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la restauration, se revêtissent au préalable cki blason et des couleurs de rancienne noblesse, comme on mettait autrefois les nouveaux docteurs dans la robe trouée de Rabelais.
Il y avait donc bal à la cour. Prosper y fut invité, grâce à sa femme encore et au duc de Chabriant. Ce fut la dernière fois que Prosper se servait de son prolecteur féminin. Après Tavoir introduit à Téglise, Lœtitia lui ouvrit la cour. Cette femme le prenait par la main encore une fois , elle le faisait duc et pair de France pour toute la nuit. Pour toute une nuit de bal , Prosper s'appelait Montmorency, et vivait de compagnie avec les plus vieux noms de la noblesse dans les plus vieux temps de la monarchie. Il allait de pair enfin avec tout ce que Thistoire de France présente et passée avait déplus illustre et de plus grand. Prosper au bal de madame la duchesse de Berry 1 concevez-vous cela ? Prosper Chavigny, la dague au côté, le pourpoint brodé en or, le manteau fleurdelisé, Dieu me pardonne î et donnant la main à sa femme, qui est duchesse de Mantoue ou de Valentinois. Voilà ce que c'est que dêtre présenté dans le monde par
une belle femme ! C est le même jeune homme pourtant qui, arrivant de son village, plus jeune et plus beau que vous ne le voyez à présent, ne trouvait pas au coin delà rue une femme, le soir, qui l'appelât de sa voix rauque , et qui lui jetât au visage son baleine fétide et ses chansons de car refour ! C'est Prosper lui-même , prince du sang , dans cette nuit royale; presque aussi longtemps prince que Henri de Valois et Henri IV, plus longtemps prince que tant de rois de ce monde, qui n'ont pas régné toute une nuit I 11 allait donc tranquillement et tête levée, dans ce bal, conduisant sa femme par la main ,
On eût dit que Tltalienne se sentait à sa dernière heure de puissance; elle n'avait jamais été plus hautaine et plus belle. Encore une fois elle traînait Prosper à la remorque , encore une fois elle venait de le faire quelque chose, encore une fois il était là, devant elle, son ouvrage, à elle seule, lui , ce jeune homme si plein de génie et de force d'ame; lui, ce jeune homme si beau, qui ne l'avait pas aimée, elle si belle, et dont elle avait fait la fortune par sa toute-puissante beauté; elle
— 2(i0 — liioliiphait encore une fois, l'Italienne, et comme elle comprenaitjconfusément que sa dernière heure était venue , elle se hâtait d'être heureuse et fière; elle se livrait à tout son orgueil; elle s'enveloppait noblement dans son manteau de drap d'or ; elle relevait sa robe et sa tête. Le peuple des courtisans se pressait autour d'elle en battant des mains : toute la cour vint au-devant d'elle pour la voir. Ninon de Lenclos , la joyeuse fille , donnant la main à madame de Maintenon , la sévère femme ; Diane de Poitiers , appuyée sur madame de ïencin ; la reine Blanche, donnant le bras à Marie Stuart, suivie de son page. Or , c'était la duchesse de Berry qui jouait , ce soir-là , le rôle de Marie Stuart ; celui qui était|le roi , n'était alors que le jeune duc de Chartres ; le rôle du page était échu à celui qui lut le roi Henri V, et qui n'est plus même le duc de Bordeaux ; page exilé d'une Marie Stuart captive et chargée de fers ! Dites après cela que les présages sont menteurs 1
L'attitude de Prosper , dans cette noble foule , fut moins assurée que celle de sa femme. Prosper, arrivé à pouvoir se passer de sa femme, commen
— 2(i1 — çait à en rougir , et il commençait à se dire à luimême que c'est une belle chose de marcher de niveau avec les autres, et de marcher seul. — L'ingrat 1 il avait touché à une plus haute élévation qu'il ne l'avait rêvée. Que cette femme lui parut donc , ce soir-là , orgueilleuse à outrance ! L'ingrat ! il ne voyait pas que l'orgueil de cette femme lui venait de son profond désespoir, tant elle sentait au fond de l'amequ'elle devenait inutile à Prosper. J'avais besoin de vous expliquer avec soin toutes ces nuances de vanité intérieure , pour vous faire comprendre la scène suivante très-périlleuse à décrire et cependant très-facile à concevoir.
Car à ce bal, il yavait encore une personne, Chris toplie. Christophe s'appelait ce soir-là M. le président Mathieu Mole; mademoiselledeChabriant avait nom Isabeau de Bavière, et elle n'avait pas voulu d'autre main que la main de Mathieu Mole. Depuis qu'ils étaient de retour à Paris Tun et l'autre , Christophe et Prosper s'étaient vus rarement. La
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prospérité de Prosper avait éloigné son ami , et d'ailleurs mademoiselle de Chabriant eût rougi d'adresser la parole au mari deLœtitia. D'ailleurs Christophe était pour Prosper comme un remords vivant. Partout Testime et le respect suivaient ce jeune homme ; comme lui , Prosper était poursuivi par le bruit et les acclamations de la foule. Ce soir-là, Christophe, à l'écart, regardait danser dans le même quadrille Prosper et mademoiselle de Chabriant, et, pendant que Prosper pensait en lui-même qu'il eût donné sa vie pour un regard bienveillant de cette jeune fille , Christophe se di-; sait à lui-même à la vue de Prosper : — Voilà pourtant , après celle-là , l'être que j'aime le plus au monde! Et il pensait qu'il était séparé par un abîme de tous les deux.
Le bal avait duré toute la nuit. Cette contrefaçon vivante des vieux temps , ces jeunes gens en vieux costumes , s'étaient agités toute la nuit dans ce moyen âge de carton doré ; toute la nuit ils avaient fléchi le genou devant la toute-puissance de théâtre qu'ils s'étaient faite à eux-mêmes ; parodie insolente et dangereuse ! Tout ce monde haletait de
— 2G5 — fatigue. Ces grandes dames , chargées d'armoiries et embarrassées dans Tample robe de leurs grand'mères, regrettaient leurs robes plus simples et plus faciles à porter. C'était à voir , ces femmes arrachant les mouches de leur visages , secouant la poudre de leurs cheveux , soulevant , de leur pied mignon , la longue queue de leurs robes de brocart ; mal à Taise et encore si sveltes dans leurs amples paniers ! Le spectacle qu'elles jouaient était à sa fin ; leur costume leur pesait , à présent que le jour allait venir. Il en était ainsi pour les hommes. Ces jeunes gens ployaient sous le poids gothique du velours j leurs manteaux brodés chargeaient leurs épaules ; les plumes de leurs chapeaux tombaient lourdement sur leurs yeux éblouis et fatigués; lehaut-de-chausses elle pourpoint allaient mal à ces tailles faites exprès pour le pantalon et Thabit sans grâce de notre époque : le déguisement allaitfinir ; le jour tombait d'aplomb sur ce monde fardé. Or, quand vient le jour , adieu la féerie , adieu le moyen âge , adieu les troubadours, les héros et les châtelaines ; adieu le manoir féodal aux tours gothiques ! tout s'en va ; et, revenu du monde où vous êtes
— 26() — plongé , vous n'avez plus que !a réalité toute nue j le château des Tuilei'ies, fort simple, saus fossés, sans ponts-Ievis, sans tourelles; la Seine bourgeoise tout simplement chargée de baignoires et de bateaux de charbon ; le garde royal aux soupiraux des cuisines , et le journal de l'opposition rude et fier, et hautain , et ricaneur, qu'on apporte le matin au château ; le journal , cette inquiétante voix du peuple, qui dit au maître chaque matin : Souviens-toi que tu es un homme !
Le joyeux matin s'en vient frapper à la porte du château royal et d'un regard il dissipe toutes les ombres de féodalité dont il s'entoure. 11 n'y a pas de prestige possible sous les rayons de ce soleil qui se lève en même temps sur le roi et sur la Charte. La nuit peut favoriser les tournois et les présentalions royales ; mais tous ces hommes d'autrefois , les pages , et les varlets , et les hérauts d'armes , làntômes surpris après minuit, tout s'en va le matin pour faire place à la vie réelle , au député qui passe , à l'écrivain qui taille sa plume, au poète qui chante , au musicien de la borne , qui soulève les passions populaires aux sons criards de Tor-
fjue de Barbarie. Le moyen , après cela de prolonger ce rêve brillant de toute-puissance , de féodalité et de grandeur 1
Ce bal masqué fut donc le dernier effort de la vieille royauté pour reconquérir ce qu'elle avait perdu. Ce bal fut aussi une restauration manquée, plus vite manquée que l'autre , mais aussi manquée. Hélas ! quelques jours après , on vit tout ce monde descendre brusquement des hauteurs où il s'était élevé en sonjje. Le peuple vint , qui brisa d'un souffle tous les apprêts du bal ; et , quelques jours plus tard , on vendit à l'encan les verres des buveurs, les armures des chevaliers , la livrée du page Henri , la selle de son petit cheval , et jusqu'à votre dernier voile, Marie Stuartde Blaye ! Le bal masqué et la restauration , deux choses mortes en naissant, deux anachronismes pleins de dangers et de traverses; tout cela devait finir en même temps !
Prosper, qui était un homme intelligent, et qui portait son intelligence partout , comprit d'un coup d'œil les vanités et les dangers de cette fête , si peu dangereuse en apparence; il devina la futililc do ces déguisements ; il apei'çut labime qui se
creusait sous les pas folâtres des danseuses; il se trouva alors si misérable et si mesquin dans son déguisement , et ce déguisement lui allait si mal , qu'il comprit que de tous ces habits empruntés au monde gothique , pas un seul ne servirait à deux reprises. Alors il se trouva tout nu, et il eut froid. 11 laissa donc Lœtitia au milieu du bal ; et repre-r nant dans l'antichambre son manteau de chaque jour , il descendit le grand escalier des Tuileries , puis il entra dans la vaste cour , et là il se mit à se promener de long en large , à la pâle clarté de cette pâle matinée d'hiver.
Il se promenait de long en large dans ce château noir et sombre au dehors , comptant les bougies qui jetaient leurs dernières clartés , prêtant l'oreille aux accords mourants de la fête, et s'avouantà luimême que cela était bien mal de jouer comme de vrais enfants , avec les vieux costumes , avec les vieilles croyances , avec les vieux pouvoirs du vieux temps. Comme il était à réfléchir ainsi , prévoyant confusément l'avenir et avec la perception d'un somnambule; comme il se promenait ainsi à grands pas attendant la fin du bal , il se
trouva tout à coup en présence de Clirislophc son ami.
Dans sa robe de magistrat, Christophe était plus imposant que de coutume ; son œil noir et triste était fixé sur Prosper , et quels reproches il y avait dans ce regard! Prosper comprit confusément qu'il était devenu son juge ; et vraiment c'était beau à voir ces deux jeunes gens sur le perron des Tuileries, l'un qui juge l'autre dans ces habits de Mathieu Mole et avec un regard aussi beau que celui du grand magistrat ; l'autre qui courbe la tète sous son pourpoint d'or et de soie, regardant son juge avec respect.
— C'est donc là que tu en es venu , Prosper !
— Écoute, Christophe, écoute-moi, répondit Prosper , avec le plus grand sang-froid ; je sais si bien ce que tu as à me dire, que je puis te répondre avant même que tu aies parlé. Oui, il est vrai , il y a là-haut une femme qui a fait ma fortune. Tu sais si j'ai été, si nous avons été pauvres tous deux, pauvres, inconnus, méprisés, et moi surtout! et tu sais ma première tentative pour entrer dans le monde , et que de peines je m'étais données! J'ai été repoussé avec perte. Mon oncle , mon
— â70 — premier prolecleur , m'a entraîné dans le mépris invisible qui Tentourait; mais, Dieu lui fasse paix! la maladie Va retranché du monde, et il expie son hypocrisie mondaine sur un lit de douleur! Je t'ai donc vu, toi, venir à la suite de cette belle Louise de Chabriant qui t'a sauvé, et je me suis dit : Puisque une femme a fait sa fortune à lui, une femme aussi fera la mienne; et alors j'ai été la chercher au loin. Je l'ai trouvée en Italie, et je Tai amenée, à travei's les Alpes et mille fatigues , jusqu'à Paris. Je l'ai dispovsée avec art , je l'ai parée avec amour; je l'ai fuite si belle, qu'on ne pouvait pas ne pas me voir à côté d'elle ; comme je voulais parvenir à tout prix il me fallait l'attention de la foule ! Et en effet, la foule est venue pour la voir, et, en la voyant, elle m'a vu, moi aussi; et moi, cette fois enfin, j'ai été jugé à ma juste valeur, j'ai été admis, dans cette société pervertie, à faire mes preuves d'intelligence et de courage; j'ai fait une grande fortune ; je suis allé à une grande faveur ; je suis devenu une puissance ; j'ai marché de pair avec les plus élevés ; je suis parvenu à tout , même à porter un déguisement de prince avec des princes cette nuit. J'ai vaincu le monde , j'ai foulé le monde aux
pieds; il a élé mon laquais très-Iiuinbie ; il a porté ma livrée tant que j'ai voulu ; il m'a servi avec plus de soumission que si j'eusse été le roi de France, car eu me servant, le monde servait ses passions les plus viles et les plus égoïstes; car ii sacrifiait à cette noble et éternelle occupation du monde , l'adultère; car il se ruait dans cette grande distinction entre les hommes , l'adultère; car ii ajoutait une nouvelle page à celte longue et interminable histoire de toutes les puissances de la terre, l'adultère. J'ai été le maître du monde, grâce à cette femme dont tu me fais un crime , ou plutôt grâce à toi , Christophe , qui m'avais enseigné comment une femme peut nous mettre en relief. Sois donc béni par moi; Prosper Chavigny , jadis pauvre , inconnu, mendiant, aujourd'hui vicomte de Chavigny, l'électeur Chavigny , l'éligible Chavigny, le grand-officier Chavigny^ bientôt , demain peut-être le conseiller d'état Chavigny, et, comme tu vois, le mignon de Henri III, à la courde France, Chavigny.
Christophe, entendant Prospei- parler ainsi, recula de deux pas. — Moi ! dit il, esl-ce donc moi
qui t'ai appris à te servir ainsi de ta femme , à la livrer à M. le duc de Chabriant et à qui lui veut faire la cour? Eh ! peux-tu comparer mademoiselle de Chabriant, la vertu, à ta femme, Lœtitia, Prosper? — Ah 1 reprit Prosper, n'avance pas qui veut avec la vertu. La vertu m'a-t-elle jamais tendu la main , ou plutôt la vertu eut-elle jamais une main si douce et si blanche? Moi, j'ai voulu, avant tout, une belle femme; et je te prie, Tai-je trouvée belle? Et d'ailleurs qu'ai-je fait en prenant une femme belle et jeune, spirituelle et jolie , capricieuse, souriante. Italienne et Française à la fois, qu'ai-je fait autre chose , sinon m 'élever à la hauteur de mes nobles compatriotes? qu'ai-jefait, sinon flatter leurs penchants les plus naturels? Ce n'est pas là suivre ton exemple , me dis-tu? Mais, je te prie , où trouver deux Louise ? où le trouver ce moyen facile d'être vu par tous? Je n'ai trouvé que celui-là, je l'ai pris, il m'a réussi; qu'importe à présent ? Voudrais-tu être le seul à me renier , toi , mon ami , toi , mon frère , toi qui seul aurais le droit de me plaindre , puisque seul de tous ces hommes, tu n'es pas accouru à cette facile
curée que le monde appelle mou déshonneur!
Ainsi parlaient nos deux amis. De temps à autre, les grands seigneurs de la soirée, descendus des salons du pavillon Marsan, demandaient leur voiture; en passant, ils saluaient tous i'rospor dun geste amical. Prosper, se voyant saluer ainsi , irémissait de rage et d'indignation.
— Oh! dit-il, c'est vrai pourtant; tu as pourtant raison, Christophe, j ai joué un triste jeu avec ce paradoxe! Me voilà terriblement familier avec les hommes de la cour! Voilà qu'ils me saluent el qu ils me traitent d'égal à égal ! Jen suis venu là ! Oh! tu as raison, le mépris me gagne; je suis trop haut placé pour que le mépris ne m'atleigne pas à présent. Tu as raison , tu as raison! H laut en finir; il faut briser mon piédestal , cela est aiireux! il laut me justifier à tout prix. Me voilà donc, moi, déshonoré, me promenant en habits i\c duc au milieu des Tuileries, noble en rêve, moi , duc comme madame Dubarry était comtesse! Me voilà, moi, anachronisme brodé, au milieu de la société du dix-neuvième siècle! Oh ! c'est iiilâme , en (((et! oh ! ma main s est brûlée en louchant ces
jjrandeurs factices! J'ai fait du vice, à 1 heure où le vice n'était plus possible! Je me suis grandi sur le déshonneur, à 1" instant où le déshonneur ne grandissait plus personne! J ai mal fait, j'ai mal fait , jai mal fait! 11 faut que j'en finisse . il faut que je me venge , mon ami ; il faut que je rentre dans le monde, pur et libre, honoré et respecté, il le faut. Et cela se fera, pardieu ! et cela se fera bien et vite! et cela se fera à coup sûr! et tu as beau t'étonner , cela se fera en tout respect des bienséances les plus sévères , des préjugés les plus scrupuleux ; cela se fera, aussi vrai que je suis un honnête liomme, aussi vrai qu'Ampuy est assis sur les bords du Rhône; cela se fera où et quand? Demain, dans huit jours, tout à Theure, vois-tu! vois-tu!
Puis il se promenait, rejetant son manteau par derrière, et il se parlait à lui-même, oubliant Clîristophe tout-à-fait.
— Oui; c'est cela; j'ai été trop loin, j'ai joué avec l'infamie : l'infamie me retombe sur le front ; j'ai voulu déshonorer les hommes , et ce sont eux qui me déshonorent. C'est cela : je suis pris au piège. Un piège si bien tendu cependant! Je suis la vie-
lime de mon sophisme. Mais comment faire? grand Dieu ! grand Dieu !
Et il se tordait Tesprit et les mains. Et cet homme, qui avait attendu si longtemps et si patiemment l'heure de la vengenee , ne pouvait plus attendre une heure , plus uue minute ; son infamie lui pesait à présent plus que sa pauvreté ne lui avait jamais pesé. 11 voulait la rejeter à tout prix, et cependant, tout en rejetant sa honte^ il pensait à conserver sa fortune. A son sens , et la main sur sa conscience et sur son cœur , sa fortune était à lui , à lui seul : il Tavait gagnée à force de travail et de talent, et de nuits passées dans les veilles, à force de courage et d'attention sur lui-même et sur les autres. Tant pis pour les autres, s'il avait eu besoin de leur indigne passion pour cette femme, pour qu'ils consentissent à se servir de son courage, de son Ame, de son talent, de son esprit et de tout ce qu'il valait, lui , le beau et l'honnête jeune homme ! Tant pis pour cette société parisienne , si elle est assez blasée et assez malheureuse pour ne tendre la main qu'aux hypocrites et aux infâmes ; tant pis pour elle , si elle ne reconnaît le nu rilc (jne lors-
— 27G — que le mérite lui est signalé par une bassesse! tant pis! Et qu'elle prenne garde, cette société gangrenée , au jour où les jeunes et les forts se feront justice , au jour où ils oseront être jeunes et forts tout seuls et sans condition! Qu'elle prenne garde à elle! En attendant, il a su se faire justice à sa manière , lui Prosper, de cette société mauvaise, lui , le nouveau-venu de son village , Tinnocent enfant qui n'a trouvé ni aide ni protection parmi les hommes ; lui , le savant écolier, qui parlait si bien , qui pensait si bien , doué de toutes les vertus de Tesprit et du cœur ; lui, Prosper le pauvre, le méprisé, l'inconnu Prosper , fils de Jean Cliavigni , le vigneron!
Rien ne saurait peindre l'agitation de ce jeune homme ; rien ne saurait exprimer cette poignante violence d'un remords qui vient tout d'un coup et qui tombe d'un seul bond sur une ame innocente et tranquille! Lueur horrible dans une nuit profonde! Ainsi était Prosper. Le premier geste de mépris qu'il avait rencontré sur sa route lui avait révélé toute l'horreur de sa position. Le simple coup d'œil de Christophe lui en avait dit
— '277 — plus que tout ce qu'on avait pu lui dire. Son pai'li fut pris sui'-le-cliamp : il résolut de briser son piédestal sur-le-champ. Le cruel!
Mais cependant comment en sortir , de cette position funeste? et comment en sortir sur-le-champ? Là était toute la question.
11 estvrai qu^avant d'entrer dans cette fatale carrière d'ambition , il avait eu soin de se réserver une porte secrète pour en sortir quand il voudrait. Mais comment ouvrir cette porte tout de suite ?et s'il l'ouvrait tout do suite, ne perdrait-il pas le fruit d'une retraite si habilement combinée? Et puis il y a des préjugés que la société exige impérieusement qu'on observe. Il avait beau se répéter à lui-même la grande raison qui lui conseivait sa propre estime, il sentait que ce n'était pas assez de sa propre estime j)our être estimable; qu'il lui fallait encore l'estime des autres, et qu'avant de se servir d'aucun de ses avantages, il devait obéir au préjugé.
Il était si uialheurcux, il \ a\ai( l.uil d anxiété et de douleur sur son visage, que son ami (îlnis-
— 278 -^ tophefutsur le point de le presser dans ses bras eè de lui dire : — Je t'estime , Prosper !
Un incident très-naturel vint heureusement les tirer tous les deux de leur embarras , et donner à Prosper le moyen de se mettre au moins au pair avec les préjugés de ce siècle.
La fête royale était finie ; la foule s'était évanouie, le silence avait fait place au bruit des voitures. Prosper était dans la cour du château , presque seul avec Christophe.
Tout à coup une femme passe devant eux d'un pas rapide. Cette femme était suivie de près par un cavalier qu'elle paraissait vouloir éviter avec ardeur. Christophe les vit à peine passer Tun et Tau- Ire, mais Prosper les vit bien distinctement, et d'un bond il arrêta le cavalier au milieu de sa course ; la jeune femme s'arrêta aussitôt , comme si elle eût été retenue par la même main. Elle était animée autant par l'indignation que par sa course. Le cavalier qui la poursuivait cherchait en vain à se débarrasser des ongles de fer de Prosper. Christophe arriva assez à temps pour considérer ce poétique tableau.
Ils étaient là tous les trois : elle trioiiipliaiile ! Prosper en délire ! le jeune amoureux humilié à en mourir 1 La présence de Christophe rétablit réquilibre entre Prosper et le jeune homme. Prosper lâcha le jeune homme lentement comme Toiseau lâche une proie meurtrie , qu'il est sûr de ressaisir aussitôt.
Prosper dit au jeune homme: — Monsieur, vous insultez ma femme ! vous me ferez Thonneur de m'en rendre raison.
L'Italienne, entendant ainsi parler Prosper, se tipura que Prosper était jaloux, enfin ! Elle voyait Prosper s'irriter contre un de ses amants, enhn ! Elle triomphait, Fltalienne, de la fureur tardive de Prosper.
Quant au jeune honnne, bien qu'au fond il se crût brave, il se sentit atterré par cette réj)aration (jue lui demandait Prosper , et qu'il ne pouvait pas lui refuser. A vrai dire, en offrant ses hommajïes à madame de Chavigny , le jeune homme n'avait pas compté sur la colère de ce mari facile, et il s'était arrangé en conséquence. Il avait donc laissé de côté, en entrant dans ce nouvel amoui', loul
bagage inutile , les précautions officieuses , les prévenances cachées, le mystère, et même son épée. Surpris ainsi au milieu d'une sécurité profonde par une colère et par un époux qu'il n'attendait pas, le jeune homme ne put s'empêcher de pâlir. Cependant, comme il était Français et militaire, il répondit à la provocation de Prosper ce qu'on répond toujours en pareil cas ! Très-volontiers, Monsieur !
— Nous nous battrons sur-le-champ, dit Prosper : le temps est beau , le jour commence ; voici encore quelques-uns de vos amis qui sortent ; choisissez vos témoins ; mon ami Christophe sera le mien : partons î
En même temps Prosper pritgalamment la main de sa femme, qu'il reconduisit poliment jusqu'à sa voiture. Il avait tout-à-fait l'air froid et calme d'un époux offensé , qui n'a aucun reproche à faire à sa femme, si ce n'est d'être trop belle. Le jeune homme, qui se nommait Arthur Berineau , venait de trouver deux témoins, ses compagnons de la garde royale, qui s'étaient attardés dans l'entresol des Tuileries après le bal.
Justement les deux témoins clioisis par Arthur Berineau étaient au nombre des admirateurs les plusfervents de madame deCiiavijjny. Ils furent donc étrangeifîent étonnés en apprenant qu'il s'agissait d'un duel avec Prosper; et quand ils virent Prosper si résolu et d'une colère si calme, ils pâlirent, en pensant que, huit jours plus tard , cette colère aurait pu les menacer. Ils ne firent donc aucun effort pour empêcher ce duel qui les mettait à Tabri , trop heureux de ne pas éveiller les soupçons de Prosper , en s'opposant à une réparation que le jeune Arthur allait donner à lui seul, au péril de ses jours et pour eux tous.
Cela se fit vite et bien , en {jens de cœur. Le bois de Boulopne n'est pas loin des Tuileries; les rues sont peu encombrées le malin, et l'aurore de la porte Maillot, formidable clarté qui offense l'œil des plus braves, se tient debout, raide et sèche à toute heure, ouvrant la porte aux premiers venus , sans s'inquiéter comment ils sortiront de ce bois. Avezvous remarqué ce que c'est au juste que le crépuscule du malin au bois de l'oulogne? Il ne ressemble ;"> rien de ce que les poêles élé;»iaques , épi((ucs
ou cliaiiipèlres oui écrii sur la eanipanue. Ce n est plus le même arbre; ce n'est plus le même chant des oiseaux; ce n'est plus le même soleil levant. La fleur y perd sa couleur ; l allée tortueuse y perd le charme de son mystère. Tout se dénature dans cette forêt civilisée. Le meurtre habite là tout le jour, et surtout le matin. Je ne sais pas comment , sur les deux heures , il y a des femmes en calèche qui viennent y rire et folâtrer , sans songer que le tjazon qu'elles foulent et les allées qu'elles parcourent sont tachés de sang. Ils étaient donc au bois de Boulofjne tous les cinq, tous les cinq fort résolus et fort bien disposés. Ils navaieut oublié qu une seule chose, d'apporter des armes avec eux.
Arthur Berineau fut le premier qui s'écria : — Nous n'avons ici ni épées ni pistolets, monsieur !
— Qu'importe, dit Prosper? IN'avons-nous pas un poignard à notre ceinture, un véritable poignard du moyen âge, monsieur? Tirez le vôtre ! Le mien est très-reluisant et très-afGlé. Vous vous battrez comme au vieux temps; vous soutiendrez jusqu'au bout votre rôle de jeune amoureux. Mon
gentilhoniiiie, grâce à nos poignards, nous nous verrons de plus près , et d'ailleurs ce genre de combat va mieux avec notre costume brodé que Tépée ou le pistolet. En avant donc, messire, et dégainons !
M. Berineau , voyant les témoins garder le silence , tira son poignard et le saisit d'une main forte. C'était un jeune homme médiocrement habile à Tescrime , comme cela convient à un homme qui ne veut être ni assassin ni victime de profession , et qui tient à savoir défendre sa vie bien plus qu'à attaquer celle d'autrui. Disons aussi^ à la louange de Prosper, qu'en ceci il se privait d'un grand avantage, et qu'il y allait aussi bon et franc jeu qu'Arthur. Seulement Prosper avait cette grande supériorité sur Arthur , c'est que , froissé comme il était par l'opinion , et surpris à Timproviste comme il Pavait été par le mépris des hommes , il lui importait fort peu d'être tué, à l'heure qu'il était.
Les deux champions s avancèrent donc l'un sur l'autre en gens de cœur. Ceci déconcertait toutes les habitudes reçues. A les voir en costumes de couiédiens, se mesurer dans co i\i\c\ éli'ange , on.
eût dit de quel<]i!e scène mal laile de mélodrame moderne. Cependant rien n'était plus sérieux que ce duel. Us se tenaient de si près l'un l'autre ! ils se voyaient de si près ! — à un demi-pied de distance loutau plus ! Us furent calmes d'abord comme cela arrive toujours en commençant , mais bientôt , quand le fer eut senti le fer , quand le grincement de ces deux âmes se fut électrisé à ces deux lames , quand ils se virent bien face à face , tous les deux altérés de sanj} , flamboyants tous les deux, quand ils furent les maîtres de s'insulter de si près du regard et du geste, insolerits tous les deux jusqu'au meurtre, ce fut alors un formidable combat d'une minute , qui dura un siècle. — A la fin , Arthur lîerineau fut frappé à la poitrine d'un coup de poignard. Prosper regarda tomber son rival.
Ce qui est triste quand un Iiomme meurt ainsi frappé , c'est que d'ordinaire il se croit forcé encore de s'improviser une belle mort. Le duel vous Ole toute la naïve nonchalance du trépas; on joue sur le terrain le cinquième acte d'une tra^ gédiej^on se draj)e dans son manteau taché, comme si on n'avait plus qu à \oir bais.sci- In loile et a
rentrer dans la coulisse. Ainsi mourut Arlltur lîerineau. Il lendil la main à Prosper ; et, d'après Fusage immémorial, il se prépara à consacrer ses dernières paroles à la justification de madame de Chavigny.
Mais Prosper eut trop de oénérosité pour souffrir que le trépas de ce jeune iiomme fût ridicule. Prosper, sous le calme apparent des témoins d'Arthur , devinait le sourire prêt à naître à propos de la confession du blessé. Il eut donc pitié des derniers moments de ce jeune Iiomme; il s'assit près de lui, et, relevant sa tête appesantie : — Ne dites rien! monsieur Arthur, pas un mot; ne parlons pas de cette femme ; ce n'est pas pour cette femme que vous mourez : que m'importe cette femme ! Si quelqu'un avait dû mourir pour celte femme, ces messieurs, que voilà, vos témoins, seraient morts pour elle et par moi , ou moi par euxetavantvous; maisquc m'importe cette femme ! \^)us mourez pour mon compte, monsieur, vous mourez pour moi , |)our moi déshonoré par le monde, à (pii le monde demandait la vie d'un homme ou la mienne ! Vous mourez parce cpie jai
voulu jeter au monde en holocauste une noble victime, un homme pur. qui n'a faitdautre faute que de vouloir être vicieux avec le vice du monde. Ne vous inquiétez pas de cette femme. Pensez à votre mère, monsieur !
Arthur pensa à sa mère tout bas. Sa pauvre mère! Mais avant de mourir , i! songea qu'il fallait penser tout haut à sa maîtrese, pour obéir à lusage. 11 ouvrit donc sa poitrine sur laquelle pendait un médaillon qu'il envoya à Élisa.
Il mourut, le beau jeune homme, à la suite dun bal, pour une femme qui n'était pas la sieime, pour expier la honte d'un autre; il mourut dans des habits et dans des sentiments d'emprunt.
11 mourut tout-à-fait comme la maison de Bourbon est morte.
Plaignez-le !
Et plaignez-la !
Christophe avec le noble bon sens qui ne l'avait jamais quitté avait compris tout d'un coup la nécessité de ce duel.
Il l'avait même autorisé de sa présence, et tout bas en lui-même il faisait des vœux pour que
Prosper payât de son snn|^ , mais non pas de sa vie, le déshonneur qu'il voulait payer avec le sang (Tun autre. Christophe fut à ce duel comme il avait déjà été au jeu et au vice, spectateur impassible, mais non pas sans émotion et sans pitié.
Quand Prosper, sorti du bois de Boulogne, se trouva seul avec Christophe, il lui dit:
— Christophe, merci. Tu nem\TS pas abandonné cette fois encore, même pour le meurtre. Ce que j'ai fait, je Tai fait pour le monde ; ce duel me réhabilite, jen suis sur, comme le monde veut qu'on se réhabilite. Je suis tranquille de ce côté, à présent. Mon adultère a le sang qu'il lui faut, il est lavé. C'est beaucoup pour eux , mais ce n'est pas assez pour moi, Christophe. Ici se termine mon fatal paradoxe. Je ne veux pas profiler de ce sang qui ine lave aux yeux des autres, mais qui me souille à tes yeux; je ne veux pas monter d'un degré de plus à Taide de ce duel : je ne veux pas faire un marcbe-pied de ce cadavre. Non , non pas , c'est fini , je reviens à terre. Plus de piédestal pour moi : ]o vais briser le mien devant toi-même et devant tous. Écoute bien , et sois exact au rendez-vous.
C'est aujourfriiui dimanche , dans six jours , à onze heures , l'heure du hul , viens chez moi ; j'y donne une grande fôte , c'est la dernière. Ne manque pas, sois exact. Et à minuit, 1 heure des fantômes, si à toi , et si aux autres , et si à tous , si à moi-même, je ne démontre pas que je suis net et pur de toute souillure , si je ne vous prouve pas à tous que ce que vous appelez tout bas mon infamie est votre infamie à tous , je me lue avec ce poignard.
— Seras-tu exact, Christophe?
— Je serai exact, Prosper.
Et ils se séparèrent. Prosper rentra chez lui , et il renvoya à la friperie ses habits de duc; il garda seulement le poignard.
Christophe attendit impatiemment lesamedi fatal , et il se demandait par quelle issue Prosper son ami sortirait de ce gouffre où il était tombé ?
Nous louchons à la fin de notre histoire. Nous en avons laissé le côté chaste et pur pour le côté vicieux et terrible. Nous avons abandonné le bon principe pour le mauvais principe , Christophe pour Prosper, c'est la faute de l'art moderne et non pas la nôtre. L'histoirede Christophe est pré-
vue d'avance, il aime mademoiselle de Chabriant, il en est aimé, il est homme de mérite et homme d'honneur, il ne se mêle pas à la foule, et la foule le respecte, il n'a pas d'ambition, et cependant Tambitieux lui fait place , parce qu'ils savent tous qu'il faut que celui-là qui marche tout droit son chemin dans les sentiers battus arrive nécessairement avant eux. Mais Prosper, que fait-il?
Le jour fatal' de son rendez-vous public avec Christophe , Prosper se rendit le matin dans la chambre de sa femme. Il la trouva dans l'attitude d'une méditation profonde, la tête appuyée sur sa m^, et rêveuse comme il ne l'avait jamais vue. Depuis qu'ils étaient à Paris , elle et lui , c'était la première fois que Prosper entrait dans l'appartement de cette femme. Jusqu'à présent il s'était arrêté sur le seuil de cette porte sans vouloir le franchir, il s'était fait de cette réserve un point d'honneur , un devoir de conscience : aussi la belle italienne, plongée dans sa longue rêverie , n'entendit pas venir Prosper : elle l'attendait si peu I Prosper les bras croisés, regardait cette femme si frivole au dehors, et si pensive quand elle était toute