, qui, tout exprès pour me donner de l'argent tous les trois mois, bêchent la terre et mangent du pain noir ; tout exprès pour moi ils sèvrent leurs enfants du lait de leur mère , afin que leur femme nourrisse à prix d'argent des enfants étrangers , et cet argent est pour moi. Je suis le maître et je règne ! Et pour m 'assurer ma propriété, les prêtres ont déclaré que le roi était légitime ; et tout exprès pour moi, propriétaire, le roi s'est déclaré légitime, lui aussi ; et tout exprès pour moi , la pairie est héréditaire. » Oh ! quelles vives sensations éprouvait son âme alors ! Et il se demandait parfois si c'était bien lui , en effet lui , Prosper Chavigny , du village d'Ampuy, le fils du vigneron Chavigny, le voyageur de la voiture Laffitte et Gaillard , l'hôte de la maison de jeu , le cornac de Lœtitia ; et il était très-heureux et très-fier quand il se répondait à chacune de ces questions : « c'est bien moi ! »

Il se sentait si habile de se voir si heureux !

Cependant Prosper n'avait pas perdu tout sentiment de probité et d'honneur dans son ambition. 11 ne s'était pas laissé prendre au piège qu'il avait

— 2-i5 — k'iidu lui-même. Il s'était défeiulu d'aimer cette femme que tout le monde aimait et qu'il avait destinée à être aimée de tout le monde. 11 la trouvait belle en effet , mais plus elle était belle , plus son ambition lui disait qu'il ne devait pas tomber dans le piège incessamment tendu aux passions des hommes.

Les rapports de Prosper et de Lœtitia furent donc les mêmes à Paris que dans leur voyage d'Italie en France. Dans le monde, Prosper et Lœtitia c'étaient le mari et la femme ; une fois rentrés chez eux c'était Lœtitia , c'était Prosper ; c'étaient deux étrangers sous le même toit, séparés par un vaste salon ; ce n'étaient même pas deux associés , car Prosper n'eût pas voulu s'avouer à lui-même qu'il était associé avec cette femme. A son sens, elle était son instrument, rien de plus. Elle était le dé avec lequel il avait joué contre le monde comme on joue d'escroc à escroc , tant pis si le dé était pij)é : le plus habile aura le dé le mieux pipé, voilà tout. 11 se jugeait donc habile parce qu'il avait découvert cette belle personne , et rien de plus. Il la jugeait habile do s'ê(r<' abandonnée à lui

corps et ame et d'avoir fait à l'ambition utile, le sacrifice de sa futile jeunesse. Il l'estimait comme on estime un fort algébriste, rien de plus , rien de moins. Il en prenait tous les soins possibles, il l'entourait de mille prévenances d'esclave, il eût voulu pour elle réchauffer Pair du printemps, épanouir la fleur vingt-quatre heures à l'avance pour qu'elle eût un bouquet plus beau le soir ; pour elle il ne trouvait pas de tissus assez fins , de diamants assez brillants , de chevaux assez anglais ; il ne trouvait rien d'assez beau et d'assez éclatant pour elle; il l'environnait de plaisirs, et de fêtes et d'hommages ; il était attentif à son sommeil , à son repos , au moindre enrouement de sa voix, au moindre voile qui s'étendait sur son regard ; il était en peine de ses rêves , il était tout entier à elle; jamais l'amour n'a poussé un homme de vingt ans ou un vieillard de soixante ans à ces prévenances , à ces petits soins , à ce zèle ardent et empressé de toute la vie. Jamais la passion n'étendit sous les pieds d'une femme un plus beau tapis de fleurs ; mais à ces soins minutieux (le l'amour, s'arrêtait Prosper. Il pouvait, il vou-

lait pour cette femme tout ce que pouvait, tout ce que voulait l'amour, il pouvait tout, il voulait tout , hors l'amour. C'était une liaison étrange et funeste , lui si beau et si jeune , elle si jeune et si belle! si intelligents tous les deux; si admirés , si recherchés par le monde extérieur ; deux passions en sens inverse, marchant du même pas dans le monde et pendant le jour; puis la nuit, quand elles étaient rentrées sous le même toit , se réfugiant l'une et l'autre dans une alcôve solitaire : voilà toute leur vie. Pensait-elle à lui? il était si beau et si tendre ! Pensait-il à elle ? elle avait tantde jeunesse , de beauté et de grâce ! Mais l'ambition l'avait si fort perverti , qu'il ne voulait rien de cette beauté pour lui-ijiôm». Jamais il n'avait songé 5 toucher celte main qu'il chargeait de diamants; à baiser le bout de ces cheveux qu'il parfumait avec tant de soin , à toucher en frémissant déplaisir ces légères dentelles dont il parait sa déesse ; jamais il n'avait songé à devenir la dupe de ses propres prestiges , à se prendre à la glu qu'il avait préparée, à donner tête baissée dans cette passion exotique à laquelle il avait (ait passer les Alpes

avec tant de peines , de travaux , de continence et de dangers.

Elle , immobile , elle se laissait aller à Tobéissance passive. Elle s'abandonnait en aveugle à la pensée qui la guidait. Elle passait tête baissée à travers toutes ces fortunes et tous ces honneurs , frayant le cheniin à Prosper , lui jetant de côté et d'autre les fruits dorés qu'elle recueillait pour lui à l'arbre de l'ambition, et n'en gardant pas pour elle , la pauvre femme ! Elle avait rempli la corbeille de Prosper qu'elle n'avait pas même jeté un regard d'envie ou de regret sur cette corbeille. Au fond, ce dévouement , c'était de l'amour , mais un amour si bien caché, que M. le duc de Chabriant lui-même, ce vieux débris de l'ancienne cour amoureuse et galante, ne découvrit dans la belle Lœtitia Laferti, qu'une nonchalante indifférence , dont il espérait profiter, le vieillard. Aussi, il l'entourait d'hommages et même de respects. Aussi il était son protecteur et son guide, et plus il voyait avec quelle facilité Lœtitia se laissait guider par lui, partout où elle voulait aller, et plus le îjoble duc était plein d'amour et d'espoir.

On disait donc, de par le monde, que ma^ dame de Chavigny était la maîtresse du duc de Chabriant, mais le monde ne le croyait pas toutà-fait. Quant à Cliavigny, il espérait en être sûr, et cet espoir était si grand, qu'il faisait du noble Sigisbéede sa femme, son Sigisbée à lui, Prosper. C'était là un des préjugés du vieux duc , avoir une maîtresse , lionorée et puissante ; d'ailleurs Prosper secondait si bien son protecteur, que celui-ci n'avait presque rien à faire. Prosper était, en effet, tout ce qu'il fallait être pour réussir. Il était à la fois courtisan actif, chrétien zélé et spéculateur Iiabile. II se couvrit de cette triple auréole, de cette double consécration ; de la croyance et de la flatterie, voilà pour la cour ! Puis il eut une trèsbelle femme, voilà pour le monde! Puis enfin, c'était un homme de mérite et d'esprit ; voilà pour l'époque dans laquelle il vécut! En effet, ce que nous avons gagné surtout à faire la révolution de 89, c'est que, grâce à cette révolution, il faut beaucoup de talent et d'esprit même pour n'être qu'un intrigant heureux.

Aussi lonlc la \ilIo (>utH>llc biontùl les regards

sur Prosper; ratteiitioii générale vint le trouver et l'admirer, et lui dire avec un décevant sourire : Vous êtes heureux , seigneur ! 11 eut bientôt tous les privilèges du monde des aristocrates. Le Gymnase, rOpéra , les livres nouveaux , le po-rtrait de sa femme en pleine exposition, le père Chaussier pour médecin et le curé de TAssomption pour confesseur ; Tatliée et le jésuite à la fois à son chevet; que vous dirai-je enfin? Prosper eut encore le bonheur d'être vivement attaqué par les petits journaux de l'époque; rien ne manqua plus dès lors à sa faveur, il marcha dans l'opinion l'égal des plus puissants et des plus nobles , il partagea avec eux les sarcasmes de la presse, il eut la croix d'honneur et il fut invité au jeu du roi!

Dans ce temps-là , qui n'était pas une époque d'égalité comme est la nôtre , il faut vous dire que les moindres distinctions étaient puissantes et enviées. Etre invité au jeu du roi ou à la messe du roi, ou à la chasse du roi, c'était recevoir un brevet de gentilhomme; aujourd'hui que le premier venu s'en va donner une poignée de main au souverain qui passe, quel que soit son rang, vous

lie concevriez guère la joie de Prosper de Chavigny , à chaque petite distinction qu'il recevait de la cour, et peut-être auriez-vous raison aujonrd'hui.

Mais lui, qui se souvenait toujours d'Ampuy et de son village; lui qui se rappelait sans cesse son isolement dans Paris , sa figure pâlie par la faim , son nom méconnu , son malaise inouï, son dégoût profond, la perte de ses rêves les plus chers, quand il eut entendu ce monde pour la première fois ; lui qui gardait toujours quelque souvenir lointain des leçons de son oncle , lui qui avait toujours une vengeance à tirer de cette ville vénale , il recevait rha([ue faveur nouvelle avec le bonheur d'un homme qui se venge. 11 eut donc encore cela qui servit à merveille son succès ; on découvrit qu'il était sensible aux honneurs de la vanité, aux distinctions extérieures , à tous les petits honneurs qui entretiennent les passans dans la bonne opinion de ce que l'on appelle la cour, et on lui sut bon gré de cette vanité. Plus sa vanité était mesquine et plus elle flattait les courtisans. Voilà pourquoi, j)our lui

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tiiie dislinclioii n attendait pas 1 autre; il ne se lassait pas plus d'en demander qu'on ne se lassait de lui en accorder; il accumulait ainsi en silence les places , les dignités , les honneurs , avec autant de soin qu'un procureur du roi de nos jours entasse ses accusations pour un nouveau procès contre un journal d'opposition.

Plus il avançait en grade et en estime dans le monde, et plus Lœtitia lui devenait inutile. A chaque nouvelle grandeur qui venait à Prosper , sa belle associée perdait de son crédit. Il faut le dire à sa louange, Lœtitia ne perdait pas de sa faveur, jamais Prosper ne manqua un seul instant aux é(>ards qu il s'était imposés pour elle; jamais, au plus fort même de son crédit et de ses succès , il ne cessa d'avoir pour cette femme les attentions les })!us délicates. Arrivé au faîte du crédit, il la traitait comme il Tavait traitée le premier jour. Il élait tout à elle au dehors, soumis, indulgent, prévenant , flatteur , obéissant et esclave de ses moindres fantaisies, amoureux de sa femme comme un grand seigneur très-bien élevé , très-ambitieux ,

qui tient à plaire aux femmes des autres , et qui commence par plaire à la sienne en homme comme il faut et qui sait son métier.

Du reste, toujours aussi réservé quand il était tête à tête avec elle , il ne lui parlait jamais que d'ambition ou de plaisirs ; mais vous savez que dans son plan les plaisirs étaient encore de l'ambition.

Ce jour-là , vous allez croire que je vous parle d'un siècle, M. et madame de Chavigny avaient reçu une invitation longtemps enviée , lonfjtemps sollicitée, et que Prosper , malgré tout son crédit, avait désespéré bien souvent d'obtenir. Madame la duchesse de Berry, cette jeune femme si vraie et si bonne, tant de courage et tant de malheur! princesse italienne et française, poésie italienne et grâce française, plutôt grande dame que haute princesse, plutôt jeune femme que mère de roi, plutôt populaire que princesse royale, cette élégante et bienveillante protectrice de Tart secondaire en France, cette femme qui a fait M. Scribe et M. Auber, qui aurait fait IM. Gérard au besoin, madame la duchesse de Berry donnait un bal à toute la cour.

Hélas! àllieure où j écris àParis, elle est captive. La salle de bal des Tuileries à fait place à la citadelle de Blaye ; les joyeux appartements se sont abaissés de six pieds sur la tête de cette pauvre femme , les festons de fleurs ont été remplacés par des barreaux de fer, les courtisans brodés se sont évanouis devant le commissaire de police en écharpe tricolore, tout s'en est allé de ce monde royal éclatant sous les bougies , musique , amour , rêverie , dévotion , mensonge, flatteurs ! Elle est restée seule entre un vieillard et une femme , toute seule ! de ces musiciens nombreux , si nombreux à ses fêtes , elle n'a pas gardé le Blondel aveugle I Elle aura beau prêter Toreille, elle n'entendra que la mer 1 la mer comme Napoléon ; la mer pour ceinture à cette pauvre femme ! Quoi qu'il en soit, la duchesse de Berry dans ce temps-là donnait un bal.

Or c'étaient là des fêtes immenses, des joies à part, un éclat féodal ! c'étaient là des saturnales au-delà de la Charte constitutionnelle, tout autant que les chants de Saint-Roch ! C'étaient là des fêles d'aristocratie et de vieille cour ! Aussi comme ces jeunes gens et ces jeunes femmes se hâtaient

— â55 — <]e dépouiller le vêtement constitutionnel avant d'entrer dans les salons du Versailles parisien ! Comme ils laissaient à la porte le frac uni pour Tuniforme brodé , et l'uniforme brodé pour les costumes du dix-septième siècle ! Et bientôt le dix-septième siècle pour Tajje féodal , ou , mieux encore , pour le temps de Henri 111 et de Louis XIII, ces époques de souveraine puissance, auxquelles ils revenaient tant qu'ils pouvaient dans leurs fêtes. — Innocente rêverie qui n'était pas sans danger ! Déguisements trop somptueux pour cette royauté d'une heure, et qu'elle a payés par une nudité de toute la vie! Mais cela était ainsi,- il fallait à ces prodigues de l'avenir toutes les révoltes possibles contre l'avenir. Ils aimaient à rejeter la vie présente dans les hasards du passé ; ils se plaisaient à défier les accidents de la vieille monarchie et à remonter de nouveau le courant rapide qui avait entraîné si loin les rois d'autrefois. Pauvre et malheureuse royauté! Mais cela était ainsi, cela paraissait beau à ces jeunes gens et à cette jeune femme de jouer à pile ou face toute cette puissance; à ce jeu imprudent ils devaient perdre ; ils devaient

— 2jG — perdre , ils ont perdu ; ils jouaient contre le peuple , ce rude joueur qui est éternel.

Ils se couvraient donc aux bals de madame la duchesse de Berry , d'un habit d'emprunt. Ils prenaient les noms d'autrefois; ceux, du moins, qui n'avaient pas déjà des noms d'autrefois , ils allaient d'un pas haletant jusqu'aux règnes passés ; ils voulaient à toute force que le roi de ces fêtes nocturnes s'appelât Louis XIII , par exemple^ et que leur reine se nommâtMarie Stuart ! Insensés ! ils jouent avec des royautés vaincues , ils ressuscitent des pouvoirs détruits , et rêvant de nouveau des sceptres pourris , ils rendent à l'écho de la vieille histoire des noms devenus ridicules, de formidables qu'ils étaient ! L'écho , plus sage qu'eux , ne trouve pas de sons pour les répéter , ces noms dépouillés de tout prestige ! Insensés ! ne dirait-on pas, à les voir jouer les rôles de ces majestés d'autrefois , que leur majesté présente est à l'abri de tout orage , et que c'est pour eux que le paratonnerre a été inventé par l'ouvrier imprimeur des États-Unis , le jour où il enlevait le sceptre aux tyrans et la foudre au ciel? Mais cela était écrit là-haut; et cependant Madame

— a.'iT —

la duchesse de Berry donnait des bals masqués. A ces bals se rendait toute la cour; à ces bals les deux éléments, ou plutôt les trois éléments de cette cour, se réunissaient sans se confondre. Les trois noblesses de l'époque étaient en présence, se toisant de la tête aux pieds avec tout le dédain dont elles étaient capables , et s'étonnant, dans leurs moments de sang-froid , en comprenant combien elles se valaient Tune et Tautre. Et en effet , elles se valaient Tune et Tautre, car toutes les trois elles étaient sur leur déclin. Le même jour avait signé leur arrêt de mort et leur acte de noblesse. La vieille noblesse ressuscitée était morte, la noblesse impériale était morte, la noblesse du talent était morte aussi , car une révolution était proche , qui les menaçait toutes les trois, révolution impitoyable comme ses pareilles pour tout ce qui est aristocratie. Nimporte! cela plaisait au roi et à madame la duchesse de Berry de réunir toutes les aristocraties du pays en un seul bloc, et de voir par leurs propres yeux celle qui était la plus forte. Pour commencer, il fallait que les deux jeunes noblesses, la nôLlesse militaire de l'empire , et la noblesse civile de

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