‹ Le chemin de traverse (volume 3)Chapitre 2 sur 37 · LB CUMIN DB TBATBBSB · texte numérisé non relu

LB CUMIN DB TBATBBSB

chante au sommet de Tarbre et le poète qui écrit à ses pieds ? Non , ce n*est pas cela , ma joie tient à une autre cause; mon bonheur est au-delà de ces arbres , de ce zéphir, de celte rivière , de cet oiseau , de ces chants , de ces murmures. En effet, le vent tomberait tout à coup sur Toiseau et sur moi , et sur le grand arbre , chassant Toiseau, brisant rarbre,eteraporlant avec les feuilles desséchées du tilleul , ces pauvres feuilles volantes que j*écris là ; eh bien ! Je serais encore tout aussi heureux qu*à présent ; j'irais me mettre à Tabri du vent et de Forage , et , semblable à Tindustrleuse araignée qui recommence sa toile et qui se joue avec bonheur -dans les fils déliés sortis de sa poitrine , je recommencerais ce livre une troisième fois , et je me jouerais , toujours avec le même bonheur, dans ce frêle lissu d'araignée sorti tout brodé de ma tête et de mon cœur. Or, enfin , voulez-vous donc savoir pourquoi je suis si heureux aux premières pages de cette histoire? c*est que c*est là encore un récit rempli de jeunesse , rempU de passion» , et dont le héros n*a qiie vingt ans.

01a jeunesse 1 la jeunesse! Dans un livre, dans un drame , dans un rêve , dans le monde , elle peut remplacer merveilleusement toutes choses. La jeunesse , c*e$t le mouvement, c*e8t rintérêt , c*est la poésie , c'est Téspéranoe en sa fleur, ce sont toutes les émotions du coMir deThomme, j'entends toutes les nobles et douces émotions réunies , entassées ; florissantes et chantantes passions d*un jeune cœur. La jeunesse, c'est la misère folâtre , c'est le frais sommeil , c'est la santé qui vit de peu, c'est l'amour au hasard qui bondit comme un jeune lion , oe sont les jolies filles eo robes fanées , aux denU blanches , aux

maint rouges, au sein qui bat. La jeunesse, c*est la poésie , éparse çh et là , qui tous accompagne comme un parfum invisible ; elle se joue à voire chevet , elle s'assied à votre table , elle rit dans voire verre à demi-plein ; c*est elle qui ouvre la porte aux créanciers avec un air madré et boudeur, et qui les paye avec un sourire. Dites-moi donc, quand vous faites un livre, si votre héros est un jeune homme ? En ce cas , vous êtes sauvé , mon frère ; en ce cas , vous allez faire un chef-d'œuvre, mon frère , quelque chose comme Paul et F'irginie , Manon^Leseauty ou les premiers chapitres de GilBias.

Mais où sont les romans , c'est à dire où sont les hommes qui restent jeunes? Vous aurez beau faire , vous aurez beau prendre le plus long, comme le bon La Fontaine allant à l'Académie ; il arrivera bientôt , à présent , à Hnslant même , demain , sans doute , hier, peut-être, oui il arrivera j Mer, que votre héros sera moins jeune, moins jeune d'un regard, d'un sourire, d'un cheveu qui tombe, d'un rien de moins, et pourtant moins jeune. Aussitôt voilà votre histoire qui se complique comme votre héros. D'abord vous avez été le simple historien d'un simple jeune homme , et la jeunesse de cet enfant a suiB à vous et au lecteur; mais aussitôt que l'enfant devient un homme , alors , vous , de votre côté , vous devenez moins qu^un homme , vous devenez un romancier ; vous donnez dans les incidents bizarres, dans rextraordinaire, dans rimprévu , dans les grandes scènes pathétiques. Hélas , .vos maîtres en ont fiait autant que vous. Aussitôt que la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre a dix-huit ans, et que sa jolie petite tête blonde est trop haute pour s'envelopper , comme autrefois , de son jupon rabattu ,

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son historien renvoie en France , pour la faire mourir à son retour. Aussitôt que Manon-Lescaut n^est plus la jo" lie fille , Tîvant d^amour , qui se livre et qui 8*abandonne au premier venu; le romancier renvoie dans Tautre monde expier cruellement , Dieu le sait, cette ctiarmanfe , j*ai presque dit cette innocente vie , de folie , de luxe et d'amour. El quant à mons Gil Blas , le grand héros , il n*est jeune qu'un jour , le temps de vendre la mule de son oncle Gil Ferez, le temps de faire Taumône à Tescopette du mendiant sur la route de Ségovie , le temps de faire cet excellent repas , que vous savez , dans ThôteUerie d'OrviédrOy le temps d'enlever aux bandits, la jolie dame, dont il tire si peu parti, tant il était jeune; le temps d*étre dévalisé par Tintrigante au rubis ; le temps d'être un grand médecin avec le docteur Sangrado ; le temps d'aimer les jolies comédiennes, les folles histoires et les intrigues amoureuses. Gil Blas! ô Gil Blas ! pourquoi vieillir si vite; pourquoi n'être pas plus longtemps le Gil Blas des hôtelleries , des comédiennes , des voleurs, des barbiers musiciens et poètes , des antichambres , des coulisses et des grands chemins !

A quoi Gil Blas peut vous répondre : — Ce n'est pas ma faute si je vieillis si vile , c'est la faute de l'homme en général qui n'est jeune qu'un jour. Qui que tu sois, tu te croyais jeune hier ; aujourd'hui regarde-toi à quelque glace fidèle ; regarde-toi : tu as beau te dire à toimême : Je suis jeune encore , la mère qui t'a fait a beau le penser comme toi , e( te donner le bras avec orgueil afin qu'on dise , vous voyant passer tous les deux : Celui-ci est le frère, et celle-ci est la sœur; ta jeune maîtresse le jette encore son même regard de flamme ,

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tout bleu comme le ciel ; regarde-toi cependant , vois-tu cette ride légère qa\ accompagne ton sourire , et qui se disaimule encore sous ton sourire , comme le serpent sous les fleurs ? Vois-tu sur ton front ces rides déjà prononcées que ne cachent déjà plus tes cheveux moins épais ? As-tu compté , le matin en te levant tous les cheveux qui restent attachés à ton bonnet de la nuit , dépouilles opimes d*un front bien plus étroit hier ? Voilà comment on vieillit , jeune homme ; voilà comme j*ai Vieilli , moi , Gil Blas ! On Vieillit d*abord chaque jour , parce qu^on a un jour de plus et une passion de plus ; on vieillit ensuite chaque jour , parce qu*on a un jour de moins et une passion de moins : voilà comme on vieillit , jeune homme ! Ainsi parle Gil Blas ; ainsi parle Thomme sage qui a vécu , et qui connaît la ^e , parce quMl n'a été étranger à aucune des choses de la vie. Moi-même , pendant que j'arrange de mon mieux la vie de mon héros , pendant que je couvre du sable le plus fin et des ombrages les plus ft'ais les sentiers de cette histoire , dans la quelle mon héros doit agir et penser , mon héros vieillit avec moi, son historien. Dieu nous pardonne! nous perdons Tun et Tautre de belles heures à arranger notre voyage. Mais , que voulez-vous , avant de nous embarquer lui et moi , sur cette mer féconde en naufrages , ne faut-il pas bien que nous voyions ce qui se passe au ciel ? Et dans le ciel, voyez-vous noire jour de naissance, à nous deux , qui se montre gravement et solennellement sous la constellation du verseau ? Gela veut dire : Hàtez-vous de vivre, toi qui as une histoire à accomplir , toi , surtout, qui as une histoire à raconter! Salut à notre jour de naissance ! quel regard 11 jette sur nous ! un regard

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doux ti tendfe comme celui d*un père qui ê^éloigne et qui perd de vue son eofant. N'aveZ'-vous jamais éprouvé cela 9 mes amis? Ne vous êtes- vous jamais arrêtés sur cette heure de votre destin , où vous reçûtes le mouvement et la pensée ; cette heure où vous êles sortis en même temps du néant ^ elle et vous? C*e«t un .fragment du temps , un rien dans Tespace , un écho à^s «iècles ; comme vous , vous êtes un fragmenl.de rbumanilé , un reflet de la pensée éternelle , un soufiBe perdu du Créateur. Votre heure de naissance a été votre première esclave , même avant votre mère : elle a donné le son aux cloches qui ont sonné votre baptême , après quoi elle s*est envolée dans réternité ^ où eHe est allée vous attendre. mon: heure de naissance I 6 ma soeur jumelle ! que vous êtes loin dans Pombre ! comme votre paisible clarté se recule et s^efiTace ! Étoile perdue dans le lointain , viens à moi qui te tends les bras ; vi<»ns , ma belle heure , toi qui me suspendis au sein de.ma mère, ivre de joie ; toi qui délias mes membres plo^rés ; toi qui m'étendis mollement dans mon berceau , me soufflant une âme , après m*avoir repu de sommeil et de lait ! Mais j'ai beau rappeler de toutes mes forces , mon heure de naissance , elle s'en va toujours dans le lointain , scintillante comme une étoile qui file. Je tends les bras, je n'embrasse que le vide : Eurydice , mon Eurydice, où es-tu ? et récho de répondre ; Eurydice ! Eurydice !

Vous croyez que je ne suis pas dans mon si^et , et comme un grand consommateur de romans que vous êtes , vous pensez d^à à sauter quelques pages et à venir tout de suite au fait , car vous êles pressé ; car aujoiu*d'hui même , outre celte histoire que vous aurez entre-

u cBrani Di.niâVBBSE. il

prisa ftiute (Tanlre, vousavex^neore au moins quatre ▼olumes de romani à dévorer. Aimi donc vous n*aurex pai le temps de m*attendre jusqu^à ce qat Je descende de ce troisième ciel où Je suis à côté de saint Paul , sur celle terre de contes , de romans et d*histoires de tout genre où vous êtes la providence des. conteurs , des historiens et des romanciers. Cependant , comme je vous le disais toat à rheure , Je suis tout à fait dans mon sujet.

Car , à travers tous les jours , toutes les années que nous remontons ensemble , et que vous remontes avec moi en toute indififôrence , comme s'il ne s'agissait pas de vos Jours et de vos années; après: avoir traversé toute cette masse d^heiires accumulées sur notre route comme autant de moucherons par un temps d*orage , nous sommes arrivés enQn à Tannée 1804, la belle année qui vit naitre Vempire et le béros de cette histoire. L'empire et jpon héros , Prosper Chavigni , ont été inscrits en même temps , Vun dans Thlsloire de France , l'autre sur les registres de i*état-olyil de son village. Ils se sont revêtus en même temps ^ le petit Chavigni de ses langes , Tempereur de son manteau de velours , chargé d'abeilles d'or. Yoyei le destin ! l'enfant est devenu un homme , et l'empU^ , son frère de lait, est mort jusqu'à la dernière génération, déjà. Les langes du petit Prosper n*ont servi qu'à lui seul , le manteau de velours impérial a été refait quatre fois à toutes les tailles : pour un roi légitime , pour un roi dévot , pour un roi enfant , et pour une révolution.

1804 J l'époque est à noter; c'était une belle année {>our venir au monde. 1804 ! c'est un siècle nouveau qi|i commence , un siècle plein de révolutions terribles et sans portée, qui durent quinze jours; un siècle qui va paro>-

dier tous les autres siècles , qui parodiera , d*un jour à Tautre , le dix-septième siècle et 89 , Richelieu et Robespierre, Corneille et Jodelle ; qui parodiera Jusqu*aux pestes d*autrefoi8. Un siècle qui verra mourir , sans trop •*en inquiéter et comme s*il avait de quoi les remplacer , ces grands noms de Tbistoire , le nom de Bonaparte et le nom de Condé ; siècle indécis entre le bien et le mal, aussi incapable de mal que de bien ; haletant et fatigué par des travaux qu*il n*a pas faits ; se reposant de guerres qu*il n*a pas entreprises; siècle bourgeois , sans passions même bourgeoises ; siècle marchand qui est à la hausse et à la baisse sur un bruit venu il ne sait d*où , et .qui n*a d'émotions qu^au moyen de cette hausse et de cette baisse. J*imàgine que tous les sceptiques de bonne foi , sur lesquels repose encore le peu de société que nous avons conservée , sont nés en 1804. Tenir quatre ans plus tôt , c'était venir trop tôt pour être sceptique , c'était avoir quatre ansdevalit soi pour croire à la gloire. Or, Thomme complet de notre époque est èelui ffui n'est même plus dans le doute , car le doute c'est etaeore une croyance. Ne rien croire et ne rien admirer , toità notre évangile social. L'homme complet de notre époque ne croit à rien , à l'empereur Napoléon moins qu'à personne , à la gloire encore moins qu'à la vertu. Qui que vous soyez , Dieu vous préserve d'être un homme complet !

Mon hhi^sre sera donc o^mmeim livre teau en parties doubles , où ks pertes sont écrites^ d'un eOté et le profité de Taulre. Mon héros sera un loul jeune homme d^abord, et ensuite un homme fait. Je diviserai, comme tous les romanciers du monde , mon histoire en deux parties. Cet ^omme qui grandit , ce serpent , épanoui au soleil , qui change de peau , cet enfant qui devient Jeune homme, cette vertu qui devient le vice , le moi d*hier et le moi d*aujourd'hui , ces deux êtres si opposés , ce sont là eo effet deux histoires si différentes I Une histoire vive, animée , couleur de rose , très-simple , un rêve d*élé , une course à cheval , à travers de beaux paysages, Ariel en croupe , voilà la première partie de cette histoire , dont le mot d'ordre est espérance. Pour celle-là ^ xe nt

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demande point de grâce , Je suis sûr de la bien écrire , car cVst rbistoire éternelle de la jeunesse. Cette histoire, je veux l*écrire avec ]a dernière plume arrachée à Taile de ma dernière colombe , sous mon arbre favori , à c6té du ruisseau qui 8*enftait en murmurant. Dans cette partie de mon récit , j*aurai pour moi tous ceux qui ont vingtcinq ans , tous ceux qui ont eu vingt-cinq ans , et tous les heureux qui n*onl pas encore vingt-cinq ans» Ifs seront indulgents pour les souvenirs épars d*un bonheur qui n*a pas toujours été ménagé avec soin , parce que c*était le lisser le plus amoncelé de Penfant prodigue. Mais Tautre partie de cette histoire , ou si vous aimes mieux y de ce roman dont le mot d*ordre est ambition ; Thistoire de Prosper de Cbavigni homme fait , après Thistoire du petit Ghavigni le paysan , voilà ce qu*il faut écrire avec une plume de fer , voilà ce qui va faire Jeter les hauts cris à toutes les moralités de notre époque. Oh ! oh ! vous, allez donc faire à fond Téducation de ce jeune provincial I Tous allez donc lui apprendre comme on devient menteur , lâche , fourbe , duelliste , méchant , en un mot comment on devient quelque chose ? Tous allez donc lui apprendre comment on exploite le génie, la bonté , la valeur , le talent , la jeunesse , la puissance , le crédit et même la vanité d*un sot? Grâce à vous , cet enfant si naïf, va donc apprendre comment on ramasse les jarretières des belles dames , et comment on les remet à leur place en temps utile ? Ainsi je les entends tous se récrier ainsi à Tavance, quelles que soient les précautions dont j*entoure la seconde moitié de mon récit. La morale a fiait de si grands progrès de nos jours ! Encore un peu de temps et nous serons revenus à M. Florian et à Oessner. Aussi ,

41I9 va defimir ee pauvre livre dont la simple esqoiMe a déjH excité tant de réclamations , el soulevé tant de clameurs? 0*autant plus que mes appuis naturels, qui faisaient autrefois ma gloire et ma force , deviennèntchaque jour plus faibles et plus rares. Quand ]*élai8 avec eux, ou plutôt quand ils étaient avec moi , les compagnons de mes premiers essais , comme jMtais fier , heureux et libre! Nous amassions en commun nos pensées , nos paroles, nos actions , notre pauvreté si cbère et si précieuse, et notre gloire quand il y avait gloire. Mais aujourd'hui , malheureux que je suis , je doute de mes amis , à présent que je doute de moi-même.

Autrefois , je ne pensais guère à leur blftme , car pour moi ils n>avalent pas de blâme. J'éUis Penfont chéri de leur adoption , et le frère de leurs rêves poétiques. El cependant ils sont restés , de prés ou de loin , les seuls arbitres de ma pensée. Je n*en veux qu*à leurs suffrages , et parmi toutes ces critiques hort'ibies ou niaises qui m'entourent , depuis le mensonge en mauvais français jusqu'à la calomnie en mauvais style, je ne redoute que la critique de mes juges naturels. Aussi, en commençant cette histoire 9 ma première pensée est celle-ci : Qu'en pensera Théodose ? qu'en pensera Armand ? qu'en pensera Alexandre ? qu'en pensera Victor? que vont-ils penser tous , mes vieux jeunes amis ? Leur condisciple a laissé là encore une fois son noble manteau littéraire quW avait repris pour toujours, disait-il, et le voilà qui se rejette dans la fiction et dane le cabinet de leelure ? Quand donc reviendra-t-il enfin tout à fait à ces études sévères de la double antiquité , où il disait qu*il était remonté? Pourquoi se fait-il écriviiin de romans, qUand il a le droit d'être un

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critique ? Ainsi parleront mes amis , ainsi s*aflligeront-ils à la seule annonce de ce livre nouveau, et ils seront d'autant plus étonnés et d*autant plus affligés, que je me suis fait plus jeune et plus oseur que jamais , pendant qu*euxmêmes ils sont devenus plus décents et plus graves. Ils ont marché en avant , pendant que je revenais sur mes pas , ils ont teint leurs clieveux en noir pendant que Je mettais une perruque blonde , ils ont plongé leur vin de Champagne dans la glace , pendant que je me livrais au vin du Rbin. Moi , malheureux critique , je suis resté critique et pédant , pendant qu*eux-mèmes ils sont devenus des hommes. L'un qui souvent m'est venu arracher à mes livres de droit , quand j'avais l'espérance d'être un docteur , est devenu professeur et il enseigne ; l'autre , mou démon familier , autrefois ardent coureur de grisettes , bel esprit de la Grande-Chaumière , duelliste jusqu'au coup d'épée dans le bras inclusivement, s'est fiait professeur d'histoire et il enseigne ; Julio le moqueur , si bon homme , si vaillant, qui avait tant d'âme et d'esprit, est devenu , le croiriez-vous , Elisabeth ? un simple nolaire de village ; il a acheté une demi-douzaine de cartons et deux écussons en cuivre doré , et il écrit sur du papier timbré tout le jour. Les beaux et notables changements que voilà dans le personnel de mes amis ! Tel qui disait des vers , g^gne de l'argent à la Bourse , tel autre qui rimait des vaudevilles , est devenu un des grands orateurs du barreau ; vous avez tous connu l'amant de Rose et de Pauline ? Il est procureur du roi , et il parle contre l'adullére admirablement, à ce qu'on dit. Francisque le joueur est devenu avare , et il a épousé la fille d*un juif ; mon Dieu ! Paul , qui n'avait pas de barbe , s'est fait lancier , et son

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brigadier Pa mis aux arréU trois toit, parce que sa moustache était absente. Tous vous souyenex d* Auguste ? corn me celoi-là nous a éreintés corps et âme ! Quel estomac il avait ! quelle tète ! jamais ivre ! jamais sans soif! jamais sans faim ? jamais besoin dé repos! Il allait , il allait , il allait à nous crever tous. Quel coureur ! Eh bien ! il est devenu homme d*état , il a pacifié quatre arpents de la Vendée à lui seul ; et la dernière fois que je I*ai vu , il était gravement à TOpéra en pleine loge , tète à tète avec la nourrice de son troisième enfant. On se demandait de toutes parts si ce n'était pas là M. Odilon-Barrot I

De tous ces vieux amis , de tous ces compagnons fidèles avec lesquels j*avai8 mis en commun mes plaisirs et mes peines , mon présent et mon passé, et, je le croyais, mon avenir , il ne m*en reste pas un seul. Ils ont tous marché ou en avant ou en arrière $ ceux qui ne sont pas restés en chemin sont allés très-haut; ceux qui ne se sont pas éteints , ont vécu trop vite. Il y en a qui sont mariés, d*autres qui sont veufi et qui se marient de nouveau , il y en a qui ont six enfants et qui se livrent de toute leur force au seul luxe innocent de ce monde. Quelques-uns se sont absorbés dans d^innocenies petites passions ina« perçues , et qui les rendent heureux d'un bonheur toujours plus nouveau. Il y en a même qui sont morts , et l'autre jour encore nous avons enterré le plus jeune , le plus beau , le plus savant de tous , noble jeune homme dévoré par la science et tué par Tétude. A quoi donc sert la vertu , à mon Dieu I C'est ainsi que la vingt-septième année vous trouve seul , à peu près sans famille , sans amis , je veux dire sans amis toujours tout prêts, toujours sous la main, toi^ours éveillés , Tàme et la bourse au

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poing pour vous défendre, et Ghloé , sous les rideaux , ies yeux à demi fermés , prèle à recevoir dans ses bras i^ami de son amour. Grand malheur de dire à la jeunesse; Adieu! adieu! adieu!

Eh bien! moi , je les. rappelle (outes , ces amitiés absentes , je les prends par le bras et je les secoue : à moi mes frères , à moi mes dévoués , à moi mes compagnons des beaux jours , réveillez -vous ! Glissez- vous en silence par votre porte entr*ouverte , Iroinpez la surveillance de votre femme et de vos clients. Venez , venez , quittez votre robe de magistrat, votre robe de professeur, votre habit brodé de préfet ; venez , prenez encore une fois votre manteau couleur de muraille, et encore une fois , parcourons la ville ensemble ; agaçons les jolies filles dont la gracieuse silhouette se détache contre la vitre enlr*ouverte ; venez , recommençons ensemble cette immorale histoire de la fleur qui se fane , du mouchoir qui se dérange , et de la bougie vacillante qui s*éteint. Venez , vivons une heure ensemble, vous retrouverez demain votre femme , vos enfants , vos affaires ^ vos succès et vos devoirs de chaque jour.

Et vous aussi , venez avec nous , vous, les anciennes amies de nos beaux jours , vous Esther, vous Louise, vous Thérèse, vous Lili, vous les jolies, les naïves et les belles ! Laissez^là vos amours commencées, abandonnez vos nouvelles intrigues pour une heure ; quittez votre frais boudoir où recoller soupire à côté du vieillard ; venez les jolies , et les belles , et les rieuses , et les folâtres , et les insouciantes, et les spirituelles, et les moqueuses ; venez aussi vous les blanches sceptiques à rœil de feu , à la lèvre rose et rebondie, au sein qui bat, au pied qui

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s*aTaiice en frémissant. Venez , venez toutes avec moi. Venez , vous qui êtes restées toujours les mêmes ; vous que la vieillesse ne prend pas en détail , qu'elle prendra tout d*un coup quand vous ne voudrez plus être jeunes. Venez , venez , vous qui n*avez ni familles , ni devoirs. Venez ! venez ! venez !

Et toutes aussitôt , reconnaissant nos voix amies , de jeter sur leurs cous fermes et blancs Véobarpe printan* ntère , de couvrir leur Jolie (été du chapeau rose chargé de plumes ou de fleurs, et de venir à moi sans demander : •<— OUt allons-nous ? Oh ! mes amis , vous voyez bien que mon histoire n*a pas besoin de vous ; restez en paix à votre foyer domesUque , si ma nouvelle histoire vous fait peur ; je suis protégé par les décevants souvenirs de noire jeunesse qui ne s*est pas envolée bien loin. Je puis encore lui faire un signe à la fblâlre comme à une colombe égarée , et elle viendra de nouveau s*abat(re sur ma tète\, et me proléger de son aile transparente , sauf à reprendre son vol le lendemain. Restez donc chez vous , mes amis, si vous êtes trop occupés , et laissez-moi sous la protection des belles amies de nos vingt ans. Autrefols nous allions avec elles dans la forêt de Mendon , calme et solennelle, dans les bois jaunes et pelés de Montmorency (que d'écharpcs oubliées aux buissons d*àut>épines ! que de baisers oubliés au pied du buisson ! ) Laissez-les donc venir , légères comme les grâces dans une ode d^Horace, Je les entends déjà qui me demandent en souriant : — Que nous veux-tu ? Ce que je veuX| mes belles , je veux savoirs! vous vous rappelez votre vingtième année. Je veux savoir si vous êtes encore plus jeunes que nous qui ne sommes plus jeunes. Je veux sa-

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voir si TOUS aimez encore les histoires de folie et d*amour? Ce que je yeux , Je veux donner sur vos fronts si doux , où elle est restée , le baiser de paix à la vingt-cinquième année qui est déjà bien loin de nous.

Tain espoir encore cette fois? Je ne parle plus leur langage à ces vingt années éternelles qui n^ont pas fait un pas depuis que nous avons Técu avec elles. Tous avez raison Joyeux printemps féminins , vous n*a>ez rien de commun avec Tâge mûr. Et d'ailleurs , mes amours inconstantes , pourquoi me seriez- vous plus fidèles , que mes amis les plus fidèles ? Pourquoi donc perdriez-vous votre temps à écouter une histoire de notre âge qui n*est plus du vôtre ? Rétournez donc, vous aussi, à vos affaires, c*e8t*à-dire à vos amours. \

£t aussitôt les voilà qui reprennent leur vol dans leurs riantes demeures ; elles n*ont plus le temps d^écouter mes histoires , et moi les Toyant partir ainsi , je leur crie une dernière fois. — Où vas-tu , Pbryné ? où vas-tu , Lesbie ? où vas-tu, Âglaé ? où vas- tu, Marion? où vas-tu, Manon ? où vas-tu , Irma ?*Jolies filles de la Grèce et de Rome ; jolies filles du grand siècle , du dix-huitième siècle , et de notre siècle à nous ; noms charmants consacrés par les philosophes , les poètes , les hommes d*état , les petits soupers , et les romans du jour , où allez-vous ?

Mais elles,'rianles comme les Grâces dans une ode d*Horace, et comme elles à demi-nues et se tenant par la main, elles me répondent ce qu*elles ont répondu à Périclès et à ^roperce ; au cardinal de Richelieu , et à Desgrieux.

Nous rebroussons chemin , nous autres , nous les im* mortelles , nous les Grâces , nous remontons là-haut vers les hommes de vingt-cinq ans.

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Ainsi donc, ni amis , ni maltresses pour m*entendre ; ainsi donc, je vais raconter tout seul , à qui voudra Fentendre , cette histoire que }*ayais faite pour mes amis et pour etles , nos compagnes du printemps , cette iiistoire qu'ils ne peuvent plus entendre parce quMIs sont trop vieux, et qu'elles ne veulent plus entendre parce qu'elles sont trop Jeunes.

Qui donc me prêtera une oreille attentive à présent , puisqu'ils m'abandonnent tous ? — Mes amis inconnus peut-être !

A fout hasard , je commence mon histoire ; et si vous trouvez mon exposition trop longue, remarquez bien que vous n'avez pas de préface. — Pas de préface !

Où éles-vous né ? A moins d^èlre venu au inonde sur la bulte Montmartre , sous Taile rafraîchissante de quelque moulin à venl , qui , de la hauteur où il est plongé , regarde avec mépris les changements et les incertitudes de la ville , je vous plains si vous êtes né à Paris. En général, autant qu*on le peut , il ne faut pas naître à Paris , il faut y vivre à tout prix ; dans aucun cas , on n*est pardonnable d*y mourir. Tant que le pouls bat soixanle-dlx pulsations à la minute , tant que le cœur est robuste et fort , tant que la volonté est puissante , tant que la passion est en haleine , c^est bon et beau , Paris ; mais pour f enfant et pour le vieillard , pour qui se traîne et pour qui apprend encore , pas à pas , à marcher ; mais pour tout ce qui est faiblesse qui s*en va , ou faiblesse quiar-

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